L’OTAN est morte ? Elle est entrée en réanimation. Attendons sa résurrection…

 (B2) « L’OTAN en mort cérébrale », le ‘bon mot’ de Emmanuel Macron fait jaser dans les couloirs bruxellois tant à l’Alliance qu’à l’Union européenne. Depuis la parution de l’interview dans The Economist chacun, dans les rangs diplomatiques et médiatiques, s’interroge et s’interpelle. Une ‘trumperie’ de plus ou une pensée plus profonde ?

Entraînement en Iraq des forces irakiennes par les militaires alliés (U.S. Army photo by Spc. William Marlow)

Un tempo à regarder de près

Précision notable : cette interview a été faite non pas hier, mais le 21 octobre, en pleine offensive turque. La colère du président Macron n’est pas feinte. Il l’a dit clairement, peu de temps auparavant, vendredi, au sortir d’un Conseil européen tendu. Furieux d’avoir appris le retrait américain par un tweet et de l’offensive turque qui menace la sécurité européenne, le président Macron dit tout haut ce que les autres pensent tout bas (lire : La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie ). Mais peu réagissent. Il faut donc placer la barre plus fort. L’interview sort maintenant, selon un tempo qui ne doit pas uniquement au hasard. À un mois du sommet de Londres de l’OTAN, le président français aurait voulu porter le sujet à l’ordre du jour qu’il n’y serait pas pris autrement. L’objectif est atteint.

Un petit côté Trump européen

Sur la forme, Emmanuel Macron a compris qu’à côté des grandes phrases, bien tournées, littéraires, parfois ampoulées, dans un panorama médiatique où tout s’écrit en 140 signes, il fallait des formules chocs. Il n’utilise pas twitter comme le fait Donald Trump. Mais le résultat est identique : faire mouche, avoir une phrase compréhensible par tous, qui oblige chacun à se positionner, provoquer au besoin, ou fâcher (un peu). De fait, il fait du Trump européen. Dans tous les cas, il gagne : on écoute le message. Et chacun se positionne sur son message.

  • S’attaquer à l’OTAN, c’est aussi assez facile. Plus facile que de s’attaquer aux États-Unis. L’Alliance joue ici le rôle du lampiste, naguère dévolu à l’Union ou la Commission européenne. Curieux renversement de circonstances.

Le ‘tout va bien à l’OTAN’ est un leurre

Sur le fond, le mot ‘mort cérébrale’ est sans doute très fort. Mais il faut bien réveiller les morts. Si « l’OTAN coté militaire fonctionne, et même fonctionne très bien » pour reprendre le commentaire d’un diplomate européen, il n’en est pas de même au niveau politique. La réunion des ministres de la Défense l’a prouvé. L’espèce d’atonie qui a saisi l’Alliance après l’offensive turque en Syrie, et le lâchage américain des alliés kurdes, est pour le moins extraordinaire.

  • Si l’OTAN est affaiblie, ce n’est pas par le bon mot de Emmanuel Macron, c’est par son absence de rôle sur la scène moyen-orientale ces derniers mois.

Une défaite politique majeure des Occidentaux en Syrie

Soyons clairs. En Syrie, l’OTAN a subi une défaite majeure, d’ordre politique. Davantage que l’offensive turque, c’est le rôle de pacificateur en chef donné à la Russie, et l’opération de dédiabolisation de l’Iran, qui sont extraordinaires par leur rapidité. Pétrifiée, l’OTAN n’a pu dire un mot sur l’accord de Sotchi. Son ennemi héréditaire, sa raison d’être de toujours, la Russie, est en train de prendre l’avantage aux frontières de l’Alliance, sur son flanc Sud. Ce, en lien direct avec un des pays membres de l’alliance, pièce maîtresse historiquement dans cette stratégie de limitation de la Russie (l’ancien empire ottoman), et avec l’assentiment tacite du ‘papa’ de l’Alliance (les États-Unis). À Moscou, on peut fort bien se frotter les mains. L’Alliance a rendu les armes sans combattre.

  • Donald Trump pourra difficilement reprocher ce mot à son homologue français, lui qui avait qualifié l’Alliance d’être ‘obsolète’. Il a d’ailleurs joint le geste à parole. Dans l’affaire syrienne, à aucun moment l’OTAN n’a vraiment été mise dans la boucle. Elle a été placée devant le fait accompli.

Une stratégie russe de contournement de l’Alliance

Si on s’éloigne deux minutes du curseur de l’actualité, on ne peut qu’être frappé par l’absence de stratégie de l’Alliance. Selon une bonne vieille recette militaire éculée, la Russie a réussi à fixer son adversaire sur un territoire donné : l’Europe du nord-est à la mer Noire. L’Alliance toute à la joie de retrouver un rôle de premier plan s’est engouffrée tête baissée dans une présence, finalement assez statique, très ‘old school’, avec manoeuvres d’infanterie, exercices terrestres, et démonstrations bruyantes de chars et d’avions, non loin de la Russie. Pendant ce temps, Moscou a occupé le terrain en Syrie et placé ses pions en Égypte, en Libye, en Centrafrique (voire au Mali ou au Burkina Faso demain). Elle a effectué un mouvement tournant inversant, à son profit, la doctrine Kennan du containment utilisée par les Américains après-guerre pour limiter la percée soviétique. L’axe Moscou-Téhéran-Damas-Beyrouth (+ Ankara et Le Caire au besoin) devient désormais une pièce incontournable dans la zone Sud de la Méditerranée. Face à cela, l’OTAN est tétanisée.

  • Parler de ‘mort cérébrale’ est sans doute osé, mais si on reste dans la terminologie médicale, on est là face à un bel AVC (accident vasculaire cérébral). Et il fallait bien un électrochoc pour tenter de réveiller le patient.

La bataille des anciens contre modernes

La question fondamentale est de savoir si ce message aura un effet. À court terme, on peut dire que le choc a porté. D’une part, personne ne peut plus faire l’impasse sur le sujet. Le tabou est levé. La question va devoir être abordée. D’autre part, quand on regarde les réactions survenues de part et d’autre, à Washington, Berlin ou ailleurs, on voit bien comment elles sont gênées en fait. Certes le président français parait isolé. Mais la plupart des interventions, pour justifier l’OTAN, sont faites (littéralement) au passé, empruntant à l’histoire… Il n’est que de voir le langage de Merkel ou Stoltenberg. Difficile de faire autrement à la veille des célébrations de la chute du mur de Berlin.

  • Trente ans après, le temps de l’occidentalisme triomphant et la fin de la guerre froide apparaissent un peu désuets. Emmanuel Macron est en train de rejouer la bataille des anciens vs les modernes qui l’avait porté au pouvoir en France.

Un risque d’effet contreproductif limité ?

À moyen terme, le message présidentiel semble plus hasardeux. Il joue et surjoue le rôle prêté traditionnellement à la France. Celui d’emmerdeur patenté qui râle, bloque, impose sa vision, sans doute brillante, mais pas très consensuelle. Il y a un risque que l’on ne fasse pas de cadeau aux Français le jour venu. La France paraît aussi un peu isolée. Mais immédiatement vient une réponse : qui dans les rangs des dirigeants européens est, aujourd’hui, en capacité de s’opposer franchement et, surtout, de s’imposer ?…

Objectif : un aggiornamento de l’Alliance ?

De fait, le président français a le champ libre. Il peut avancer un pion, comme aux échecs, quitte à se le faire prendre, car derrière, il a encore des pièces. L’ambition du président français n’est pas de signer la mort de l’OTAN. Au contraire, c’est de pousser à un aggiornamento de l’Alliance, à un changement de focale, à accepter une place plus importante pour les Européens dans la direction politique (et militaire). En gros, si on pouvait oser, c’est à une perestroïka qu’appelle Emmanuel Macron.

  • Comme l’expliquait un fin observateur de la scène diplomatique européenne. Même dans une république laïque, comme est la France, « il n’est pas impossible de croire… à la résurrection ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

L’OTAN en mort cérébrale de Macron suscite des réactions en désordre

(B2) Si le président français avait pour ambition d’animer le débat, c’est réussi. Son ‘OTAN en mort cérébrale‘ asséné dans l’hebdomadaire britannique The Economist a suscité des réactions au plus haut niveau

Les membres de l’OTAN tentent de défendre le bien-fondé de l’organisation (crédit : OTAN)

Si certains partagent le constat d’une Alliance en grande difficulté politique, personne ne va, même mezzo vocce, dans le sens d’Emmanuel Macron. Et chacun se sent obligé officiellement de justifier l’existence de l’OTAN. Mais la plupart des arguments sont tirés du passé, non de la situation actuelle. Ce qui, d’une certaine façon, est reconnaître qu’il y a… un problème.

Un des partenariats stratégiques de l’histoire

« Je pense que l’OTAN reste un partenaire important, critique, peut-être historiquement l’un des partenariats stratégiques les plus critiques de toute l’histoire enregistrée » a défendu le ministre américain Mike Pompeo.

« I think NATO remains an important, critical, perhaps historically one of the most critical strategic partnerships in all of recorded history. »

Le pouvoir géopolitique en Europe, la sécurité à l’OTAN

« L’UE doit aspirer à devenir un vrai pouvoir géopolitique, mais l’OTAN est et devra rester la colonne vertébrale de notre sécurité sur les deux bords de l’Atlantique » a jugé la présidente slovaque Zuzana Čaputová, qui est du même bord politique et générationnel qu’Emmanuel Macron.

Berlin pas d’accord sur la forme ni sur le fond

« Je ne pense pas qu’un tel jugement intempestif soit nécessaire, même si nous avons des problèmes, même si nous devons nous ressaisir », a souligné la chancelière allemande Angela Merkel recevant le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Le président français a « utilisé des termes radicaux qui ne [sont] pas mon point de vue au sujet de la coopération au sein de l’OTAN », a-t-elle ajouté, selon l’AFP.

« Le pacte Nord Atlantique est une pierre angulaire de l’ordre mondial multilatéral » a renchéri le ministre allemand (SPD) des Affaires étrangères Heiko Maas.

L’OTAN essentielle pour Stoltenberg

« Nous sommes d’accord qu’une OTAN forte est essentielle pour la paix et la sécurité en Europe et que nous devons continuer à investir pour maintenir l’OTAN » a justifié le secrétaire générale de l’OTAN Jens Stoltenberg lors de sa réunion à Berlin avec Angela Merkel le 7 novembre.

 

« Toute tentative de distancer l’Europe de l’Amérique du Nord non seulement affaiblira l’Alliance transatlantique, mais risque aussi de diviser l’Europe. L’unité de l’Europe ne peut pas remplacer l’unité transatlantique »

L’OTAN a été un écran protecteur de la liberté

« En dépit de tous les remous des dernières semaines, je trouve que l’OTAN s’est montrée remarquable comme écran protecteur de la liberté », a affirmé Ursula von der Leyen vendredi soir, dans un discours prononcé à Berlin à la veille de la commémoration de la chute du mur. « L’Europe doit aussi apprendre le langage du pouvoir » a-t-elle ajouté selon Die Zeit. « D’une part, l’UE a besoin de plus de capacités militaires. D’autre part, elle doit faire davantage usage de la force disponible pour faire valoir les intérêts européens. »

Un rôle dans la sécurité partagée

L’OTAN « continue à avoir un rôle extrêmement important non seulement dans l’Atlantique Nord, mais dans le monde en tant qu’un groupe de pays qui se réunissent pour partager des valeurs, partager un engagement envers une sécurité partagée » a indiqué Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, relayé par la représentante permanente canadienne auprès de l’OTAN.

(NGV & CG, st. )

L’OTAN en état de mort cérébrale (Macron)

(B2)  Le président français Emmanuel Macron avait déjà été assez dur au Conseil européen en octobre dernier (lire : La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie (Emmanuel Macron)). Il est encore plus dur dans un entretien avec The Economist, paru hier

Le bureau de l’Elysée – centre du pouvoir français (crédit : Elysée)

Être lucide

Il avertit les pays européens qu’ils ne peuvent plus compter sur l’Amérique pour défendre leurs alliés de l’OTAN. « Pour la première fois, nous avons un président américain qui ne partage pas l’idée du projet européen, et la politique américaine se désaligne de ce projet ». L’exemple de la Syrie l’a montré. « Nous devrons à un moment faire le bilan de l’OTAN. Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN. Il faut être lucide », a déclaré E. Macron. « On doit en tirer les conséquences. »

Une offensive turque sans coordination

Ce constat est clair, si sur le plan militaire cela fonctionne, « sur le plan stratégique et politique, force est de constater que nous avons un problème ». « Nous assistons à une agression menée par un autre partenaire de l’OTAN qui est la Turquie, dans une zone ou nos intérêts sont en jeu, sans coordination. Il n’y a pas eu de planification ni de coordination par l’OTAN. Il n’y a même pas eu de déconfliction par l’OTAN. »

Un réveil européen nécessaire

Il est grand temps que l’Europe « se réveille » a-t-il ajouté. L’Europe se trouve « au bord du précipice », a-t-il déclaré, et doit commencer à se penser stratégiquement en tant que puissance géopolitique. Sinon, nous ne « contrôlerons plus notre destin ». « Notre défense, notre sécurité, les éléments de notre souveraineté, doivent être pensés en propre. » Et la « première chose pour y arriver, c’est de retrouver la souveraineté militaire ». C’est-à-dire une « Europe de la défense, une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire ».

Une autre politique avec la Russie

Autre point d’indépendance : « rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie. » Les Européens doivent  « réinternaliser votre politique de voisinage, vous ne pouvez pas la laisser gérer par des tiers qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous ».

La question de l’article V en débat

Durant cette interview (qui a eu lieu le 21 octobre dans son bureau de l’Élysée à Paris), le journal américain lui a demandé s’il croyait en l’efficacité de l’Article V, à l’idée que si un membre de l’OTAN était attaqué, tous lui viendraient en aide, ce qui, selon de nombreux analystes, sous-tend l’effet dissuasif de l’alliance. « Je ne sais pas » a-t-il avoué. « C’est quoi l’Article 5 demain ? C’est-à-dire que si le régime de Bachar al-Assad décide de répliquer à la Turquie, est-ce que nous allons nous engager ? »

(NGV)

Télécharger le transcript de l’interview en FR et en ENG

L’OTAN est-elle toujours une organisation politique ?

(B2) L’Alliance atlantique a connu des crises, graves, dans le passé. Ce qui se passe aujourd’hui avec l’offensive turque non concertée dans le nord-est de la Syrie est hors de proportion

Les ministres de la Défense tenteront de s’accorder sur la Turquie. Réunion (difficile) ce jeudi au siège de l’Alliance à Bruxelles (© NGV / B2)

Une rupture politique et militaire au sein de l’Alliance

Qu’un pays membre de l’OTAN (Turquie), avec le consentement d’un autre (USA) — tous deux membres principaux de l’Alliance — interviennent dans une zone sensible, désorganisant la stratégie patiemment construite par les Alliés dans la zone, est assez extraordinaire. Que cela se fasse sans aucun délai ni discussion préalable entre les Alliés, en particulier ceux présents sur le terrain au sein de la coalition contre Daech est encore plus étonnant. Rajoutez à cela des Américains, dont la ligne politique est difficile à cerner et erratique (1). Et vous avez un cocktail inédit qui suscite bien des interrogations sur la fiabilité de l’Alliance.

Rendre les armes à la Russie : quel paradoxe

Le premier résultat de cette intervention est d’ores-et-déjà visible. Le seul interlocuteur international valable dans la zone, au niveau politique comme militaire, devient Moscou. Les USA ont ainsi réussi à placer la Russie, l’ennemi héréditaire, la raison d’être de l’OTAN, dans une position incontournable tant au plan politique que militaire, sur un de ses principaux champs d’action : le Moyen-Orient et le Golfe. Vladimir Poutine peut se réjouir. Il n’a plus besoin de manœuvrer. En désertant le champ de bataille, les Alliés lui offrent la victoire sans combattre. Magnifique. Un retrait tactique = une défaite stratégique.

Un sabordage politique

Le second effet de l’intervention est plus imperceptible. La colère gronde dans les cercles feutrés de l’organisation euro-atlantique. Cette action constitue, en effet, une brèche au concept même de l’Alliance qui s’affirme comme une entité politique, solide, organisée, indestructible. Sa crédibilité est en jeu, au niveau européen comme mondial. Les questions qui se posent sont fondamentales. A quoi sert de montrer ses muscles à la Russie si on facilite son action aux portes de l’Europe ? Qui pourra faire confiance demain à des alliés qui tournent casaque du jour au lendemain ? Les Alliés eux-mêmes seront-ils prêts à suivre les yeux fermés les Américains demain dans une coalition ? (2). L’OTAN ne va-t-elle pas être contrainte de se replier sur sa zone historique : l’Europe ? L’organisation n’est-elle pas condamnée en fait à errer sans but politique, comme un coq à qui on aurait coupé la tête ?

Une réflexion interne nécessaire

Dire que « l’OTAN est morte » comme le proclame l’ancien conseiller de François Mitterrand Jacques Attalli, c’est aller vite en besogne. La force d’attraction et d’inertie de l’organisation euro-atlantique demeure car elle n’a pas d’équivalent ni de remplaçant. Mais ce qui est sûr c’est qu’en quelques jours, les États-Unis et la Turquie ont effacé les gains occidentaux depuis la chute du mur en 1989, mettant en évidence les faiblesses et la friabilité de l’Alliance. Les Européens vont devoir, très vite, réfléchir à ce qu’ils veulent faire. Sont-ils prêts à investir l’OTAN pour en faire ‘leur’ organisation ? Sont-ils prêts à se doter, en parallèle, eux-mêmes de certains instruments de puissance, au moins au plan politique ? Ce n’est pas gagné…

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une singulière différence avec la crise de 2003

L’OTAN n’en est pas à sa première crise importante. Elle avait vécu une crise similaire à l’été 1974 avec le coup d’état grec à Chypre, suivie de l’intervention militaire turque (3). Mais cela semble si loin : presqu’un demi-siècle. La crise de 2003 est plus récente, quand les USA et une partie des alliés sont partis en Irak détruire le régime de Saddam Hussein et qu’une autre partie emmenés par les franco-allemands ont refusé. Un véritable schisme. Entre Alliés, les mots étaient durs. La bataille était rude, mais sur le plan politique et diplomatique. Il n’y avait pas un pays de l’Alliance qui combattait l’autre indirectement sur le terrain. Français et Allemand avaient simplement refusé de participer à une action militaire qu’ils jugeaient contraire au droit international et à leurs intérêts. Ils ne s’étaient pas alors rangés militairement du côté de Saddam…


  1. Le gouvernement américain est passé en quelques jours d’une autorisation donnée à la Turquie d’intervenir en Syrie, à la menace de représailles féroces si elle continuait son offensive, accompagnée d’une demande aux Alliés de sanctions importantes, puis à une médiation de cessez-le-feu (temporaire) et une demande faite aux Alliés d’assister la Turquie.
  2. L’échec américain à constituer une coalition maritime contre l’Iran dans le détroit d’Ormuz est un signe avant-coureur de cet état des lieux. Lire : L’opération américaine dans le détroit d’Ormuz : comme un goût d’échec diplomatique
  3. Crise qui entraîne (entre autres) la mise en place d’un embargo militaire contre la Turquie par les États-Unis et le retrait de la Grèce de l’Alliance.

La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie (Emmanuel Macron)

(B2) Le président français Emmanuel Macron ne mâche pas ses mots sur l’intervention turque en Syrie comme sur le fonctionnement de l’Alliance atlantique

E. Macron, lors de sa conférence de presse au sommet européen, le 18 octobre (crédit : Conseil Européen)

Il l’a exprimé de façon assez vive à Bruxelles lors de la conférence de presse clôturant le sommet européen vendredi (18 octobre) dans l’après-midi. « Je considère ce qui s’est passé depuis plusieurs jours est une faute lourde, de l’Occident et de l’OTAN dans la région » a souligné le président français interrogé par un journaliste. « J’ai découvert par tweet que les États-Unis décidaient de retirer leurs troupes et de libérer la zone, comme tout le monde. »

La crédibilité de l’OTAN compromise

Le futur à long terme de l’OTAN est en jeu, car l’offensive « affaiblit durablement notre crédibilité pour trouver des partenaires sur le terrain, qui se battront à notre côté, en pensant qu’ils sont protégés durablement » et surtout, « cela interroge aussi le fonctionnement de l’OTAN ». Le manque de communication entre Alliés est un problème. « Il est important que nous puissions nous réunir et nous coordonner, au moins entre les trois Européens (1) et la Turquie. »

La victoire de la loi du plus fort

« Aujourd’hui, dans la région, ceux qui sortent gagnants par la loi du plus fort […], ce sont la Russie, la Turquie et l’Iran. Je ne suis pas sûr que cela ait été exactement l’élément stratégique qui était le plus pertinent, ni pour l’Europe, ni pour les USA. »

Tous les combattants en Syrie ne sont pas du PKK

Il y avait sans doute de bonnes raisons à la Turquie. « Je respecte tout à fait la lutte contre le PKK et les terroristes. Je l’ai toujours dit au Président Erdogan. […] Mais beaucoup des forces démocratiques syriennes, et des combattants de la liberté, [comme] des combattants anti-Daech sur le terrain n’étaient pas du PKK. »

Ramener la Turquie à des positions raisonnables

Pour Emmanuel Macron, il faut « essayer non seulement de comprendre, mais de voir où la Turquie veut aller et comment la ramener à des positions plus raisonnables, qui permettent d’articuler sa sécurité intérieure et ses objectifs de sécurité intérieure avec aussi le respect de notre agenda et la juste solidarité qui est au sein de l’OTAN ».

L’autonomie stratégique européenne plus que jamais nécessaire

Le président français en tire une leçon pour l’Europe. « Nous ne pouvons plus être les partenaires minoritaires d’autres, mêmes si ce sont nos alliés, c’est tout ». Pour continuer à exister, l’Europe a besoin « d’une véritable autonomie, d’une Europe de la Défense véritable, c’est ça redevenir une puissance stratégique ».

(NGV et CG, st.)

(1) Le président pense certainement à la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Lire aussi :

Après 70 ans, quel avenir pour l’OTAN ?

(B2) Chargé de cours à l’Université de Liège et Senior fellow à l’Institut royal supérieur de défense, André Dumoulin a toujours une pensée intéressante sur le sort des institutions de défense. Son analyse sur les 70 ans de l’Organisation de l’Alliance atlantique fêté en grande pompe cette semaine est à lire…

(crédit : OTAN)

Sa raison d’être : une alliance de défense et de solidarité collective

Peut-on dire, comme il y a dix ans, que l’OTAN se cherche encore, elle qui a déjà vécu des ajustements stratégiques importants suite à la fin de la guerre froide puis à l’événement rupture que fut le terrorisme du 11 septembre 2001 et le retour de la France dans le commandement intégré ? Dans tous les cas, elle est restée ce que les États membres ont toujours souhaité qu’elle soit en premier : une alliance de défense et de solidarité collective en cas d’agression.

Un outil de normalisation

Mais l’assurance vie n’empêche pas cette organisation bureaucratique et comitologique d’édifier (avec l’aide et autres suggestions de certaines capitales) de nouveaux concepts. Elle peut ainsi introduit ainsi une doctrine d’engagement, une lecture révisée des risques et des menaces face aux conflits asymétriques, aux guerres hybrides et aux enjeux du cyber, comme des argumentaires dans le champ capacitaire ou des missions hors zone. L’OTAN reste ainsi un outil de normalisation (Stanags, certification), mais aussi doctrinale et procédurale1, un réservoir de forces, un facilitateur de coalitions, une alliance de réassurance, un cadre d’élargissement.

Un flirt avec les compétences civiles et civilo-militaires

Tout s’est aussi complexifié cependant. L’OTAN flirte aujourd’hui avec les compétences civiles et civilo-militaires de l’Union européenne et sa Politique de sécurité et défense, sa stratégie globale. Elle n’a pas assimilé l’Ukraine et la Géorgie au risque d’un « pont trop loin » face à une Russie quelque « peu remontée » devant l’avancée vers l’Est des « Occidentaux », mais elle a déjà engagé de la coopération politico-militaire en réponse à la guerre du Donbass et de l’annexion de la Crimée. Elle n’a pas encore pu dépasser en automatique les divergences politiques et culturelles entre États membres autour de l’usage de la force et s’interroge grandement aujourd’hui sur la politique de l’administration Trump qui déstabilise les Européens à propos de l’avenir de l’organisation transatlantique qui fête en avril prochain ces 70 ans.

Le maître mot du partage des coûts et des risques

Si les Européens ont toujours « voulu de l’OTAN » pour maintenir les liens avec les Américains (couplage dissuasif), les maîtres-mots finaux restent les questions du « partage des coûts et du fardeau » et du « partage des risques » : en d’autres termes « la doctrine de responsabilité » des Européens déjà souhaitée par Obama. Malgré les déclarations renouvelées et les 74 domaines de coopération impliquant la complémentarité3 entre l’OTAN et l’UE, les tensions sont palpables et les « jeux comparatifs » entre États producteurs et États consommateurs de sécurité restent bel et bien présents. Raphaël Cottain a même imaginé ce que pourrait être d’éventuelles sanctions à l’égard des « resquilleurs » : restrictions dans les postes au sein de l’OTAN, expulsion de l’Alliance, exclusion du processus de décision, …

Des questions posées sur l’avenir de l’OTAN

L’OTAN navigue-t-elle vue en dépendance des événements et par réactivité ? Joue-t-elle dans le préventif et la proactivité ? On perçoit combien les réponses ne peuvent être qu’attachées à des scénarios et situations à chaque fois spécifiques. Peut-on estimer que les tensions avec la Russie dans cette « paix froide » – à ne pas confondre avec la guerre froide d’avant 1989 – ont créé une dynamique de nouvelle définition d’un « ennemi » (au pire) ou d’un défi (au mieux) ? Comment analyser la politique américaine sur l’avenir du nucléaire en Europe et la dimension anti-missile ?

Le retrait américain n’est-il qu’apparence

Comment apprécier le discours politique critique vis-à-vis des Européens et l’idée d’un possible « retrait américain » d’un côté, et la politique de réassurance concrète engagée par les Américains de l’autre. Avec force manœuvres militaires à l’Est, protections des lignes de communications transatlantiques, gesticulation nucléaire, soutien à la logistique et à la mobilité militaire sans oublier le réveil des grands dépôts avancés de l’US Army dans certains pays membres européens (dont la Belgique) et la nouvelle culture de la réactivité opérationnelle ? (lire aussi : L’OTAN investit en Pologne… en soutien aux Américains). Peut-on y voir une contradiction ? Ou n’est-elle qu’apparence, sachant que la politique américaine (géoéconomie) voit l’Europe aussi comme un marché d’équipements de défense à conquérir et à surveiller ? 4

Le faible budget US consacré à la défense de l’Europe

Qui peut affirmer que la solidarité transatlantique a totalement disparu ? Certes on peut constater la part « réduite » du budget de la défense US destinée à la défense de l’Europe (seuls 30,7 milliards $ lui sont alloués sur les 602 milliards $ du budget US)5 tandis que les Européens réunis dépensent aujourd’hui davantage que les Russes et autant que la Chine, mais avec bien des duplications et gaspillages. Mais nous n’en sommes pas encore à un pilier européen fort dans une OTAN en grande partie « désaméricanisée » ! Ou à un commandement intégré allié en Europe aux mains des Européens !

L’effacement américain au sein de l’Alliance : peu probable

De toute évidence, malgré l’America first à destination intérieure, la fatigue des Alliances et les réclamations plus affirmées sur le partage des coûts, les intérêts commerciaux et économiques US en Europe sont tels que l’on voit mal l’effacement américain au sein de l’Alliance, formidable outil d’influence. D’ailleurs, malgré les « imprévisibilités trumpistes », la Chambre des Représentants (Démocrates) a approuvé (357 oui et 2 non) une loi réaffirmant que la politique des États-Unis doit être de rester membre de l’OTAN, tout en interdisant l’utilisation de fonds pour quitter l’Alliance. Un fameux verrou !

(André Dumoulin)

1 La production doctrinale US (Tradoc, Net Assesment, Rand Corp) influence directement la capacité de réflexion de l’OTAN et la langue dominante (Hélène Clément-Pitio).

2 Actuellement, la grande majorité des 29 membres de l’OTAN sont aussi membres de l’Union européenne (NB : Albanie et Croatie en 2009 et Monténégro (2017) sont devenus membres de l’Alliance atlantique) mais six sont sans « double casquette » : États-Unis, Canada, Islande, Turquie, Norvège, Albanie. La Macédoine deviendra le 30ème membre de l’OTAN d’ici décembre 2019.

NB : actuellement 22 des 28 États membres de l’Union sont membres de l’OTAN (sauf l’Autriche, Chypre, la Finlande, l’Irlande, Malte et la Suède).

3 « L’Union européenne empêche nos agriculteurs et nos entreprises de faire des affaires en Europe (déficit commercial de 151 milliards de dollars américains). Et ils veulent ensuite que nous les défendions avec joie par l’intermédiaire de l’OTAN et que nous en payions gentiment. Ça ne marche pas ! » (Donald Trump, Bruxelles, 10 juillet 2018).

4 Données IISS 7/2018.

Version longue d’un article publié en version courte dans le quotidien ‘Le Soir’. Titre et intertitres de la rédaction

Cirage de pompes généralisé à Washington. Donald, le petit père de l’Alliance

(B2) Durant ces dernières 48 heures, à Washington, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’Alliance atlantique se sont rassemblés autour d’un même message : l’OTAN est un merveilleux instrument, l’Alliance atlantique est nécessaire, et grâce à l’impulsion de Donald Trump, nous avons fait un grand bond en avant…

Jens Stoltenberg et Donald Trump dans une poignée de mains virile (crédit : US – Maison Blanche)

Grâce à Donald, quel chemin parcouru !

Ce dernier point n’est pas de la flagornerie pure. Il s’agit de démontrer à l’hôte actuel de la Maison blanche que les efforts des Alliés pour augmenter leurs dépenses de défense et atteindre l’objectif des 2% du PIB tiennent essentiellement à son action, et non à celle de son prédécesseur, Barack Obama. Il faut faire oublier que c’est le Démocrate, ennemi de D. Trump, qui a initié ou soutenu la nouvelle politique adoptée au sommet du Pays de Galles, avec à la clé, un ‘stop’ à la baisse des budgets de défense et un calendrier pour leur remontée.

La trace de Obama, soigneusement effacée

Fidèle à cette tactique, le secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg, a soigneusement gommé de son discours (devant le congrès US) toute référence à Barack Obama, et même au sommet du Pays de Galles, pour ne rendre hommage qu’à l’actuel président : « Les alliés de l’OTAN doivent dépenser plus pour la défense. Cela a été un message très clair du président Trump. Et ce message a eu un réel impact » (1).

La crainte d’une porte claquée

Cette attention a un objectif concret : éviter que le doigt agité de Donald ne dérape en direction de son tweeter pour lâcher une bordée d’injures ou de remarques négatives sur l’un ou l’autre. Chacun garde en souvenir les moments douloureux du dernier sommet de l’Alliance, en juillet à Bruxelles, où l’ancien homme d’affaires, devenu président, avait semé le trouble et la stupeur dans cette assemblée d’ordinaire plus policée (2). A l’époque, la crainte de le voir claquer la porte, voire de dénoncer le Traité de l’Alliance atlantique, était si réelle que, en urgence, les juristes de l’organisation avaient été sommés de farfouiller dans le texte originel du Traité — et les autres dispositions internationales —, pour voir quelles étaient les conditions exactes d’un USexit…

Un cirage de pompes efficace

Cette menace semble éloignée aujourd’hui, grâce à cet effort général de cirage de pompes du président américain. Le secrétaire général « a un bon sens politique. Il rend hommage au travail de Donald Trump » nous confie un diplomate en poste à l’alliance. « C’est efficace. Cet empire des signes a éteint les menaces sur une sortie de l’OTAN ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) On semblerait être au temps de l’Union soviétique des grands jours, quand on effaçait soigneusement toute référence à l’ancien chef…

(2) Lire sur le sommet de Bruxelles :

Des navires de l’OTAN en ballade en mer noire

(B2) La frégate canadienne HMCS Toronto (FFH 333) et la frégate espagnole ESPS Santa Maria (F 81) qui participent actuellement au groupement maritime permanent de l’OTAN, numéro 2 (SNMG2), ont visité le port ukrainien d’Odessa, lors d’une « visite de routine », après plusieurs jours d’exercice en mer Noire, annonce dans un  communiqué le commandement maritime de l’OTAN (Marcom).

La frégate Toronto à Odessa (crédit : SNMG2)

Dans le même temps, le bâtiment néerlandais HNLMS Evertsen — qui commande en ce moment le SNMG2 —, accompagné des frégates turque TCG Yildirim, roumaine ROS Regele Ferdinand et bulgare BGS Drazki, a rallié le port géorgien de Poti (Géorgie) pour y faire escale.

NB : Ce type de visite portuaire est régulier. Pour l’OTAN, il s’agit en pleine réunion des ministres des Affaires étrangères à Washington de souligner leur solidarité avec ces deux pays (Géorgie et Ukraine) de l’ex bloc soviétique qui sont intéressés par une adhésion à l’Alliance atlantique et de démontrer leur volonté de rester présent en Mer Noire.

(RM avec NGV)

La clause de solidarité de l’Otan s’appelle article V, pas article F-35 (Parly)

(B2) Invité par le think tank américain Atlantic Council, la ministre française des Armées a assumé lundi (18 mars) un discours particulièrement offensif envers Washington.

Florence Parly devant l’Atlantic Council (© Atlantic Council)

L’Otan ne sert pas à vendre des armes

C’est probablement le passage le plus sévère du discours de Florence Parly : « J’entends parfois parler de protectionnisme. Je dis : réfléchissez-bien. La Belgique achète des F-35. La Suède achète des Patriot. La Pologne achète des Himars. L’Europe a le marché de l’armement le plus ouvert. Je suis personnellement préoccupée à l’idée que la solidarité de l’Otan puisse être soumise à l’achat d’équipement par les alliés. L’alliance doit être inconditionnelle, sinon ce n’est pas une alliance. La clause de solidarité de l’Otan s’appelle article V, pas article F-35. »

Une Europe forte doit être autonome

« Construire une autonomie européenne ne doit en aucun cas être perçu comme une menace envers les États-Unis » insiste Florence Parly. Les armées (européennes) ont besoin de matériels qui répondent à une culture stratégique commune qui reste à développer. Consolider l’industrie européenne est un moyen d’améliorer les capacités. Avec 20 types d’avions de combats (contre 6 pour les États-Unis), les Européens souffrent d’une multitude de chaînes de maintenance, de spécificités d’approvisionnements et de capacités.

Washington a besoin d’une Europe forte

« Ce n’est pas non plus une raison pour les États-Unis de se désengager, au contraire », assure-t-elle. Qu’il s’agisse du terrorisme ou de la résurgence des États puissances, USA et Europe font face aux mêmes menaces. Tout éloignement entre les deux bords de l’Atlantique ne ferait qu’affaiblir les uns et les autres. Une telle distance pourrait alors inciter la Russie à mener des agressions comparables à celles qui ont visé la Géorgie et l’Ukraine, contre un pays de l’Otan : la notion de solidarité risquerait en effet, dans un tel contexte, de perdre en capacité de dissuasion.

(Romain Mielcarek)

Télécharger le discours de Florence Parly.

Une défense européenne pour après-demain. Cycle de conférences

(B2) L’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique organise un cycle d’information du Collège Belgique sur l’Europe de la défense sous la coordination de Jean Marsia et la responsabilité académique de Christian Jourquin.

Ce cycle sera dispensé du 12 février au 28 février les mardi ou jeudi, au Palais des Académies à Bruxelles (1, rue Ducale), de 17 à 18 heures.

mardi 12/02/2019 – Bruno Smets : Dix clefs pour appréhender la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne

jeudi 14/02/2019 – Guy Buchsenschmidt : De l’Eurocorps à la Défense européenne

mardi 19/02/2019André Dumoulin : L’OTAN à la croisée des chemins

jeudi 21/02/2019Frédéric Mauro : Les planifications de défense en Europe

mardi 26/02/2019Éric Kalajzic : Les opérations des Européens au Mali

jeudi 28/02/2019 Jean Marsia : Le maintien de la paix en Europe, de 1947 à après-demain

Accès libre. Informations et inscription en cliquant sur l’évènement (via le bouton inscription)

NB : Des attestations de participation sont délivrées, sur demande, aux étudiants ou aux doctorants (crédits ECTS) le jour même de chaque leçon du cycle.

L’armée européenne pourrait être perçue comme un camouflet par les États-Unis

(B2) L’Allemande Angela Merkel doit prendre conscience des dangers de parler d’une ‘armée européenne’, selon Deborah Haynes. Le propos de la rédactrice en chef ‘Affaires étrangères’ de Skynews ne sera peut-être pas partagé, mais il est une pièce intéressante au débat

(© Bundeswehr/Sebastian Wilke)

Il ne fait aucun doute que l’objectif de la Chancelière (allemande) est louable : rallier son pays et d’autres membres de l’Union européenne pour stimuler les investissements dans leurs forces armées et être plus intelligents lorsqu’ils achètent ensemble des avions de chasse, des navires de guerre et d’autres équipements pour faire baisser les coûts.

Elle voudra aussi que les nations veillent à ce que la puissance de combat respective de chaque pays complimente mieux et renforce leur force collective.

Mais les remarques de Mme Merkel mardi dernier [à Aix-la-Chapelle] — alors qu’elle et le président français Emmanuel Macron ont signé un pacte visant à renforcer les liens, y compris en matière de défense — pourraient facilement être interprétées de l’autre côté de l’Atlantique comme un affront à la force militaire préexistante en Europe, autrement dit l’OTAN.

Le président Donald Trump a déjà attaqué E. Macron après que le dirigeant français ait parlé de son désir d’une « véritable armée européenne » en novembre (lire aussi : Trump tâcle le projet Macron d’armée européenne. A-t-il raison ?).

Le commandant en chef américain n’a pas besoin de beaucoup de motivation pour donner suite à une menace de retirer — ou du moins d’essayer de retirer — ses militaires de l’alliance de défense transatlantique, qui a été la pierre angulaire de la sécurité européenne et américaine au cours des sept dernières décennies.

Il a averti que cela pourrait se produire à moins que la majorité des 28 autres États membres de l’OTAN n’augmentent leurs dépenses de défense pour atteindre un minimum de 2 % du revenu national.

Toute suggestion que des puissances européennes comme la France et l’Allemagne cherchent à renforcer les défenses de l’Europe de manière isolée pourrait accroître le risque d’un tel départ des États-Unis.

Un changement sismique

Il s’agirait d’un changement sismique dans la distribution mondiale du pouvoir qui porterait un coup fatal à une alliance qui a contribué à maintenir l’unité de l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Bien entendu, les responsables français, allemands et européens affirment que leur désir de renforcer les forces armées européennes vise à compléter les capacités de l’OTAN plutôt qu’à faire double emploi. Vingt-deux membres de l’alliance sont également membres de l’UE – un nombre qui passera à 21 après le Brexit.

La Grande-Bretagne fait cependant partie des alliés qui s’opposent depuis longtemps à une plus grande intégration de l’UE en matière de défense, craignant qu’une telle mesure ne dilue les efforts alors que la plupart des pays de l’UE — comme l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie — ne respectent déjà pas leurs engagements de dépenses envers l’OTAN.

Une armée européenne peu viable ?

L’armée allemande [Bundeswehr] manque tellement de ressources qu’on a signalé qu’une unité de chars a été forcée d’utiliser des manches à balai comme fusils [pour l’entraînement], tandis que l’année dernière les six sous-marins du pays étaient hors service pour réparation.

On peut aussi [se poser la question de] la viabilité d’une armée européenne qui n’est pas soutenue par les États-Unis. Le Royaume-Uni et la France sont les seuls membres de l’UE à disposer de l’ensemble des capacités terrestres, aériennes, maritimes, cybernétiques et spatiales, même si de nombreux éléments des forces armées britanniques ont été réduits à néant par des décennies de réductions des dépenses de défense.

Cela signifie que la capacité d’une armée purement européenne à soutenir une opération à grande échelle sur une longue période sans les États-Unis est très douteuse. Un dilemme qu’il faudra des années de dépenses ciblées pour résoudre.

Une armée intégrée à l’OTAN

Une bien meilleure idée serait que les dirigeants politiques de l’Union européenne comme Mme Merkel et M. Macron s’assurent, lorsqu’ils plaident en faveur d’une armée européenne, qu’ils sont toujours convaincus que cette armée fait partie de l’OTAN et que l’Europe partage davantage le fardeau au sein de l’alliance – une mesure qui devrait réduire au silence les critiques de Trump et aider à renforcer le lien transatlantique.

(Deborah Laynes)

Article paru dans Skynews dim. 27 janvier. Reproduit avec l’autorisation de l’auteur. Traduction et intertitres assurés par la rédaction. Ses propos ne reflètent pas nécessairement la ligne de la rédaction