Russie

4 Rafale français présents à Malbork. Plus qu’un symbole …

4 Rafale français présents à Malbork. Plus qu’un symbole …

Les Mig 29 polonais en démonstration "poursuivis" par les Rafale français - exercice (crédit : Ministère polonais de la Défense)

Les Mig 29 polonais en démonstration « poursuivis » par les Rafale français – exercice (crédit : Ministère polonais de la Défense)

(BRUXELLES2 à Malbork) C’est à une double cérémonie de départ et d’arrivée qui s’est déroulée en plein soleil sur la base aérienne tactique 22 de l’armée polonaise, mardi (29 avril). D’un côté, le détachement Orlik 5 – formé de 4 appareils polonais Mig 29 – s’apprête à partir pour Siauliai afin d’assurer la surveillance aérienne des pays baltes. De l’autre, 4 Rafale français arrivent en Pologne pour renforcer cette surveillance des pays baltiques. Ils seront chacun opérationnels dès demain (1er mai).

Réassurance

Cette arrivée fait partie d’une série de renforts décidés au sein de l’OTAN dans un objectif de « réassurance ». Un terme, traduit de l’anglais mais emprunté au vocabulaire économique, qui comprend plusieurs volets. D’un côté, la sécurisation de la zone (l’assurance). De l’autre, la nécessité  de rassurer les pays concernés, en première ligne, et leur population, dans ce qu’il faut bien appeler un conflit, le conflit russo-ukrainien. Leurs alliés sont bien présents à leurs côtés. C’est aussi incontestablement un signe de dissuasion envers les avions militaires russes, qui tendent régulièrement à s’égarer, quelque peu, en dehors de leur route traditionnelle, surtout quand ils survolent les pays baltes. Il n’est pas inutile de rappeler que la Pologne comme la Lituanie ont une frontière commune avec la Russie, via l’enclave de Kaliningrad, tandis que les deux autres pays baltes (Lettonie et Estonie) ont également un frontière avec la Russie. Quant à l’Ukraine, Pologne, Slovaquie, Hongrie et Roumanie ont une frontière commune. Et la Bulgarie a une façade commune (avec la Mer noire).

  • Du monde sur le pont face à la Russie : 22 avions de chasse, 2 avions de surveillance. Il y a désormais du monde sur le pont entre Baltique et Mer noire face à la Russie. On se bousculerait presque même. Sur le ciel baltique, il y a aujourd’hui 16 avions d’astreinte qui peuvent assurer la surveillance du ciel ainsi que l’interpellation tactique des avions russes : les 4 Mig 29 polonais – qui assurent l’astreinte normale – + 4  Typhoon britanniques – basés à Siauliai (Lituanie), 4 F-16 danois basés à Amari (Estonie) + 4 Rafale français basés à Malbork (Pologne). Tous devraient être opérationnels à partir du 1er mai. Au-dessus du ciel roumain, on retrouve 6 avions CF-18 canadiens. A cela, il faut ajouter une surveillance aérienne plus stratégique avec notamment un Sentry E-3D britannique et un Awacs E-3A appartenant à la flotte combinée de l’OTAN et basée à Geilenkirchen (Allemagne), complétés au besoin par des appareils français ou américains.

Rassurer la Pologne… Dissuader la Russie

Ce triple objectif n’a pas été dénié par le ministre français Le Drian venu saluer sur le tarmac de Malbork les pilotes français et polonais. Cette initiative vise « à dissuader et à réassurer. Dissuader pour éviter toute intervention néfaste de la Russie. Et réassurer pour montrer à la Pologne que nous sommes un allié. »

Une relation de solidarité entre alliés

Le sens de notre relation, a-t-il ajouté, c’est « d’être présent lorsque les intérêts de sécurité de l’autre partenaire sont en jeu. Vous avez été là face aux menaces du flanc sud qui menacent l’Europe, au Mali et en République centrafricaine. Nous avons été réactifs quand le flanc Est est dans l’inquiétude. (…) La France est au rendez-vous » a déclaré le ministre Le Drian à son homologue polonais. Avant d’ajouter : « La France et la Pologne partagent une même ambition : celle de considérer que l’effort de défense est un enjeu essentiel pour nos démocraties. Les crises qui se déroulent aux portes de l’Europe nous rappellent avec force, l’impératif de la sécurité, la nécessité de l’effort, et l’urgence de la solidarité. » 

L’objectif : la désescalade

« Dans cette affaire, il faut allier fermeté et responsabilité. La fermeté, ce sont les sanctions et la présence militaire que nous manifestons ici. La responsabilité, c’est le souhait de la désescalade et de faire en sorte que les accords de Genève soient respectés et que les élections présidentielles puissent se dérouler normalement en Ukraine. Ce qui veut dire aujourd’hui la libération des observateurs de l’OSCE. » Une prise d’otages « totalement inacceptable » a ajouté le ministre (en réponse à une question de B2). « Au sens plein du terme, inacceptable » a-t-il répété. Quant aux sanctions, l’objectif est très clair selon lui. « Le but des sanctions est de pénaliser la Russie afin que l’accord de Genève puisse être mis en oeuvre. C’est évidemment la désescalade » qui est visée.

La crise la plus grave depuis les actes d’Helsinki

C’est la « crise la plus grave survenue des années, depuis la fin de la guerre froide et même plus en amont depuis les accords d’Helsinki (1975) » a souligné le ministre français « Nous sommes dans un moment grave. Nos fondamentaux sont remis en cause. » Un propos que ne renie pas le président polonais Bronisław Komorowski. Au contraire. « Nous devons faire face à l’escalade de la crise entre la Russie et l’Ukraine. Une crise « touch touch ». Pour nous, cette (présence) n’est pas seulement symbolique, c’est aussi un partage du fardeau, de la tâche. »

Soyez vigilants !

Briefant rapidement les équipages, le général Mercier, chef d’Etat major de l’armée de l’air française, leur a d’ailleurs rappelé combien cette « mission est importante vu le contexte de sécurité », rappelant au passage la longue « tradition de collaboration entre les armées de l’air française et polonaise qui remonte à la 1ère guerre mondiale », quand des conseillers français aident à reconstruire l’armée polonaise (NB : l’armée bleue de Haller notamment). « Soyez vigilants » leur a-t-il lancé avant de reprendre l’avion avec le Ministre à destination de Paris pour un sujet moins enthousiasmant (le pacte de stabilité et les restrictions budgétaires).

  • L’Europe a produit une période de stabilité. Auparavant, avec les journalistes, le chef d’Etat major de l’armée de l’air avait évoqué un autre souvenir, celui du posé d’avions Mirage 2000, en république Tchèque, juste après la chute du mur de Berlin. « J’ai vécu le passage de la guerre froide à l’après guerre froide. On a retrouvé alors des aviateurs qui avaient les mêmes motivations que nous de l’autre côté. Notre amitié s’est construire très rapidement. (…) On parle beaucoup de choses qui ne marchent pas en Europe. Moi je vois une chose qui marche, une Europe qui a permis d’avancer avec beaucoup plus d’amitié entre tous les peuples et une période de stabilité qu’on n’a jamais connue depuis longtemps. Et c’est une très bonne chose. »

Sous les ordres de l’OTAN

Concrètement, les Rafale – venus de la BA 113 (Saint Dizier) et BA 118 (Mont de Marsan) – seront placés sous commandement de l’OTAN comme leurs homologues polonais, britanniques. Les avions français auront normalement pour seule mission la surveillance des pays baltes et non celle de la Pologne – qui reste assurée par les avions polonais. Ils pourront aussi assurer toute autre mission que pourraient lui conférer l’OTAN. C’est le CAOC (centre opérationnelle de contrôle aérien) de Uedem aux Pays-Bas qui assurera ce contrôle. C’est lui qui donnera les ordres de mission. Et éventuellement précisera la conduite à tenir. Mais, dans tous les cas, les Français garderont une certaine autonomie opérationnelle notamment en cas de mesures de niveau 2 – c’est-à-dire de mesures contraignantes vis-à-vis de l’avion « suspect ».

2 sorties par jour

Le contrat, c’est que les avions soient en l’air dans les 10-15 minutes. Ils seront « armés » a précisé le général Mercier et pourront « opérer comme ils le font au-dessus du territoire national français avec toutes les mesures (nécessaires) : « des mesures de reconnaissance ou d’identification, des mesures de contrainte ». « En moyenne, il est prévu de faire 2 sorties par jour » a expliqué un officier français à B2, soit une patrouille de deux avions. Chacune de ces sorties ne sera donc pas opérationnelle. Entretemps, les pilotes feront des « vols de familiarisation avec le terrain, d’exercices, en national, ou en multinational avec les Polonais ». Notamment des exercices de combat ou de poursuite entre Rafale et Mig 29, cela peut être très intéressant, pas seulement pour le fun… « Etre ici sur un terrain non connu de tous est intéressant. »

  • Des considérations industrielles également. Il ne faut pas le nier la présence des Rafale sur le territoire polonais est aussi un moyen de promouvoir concrètement cet appareil. La conversation entre les deux pilotes français et polonais, en marge de l’évènement, saisie sur le vif (voir photo) l’a montré. L’un démontrant à l’autre les possibilités et facilités de l’avion français. Le comparer au Mig 29, est difficile, comme l’a confié, un brin envieux, un autre pilote au damier rouge et blanc (le sigle de l’aviation de chasse polonaise) Le Mig 29 « est un appareil qui demande beaucoup d’attention. » Et même rénovée (rétrofitée), l’avionique de cet avion reste encore ancienne, un peu dépassée…

Saisi sur le vif - Explication pratique des possibilités du Rafale entre pilotes français et polonais (© NGV / B2)

 

(Nicolas Gros-Verheyde)

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Les observateurs de l’OSCE en otage. Choquant ! Un tournant dans le conflit. Sans doute

(BRUXELLES2) L’arrestation, la séquestration et plus encore exhibition des observateurs de l’OSCE, faits prisonniers par les forces pro-russes à Slaviansk, est choquante à plus d’un titre. Elle est aussi révélatrice non seulement d’une crispation du conflit ukrainien. Mais d’un tournant certain…

Interpellation…

Interpeller des observateurs pour leur demander de vérifier les papiers d’identité est une chose, les garder quelques heures le temps d’être sûr de leur qualité éventuellement ; les retenir – contre leur gré – en est une autre. C’est une violation des règles internationales très claire. On ne peut pas prétendre que ces hommes sont des espions. Ils sont envoyés, assermentés par une organisation internationale, l’OSCE, dont la Russie comme l’Ukraine sont membres, et qui ont tous les deux donné leur aval et leur quitus à cette mission.

… et humiliation

Elle s’accompagne d’une humiliation contraire au droit international humanitaire. S’il s’agit (réellement) de prisonniers de guerre ainsi que le prétendent les ravisseurs, ils devraient respecter les règles minimales prévues le droit international. Exhiber devant la télévision des « otages », montrer les agents de sécurité ukrainiens, yeux bandés, à moitié dénudés – comme on a pu le voir sur des photos – diffusées notamment par la BBC – relève d’une position, plus que dégradante, qui semble contraire aux conventions de Genève. Ceux qui ont enlevé les « observateurs » emploient, là, les moyens identiques à ceux utilisés par les ravisseurs d’otages de bas étage, à des fins lucratives (les pirates par exemple) ou à des fins terroristes (Al Qaida).

Une interpellation qui vient du haut

Arguer que ce sont des rebelles autonomes, locaux est une vue de l’esprit. On ne peut pas douter plus de 3 secondes que cette interpellation – ou au moins leur « garde à vue » durant de longues heures – ait eu lieu sans un quelconque accord des services russes. Comme dans les années 1990, les autonomistes serbes de Bosnie étaient inféodés à Belgrade, au moins dans la ligne stratégique (gardant une certaine liberté tactique), ceux de l’Est de l’Ukraine n’obéissent sans doute pas au doigt et à l’oeil de Moscou. Mais si le Kremlin le décide, ils seront libérés dans la minute.

Des forces bien identifiables : un drôle de ruban orange

Le « leurre » du « non uniforme ne tient que quelques secondes. Pour ceux qui observent certaines images de Slaviansk, comme de Donesk ou d’autres points de l’est de l’Ukraine, ils auront certainement remarqué le ruban ou brassard orange et noir porté par certains miliciens – ceux que j’appellerai des « territoriaux » – qui se prêtent volontiers aux photos. Les « bonshommes verts », hommes plus aguerris, plus entraînés, sont eux sans signes distinctifs, généralement. Ce ruban – orange et noir – n’est pas anodin. Il représente l’ordre de St Georges, une des plus importantes et renommées distinctions russes. L’équivalent de (notre) légion d’honneur française. On ne peut donc dire que ces miliciens sont non identifiés. Ils s’identifient et se reconnaissent dans une nation et un drapeau : celui de la Russie.

Un tournant dans le conflit

Cette arrestation des observateurs de l’OSCE semble une évolution nette du conflit en Ukraine. Il y a un point imperceptible qu’ont franchi les Pro-Russes de l’Est de l’Ukraine et la Russie. Revendiquer l’autonomie d’une terre ou feindre d’être l’ardent défenseur d’une population qui y habite est un acte politique. Violer au passage certains traités internationaux – comme le mémorandum de Budapest – pourrait être considéré comme inhérent à un combat post-colonial. Ne pas respecter les règles fondamentales du droit international humanitaire, ou de la liberté de la presse est une autre. Cette prise d’otages est une « escalade » très claire. Les « insurgés » de l’Est et leur soutien officiel – la Russie – semble vouloir « internationaliser » le conflit ukrainien qui est resté aujourd’hui – somme toute – sous un certain contrôle.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Le G7 excédé anime le gourdin des sanctions. Dernier appel à la Russie

Le G7 excédé anime le gourdin des sanctions. Dernier appel à la Russie

Les Occidentaux s'alarment des manoeuvres russes. Blindés Rus. lors de la répétition du défilé du 9 mai (crédit : Ria Novosti)

Les Occidentaux s’alarment des manoeuvres russes. Blindés Rus. lors de la répétition du défilé du 9 mai (crédit : Ria Novosti)

(BRUXELLES2) Face à l’aggravation des tensions à l’est de l’Ukraine, les sept pays occidentaux du G7 -  USA, Japon, Canada, Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni – après des consultations expresses – ont décidé d’agiter le gourdin envers la Russie.

Moscou est clairement désigné comme l’agresseur que ce soit en dénonçant les « tentatives incessantes des séparatistes soutenus par la Russie » — ou dans le fait de ne pas appliquer les accords de Genève — « La Russie n’a pris aucune mesure concrète pour appliquer l’accord de Genève ». Les 7 détaillent : Elle n’a pas soutenu publiquement l’accord, ni condamné les agissements des séparatistes cherchant à déstabiliser l’Ukraine, ni appel(é) les militants armés à quitter dans le calme les bâtiments officiels qu’ils occupent et à baisser leurs armes. Au contraire, elle a continué à faire monter les tensions par une rhétorique de plus en plus préoccupante et des manœuvres militaires en cours à la frontière ukrainienne. »

La réaction est de plusieurs ordres :

Des sanctions nouvelles vont être imposées « rapidement ». « Nous nous sommes engagés à travailler de toute urgence pour renforcer des sanctions et des mesures ciblées pour accroître le coût pour la Russie de ses actions », indique le communiqué. Pour autant il ne s’agit encore que de sanctions de « niveau 2 + » : des personnalités ou des organisations dont les avoirs pourraient être gelés. Les diplomates des 28 (en format Coreper) se rencontrent ce lundi pour en décider. B2 en a eu confirmation auprès de sources de l’UE. Les mesures seront prises ensuite « par procédure écrite » pour entrer en vigueur très rapidement (dès publication au journal officiel).

Le passage à des mesures sectorielles (visant un secteur économique) semble être pour plus tard. « Nous nous apprêtons à prendre des sanctions coordonnées et plus étendues, y compris des mesures sectorielles si les circonstances le justifient ».

Faire pression de manière économique. Il ne s’agit d’une interdiction ou d’un gel des avoirs à titre préventif ou pour lutter contre de l’appropriation de biens mal acquis (comme dans le cas tunisien, égyptien, voire en partie ukrainien), il s’agit bel et bien de faire pression, de frapper au coeur du système politico-économique de l’Etat russe. L’objectif est d’ailleurs indiqué : faire payer à la Russie le prix de son action. « Les actions de la Russie en Ukraine et la réponse de la communauté internationale ont déjà eu un coût significatif pour son économie. »

Un dernier appel à la raison : la forme de la réunion – le G8, qui s’est réuni sans la Russie, G7 est déjà un signe, le ton du communiqué en est un autre. Il sonne comme un ultimatum, un « last call » à la Russie. « Nous soulignons que la voie reste ouverte pour une résolution diplomatique de cette crise, sur la base de l’accord de Genève. Nous pressons la Russie de nous rejoindre en s’engageant dans cette voie. »

Un contexte vif de tension militaire. Il ne faut pas oublier la tension croissante sur le terrain. En quelques jours, on est passé d’une stratégie de blocage ou contre blocage des lieux publics, somme toute assez pacifique, même si quelques horions avaient été décrochés et quelques blessés relevés, à un degré supplémentaire. L’armée ukrainienne se déploie pour reconquérir les villes de l’Est. Les premiers morts ont eu lieu. Le fait qu’un hélicoptère ait été visé au lance-roquette sur une base aérienne à Kramatorsk vendredi n’est pas anodin. Sans oublier les manoeuvres russes aux frontières ukrainiennes ou les mesures de soutien militaire de l’Alliance atlantique en Pologne et dans les pays Baltes avec envoi d’avions français, britanniques, danois supplémentaires en renfort et de quelques centaines d’Américains dans la zone. On est bien dans une stratégie bloc contre bloc.

Commentaire : Sera-ce suffisant pour faire entendre raison à la Russie ?

Rien n’est moins sûr car les « Occidentaux » présument que la Russie, isolée, finira par céder. Un véritable pari car il repose sur deux postulats incertains.

1° L’isolement russe n’est pas aussi automatique qu’il en a l’air, vu de Washington, de Londres ou de Bruxelles.

Moscou peut compter sur certains alliés ou certaines neutralités, et non des moindres (Chine, Inde, Israel…). On a vu ainsi récemment la position du ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, très très prudent sur le dossier, refusant de prendre parti et préférant appeler à un accord Kiev-Moscou. L’homme est né en Moldavie soviétique. Et nombre de ses compatriotes sont d’origine russes.

Sur certains dossiers internationaux, si la situation devenait intenable, la Russie pourrait « renverser la table » : se décider, par exemple, à livrer des armes S300 à l’Iran, reconnaitre la Transnistrie, etc. Toutes choses auxquelles elle s’est refusée jusqu’ici et qui pourraient considérablement changer la donne.

2° Croire que la Russie va céder est de l’ordre chimérique.

Vu de Moscou, perdre Kiev ou toute l’Ukraine, c’est comme perdre Stalingrad durant la 2e Guerre mondiale. Peu importe le prix, économique, humain, le temps et l’énergie passés, il faut garder dans son giron cette ville (hier), ce pays (aujourd’hui). Il n’est pas évident que les Occidentaux aient la même volonté ni la même résilience.

La Russie a une économie fragile. Mais l’économie européenne n’est pas vraiment en meilleur état. Du moins l’économie de certains pays. Chypre et la Grèce, comme la Hongrie, la Bulgarie ou la Roumanie, ne sont pas encore tout à fait relevés d’une grave crise financière et économique. Toute nouvelle secousse et relance de cette crise ne seraient pas de meilleur aloi. Et c’est bien le problème de passer aux sanctions économiques. Elles menacent par retour les pays encore convalescents.

Un élément manquant : le négociateur

Dans ce conflit, en train de naitre, il manque un intermédiaire neutre, assez puissant pour être écouté, mais assez crédible pour être accepté par les deux parties. En général, c’est l’Europe qui jouait ce rôle là, du « moderato ». Elle l’a fait notamment dans l’affaire nucléaire iranien.

Ce n’est pas le cas dans l’affaire ukrainienne. L’Europe a plutôt joué le rôle du fumeur qui allume sa cigarette, dans une atmosphère explosive. Si Moscou comme Washington soufflent aujourd’hui sur les braises, et par là-même ne contribuent pas vraiment à la baisse des tensions.

C’est un des facteurs aggravants de la crise : ne pas avoir un modéré qui fasse pression sur les deux bélligérants pour les empêcher d’en venir aux mains. Et si on arrivait à le trouver – et le faire accepter – ce serait une sacrée gifle pour chacun des protagonistes (UE, USA, Russie). Imaginez si la Chine ou l’Union africaine s’improvise pour proposer ses bons offices ? :-)

Quand les gardes frontières ukrainiens jouent du muscle

Garde-frontière ukrainien  Loreline Merelle@B2(BRUXELLES2 entre Transnistrie et Odessa) Quand on traverse la frontière entre la Moldavie et l’Ukraine en passant par la Transnistrie, les gardes-frontières ukrainiens vous accueillent les armes à la main. Equipés de fusil-mitrailleurs, les treillis militaires sont aussi de sortie. Depuis peu, les mesures de sécurité aux frontières ukrainiennes ont été renforcées à la demande du gouvernement de Kiev. Décriés par les Transnistriens, ces mesures ont un impact (relatif selon le point de vue) sur le passage des véhicules et des voyageurs mais aussi (c’est plus inattendu) sur la coopération entre Moldaves et Ukrainiens.

Des mesures de sécurité préventives

Depuis le 7 mars, la sécurité est, en effet, renforcée à toutes les frontières ukrainiennes avec « une attention particulière à la zone transnistrienne » nous confie l’officier de presse des gardes frontières ukrainiens. Le gouvernement de Kiev craint de la part de la Transnistrie, Etat sécessionniste de la Moldavie mais non reconnu, « des provocations ». Des mesures préventives ont été mises en place «  dans le but d’autoriser les gens à ne pas venir avec des armes en Ukraine » indique l’Ukrainien.

Les patrouilles ont été renforcées à la frontière. « Avant nous avions sept jours de congés pour un mois. Maintenant nous n’en avons plus ». Il y a « davantage de personnes dans les équipes, pas seulement sur les postes frontières ». Les gardes-frontières ont aussi renforcé leur coopération avec la police afin de « de prévenir et lutter contre la corruption ». La zone de patrouille a été « agrandie pour couvrir une zone de 30 kilomètres autour du poste frontière » confie l’officier de presse.

Un blocage des citoyens russes ?

« Toute personne qui a entre 16 et 25 ans avec un passeport russe est bloqué à la frontière » déplore l’ancien ministre transnistrien des Affaires étrangères, Vladimir Yastrebchak, qui ajoute « les citoyens transnistriens ne peuvent plus utiliser l’aéroport d’Odessa ». Selon lui, « le passage de véhicules à la frontière est cinq fois moins important qu’avant » . Ni les Moldaves ni les Ukrainiens, ni même la mission européenne d’assistance aux frontières, EUBAM Moldova-Ukraine, ne confirment l’information. « Nous faisons au cas par cas » affirme le chef adjoint des gardes frontières ukrainiens. Des groupes spéciaux ont ainsi été formés avec un garde-frontière et un policier. « Les Russes peuvent traverser sans problèmes. Mais certains en Ukraine peuvent donner des armes à des groupes armés ». Et la Transnistrie est particulièrement surveillée, regorgeant de stocks de munitions russes (Lire : La Transnistrie. Base arrière de la Russie vers l’Ukraine). Pour l’instant, il y a peu de résultat. Seuls quelques individus auraient été arrêtés et sont détenus à Odessa.

Une coopération plus importante avec les Moldaves

« Les patrouilles conjointes ont augmenté ces dernières mois » confirme un agent ukrainien des gardes frontières. « Elles ont lieu deux ou trois fois par semaine avec les gardes frontières moldaves ». Des mesures de coopération, mises en place par un protocole de 2012, suggéré à l’époque par la mission européenne EUBAM, qui trouvent actuellement un renforcement d’actualité. La coopération passe aussi par le partage de données sur les personnes qui passent la frontière. « C’est très utile dans nos enquêtes » indique le garde-frontière ukrainien.

(Loreline Merelle)

Lire aussi : La Transnistrie. Base arrière de la Russie vers l’Ukraine

Sur le Club : Aux frontières de la Moldavie et de l’Ukraine : « il y a encore du travail » (Slawomir Pichor, EUBAM)

La Transnistrie. Base arrière de la Russie vers l’Ukraine

Tiraspol (Loreline Merelle@B2)

Parlement transnistrien à Tiraspol (Loreline Merelle@B2)

(BRUXELLES2 – à Tiraspol) « Les militaires russes installés en Transnistrie pourraient passer la frontière ukrainienne en cas de besoin » affirme Vladimir Yastrebchak, ancien ministre transnistrien des Affaires étrangères, de 2008 à 2012 que nous avons rencontré à Tiraspol. La Transnistrie, état autoproclamé indépendant, entre la Moldavie et l’Ukraine, constitue, en effet, une base arrière stratégique pour la Russie. Elle concentre militaires et stocks d’armes russes au plus près de la frontière ukrainienne. Un enjeu stratégique pour la Russie qui garde une main de fer et une influence considérable sur ce petit territoire de 4 000 m2.

Maintenir la paix

1500 militaires russes sont stationnés sur le territoire transnistrien. Ils sont environ « 700 » dans la mission tripartite de maintien de la paix, où La Russie joue un rôle de leader aux côtés des Ukrainiens et des Moldaves. Ils sont présents sur l’ensemble des bordures transnistriennes. Mais « leur nombre décroit depuis 1998 » déclare Vladimir Yastrebchak.

Garder les stocks d’armes

Des groupes opérationnels sont également déployés pour garder des dépôts d’armes dans le village de Cobastna, au sein du district de Ribnita, à seulement deux kilomètres de la frontière ukrainienne. « La quantité de ces munitions est assez vaste pour fournir l’armée » nous affirme l’ancien ministre des Affaires étrangères. « Certaines munitions datent un peu toutefois, de 1940 ». Autrefois gardés par la 14e armée soviétique, ils le sont aujourd’hui par les militaires russes.

(Loreline Merelle)

Le dessein de Poutine ? Une nouvelle Russie

    Vladimir Poutine lors du rituel "direct line" de questions-réponses avec les Russes (crédit : Kremlin)

Vladimir Poutine lors du rituel « direct line » de questions-réponses avec les Russes (crédit : Kremlin)

(BRUXELLES2) Si les desseins du président russe paraissent clairs à saisir sur la Crimée, pour l’Ukraine on peut encore avoir quelques doutes (un peu) mais, au-delà, il faut s’interroger si une nouvelle donne n’est pas en train de se dessiner au Kremlin : est-on simplement en présence d’une opportune tactique consistant, à courte vue, à saisir un bien et un territoire à sa portée (la Crimée), à moyen terme, à réduire une menace ressentie ou réelle à sa frontière (l’Ukraine) ou à plus long terme, à redessiner une politique mondiale. On peut ainsi tracer quelques pistes de réflexion sur les contours d’une (nouvelle) politique russe …

La Crimée ? L’annexion « blietzkrieg » de la Crimée parait logique au regard de son importance stratégique, économique et militaire pour la Russie. La volonté de protéger les minorités russes au-delà des frontières, annoncée ouvertement par le Kremlin, comme sa capacité à mobiliser les troupes, également annoncée, ne laissait pareillement aucun doute sur la volonté russe de déstabiliser l’est de l’Ukraine. Mais l’historique des discussions entre Russes et Ukrainiens pour renouveler le bail de leur base militaire – conclu difficilement par un accord en 2010 – a certainement pesé. Face à un pouvoir ukrainien affichant ostensiblement non seulement un penchant pro européen mais aussi pro atlantique, Moscou n’avait plus à hésiter. On assisterait donc à une attaque soigneusement planifiée qui a été, ensuite, mise à exécution et adaptée aux circonstances. Une offensive qui sera sans doute durant des années, détaillée, analysée, au plan tactique dans toutes les écoles de guerre et de (contre-)insurrection.

L’avenir de l’Ukraine ? Chacun sait qu’une Ukraine ancrée fortement dans l’euro-atlantiste n’est pas seulement un chiffon rouge pour Moscou. C’est une menace que la Russie se doit de neutraliser. Le nouveau pouvoir à Kiev, aveuglé par un soutien, fort dans les mots, faibles dans les actes, des Européens comme de l’OTAN, a mis du temps à comprendre cette donne. En cafouillant sur la langue russe, tout d’abord. En refusant ensuite la fédéralisation, qu’il se voit aujourd’hui contraint d’accepter comme dernier recours. En refusant de parler de neutralité auquel il pourrait bien se raccrocher comme une bouée de secours, il a signé là un certain arrêt de mort. L’Est du passe est en passe d’être déstabilisé durablement. Les forces armées ukrainiennes y sont faibles et désorganisées. Puis viendra le Sud Est et le Sud (Mykolaïv et Odessa décrits eux-même par Poutine comme ayant appartenu à la Russie lors de l’époque tsariste !). Et on verra si le reste (Kiev) tiendra tout seul ou tombera comme un fruit mûr. A suivre.

Les voisins touchés ? L’Ukraine reste cependant un cas très particulier dans le dispositif politique et économique de la Russie et dans son imaginaire, culturel comme historique. Conclure que la Russie ne s’arrêtera pas là pour reprendre des territoires où l’OTAN est installé est une vraie question. L’intention de Moscou est certainement de garder sa zone d’influence, un réservoir économique, un tampon de respiration, qui irait ainsi de l’Arménie à l’Ouzbékistan, en passant par la Belarus, avec une Géorgie et une Moldavie, sinon neutralisées du moins bienvaillantes. Commencer à fantasmer autour d’une idée du type « les Rouges sont de retour » et d’une « invasion » des pays Baltes serait erroné. La politique russe est pour l’instant « défensive », reconquérir les terres perdues. Pour autant, il ne faut pas rester naïf.

La Russie puissance ? C’est une évidence. La Russie veut retrouver sa place dans l’élite internationale. Elle veut récupérer l’aura perdue avec la chute de l’URSS. Moscou veut discuter avec les Grands : les Etats-Unis, la Chine, éventuellement l’Union européenne… Elle entretient une série de relations avec d’autres pays. Cette place sur la scène internationale a été reconquise ces dernières années dans quelques crises, en soufflant le chaud et le froid, notamment en Syrie et en Iran. En bloquant toute initiative au niveau international – sauf celle négociée par Moscou avec Washington sur les armes chimiques – Moscou s’est servi comme d’un levier du conflit syrien pour servir sa propre influence au Moyen-Orient, et ailleurs. En pesant d’un certain poids en faveur d’une solution sur le nucléaire iranien, il a contre-balancé cette attitude jugée négative par un rôle plus positif (aux yeux des occidentaux). Nous sommes là dans le classique.

Un certain manque de confiance entre Russes et occidentaux ? Si on peut voir la Crimée comme un acte contre le droit international, les Russes retournent également l’argument. L’intervention au Kosovo en 1999 – et surtout la reconnaissance en 2008 de l’indépendance du nouvel Etat détaché de la Serbie – est un premier exemple. Mais ce n’est pas le seul. Le conflit en Libye en 2011 est un accroc très sérieux pour les Russes. L’utilisation par l’OTAN et les Occidentaux de la résolution du Conseil de sécurité non pas seulement pour s’interposer mais pour abattre le pouvoir en place a semé plus que le trouble dans les esprits. A cela, on peut ajouter la volonté d’installer un bouclier anti-missiles en Europe, tourné a priori vers l’Iran, mais non dénué d’intérêt face à l’Est (le cas échéant). Citons encore la violation de l’accord oral Gorbatchev-Baker de non installation de base permanente de l’OTAN dans les pays « libérés » du Pacte de Varsovie. On peut concevoir qu’à Moscou, la coupe est pleine. Tous les moyens, dès lors, sont permis.

Une équipe au pouvoir ? Voir ensuite dans cette politique l’oeuvre d’un seul homme, Vladimir Poutine, l’imposant tel un tsar à un pays tout entier, et à son entourage pourrait relever sans doute d’une certaine vue de l’esprit. Pour être autoritaire, et adorer le culte de la personnalité, le président russe ne semble pas décider tout seul. Sans revenir à l’ère des Soviets, on est dans un collectif russe, une nouvelle organisation, plus économico-politique, que politico-idéologique peut-être. « Abattre » (au sens figuré) l’homme ne changerait pas automatiquement la donne en Russie, voire l’aggraverait. A étudier.

Une nouvelle pensée russe ? un anti-modèle. Il faut cependant s’interroger s’il n’y pas autre chose que l’ambition d’un homme et d’un pays. N’est-on pas là devant un tournant ? La Russie n’ambitionne-elle pas de redevenir d’une certaine façon un anti-modèle face au monde occidental. Un modèle fondée sur une certaine puissance, un refus d’une certaine arrogance, d’un certain diktat des pays occidentaux. L’asile donné à Snowden serait en quelque sorte précurseur de cette nouvelle politique. En accordant sa protection – par l’utilisation du droit de veto à l’ONU – au régime syrien de Bachar, elle développe une idée de La Russie n’est-elle pas en train de prendre la tête de « non alignés » version XIXe siècle ?

La fin de la Russie gentille ? La vision (occidentale) de voir la Russie perdre toute crédibilité au plan international, perdre son rôle de « gentil » partenaire, car elle commet des actes (Syrie, Crimée…) qui paraissent contraires aux intérêts européens ou américains est sans doute une erreur. La Russie ne veut pas être classée parmi les gentils. Elle préfère être crainte qu’adulée, jouer le rôle du puissant brutal, le hard power que le soft power. Comme le confiait en 2008, Dimitri Rogozine, alors ambassadeur de l’OTAN, lors d’une interview à propos de l’installation du bouclier anti-missiles : « on frappe d’abord, on discute après ».

La Russie isolée ? Les liens tissés avec plusieurs pays : l’Iran et la Syrie au Moyen-Orient, l’Afrique du Sud et l’Algérie – deux pays opposés à l’intervention de l’OTAN en Libye, l’Argentine ou le Brésil, sans oublier le Vénézuela ou le Nicaragua en Amérique latine, l’Inde dans une certaine mesure et la Chine mi partenaire, mi concurrent — en témoignent. Cela forme autour de l’axe euro-atlantique et de ses alliés asiatiques comme africains un ensemble qui sans avoir la cohérence économique et politique de l’axe « bleu-orange », un axe « vert-rouge-noir » qui peut largement contrecarrer ses vues.

Une stratégie de tension ? A l’heure de la mondialisation, ce changement de stratégie peut induire une perte de confiance, la perte de certains contrats, la baisse du rouble… Certes c’est un risque à prendre. Mais le pouvoir russe investit : dans le temps. Il va perdre cette crédibilité quelques mois, quelques années. Mais il mise sur une certaine dynamique de « crises » et de tensions internationales, renaissantes ou sous-jacentes. Certains préconçus européens – comme la diversification énergétique ont certaines limites ainsi. A part en Norvège, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ainsi que dans certains Etats pétroliers et gaziers du Golfe, la manne énergétique se retrouve dans des pays soit pas très éloignés de Moscou (Iran, Syrie), soit à risque (Libye, Syrie, Irak, Algérie, Soudan…).

Un dirigisme économique ? Au niveau économique, cette nouvelle doctrine russe ne refuserait pas le marché ou le business. Au contraire. c’est là toute une de ses différences avec l’URSS d’antan. Elle commerce. Mais elle ne veut pas du libre marché à l’occidentale. C’est un marché organisé, structuré autour de quelques grandes sociétés, reliées à l’Etat de façon sinon organique au moins personnelle. On est dans un « capitalisme étatique ». Une sorte de pays protecteur, de ceux qui ne trouvent pas place dans le monde euro-atlantique. Un modèle économique de la Russie de Catherine II ?

Trois atouts économiques ? Cette « Russie nouvelle » se fonderait sur deux-trois piliers politico-économiques : l’énergie (gaz et pétrole), l’industrie d’armements (prête à équiper toutes les armées du monde que ne voudraient ou ne pourraient pas équiper les Euro-Atlantiques) et le transport (une flotte aéronautique et maritime en voie de reconstitution), sans oublier sa puissance politique. Sur le point de l’énergie, il ne faut pas oublier que Poutine n’est pas un néophyte en la matière. En témoigne le titre de sa thèse présentée en 1996 : « la planification stratégique du renouvellement de la base minérale et des matières premières de la région de Leningrad dans le contexte du passage à une économie de marché  ». Un programme en quelque sorte !

(Nicolas Gros-Verheyde)

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