Des migrants déroutent un pétrolier vers Malte, refusant d’être débarqués en Libye

(B2) De peur d’être ramenés en Libye, les migrants et/ou demandeurs d’asile qui tentent la traversée vers l’Europe ont inauguré mercredi (27 mars) un nouveau mode d’action : le déroutage d’un navire

Le pétrolier, son équipage et tous les migrants, escortés devaient arriver ce matin à Boiler Wharf à Malte.

Selon des informations confirmées par les autorités maltaises, le capitaine du pétrolier El Hiblu 1 (ou El Hibru), , battant pavillon de Palau, qui avait recueilli une centaine de migrants, en difficulté en mer, a été obligé de se diriger vers Malte, et non vers la Libye, où il avait prévu de débarquer ces 108 hommes et femmes. « Le commandant de bord a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne contrôlait pas le navire et qu’un certain nombre de migrants le forçaient ainsi que son équipage à se rendre à Malte » indique les forces maltaises (AFM) dans un communiqué parvenu à B2 ce matin. Les AFM « ont réussi à établir des communications avec le navire, alors qu’il se trouvait à environ 30 miles nautiques » et se dirigeait toujours vers Malte.

Escorte par un navire de patrouille

Un navire de patrouille, le P21, a alors « empêché le pétrolier de pénétrer dans les eaux territoriales maltaises ». Une équipe de l’unité d’opérations spéciales de l’AFM a été déployée « pour embarquer et sécuriser le navire » et reprendre « le contrôle du navire ». L’équipe était épaulée par un second navire de patrouille, le P51, deux engins Fast Interceptor et un des hélicoptères AW 139 des forces maltaises. « Le P21 a continué d’escorter et de surveiller le pétrolier tout au long de l’opération. »

Une enquête en cours

A leur arrivée, ce matin (vers 8h30), les passagers (migrants) devaient être « remis à la police aux fins d’enquêtes plus approfondies ». Il s’agit notamment de déterminer s’il s’agit d’un acte de piraterie. C’est-à-dire — selon la définition internationale — si un « acte illicite de violence ou de détention ou toute déprédation » a été commis par les ‘passagers’ , « agissant à des fins privées », dirigé contre « un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer » (1).

Un acte de légitime défense

Pour l’ONG Sea-Watch, active en Méditerranée, il faut examiner leur cas « avec un œil d’humanité. Nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’un cas de piraterie, mais d’une légitime défense contre une politique meurtrière aux frontières européennes ».

(NGV)

(1) Article 101 de la convention du droit de la mer du 10 décembre 1982.

Pour (bien) assassiner un journaliste, Ryad aurait dû consulter

(B2) Après avoir procédé à l’assassinat de Jamal Khashoghi, les Saoudiens auraient pu demander l’aide des Européens. Sur ce point, plusieurs pays sont passés maitres dans l’art de se défausser. Un échange de bonnes pratiques pourrait ainsi être judicieux et permettre à Ryad de sortir d’un mauvais pas dans lequel il s’est tout seul placé.

Trois leçons pour (bien) assassiner

Première leçon : ne pas assassiner un journaliste dans une enceinte officielle. Il vaut mieux choisir une route (Malte), le domicile de l’intéressé (Slovaquie) ou un lieu public plus ou moins mal famé (Bulgarie). Cette localisation permet de se dédouaner de toute action officielle, directe ou indirecte.

Deuxième leçon : le faire chez soi, et non dans un consulat, ou une enceinte diplomatique, dans un pays qui n’est pas automatiquement le meilleur ami du monde, et a des ‘services de renseignement’ plutôt efficaces. Le surcroit de confiance en soi n’est pas bon.

Troisième leçon : commencer par démentir, mais très vite déclencher une enquête. Ensuite il y a plusieurs variantes.

Les variantes européennes pour enterrer une affaire gênante

La variante maltaise : traîner

Depuis un an que Daphne Caruana Galizia a été assassinée, l’enquête patine. Le gouvernement maltais est le champion de l’entourloupe. Aucun résultat tangible n’a été mis en valeur. « La justice maltaise a un vrai problème d’état de droit » souligne un diplomate européen. Mais la petite ile de Méditerranée n’est l’opprobre de personne. Du moins officiellement. Si personne n’ose prononcer publiquement ce mot infamant, des experts européens ont planché à plusieurs reprises sur le dossier maltais de la corruption. Lire : L’assassinat de Daphné : un acte d’intimidation avant tout

La méthode bulgare : un simple fait divers

Là l’enquête a abouti en moins de 24 heures pour désigner un coupable presque parfait, alimentant la piste d’une mauvaise rencontre, et non plus d’un assassinat lié à la personnalité de la journaliste. Avantage : plus personne n’en parle. Fait divers = classé.

La méthode slovaque : enquête, démission

On est dans un cas plus raffiné que l’attentisme maltais et la promptitude bulgare. Le ministre de l’Intérieur, présumé au cœur de ramifications coupables a démissionné. Des coupables ont été identifiés. Mais toutes les filières de l’assassinat de Jan Kuciak et de sa compagne n’ont pas été démantelées. Et l’Etat reste très fragile. Lire : Ján Kuciak assassiné par qui ? pour quoi ?

(Nicolas Gros-Verheyde)

Une solution en vue pour les rescapés du Sea Watch 3

(B2) Une solution semble en vue pour les 49 rescapés à bord du Sea Watch 3 et du Professeur Albrecht Penck (Sea Eye). Les ambassadeurs du Coreper en ont discuté mardi (8 janvier).

L’arrivée des migrants récupérées en mer par les navires des garde-côtes maltais fin décembre (crédit : UNHCR/Paolo Biondi)

Malte pose ses conditions

Selon nos informations, une petite dizaine de pays seraient désormais prêts à prendre en charge les personnes à bord, permettant de débloquer le problème. Le gouvernement maltais a, en effet, posé deux conditions pour accueillir les navires : 1° les personnes débarquées doivent repartir immédiatement vers les pays concernés ; 2° les autres pays européens doivent aussi prendre en charge une partie des quelques 250 migrants déjà recueillis par les navires maltais fin décembre 2018 (1).

Huit pays volontaires + Malte

L’Allemagne (60), la France (60), le Portugal (20), l’Italie (environ une vingtaine), les Pays-Bas (6), l’Irlande (6), le Luxembourg (6), et même la Roumanie (5) — présidence de l’Union européenne oblige —, se seraient portés volontaires. Ce qui porte le total des personnes réparties à environ 180. A cela s’ajoutent 44 personnes d’origine bangali qui devraient être reconduites dans leur pays (conformément aux accords avec Dacca). Resteraient ainsi environ 80 personnes, à charge de Malte de leur trouver un pays de destination ou de les retourner dans leur pays d’origine (s’ils n’ont pas droit à l’asile)

Plusieurs pays hors courses

On remarque que plusieurs pays sont aux abonnés absents de cette solidarité : la Belgique et la Suède car gérés par un gouvernement en affaires courantes, les pays de l’Est par position idéologique (une habitude de refus de mécanisme de répartition qu’il soit obligatoire ou volontaire), le Royaume-Uni concentré sur son Brexit. L’Espagne et la Grèce, qui supportent déjà une bonne part des migrants arrivés par voie de mer, ont également ‘passé leur tour’.

Commentaire : cette situation est intenable à la fois pour les réfugiés en mer mais aussi pour les Européens au niveau politique. On ne pourra pas, à chaque navire, attendre que les ambassadeurs trouvent une solution, en laissant les personnes secourues ballottées au gré des flots. Un mécanisme permanent de concertation peut et doit être mis en place, afin de les répartir entre les pays volontaires. Il serait tout à l’honneur de l’Europe.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Les patrouilleurs des garde-côtes de l’île avaient recueilli lors de trois opérations distinctes de secours : 28 migrants à bord d’un dinghi à 71 miles au sud-ouest de Malte puis 152 autres à bord d’un navire en bois ; 69 autres personnes avaient été secourues dimanche (30 décembre).

Lire aussi :  49 migrants dans l’attente de la bonne volonté européenne

Mis à jour 9.1.2019 14h avec les chiffres précis, pays par pays

L’Aquarius accueilli à Malte

(B2) Malte a fini par accepter d’accueillir l’Aquarius, qui avait recueilli au large de la Libye 141 personnes naufragées d’un bateau en bois, au terme de cinq jours de tergiversation.

Le navire de l’ONG SOS Méditerranée a reçu mercredi (15 août) la permission formelle d’entrer dans les eaux territoriales maltaises. Il doit accoster à La Valette incessamment. A son bord, les 141 personnes secourues en mer au cours de deux opérations de recherche et sauvetage coordonnées par le JRCC libyen.

Deux opérations de sauvetage

L’Aquarius s’est porté au secours de deux bateaux en bois, l’un de petite taille, l’autre de taille moyenne, vendredi (10 août). Les opérations de secours ont eu lieu au large des côtes libyennes, par un vent de force 2, le premier à 33°29 nord et 012°03 Est, le second à 33°30 Nord et 011°51.

Un sauvetage accompli par l’Aquarius au large de l’ouest de la Libye (crédit : B2 / source carte : Google map)

Dans le premier bateau, les sauveteurs ont récupéré six femmes et 19 hommes originaires pour la plupart d’Afrique de l’Ouest (Cameroun, Ghana, Côte d’Ivoire, Nigéria, Sénégal, Togo et Bangladesh). Dans l’autre, 38 femmes et 78 hommes ont été pris en charge, dont 67 mineurs non accompagnés et 2 enfants de moins de 5 ans. Des personnes originaires de Somalie et d’Erythrée (qui peuvent avoir droit à l’asile), ainsi que des Marocains et Egyptiens (plutôt des migrants économiques).

NB : Ce qui est un signe que les passeurs ont eu des complicités à terre, de pêcheurs ou d’habitants, qui ont ‘prêté’ ou plutôt loué les bateaux aux trafiquants. L’usage de bateaux en bois était courant au début de la crise migratoire. Il s’est beaucoup estompé ensuite, les trafiquants ayant du mal à se fournir sur le marché local et utilisant davantage des bateaux pneumatiques beaucoup plus fragiles.

Cinq jours d’attente

Le navire était resté « coincé entre deux potentiels lieux sûrs », à équidistance de Malte et de l’Italie, attendant une réponse positive. « Nous étions dans une situation similaire à il y a deux mois » explique Frédéric Penard, de l’ONG, sur twitter. Le JRCC libyen a conseillé de « contacter un autre MRCC et demander un lieu de sécurité » selon SOS Méditerranée. Les deux centres de coordination contactés, maltais et italien, ont refusé samedi (11 août) d’accueillir le bateau. L’ONG a alors élargi ses demandes mardi (14 août) à trois autres centres les plus proches : le français, l’espagnol et le grec. Finalement, une solution a été trouvée permettant une répartition des personnes recueillies avant de toucher terre : Malte accueille le bateau, mais ses passagers seront répartis dans plusieurs pays européens.

NB : une solution qui va dans le sens des demandes exprimées, à plusieurs reprises, par les gouvernements maltais et italien, d’une plus nette solidarité.

Une répartition dans plusieurs pays européens

Cinq pays européens ont ainsi accepté de prendre en charge une bonne partie des 255 personnes arrivées à Malte ces derniers jours : les 141 personnes de l’Aquarius ainsi que 60 des 114 autres secourues par les forces maltaises lundi (13 août) dans une autre opération de secours. La France et l’Espagne accueilleront ainsi chacune 60 personnes, le Portugal une trentaine de personnes, l’Allemagne 50 personnes et le Luxembourg 5 personnes. C’est la deuxième fois qu’un tel mécanisme volontaire se met en place, suite à celui concernant le MV Lifeline. C’est « un exemple concret de leadership et de solidarité européens » se réjouit le gouvernement maltais dans un communiqué. Malte a fait « une concession permettant au navire d’entrer dans ses ports, alors qu’il n’a aucune obligation légale de le faire » rappelle son Premier ministre, Joseph Muscat.

Oui à la solidarité si elle n’est pas solitaire

Le ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer, a bien précisé « accepté pour des raisons humanitaires de soutenir Malte à condition que d’autres pays aident aussi ». « Le traitement des migrants sauvés de la détresse dans le futur nécessite une solution européenne imminente et la solidarité de tous les Etats membres. »

Une base ad hoc et volontaire

« Cette solution a été trouvée sur une base ad hoc et volontaire, dans un esprit de responsabilité et de solidarité, selon l’approche européenne coopérative que nous avons prônée de façon constante » se réjouit Emmanuel Macron dans un communiqué diffusé par l’Elysée. Cela « démontre l’importante d’un mécanisme pérenne et soutenable pour éviter les crises à répétition, dans un contexte de baisse des flux irréguliers en Méditerranée centrale ». Et d’annoncer que la France, « avec ses partenaires, fera des propositions dans les prochaines semaines pour la mise en place d’une réponse efficace afin que chacun prenne ses responsabilités en matière de sauvetage, de débarquement et de solidarité ».

A la recherche de solutions durables

Une décision saluée également par le commissaire européen chargé des Migrations, Dimitris Avramopoulos, qui a « remercié » tous les pays engagés pour « leur solidarité ». Il a cependant estimé qu’il fallait des « solutions durables. C’est la responsabilité de l’UE en entier ».

(Nicolas Gros-Verheyde)


Le retrait du pavillon de Gibraltar

L’Aquarius qui arbore aujourd’hui le drapeau de Gibraltar pourrait devoir changer de pavillon. Ce territoire britannique d’outre-mer a décidé de retirer son pavillon au navire de l’ONG estimant qu’il dépassait le cadre de son agrément en faisant non pas de la recherche uniquement mais du sauvetage. L’Aquarius devra alors trouver un nouveau pavillon.

NB : une procédure plutôt rare pour ce pavillon de complaisance. Elle est perçue comme un moyen de pression de Londres vis-à-vis de l’ONG. Mais elle pourrait être aussi liée à la crainte que les personnes recueillies à bord puissent demander asile à Gibraltar voire au Royaume-Uni.


D’autres opérations de secours

Durant l’attente, l’Aquarius a mené diverses opérations. Dimanche (12 août), alors qu’il se dirige vers le nord, il a été été chargé par le JRCC libyen d’effectuer un sauvetage de dix personnes en détresse, qu’il a fini par repérer un bateau en fibre de verre dans la zone de secours (SAR) de Malte.

Les marins ont fourni des gilets de sauvetage, de la nourriture et de l’eau aux personnes à bord du bateau. Mais ceux-ci ont informé qu’ils aimeraient poursuivre leur route vers le nord (= Italie). Aquarius a alors escorté. Une fois arrivé dans la zone italienne, les personnes à bord ont été pris en charge par un navire des garde-côtes italiens.

Une autre alerte de détresse a été émise, à plusieurs reprises, dimanche (12 août) et lundi (13 août), par le centre de coordination (MRCC) italien pour un bateau en caoutchouc parti d’Al Khoms (Libye) à 22h le 11 août avec environ 150 personnes à bord.

Méditerranée : L’Italie ferme ses ports aux migrants et viole le droit de la mer (V3)

(B2) Les conditions de sauvetage en Méditerranée se durcissent. L’Italie ferme la porte aux migrants rescapés en mer. Les autres pays européens ne disent mot, laissant Rome gérer seul la situation

629 personnes secourues dans la nuit de samedi à dimanche par l’Aquarius dans l’attente d’un port de débarquement

Durant deux jours, l’Aquarius, le navire affrété par l’ONG SOS Méditerranée, a erré en mer avec à son bord 629 migrants (dont 7 femmes enceintes, 11 enfants en bas âge et 123 mineurs isolés) recueillis au cours de six opérations, sans que l’Italie ou Malte pourtant tout proches ne veuillent les accueillir.

Des secours coordonnés par le MRCC

Tout a commencé samedi (9 juin), à 7 heures du matin, quand le navire de l’ONG a en effet reçu l’instruction du Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC) de se diriger vers la zone pétrolière de Farwah, autour de laquelle des embarcations en détresse avaient été signalées. Mais les premiers secours avaient déjà été entamés par les garde-côtes italiens et un navire marchand, le MV Asso Ventiquattro, plus proches. Et le navire de l’ONG a été envoyé, en début d’après-midi, vers deux bateaux en détresse, transportant chacun environ 120 personnes.

Deux sauvetages critiques

Le sauvetage entamé en fin d’après-midi, à plus de 50 milles nautiques des côtes libyennes, a été particulièrement difficile. Les deux embarcations pneumatiques étaient en mauvais état. Alors qu’il faisait déjà nuit, l’un des deux canots s’est brisé, entraînant à l’eau plusieurs dizaines de personnes. Dans des conditions critiques, les  sauveteurs ont néanmoins réussi à récupérer 229 rescapés remontés à bord.

Un transbordement des garde-côtes italiens

L’Aquarius a ensuite servi de plate-forme d’accueil, comme c’est souvent l’habitude en mer (1), pour d’autres réfugiés récupérés par des navires italiens. Il a ainsi récupéré environ 280 rescapés se trouvant à bord de navires des garde-côtes italiens : 129 personnes provenant du CP 312, puis 64 autres du CP 319 et 88 du CP 267 (certains récupérés directement par les garde-côtes, d’autres venant de navires marchands qui avaient ensuite été transférés sur le navire des garde-côtes). Déjà bien chargé, l’Aquarius a enfin pris en charge 119 nouveaux naufragés transbordés depuis le navire marchand italien MV Jolly Vanadio, avec l’aide de l’ITS San Giusto, le navire de la marine italienne qui commande l’opération européenne EUNAVFOR Med / Sophia.

Un refus de débarquer

Ni l’Italie ni Malte n’ont cependant autorisé le navire de l’ONG à débarquer les naufragés. Pour le nouveau gouvernement italien, dirigé par G. Conte, c’est un cas d’école, histoire de montrer la nouvelle politique ‘dure’. Pour le gouvernement de La Valette, ce sauvetage a eu lieu dans la zone libyenne (2)… gérée dans les faits par l’IMRCC. Aux Italiens donc de se débrouiller.

Pas le temps d’attendre !

« C’est une situation inédite et préoccupante qui ne doit pas se prolonger car, avec 629 personnes à bord, nous dépassons déjà largement notre capacité d’accueil maximale. La sécurité et les soins des rescapés à bord ne pourront pas être assurés au-delà de quelques heures », a réagi lundi matin le président de SOS Méditerranée, Francis Vallat. « Nous ne pouvons pas imaginer que des préoccupations politiques prévalent sur la situation humanitaire de ces centaines de personnes tout juste sauvées d’une noyade certaine, et qui viennent de quitter l’enfer libyen ».

Un changement des règles

Une alarme qui n’est pas la première. Depuis quelques mois déjà, les règles du jeu changent en Méditerranée. Les tensions s’accentuent entre les ONG chargées du sauvetage des migrants et les autorités italiennes notamment. Plusieurs des humanitaires accusent le choix délibéré des autorités de n’ouvrir que des ports éloignés pour y débarquer des rescapés, ou de les forcer à débarquer des passagers secourus bien qu’ayant encore les capacités de sauver d’autres migrants en détresse. Selon les ONG, tout cela n’a d’autre but que de les asphyxier et les épuiser.

Escalade politique

L’arrivée de deux partis aujourd’hui à la tête du gouvernement (la Ligue du Nord et le Mouvement 5 Étoiles) affichant l’un comme l’autre de rompre avec la politique d’accueil menée ces dernières années n’a fait qu’accélérer le blocage. Pour eux, l’Italie ne doit plus assumer la solidarité que les autres États européens lui laissent volontiers. Matteo Salvini, patron de la Ligue du Nord (droite nationaliste), l’avait promis : il stopperait le flux d’arrivées de clandestins en Italie. Devenu ministre de l’Intérieur (Lire : Un nouveau gouvernement italien, enfin ! Les ministères de force), il a décidé de mettre en pratique ses promesses en refusant l’accueil des migrants dans un port de la péninsule .

Et maintenant, l’OTAN sur le « front sud » ?

Matteo Salvini n’hésite d’ailleurs pas à parler de « front sud » sollicitant l’aide de l’OTAN. « J’aimerais que les organismes internationaux dont nous faisons partie et auxquels nous contribuons financièrement et qui sont des organisations de défense, assurent la sécurité italienne et européenne en Méditerranée », a-t-il déclaré vendredi, en arrivant au conseil des ministres, selon Il Giornale. « La seule agression permanente dont nous souffrons vient de Méditerranée, je ne pense pas que c’est une attaque de la Russie », a-t-il ajouté, s’inquiétant d’« infiltrations terroristes » avec l’arrivée de milliers de migrants.

La Commission rappelle le droit

Interrogée par la presse, lors du point de midi, lundi (11 juin), la Commission européenne a souhaité un « règlement rapide »  de la situation, « afin que les personnes à bord du navire Aquarius puissent être débarquées en toute sécurité dès que possible », comme l’a précisé le porte-parole en chef de l’exécutif européen Margaritis Schinas, parlant d’« impératif humanitaire ».

La responsabilité au pays qui coordonne les secours

Sur le fond, l’exécutif européen se refuse cependant à trancher. « Il s’agit d’une question de droit international », rappelle la porte-parole en charge des migrations, Natasha Bertaud, admettant qu’« en réalité, la situation est tout sauf claire ».  Comme elle l’explique, « selon le droit international, la décision de l’endroit où un bateau devrait débarquer relève de la compétence du pays qui est en train de coordonner l’opération de recherche et de sauvetage » (NDLR : en l’occurrence, l’IMRCC de Rome). C’est à lui d’indiquer le « port sûr » où accoster. Mais cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’un port de son pays.

L’Espagne ouvre son port de Valence

L’Espagne a annoncé cet après-midi qu’elle allait accueillir le navire transportant les 629 rescapés en ouvrant son port de Valence : « Il est de notre obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire et  d’offrir un ‘port sûr’ à ces personnes », indique le nouveau Premier ministre espagnol Pedro Sanchez sur son compte twitter. Un ‘sauf qui peut’ salué par l’ONG. Même si cela oblige le navire à parcourir plus de 1300 km… alors que les réserves de nourriture sont presque épuisées.

Malte fait un geste humanitaire

Malte va donc « envoyer des ravitaillements frais » aux 629 migrants obligés de passer une nouvelle nuit à bord de l’Aquarius. Le Premier ministre Joseph Muscat l’a confirmé ce lundi (11 juin) dans l’après-midi sur son compte Twitter. L’Aquarius a ainsi été ravitaillé dans l’après midi par un navire de la marine maltaise. Il a reçu 950 bouteilles d’eau, 800 paquets de nouilles et des collations. Mais, indique l’ONG, « malgré le ravitaillement de cet après-midi, le stock de vivres ne permettra de distribuer qu’un seul repas demain. Et l’Aquarius est toujours en attente d’instructions de la part des autorités maritimes compétentes ».

La Corse en position d’accueil

Le président de l’assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, a, à son tour, annoncé lundi soir la volonté corse d’accueillir le navire. « L’Europe doit traiter de façon solidaire la question humanitaire. Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse », a-t-il indiqué sur twitter. Les autorités françaises n’avaient toujours pas réagi officiellement mardi matin.

Un accompagnement par la marine italienne

L’épilogue s’est écrit ce matin. L’Aquarius poursuit sa route en direction du port de Valence, désigné ‘port sûr’ par l’IMRCC. Deux navires de la marine et des garde-côtes italiens accompagneront l’Aquarius jusqu’à son trajet vers l’Espagne (4 jours environ). Plus de la moitié des rescapés vont être transbordés, le temps du trajet, sur ces navires italiens, afin d’éviter la surcharge. L’IMRCC Rome l’a confirmé à l’ONG. Ce matin, un second ravitaillement de produits alimentaires et de biens de première nécessité a été réalisé par les autorités maritimes italiennes (200 kg d’oranges, 2 400 petits pains, 100 boîtes de thé, 50 kg de sucre, mais aussi des couvertures, des chapeaux et des chaussettes).

Commentaire : une grave entorse au droit de la mer

Ce nouveau cas confirme une tendance observée ces dernières semaines (Lire : L’OpenArms libéré. Ordre du juge de Raguse). L’Italie qui a déjà (sous le gouvernement précédent de P. Gentiloni) retiré tout automatisme d’accueil et limité l’action des ONG, ne veut plus être la seule à supporter les migrants et réfugiés récupérés en mer au large de la Libye. Elle est, en cela, soutenue de façon implicite par l’Union européenne, aucun pays ne souhaitant prendre le relais (Lire : Nouvel incident en Méditerranée. Le changement de cap italien et européen confirmé).

« Il faudra s’assoir et discuter sur la manière de prévenir à l’avenir ce genre d’événement. C’est une question européenne », a déclaré Joseph Muscat, le Premier ministre maltais. A raison. Car c’est assurément l’absence de réponse européenne qui pose problème.

Les détails de l’opération (tels qu’ils sont donnés par l’ONG) sont néanmoins interpellants. En l’espèce, la plupart des personnes se situant sur l’Aquarius n’ont pas été secourues par l’ONG, mais viennent de transbordements de navires publics italiens. Ils ressortent ainsi de la loi italienne et ont parfaitement le droit de demander l’asile en Italie. En refusant d’accueillir ces personnes, le gouvernement italien ne gêne pas seulement une ONG, il viole ses propres règles. Il incite à faire fi d’une vieille loi de la mer, où face à un naufrage, tous les navires présents sur place jouent la solidarité.

(Emmanuelle Stroesser, avec AP et NGV)

Lire aussi :

(1) Dans les opérations de secours combinées, où interviennent plusieurs navires, un seul, généralement le plus gros et le mieux équipé, prend en charge toutes les personnes récupérées. Ce afin d’éviter de mobiliser plusieurs navires pour faire le trajet jusqu’à la terre et permettre aux autres de continuer les opérations de secours.

(2) Zone qui n’existe toujours pas légalement. Lire : Opération de secours en mer de l’Open Arms. Toutes les règles ont-elles été respectées ? Qui dit vrai ?

(Mis à jour) avec la décision espagnole puis corse d’accueillir le navire, et l’approvisionnement en eau nourriture par Malte, lundi 11 et mardi 12 juin

Malte : il n’y a pas de menace à l’état de droit ! dixit la Commission

(B2) Face aux premières révélations de nos confrères sur la situation (catastrophique) de la justice à Malte (le projet Daphné), la Commission européenne reste en retrait. Interrogé hier midi par B2 et plusieurs confrères, le porte-parole en chef de la Commission, Margaritis Schinas, a tenté de convaincre que l’exécutif européen avait allumé tous les voyants sur la situation maltaise. Mais on ne peut pas dire que cette situation constitue une priorité. Propos in extenso… et commentaires

Malgré une déclaration (statement) préparée d’avance, la Commission n’a pas vraiment montré une énergie et un enthousiasme à agir sur la question. Tout d’abord, il a fallu s’y reprendre, à plusieurs reprises, pour avoir des réponses claires, notamment sur la question de l’État de droit. La plupart du temps, elle a botté en touche, voire quand la question lui semblait trop gênante, à contre-attaquer en trouvant que les journalistes ont des manières de poser des mauvaises questions.

La Commission estime-t-elle qu’il y a un problème d’état de droit à Malte ?

« Nous ne le pensons pas. Nous en avons discuté par le passé et je pense que nous avons un certain nombre de questions spécifiques que nous abordons avec la clarté et la force que la législation de l’UE nous donnent et qui sont en cours». (Concrètement) « Si la question est qu’il y a une infraction à l’état de droit. Non, la réponse est non ».

Commentaire : il a fallu s’y reprendre à deux fois et s’énerver (un peu) pour obtenir une réponse claire. C’est dire la gêne qui règne à la Commission de voir ainsi remis en cause publiquement un des pays (Malte) considéré comme un ‘bon élève’ de l’Union européenne.

Juncker ou Timmermans ont-il eu un entretien sur le rapport Daphné avec les autorités maltaises, le Premier ministre Joseph Muscat par exemple ?

Non. « Le président (J.-C. Juncker) et le vice-président (F. Timmermans) n’ont pas parlé avec le premier ministre maltais après la publication du rapport [Daphné], sinon on l’aurait annoncé ».

Commentaire : cela donne l’intensité de la prise de conscience politique de la Commission. Le vice-président Frans Timmermans est normalement chargé de l’état de droit. C’est lui que l’on a vu à l’œuvre notamment sur la Pologne.

Pourquoi avoir déclenché des procédures dans d’autres pays et pas Malte ?

Aucune réponse expresse.

Commentaire : la Commission ne voit aucune comparaison possible avec ce qui se passe en Pologne, où une procédure pour non respect de l’état de droit a été déclenchée (lire : La Pologne écope d’un premier avertissement pour ses lois sur la justice). Le pouvoir à Varsovie a concocté une loi lui permettant d’intervenir directement dans la nomination des juges ou certaines enquêtes, m’a-t-on répondu. Autrement dit, à Malte, la loi étant en apparence « conforme », avec seulement des « défaillances » dans son application, il n’y aurait pas matière à poursuite par la Commission. L’exécutif européen est, ici, dans une appréciation uniquement procédurale de l’état de droit. Quant à ce qui se passe en Roumanie et en Bulgarie —  sous procédure de surveillance avec des rapports réguliers pour leur mise en conformité avec la justice —, aucune réponse, même ‘off’ n’est donnée. Mais on pourrait dire qu’il s’agit de procédures issues de l’élargissement. A l’époque, lors de la procédure d’adhésion de Malte, on n’a vu aucun problème ou, du moins, on a laissé passer.

L’enquête journalistique révèle certaines accointances troublantes entre des responsables maltais et le meurtre de Daphné…

« La Commission s’attend à une enquête indépendante et à long terme sur le meurtre de Daphne Caruana Galizia. Nous exhortons les autorités responsables à poursuivre l’enquête en cours et jusqu’à ce que les responsables de ce crime aient été trouvés et que la justice soit rendue »

Commentaire : la Commission fait là le minimum qu’on peut attendre d’elle : demander une enquête au gouvernement maltais. Il est vrai qu’elle n’a pas vraiment de prérogative expresse. Mais elle a un devoir général de protéger les libertés fondamentales, dont la liberté de presse. Normalement on aurait pu s’attendre à une parole plus forte, ciblant « la responsabilité de toutes les personnes quel que soit leur rang » et « il n’y a pas de place à l’impunité en matière de corruption » (une disposition couramment utilisée notamment dans la diplomatie européenne).

Que fait la Commission sur les notions révélées par le rapport Daphné concernant le blanchiment d’argent ?

Ce que reproche la Commission à Malte, c’est le non respect de la transposition de la directive sur le blanchiment. « Des procédures d’infraction sont en cours contre [20] États membres, dont Malte, et nous attendons d’eux qu’ils transposent de toute urgence les règles pertinentes de l’UE. La Commission a également envoyé une lettre demandant à l’autorité bancaire européenne de veiller à ce que les institutions financières établies à Malte satisfassent aux exigences énoncées dans la législation relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le terrorisme. »

Commentaire : cette procédure est parfois très formelle et n’a pas été déclenchée (semble-t-il) suite aux révélations du rapport Daphné. C’est une procédure classique dans la mise en place de toute directive européenne où la Commission vérifie la bonne transposition du texte. Quasiment tous les Etats sont d’ailleurs concernés (20 sur 28). Ce qui pourrait être inquiétant. NB : La Commission n’a pas précisé la nature de ce qu’elle reprochait à Malte sur ce point.

Sur les passeports de complaisance délivrés par Malte ?

La question de la nationalité relève de la souveraineté nationale. « Il n’y a pas eu infraction sur les passeports ». Mais « étant donné que la citoyenneté nationale est une condition préalable à la citoyenneté de l’UE et aux droits issus des traités, la Commission surveille de près l’application de ces régimes nationaux » souligne le porte-parole Justice de la Commission, Christian Wigand. « Et les États membres devraient utiliser leurs prérogatives en matière de citoyenneté conformément au droit national et européen » (1). La Commission prépare « un rapport, qui décrira […] les lois nationales en vigueur et les pratiques en cours dans certains États membres » et qui contiendra « aussi des recommandations ». Délai prévu : d’ici la fin de l’année. Deux autres pays, en plus de Malte, sont concernés par les passeports de complaisance : Chypre et la Lettonie.

Commentaire : certes la Commission a peu de moyens, mais on l’a connu beaucoup plus inventive juridiquement sur certaines questions. Il existe notamment une disposition dans les Traités en matière de délivrance des passeports (en matière de contrôle de l’immigration). En un mot, la réaction est faible et vague.

Sur les révélations du rapport du Parlement européen de janvier 2018 ?

Le rapport du Parlement européen (paru en janvier, suite à une mission d’enquête sur place fin novembre et décembre) mettait le doigt sur un certain nombre de problèmes, notamment le cas de la Pilatus Bank, les nombreux cas de corruption non résolus.

« On va voir dans les résolutions du Parlement s’il y a d’autres domaines qui ne sont pas couverts par les réponses que nous avons données ici » explique le porte-parole. « Nous serons enchantés de les donner un peu plus tard dans la journée ou demain. »

Commentaire : une réponse assez évasive, assez proche du Non. Précisons que la Commission a une représentation à Malte qui a suivi cette enquête et, qui, normalement, devrait avoir déjà transmis tous les éléments sur la situation à Malte. Autant dire que le délai mis à agir parait difficilement explicable.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) « Les régimes de passeport, les conditions d’obtention et de renonciation à la citoyenneté nationale sont régies par le droit national de chaque État membre, sous réserve du respect du droit de l’UE. Mais les principes énoncés dans le droit international exigent l’existence d’un lien véritable entre le demandeur et le pays ou son ressortissant. »

L’assassinat de Daphné : un acte d’intimidation avant tout

(B2) L’assassinat de la blogueuse maltaise Daphné Caruana Galizia décédée dans l’explosion de sa voiture à Malte (blog) interpelle. Cette journaliste avait un talent, débusquer les affaires, être le poil à gratter notamment du gouvernement maltais actuel dirigé par Joseph Muscat, dont elle estimait qu’il était corrompu (sa femme pouvant être impliquée dans des transferts d’argent avec l’Azerbaïdjan), tout comme son chef de cabinet, roué aux basses œuvres. Nous avions eu l’occasion d’échanger, à une ou deux reprises, notamment sur l’affaire Dalli. Et, au-delà de l’émotion personnelle ou professionnelle, il y vraiment matière à s’interroger…

Un acte d’intimidation avant tout

Il y a eu rarement des assassinats en Europe (1). Le dernier en date ne concernait pas un pays de l’Union européenne, mais Anna Politkovskaya en Russie (2). On peut remarquer, ici, qu’il ne s’agit pas d’un « simple » assassinat. Les auteurs du crime ont tenu à ce que cet acte soit aussi démonstratif que possible. Faire exploser une voiture est un moyen de tuer mais aussi un acte très clair d’intimidation. Le message est à destination de toute la presse : arrêtez d’enquêter sur certains faits.

Une certaine prudence de la Commission

Face à cela, on peut trouver que la Commission européenne a réagi avec une prudence, et un message très convenu, qui semblent décalés par rapport à l’évènement. « C’est un acte horrible. Un évènement tragique qui doit faire l’objet d’une enquête. Nous souhaitons que justice soit faite » a seulement souligné mardi (17 octobre) le porte-parole en chef de la Commission, Margaritis Schinas. Celui-ci n’a pas voulu répondre sur une possible mise en cause de Malte au titre de l’état de droit, rejetant indirectement cette hypothèse. Et, interrogé sur un entretien spécifique de Jean-Claude Juncker, ajoutant : « Le président (Juncker) connait tout le monde, et est en contact permanent avec tout le monde, et n’a pas besoin d’occasions particulières » [pour discuter de certaines personnes]. Il « a toutes les informations dont il a besoin. »

Un peu court pour ce qui concerne tout de même un État membre de l’Union européenne, dont on se demande s’il est encore un État de droit ou un simple État mafieux…

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : des spécialistes néerlandais de la police scientifique sont arrivés à Malte, mardi, pour aider la police maltaise à enquêter. Des spécialistes du FBI en électronique sont également attendus, jeudi, pour aider à l’analyse de divers équipements, notamment l’ordinateur de la journaliste retrouvée dans la voiture calcinée, selon Malta today.

(1) Plusieurs journalistes ont été, dans les années 2000 ciblés par l’organisation séparatiste basque ETA qui a ainsi tué José Luis Lopes de La Calle (dans une attaque au cocktail molotov contre son domicile), et tenté de le faire, lors d’un attentat contre Gorka Landaburu.

(2) Lire aussi :

A l’initiative du président du Conseil européen, une minute de silence a été observée lors de la conférence de presse du sommet des partenaires sociaux (crédit : Conseil européen)

(Mis à jour avec l’ajout de la photo de la minute de silence et les éléments sur l’assistance policière)

Le Drian à Malte : au-revoir… et peut-être à bientôt. Avec un zeste d’amertume

Un absent notable… sur la photo de famille à la réunion informelle des ministres de la Défense, dans la cour du Palais du Grand maitre à Malte (crédit : présidence maltaise de l’UE)

(B2) Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a fait ses adieux à ses collègues européens après cinq années intensives passées à la tête du ministère de la Défense et sur la question de la défense européen. C’est ainsi un des piliers du Conseil qui s’en va.

Le ministre est, en effet, le vétéran du Conseil, selon nos éléments (lire Les ministres de la défense de l’UE (et de l’OTAN). Qui est qui ?) précédant de peu la Néerlandaise Jeanine Plaschaert (nommée en novembre 2012).

Des efforts peu récompensés

Européen convaincu, le Breton n’aura pas ménagé sa peine pour voir avancer une défense plus européenne, à l’occasion de réunions mais aussi d’innombrables déplacements dans les capitales européennes. Mais la bonne volonté et l’ambition n’ont pas suffi. Et, du côté français, même si personne ne l’avoue officiellement, c’est plutôt la déception qui est au rendez-vous et une certaine amertume qui domine. Certes sur de nombreux sujets – le financement de la recherche de défense, le renforcement des capacités militaires dans les pays tiers (CBSD), la clause de solidarité, la coopération structurée, les battlegroups, etc. – des avancées ont pu être engrangées. Mais on pourrait parler plutôt de déblocage conceptuel, d’avancées politiques, dans les concepts, qui restent encore à mettre en œuvre et à renforcer.

Une évolution trop lente par rapport aux réalités

La réalité, c’est que les Européens ont évolué… à leur rythme. Mais les évolutions de la sécurité du voisinage ont été plus rapides, plus prégnantes et plus menaçantes. Les hésitations et tergiversations européennes dans un monde tournoyant n’étaient plus de mise. Et la situation mondiale aurait exigé une réaction et des prises de décision beaucoup plus rapides et plus fortes.

Une sorte de déprime européenne à Paris

Du coup, les Français se sont résignés à agir seuls, quitte à se voir rejoints ensuite par les Européens. Il y a ainsi une sorte de déprime européenne à Paris où, désespérant de voir les Européens agir, on préfère désormais travailler en bilatéral, avec les Britanniques d’un côté, les Espagnols de l’autre (sur l’opération Barkhane par exemple), ou les Allemands par ailleurs et, de façon générale, avec les frères d’armes africains, moins argentés mais beaucoup plus décidés. Entre la France et les Européens, c’est un peu un amour déçu à contretemps : quand l’un veut, l’autre ne veut pas ; quand l’autre se ravise et veut bien, le premier est parti ailleurs.

Le bilatéral plutôt que le collectif européen

Du côté militaire, c’est très clair en tout cas. Un officier français préférera travailler avec un Britannique, dont il partage certaines conceptions, à commencer par un certain héritage historique de l’intervention en premier… qu’avec des Européens. « C’est compliqué, c’est lent et, au final, peu efficace » est le leitmotiv, le plus souvent entendu dans les rangs non seulement des officiers du rangs mais également des officiers supérieurs à Paris, jusqu’au premier d’entre eux, le chef d’état-major, Pierre de Villiers. Et cette sentence est devenue également le sentiment dominant dans l’entourage de Le Drian. Le ministre s’est d’ailleurs bien gardé de faire une apparition devant la presse à Malte. Une certaine prudence normale pour éviter d’être pris au piège de déclarations politiques dans un entre deux tours crucial pour l’avenir du ministre mais aussi peut-être pour ne pas devoir avouer face aux journalistes une certaine amertume européenne que, passés caméras et micros, à l’hôtel de Brienne (siège du ministère de la défense), on ne cache pas.

Un adieu qui est peut-être aussi un au-revoir

Le Drian a obtenu cependant un hommage appuyé de ses homologues européens. Interrogé par B2 pour savoir si c’était un adieu ou un au-revoir que les ministres lui avaient prononcé, la Haute représentante de l’Union a répondu, avec un sourire (et en français) « Les deux… Il a dit au-revoir. Et nous l’avons remercié car les résultats qu’on a eu dans cette dernière période sur le domaine de la sécurité et de la défense européenne sont aussi beaucoup grâce à la France et au travail du ministre Le Drian. Il a donc dit au revoir… Et on s’est dit peut-être à bientôt. Mais cela dépend d’autres dynamiques sur lesquelles je ne veux pas nécessairement commenter, plus liées à un calendrier électoral qu’à la défense européenne. »

(Nicolas Gros-Verheyde)

Les premiers garde-côtes libyens diplômés !

Le salut fraternel entre les deux marines libyennes et italiennes (crédit : Marine italienne)

(B2) Ils étaient presque 90 sur le San Giorgio, le navire italien de débarquement, ancré dans le port de la Valette (à Malte), à se voir remettre par la Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, leur diplôme de fin de formation ce mercredi (8 février) (1).

Ces 89 garde-côtes, marins et officiers de la marine libyenne ont suivi des cours théoriques et pratiques, durant plusieurs semaines, avec leurs collègues européens (à bord du San Giorgio et du navire néerlandais Rotterdam), avec plusieurs modules à leur programme. Objectif : acquérir toutes les notions de secours en mer, mais aussi de contrôle du trafic maritime, d’intervention à risque — parmi des réfugiés qui comptent femmes et enfants —

Une capacité à opérer dans les eaux territoriales

C’est la première cérémonie du genre. Et une petite fierté certaine pour tous les hommes engagés dans l’opération Sophia (EUNAVFOR Sophia). Chacun sait en effet que la lutte contre les réseaux de passeurs et autres trafiquants au large de la Libye, comme le sauvetage des nombreux navires transportant des migrants, menée par les Européens est un puits sans fond, si les Libyens ne prennent pas le relais rapidement (2).

C’est « une priorité pour l’Union européenne » a d’ailleurs souligné Mogherini. « Ce ne sont pas seulement des diplômes que nous remettons aujourd’hui » mais ce que nous permettons aussi c’est de développer « une capacité à opérer dans les eaux territoriales le long des côtes », a-t-elle ajouté s’adressant aux garde-côtes et marins mais aussi à leur chef, le Commodore Abdalah Toumia. Cette « capacité libyenne vise à sauver des vies et lutter contre la contrebande humaine mais aussi de sécuriser les côtes libyennes contre le trafic illicite d’armes, de drogues et de pétrole ».

Au tour de l’Est libyen maintenant ?

L’ambition pour les Européens est de répéter cette formation pour une nouvelle série d’environ 80 stagiaires provenant, cette fois, du secteur « Est » des garde-côtes libyens. Un point notable pour les Européens. « C’est la première fois que le chef de la garde-côte libyenne a spécifiquement demandé de coopérer avec l’Est. Et cela pourrait être un important signe d’une nouvelle volonté de construire une capacité maritime complète, tout au long de la côte libyenne » avait indiqué précédemment le contre-amiral Credendino, dans un compte-rendu fait aux ambassadeurs de l’UE, selon nos informations. Une gageure cependant du point de vue de la sécurité comme de la fiabilité des stagiaires. Les deux bouts de la Libye ne se parlent plus vraiment. « La procédure de vérification (vetting) des garde-côtes pourrait probablement être plus difficile car les contacts de la garde-côte libyenne avec ces secteurs sont moins fréquents ».

En attente des navires

Il s’agit aussi pour les Européens de tenir leurs engagements désormais. Les Libyens attendent de se voir livrer les douze navires qui sont actuellement retenus (en Tunisie notamment). Le gouvernement italien a promis de procéder à ces équipements. Encore faut-il obtenir du comité des sanctions de l’ONU, l’autorisation de livrer ces navires. La Libye est encore, en effet, officiellement, sous l’objet de l’embargo sur les armes, imposé lors de l’opération d’interposition menée par l’OTAN et la communauté internationale en 2011. Ce qui ne doit pas poser trop de problème… normalement.

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : Tous les visages des garde-côtes et marins libyens sont floutés. Question de sécurité pour eux-mêmes et leurs familles.

(1) Le Premier ministre maltais, Joseph Muscat (qui assure la présidence tournante de l’UE) était présent ainsi que la ministre italienne de la Défense, Roberta Pinotti. L’effort principal dans la formation ayant été fait par les Italiens.

(2) Du côté européen, on sait très bien que l’autorisation de pénétrer dans les eaux territoriales ne pourra que difficilement être donné par un gouvernement libyen, encore précaire, et très chatouilleux sur sa souveraineté. Tout l’effort est donc de permettre aux Libyens d’avoir les moyens d’agir dans leurs eaux. Et, à ce moment-là, il sera peut-être envisageable d’aller vers une coopération entre les marines, permettant de coopérer dans les eaux territoriales libyennes, sous plusieurs conditions (notamment le respect de l’autorité et du commandement libyen).

Lire aussi :

Atterrissage d’urgence pour un C-135 et deux Rafales français à Malte (V2)

(B2) Un avion ravitailleur français Boeing C135 a fait un atterrissage d’urgence sur l’aéroport international de malte, après avoir  un défaut d’un de ses moteurs, affirment les médias maltais.

L’avion qui appartient au groupe de ravitaillement en vol 02.091 Bretagne (selon nos informations) a atterri vers 12h30 aujourd’hui suivi de deux avions Rafale (qu’il devait sans doute ravitailler).

En mission (d’observation ?) en Méditerranée ?

Les avions « étaient en opération en Méditerranée » quand est survenu l’incident technique sur le ravitailleur, indiquent des sources aériennes maltaises sans davantage de précision sur la nature de la mission ni le lieu. On peut penser qu’il ne s’agissait pas uniquement d’une mission de tourisme… Si on regarde les images de la télévision maltaise, on aperçoit ainsi que les Rafale étaient équipés de missiles. L’un appartenait — selon nos informations — au 3e escadron de chasse Lorraine (3/30), l’autre au second escadron Normandie Niémen (2/30). Quant aux missiles, ils semblent plutôt des missiles air-air destinés à la protection des avions contre une éventuelle attaque aérienne. On se trouve plutôt dans une mission d’observation qui peut être à plusieurs ramifications, soit au-dessus de la Libye (ce qui semble plus que vraisemblable), soit en Méditerranée (trafic d’armes).

Le porte-avions maltais : toujours utile

Ce n’est pas la première fois que l’île maltaise est utilisée comme aéroport de repli pour les avions français. Malgré sa neutralité affichée et sa non-appartenance à l’OTAN, le gouvernement de La Valette a toujours tenu à prêter assistance à ses partenaires européens, au point qu’il n’a pas démérité le surnom de « l’île porte-avions » de la Méditerranée. En octobre dernier, un avion privé opérant pour la défense française s’était écrasé au décollage faisant cinq morts dont plusieurs agents (ou anciens de la DGSE).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Crédit : photo : TVM télévision maltaise

Lire aussi : Crash d’un avion opérant pour la défense française à Malte. 5 Français tués (V4)

Malte, un as de l’évasion fiscale prend la présidence de l’UE

(crédit : office de tourisme maltais)

(B2) Confier les rênes d’une banque à un braqueur… c’est un peu ce que semble faire l’Union européenne en ce début d’année. L’image peut paraître osée. Mais quand on lit le rapport que vient de publier le groupe des Verts au Parlement européen au moment où Malte prend la présidence de l’Union européenne, elle parait évidente. Malte cette riante île, aux lagons bleus, aux fonds agréables pour les plongeurs, recèle d’autres atouts, tout aussi séduisants, pour les  investisseurs à la recherche d’un endroit discret pour faire « évader » leur argent.

Le régime de taxation de Malte « offre à la plupart des grandes sociétés un taux d’imposition de 5% seulement – voire de 0% dans certains cas ». Ce régime fiscal très avantageux « a fait perdre près de 14 milliards d’euros d’impôts aux autres pays entre 2012 et 2015 » dénoncent les Verts, mettant à jour une série de mécanismes ingénieux, destinés à permettre aux investisseurs de tirer un maximum de profit. Pire, l’opacité du système maltais est mise en cause.

La justice maltaise a des oublis quand il s’agit de blanchiment ou d’évasion fiscale. « Plusieurs responsables politiques du pays ont été épinglés sans qu’aucune enquête sérieuse sur ces affaires de blanchiment et d’évasion fiscale n’ait jusqu’à présent vu le jour ». « La situation est pour le moins burlesque » dénonce l’eurodéputée Eva Joly, qui a une certaine expérience de ces affaires pour avoir été magistrate du parquet financier. « Avec Jean-Claude Juncker, ancien combattant de la guerre fiscale, actuellement à la tête de la Commission européenne et, dès aujourd’hui un pays à la Présidence du Conseil qui a toutes les allures des paradis fiscaux, le tandem est pour le moins déconcertant. »

(NGV)

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