Statue de Catherine La Grande, érigée en 2007 @Loreline Merelle/B2

A Odessa, ville ukrainienne, on parle russe… la tradition et l’instrumentalisation

Statue de Catherine La Grande, érigée en 2007 @Loreline Merelle/B2

Statue de Catherine La Grande, érigée en 2007 en plein centre d’Odessa @Loreline Merelle/B2

(BRUXELLES2 à Odessa) Il est 23h. La ville portuaire d’Odessa, au bord de la mer noire, s’enfonce dans la nuit. L’écharpe est de mise dans les quartiers huppés du centre de la « Saint Pétersbourg du sud » rêvée par sa fondatrice, Catherine II, aujourd’hui aux mains de la jeunesse jet-set et de ses katkats teintés. Les rues  sont éclairées par les lumières et décorations incandescentes des multiples discothèques qui animent la vie nocturne. Au delà, peu de badauds et des lampadaires majoritairement éteints. Dans les quelques bars encore ouverts, on parle russe.

Quand on arrive sur la place Yekaterynynska / Yekaterininskaya (version russe ou ukrainienne au choix), point central de la cité, Catherine La Grande trône fièrement la main tendue en direction du port et de la statue du Duc de Richelieu, noble français qu’elle a recueilli et qui fut… le premier gouverneur d’Odessa de 1803 à 1814. Des manifestations pro-Russes et pro-Maidans agitent depuis mars, à un rythme régulier – tous les week-ends – les rues de la capitale régionale. Les symboles sont ainsi pris d’assaut par les mouvements politiques. La division est pourtant trompeuse. Parler russe à Odessa ne signifie pas vouloir quitter l’Ukraine. Ou du moins pas encore…

La langue russe est partout

« La langue est en train d’être instrumentalisée en Ukraine pour servir les intérêts russes » me prévient un fin connaisseur de la région. A Odessa, on rencontre le russe partout : dans la rue, sur les publicités et dans les discussions entre les gens autour des cafés ; à la télévision, les films sont sous-titrés en russe, les interviews dans les débats menés dans la langue des tsars. Même à la frontière ouest-ukrainienne, la langue russe est utilisée par les douaniers pour parler à leurs homologues moldaves. Pourquoi payer des interprètes, alors que le russe permet de se faire comprendre?  C’est une langue vernaculaire que la majorité utilise…. Alors l’ukrainien, où est-il? On le voit sur les affiches de publicité nationale et dans les cinémas. C’est à peu près tout. D’ailleurs, on s’y tromperait. La différence entre les deux langues est difficilement perceptible pour les non-initiés, l’ukrainien et le russe ayant bien des racines communes.

Un Etat, plusieurs langues

« Dans les faits, l’ukrainien est une langue que la plupart des gens apprennent en cours, au lycée, mais ne s’en servent plus après ». Pourtant, s’il y a une forte culture russe, jusqu’ici elle n’était pas liée au sentiment d’appartenance à l’Ukraine. Bien au contraire ! « Ce n’est pas parce qu’on parle russe qu’on est pro-russe ». Etre Ukrainien, cela veut dire aussi être russophone et avoir depuis des générations parler russe. « C’était vrai à Odessa, en Crimée et c’est vrai dans la majeure partie de l’Ukraine ». On est loin ici de la conception bien française de la Nation avec un territoire, une langue, une culture. C’est donc avec d’autres yeux qu’il faut aborder l’histoire du pays. Mais les temps changent. « Aujourd’hui, si certaines personnes discutent en ukrainien dans la rue, c’est parce qu’ils veulent le montrer ».

L’instrumentalisation politique 

La langue tend peu à peu à devenir un facteur séparateur. « On appartient aujourd’hui à tel ou tel mouvement politique, parce qu’on parle russe ou ukrainien » explique notre guide. Il y a une revendication de l’appartenance, par la langue, qui est en train de se faire. Les premières manifestations pro-russes ont ainsi commencé avec la décision du parlement ukrainien d’interdire le statut de la langue russe comme langue régionale. « Ici, on n’a pas compris cette mesure. Il fallait  oublier une langue que l’on utilise tous les jours et qu’on apprend de génération en génération. Ce n’est pas simple ». 

(Loreline Merelle)