L’opération américaine dans le détroit d’Ormuz : un petit goût d’échec diplomatique

(B2) L’appel américain à mettre sur pied une coalition maritime dans le Golfe et le détroit d’Ormuz dirigée clairement contre l’Iran a fait plouf !

Le HMS Duncan de retour au pays après son opération nationale de protection (Crédit : UK Royal Navy)

Un enthousiasme modéré

Lancé en juillet dernier, cet appel n’avait pas vraiment suscité un enthousiasme folichon dès le début. C’est un euphémisme. Les Européens rechignaient à suivre les Américains, dans une tentative de déstabilisation supplémentaire de Téhéran. Washington qui a été frapper à la porte de Paris ou Berlin, Bruxelles et La Haye, Rome ou Madrid a essuyé partout des refus polis, mais fermes. Trois mois après, c’est un fait. Aucun pays ne s’est rué à suivre les Américains dans l’aventure, si ce ne sont les Britanniques après l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson. Et, encore, du bout des lèvres (1). Les Polonais ont dit réfléchir à un possible soutien. C’est faible…

Une perte d’influence ?

On peut même parler d’un échec certain. En 2003, l’Amérique de Georges W. Bush avait réussi à entraîner derrière elle une petite dizaine de pays européens, et non des moindres (Italie, Espagne, Pologne, Portugal, Danemark notamment), contre l’Irak de Saddam Hussein. Aujourd’hui, un silence poli répond à leurs demandes répétées. On pourrait y voir une perte d’influence américaine en Europe (2). Cela serait une conclusion sans doute hâtive.

La voie diplomatique plutôt que la provocation maritime

Trois causes à cet échec peuvent être discernées. Tout d’abord, le faible résultat de l’intervention de 2003 en Irak reste dans toutes les mémoires. Et, aujourd’hui, même les plus fidèles des fidèles, ne sont plus prêts de s’engager les yeux fermés dans une nouvelle aventure guerrière au Moyen-Orient sous conduite américaine. Ensuite, les errements de l’administration Trump ne prêtent pas à grande confiance. Sa persistance dans une politique de pression maximale sur Téhéran ne produit pas vraiment d’effet patent pour l’instant. Et les rétorsions contre des navires ou marins par l’Iran est toujours possible. Prudents, les Européens préfèrent utiliser la voie diplomatique, qui a montré dans le passé un certain succès. Ils l’ont dit de façon très nette, tous ensemble lors du gymnich, la réunion informelle des ministres des Affaires étrangères, à Helsinki fin août (3).

Une politique de pression contre-productive

En poussant l’Iran dans ses retranchements, les États-Unis n’arrivent qu’à favoriser la radicalisation et à jeter dans les bras d’autres pays l’Iran. Dans ce qui était jusqu’à présent considéré comme une chasse gardée américaine — le Golfe et le Moyen-Orient —, les Américains ont perdu un allié précieux, les Européens, qui préfèrent désormais la neutralité, et ont ouvert largement les portes à leurs adversaires stratégiques : Russie et Chine. Bravo !

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Annoncée au plan politique, cet engagement reste limité. La Royal Navy préfère communiquer sur son opération nationale de protection des navires battant pavillon britannique.
  2. Les autres pays du Moyen-Orient (Qatar, Oman, Bahrein…) sont restés également très discrets dans leur soutien.
  3. Lire Les Européens mettent la pédale douce sur une opération à Ormuz : de l’échange d’informations plutôt que de l’escorte

Lire aussi dossier N°72. La crise dans le détroit d’Ormuz et le Golfe

Londres veut une force ‘européenne’ de protection maritime dans le Golfe. Les Français répondent présent

(B2) Le ministre britannique des Affaires étrangères Jérémy Hunt vient de l’annoncer, ce lundi (22 juillet). Le Royaume-Uni va lancer dans le Golfe une « force maritime conduite par les Européens » (European-led maritime) afin de protéger les navires traversant le détroit d’Ormuz contre d’éventuelles attaques ‘de piraterie’ (aka des forces iraniennes)

Le HMS Duncan va participer à la force européenne de protection dans le Golfe (crédit : Royal Navy – Archives B2 – juin 2019)

Une montée en puissance lente

La présence va être renforcée peu à peu. Aux côtés du HMS Montrose (F-236), une frégate de type 23 déjà sur place, la Royal Navy a envoyé sur place le HMS Duncan (D-37), un destroyer de Type 45 qui devrait être sur zone dans quelques jours, d’ici « le 29 juillet ». Ce sera la « première étape dans ce processus de montée en puissance ». Objectif : protéger les navires battant pavillon britannique (tankers pétroliers, transporteurs de gaz liquéfié, cargos…) naviguant dans le détroit d’Ormuz. Jérémy Hunt a tenu cependant à avertir que cet effort n’était pas militaire. « Nous faisons cela, non pour accroître la tension, mais parce que nous estimons que la liberté de navigation est importante. Ce que nous recherchons est la désescalade. »

Une force européenne, la France répondra présent

« La coalition proposée sera placée sous le leadership européen » a précisé Jérémy Hunt. Plusieurs pays ont été contactés pour participer à cette force, dont le format n’est pas précisé exactement. La France et l’Allemagne notamment a précisé le ministre britannique, ayant indiqué avoir parlé avec ses homologues Jean-Yves Le Drian et Heiko Maas. Les Pays-Bas et la Norvège — deux pays avec une industrie pétrolière — auraient aussi été contactés selon nos informations. La France répondra présent. La ministre de la Défense française Florence Parly l’a assuré ce lundi après-midi après un entretien téléphonique avec son homologue britannique Penny Mordaunt. Il y a une « pleine solidarité » entre la France et le Royaume-Uni « alors qu’un pétrolier britannique est toujours retenu par l’Iran ». « La liberté de navigation dans le Golfe est un enjeu majeur de sécurité pour les Européens » a-t-elle indiqué. « Nous souhaitons travailler ensemble à la garantir. »

Une force bien distincte de l’effort américain

Cette force agira en coordination avec les autres forces, notamment américaines, présentes dans la zone. « On ne peut pas exclure les Américains. Nous agirons en coordination avec eux ils ont des moyens de ravitaillement en mer ou d’information » qui sont utiles à l’opération. Mais cette force sera bien distincte. Le chef de la diplomatie britannique a tenu cependant à le préciser devant la Chambre des communes, il ne s’agit pas pour les Britanniques de s’associer aux efforts américains en cours visant à briser l’Iran. « Cela ne fait pas partie de l’effort maximum des Américains sur l’Iran, car nous sommes engagés dans l’accord sur le nucléaire iranien. »

Des règles d’engagement élaborées

Les règles d’engagement sont en cours d’élaboration, mais le ministre n’a pas tenu devant la chambre à en donner tous les détails. Les navires marchands devront aussi faire un effort pour accroître leur sécurité. « On pourra pas assurer un risque zéro, mais on pourra le réduire. » Tous les navires battant pavillon britannique transitant par le détroit d’Ormuz devront ainsi communiquer la date de leur passage pour « nous permettre d’offrir la meilleure protection possible ». D’autres mesures pourraient aussi être nécessaires.

Un élément doublement stratégique

Ce lancement est intéressant. On avait connu des Britanniques beaucoup plus atlantiques et moins européens. Aussi quand Jérémy Hunt, un ministre tory bon teint, annonce une « European-led maritime force », menée en « coalition » (1) on se pince presque pour se dire qu’on ne rêve pas. Même le plus audacieux Européen n’aurait jamais imaginé une situation où Londres réclame une opération ‘européenne’ (lire article séparé)

Une campagne en cours

N’oublions pas cependant un élément principal : Jérémy Hunt est en campagne actuellement pour briguer le poste de chef du parti conservateur et dans le même temps celui de Premier ministre. Il a intérêt à la fois à durcir le ton, mais aussi à affirmer sa différence avec Boris Johnson sur un point essentiel : la coopération avec l’Europe. En défendant la mise en place d’une force européenne dans le détroit d’Ormuz, il affirme sa détermination. En la plaçant sous l’emblème de l’Europe, il affiche la nécessité d’avoir une approche plus mesurée qu’un hard deal. Car, dès aujourd’hui, les Britanniques peuvent avoir et auront besoin des Européens.

Un besoin d’Europe

Soyons clairs. Même dynamique, la flotte britannique ne suffira pas à assurer la protection des navires soit battant pavillon britannique, soit propriété ou armés par une compagnie britannique. Il faut une coalition d’Européens pour assurer une sécurisation du détroit. Au passage, cela permet à la marine britannique de retrouver un rôle et une mission de premier plan, depuis qu’elle ne participe plus ni à la force anti-piraterie de l’UE déployée dans l’Océan indien, ni dans les opérations en Méditerranée. Le QG d’opération de Northwood va pouvoir ainsi retrouver une vocation maritime qu’il avait perdue avec le départ de l’opération EUNAVFOR Atalanta pour un QG espagnol (pour cause de Brexit).

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Un terme courant outre-Manche pour désigner les opérations de l’Union européenne sans mentionner celle-ci. En l’espèce, il n’est pas vraiment clair si le Royaume-uni veut placer cette force sous le commandement des structures européennes.

Article modifié en développant aspects de commentaires dans un article séparé

La circulation dans le détroit d’Ormuz compromise. Les Européens en soutien à Londres

(B2) L’arraisonnement par les Gardiens de la révolution iraniens du Stena Impero dans le détroit d’Ormuz a provoqué des réactions en cascade

Le tanker Stena Impero naviguait vers l’Arabie saoudite quand les militaires iraniens sont intervenus dans l’après midi de vendredi (19 juillet) pour le stopper. Comme à la parade, des hommes masqués issus des commandos des gardiens de la révolution descendent le long d’un filin de l’hélicoptère qui les transportait, tandis qu’une vedette rapide entourait le bateau. La vidéo livrée par les Iraniens est assez impressionnante.

Du côté iranien, on justifie cette intervention par une collision du navire battant pavillon britannique, mais propriété d’un armateur suédois, avec un bateau de pêche. Mais c’est plus certainement l’arraisonnement d’une manière identique par la marine britannique d’un navire iranien au large de Gibraltar, soupçonné de trafic de pétrole vers la Syrie qui en est plutôt la cause. Le navire, ainsi que son équipage formé de 23 marins, en grande partie Indiens, mais aussi Russes, Lettons et Philippins, ont été déroutés vers l’Iran.

Un acte hostile et agressif

Les Britanniques ont convoqué un comité Cobra (réunion d’urgence des principaux responsables de sécurité). « C’est un acte hostile, agressif [et] illégal » a confirmé la ministre britannique de la Défense, Penny Mordaunt, sur Sky News. « Le navire était à ce moment dans les eaux omanaises. » La frégate britannique HMS Montrose qui se trouve actuellement dans le détroit se trouvait à peine à une heure du Stena Impero, a-t-elle précisé, démentant ainsi la proximité supposée de la frégate royale : dix minutes selon la presse.

L’Iran est parti dans un sens opposé à la désescalade

« Je viens juste de parler avec le ministre iranien des Affaires étrangères Zarif (je lui) ai exprimé ma déception extrême après qu’il m’ait assuré samedi dernier, que l’Iran voulait désamorcer la situation [et] ils se sont comportés dans le sens opposé » a souligné le ministre des Affaires étrangères Jeremy Hunt, par twitter, en fin de matinée ce samedi. Et d’ajouter : « Les navires doivent et veulent être protégés ».

Le soutien de plusieurs pays européens à Londres

Plusieurs pays (France, Allemagne, Pays-Bas) ont apporté tout leur soutien au Royaume-Uni. Le Quai d’Orsay a ainsi condamné « fermement » la saisie du navire et demandé la libération du navire et de l’équipage, comme de « respecter la liberté de navigation ». Une demande identique côté européen pour les deux navires saisis par Téhéran. Un deuxième navire, le MV Mesdar, battant pavillon du Libéria et propriété britannique, avait été capturé. Mais il a été libéré rapidement et a repris sa route vers l’Arabie Saoudite, sa destination originale.

Un moment sensible

Cette affaire tombe à un moment en effet on ne peut plus sensible, alors que l’accord sur le nucléaire iranien est en péril. Washington continue à mettre sa pression et Téhéran, mécontent de ne pas toucher les dividendes de son effort en matière de respect de l’accord, a décidé de dépasser, de façon limitée (pour l’instant), les quotas autorisés d’eau lourde. « Dans une situation déjà tendue, cette évolution comporte des risques d’escalade. Cela compromet les travaux en cours pour trouver un moyen de résoudre les tensions actuelles » réagit Maja Kocijancic, la porte-parole du service diplomatique européen, au nom de la Haute représentante de l’UE.

(NGV)


Le sort de Nazanin Zaghari-Ratcliffe

Autre chef de préoccupation pour les Britanniques, le sort de Nazanin Zaghari-Ratcliffe, une gestionnaire de projet à la fondation Thomson Reuters, à double nationalité britannique et iranienne, arrêtée le 3 avril 2016 et détenue en Iran donc depuis plus de trois ans. Jeremy Hunt n’a pas caché sa préoccupation face à son transfert « cette semaine dans un hôpital des gardiens de la révolution. Nous espérions que cela signifiait qu’elle avait besoin d’un traitement médical, mais le fait qu’elle ait été coupée du contact avec sa famille est un motif d’inquiétude énorme pour nous. »

Les Européens se chamaillent, le monde continue de tourner

(B2) Durant le sommet consacré au Top Chef, dimanche et lundi, le monde ne s’est pas arrêté. Au contraire. B2 a comptabilisé pas moins de cinq évènements qui auraient mérité au moins un coup d’œil. Une journée assez ‘ordinaire’ sur la scène mondiale qui devrait sonner comme un avertissement aux oreilles des Européens. Le monde n’attend plus l’Europe aujourd’hui

tirs lors de l’exercice Tobruq Legacy 19 (crédit : MOD Pologne – archives B2)

C’est un paradoxe, plus le tempo mondial s’accélère, plus la conflictualité règne, moins les Européens s’intéressent aux choses du monde et se lamentent sur leur propre sort. Savoir qui sera ‘calife à la place du calife’ est sans doute important. Mais consacrer quelques heures à la situation internationale, à la guerre en Syrie, le conflit en Iran, la situation au large de Chypre, au conflit en Libye, au processus de paix en Afghanistan ne serait pas du luxe.

Dimanche 30 juin : frappe américaine en Syrie

Le US Central Command (ou CentCom) annonce avoir conduit une frappe sur un camp d’entraînement d’al-Qaida en Syrie. Une déclaration qui semble en décalage avec les récentes auto-congratulations du président Donald Trump sur l’éradication de l’État islamique dans le pays en proie à la guerre civile.

Lire : Les forces américaines ciblent un camp d’entraînement de al-Qaida en Syrie

Dimanche 30 juin : le général libyen Haftar menace la Turquie

Alors que le Conseil européen commence à Bruxelles, un drone turc est abattu « sur la piste de la zone militaire de l’aéroport de Mitiga », en Libye, rapporte Franceinfo. Une conséquence directe de l’ordre de Khalifa Haftar à ses troupes de cibler les navires turcs et d’arrêter les ressortissants turcs en Libye alors que les tensions entre la Libye et la Turquie s’aggravent. Le maréchal accuse les autorités turques de soutenir son ennemi, Fayez al-Sarraj. La Turquie avait d’ailleurs, quelques heures avant l’attaque du drone, dénoncé l’arrêt de six de ses ressortissants en Libye. Lesquels ont finalement été relâchés, a annoncé le ministère turc des Affaires étrangères lundi matin (1er juillet). C’est la révélation au grand jour qu’un allié de l’Alliance atlantique est engagé sur le terrain avec hommes et matériels.

Lundi 1er juillet, à l’aube : un missile s’écrase sur le nord de Chypre

Dans les premières heures du matin, un missile « de fabrication russe » s’écrase dans la région de Tashkent, au nord-est de la capitale chypriote de Nicosie – sans toutefois faire de victime – d’après les autorités de la République turque autoproclamée de Chypre-Nord. L’explosion aurait été provoquée par « la défense antiaérienne en Syrie pendant un raid aérien israélien » explique le ministre des Affaires étrangères, Kudret Ozersay, relayé par Le Monde. Le missile comportait « des inscriptions identiques à celles trouvées sur un missile de type S-200 tombé en Turquie en juillet 2018 ». La chute de l’objet coïncide avec un raid israélien près de Damas dans la nuit de dimanche à lundi qui aurait activé les défenses antiaériennes syriennes, lesquelles sont « notamment pourvues de systèmes russes ».

Lundi 1er juillet, à l’aube : attentat à Kaboul

Une voiture piégée conduite par un kamikaze explose dans le centre de la capitale afghane. Bilan : six mort et plus de 65 blessés, la plupart des écoliers. Attaque qui visait ‘un centre logistique et d’ingénierie du ministère de la Défense’, selon les Talibans qui ont revendiqué l’attentat. On est juste quelques heures après que les négociateurs allemands et américains aient annoncé une nouvelle rencontre entre responsables afghans et Talibans dimanche à Doha, au Qatar, comme le relate France 24 avec AFP.

Lundi 1er juillet, 15h : l’Iran sort des clous et pose un ultimatum

L’Iran annonce avoir « dépassé la limite de 300 kg [d’uranium faiblement enrichi] » déclare le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, selon l’agence de presse de la République islamique (IRNA). Téhéran avait déjà averti les Européens (Lire : Instex opérationnel. L’accord sur le nucléaire iranien sauvé : pour combien de temps ?). Il enfonce le clou. Son instance suprême de la sécurité nationale donne « 60 jours aux pays restant favorables à ce pacte (Allemagne, Chine, France, Grande-Bretagne et Russie) pour rendre opérationnels leurs engagements en particulier dans les secteurs pétrolier et bancaire. »

(Coline Traverson st.)

Lire aussi : Face à la situation dans le Golfe, l’Europe atteinte de céphalée stratégique

L’accord sur le nucléaire iranien : des Européens pas si nuls que cela

(B2) Face à la position des Européens sur l’accord sur le nucléaire iranien, on peut adopter une attitude de ‘raillerie’, sur le mode ‘un accord perdu’ et ‘des Européens incapables face aux Américains’

La réunion des directeurs politiques des E3+3 (quand les USA étaient encore participants à l’accord) à Vienne le 25 avril 2015 (crédit : SEAE – Archives B2)

Une critique en partie justifiée

Le fameux dispositif anti-blocage mis en place par la Commission européenne avec tambours et trompettes s’est révélé, au final, un simple trompe l’œil inefficace. Il n’a pas permis de convaincre les entreprises, menacées de sanctions aux USA, de conserver leurs relations commerciales avec l’Iran. Il n’a pas vraiment entraîné un développement important du commerce des PME (les petites et moyennes entreprises) avec l’ancien empire perse. Et le fameux mécanisme (Instex) mis en place par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni (les E3), destiné à faciliter le commerce légitime, peine à fonctionner. Il vient tout juste d’être déclaré opérationnel (lire : Instex opérationnel. L’accord sur le nucléaire iranien sauvé : pour combien de temps ?).

Certaines erreurs

On peut identifier certaines causes de cette impéritie. Les Européens paient une absence de stratégie sur le long terme, s’accrochant au wagon américain sans parfois y voir un possible danger. Ils ont minoré certains facteurs de puissance, comme la suprématie du dollar et un certain effacement de l’Euro (qui a reculé sur la place internationale depuis la crise financière). Ils paient également l’absence de recherches de moyens pour contre-carrer les sanctions extra-territoriales américaines. Les Européens répugnent en général à utiliser de façon politique les instruments anti-trust ou anti-corruption, à l’inverse de l’utilisation qu’en font les Américains.

Un retournement stratégique

Mais y voir un total échec est peut-être prématuré. Il faut bien voir ce que la position européenne a de révolutionnaire. Il s’agit d’entrer frontalement en opposition avec les Américains, non pas sur une simple question commerciale, mais sur un enjeu proprement stratégique pour les Européens comme les Américains : la prolifération nucléaire, les relations avec l’ancien empire perse, la stabilité dans le Golfe, le conflit sunnites-chiites. Une position à rebours de toutes les positions tenues par l’axe américano-européen jusqu’ici. Non seulement affirmée dans les mots, cette position trouve place dans les actes. La mise en place assez ingénieuse d’Instex, cette société si spécifique dont l’objet primordial reste de contourner les sanctions américaines sur l’Iran, n’est pas un acte ordinaire dans le chef des Européens. C’est un acte d’hostilité claire à l’égard de la position de Washington.

Des Européens qui arrivent à rester unis

Sur une question aussi hautement stratégique, les Européens ont réussi à affirmer une position déterminée et, surtout, unie. Ce qui est un record. Aussi bien Britanniques que Français et Allemands, que les autres Européens sont sur la même ligne : l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en juillet 2015 au terme de plusieurs années de négociation, reste « un élément clé de l’architecture mondiale de non-prolifération nucléaire » comme l’ont encore rappelé à Vienne les Européens. « Sa préservation reste essentielle pour la stabilité et la sécurité régionales. » La société Instex doit être développée. Il est souvent si facile de mettre en avant les divisions, réelles, entre Européens, que souligner leur unité préservée est tout aussi nécessaire.

Un accord qui tient malgré tout

Enfin, malgré le lâchage en rase-campagne de l’accord par les Américains, leurs sanctions, remontrances et sommations, l’accord sur le nucléaire iranien tient. Fragilement certes. Mais il tient. Et ce n’est pas le moindre des résultats de la diplomatie européenne. Ce n’est pas négligeable. Cela aussi, il faut le souligner et le mettre en valeur. Il n’est pas sûr qu’il y a vingt ans, une telle position américaine, aussi affirmée, n’aurait pas entraîné un attentisme, voire une débandade des Européens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Quand les États-Unis ont failli frapper l’Iran après la destruction d’un drone

(B2) C’est une série de tweets qu’il faudra garder et qui restera dans certaines mémoires. Ce matin (21 juin, 14h heures Paris) le président américain Donald Trump a confirmé le récit d’une série de trois frappes US interrompues, in extremis, sur l’Iran. Un acte de générosité soudain ?

Le drone de la marine américaine MQ-4 (U.S. Navy photo by Erik Hildebrandt/Released)

L’Iran a abattu jeudi (20 juin) un drone Global Hawk qui aurait violé son espace aérien. Version que conteste le gouvernement américain, soulignant que l’appareil était au-dessus des eaux internationales, mais ne niant toutefois pas qu’il ‘observait’ le territoire iranien (cf. encadré)

Trump à la vue d’un nombre possible de morts recule

« Lundi (1), ils [les Iraniens] ont abattu un drone non armé volant au-dessus des eaux internationales. Nous étions armés et prêts à riposter la nuit dernière contre trois sites différents quand j’ai demandé combien (de personnes) allaient mourir. 150 personnes, monsieur, a été la réponse d’un général. Dix minutes avant la frappe, je l’ai stoppée, ce n’était pas proportionné par rapport à une attaque contre un avion sans pilote. »

Le refus d’armes nucléaires pour l’Iran

Et d’ajouter : « Il n’y a pas d’urgence, notre armée a été reconstruite, rénovée, et est prête à y aller. [Elle] est de loin la meilleure au monde. Les sanctions frappent et [d’autres] ont été ajoutées la nuit dernière. L’Iran ne sera JAMAIS autorisé à avoir d’armes nucléaires, pas contre les États-Unis, et pas contre le MONDE ! »

Un message clair de Téhéran à Washington

Le général Hossein Salami, chef du Corps des gardes de la révolution islamique (IRGC), a confirmé jeudi l’incident. Un drone de surveillance américain RQ-4 Global Hawk a été abattu par la force aérienne des gardiens de la révolution près de la région de Kouh-e Mobarak dans le district de Jask, dans le centre du pays, « après que l’avion eut violé l’espace aérien iranien » selon l’agence Fars. C’est « un message clair » envoyé selon lui aux Etats-Unis et à tout ennemi. « Les frontières sont nos lignes rouges et tout ennemi qui les violera ne rentrera pas chez lui et sera anéanti. Le seul moyen pour les ennemis est de respecter l’intégrité territoriale de l’Iran et les intérêts nationaux », a-t-il ajouté.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une attaque délibérée selon le commandement américain

Le commandement central US a reconnu la perte d’un « appareil de la marine américaine RQ-4 ». Celui-ci survolait bien le golfe d’Oman et le détroit d’Ormuz pour effectuer une « mission de surveillance ». Mais il réfute la violation du territoire. Il se trouvait « dans l’espace aérien international à proximité des lieux des récentes attaques maritimes de l’IRGC. dans les environs de Goruk, en Iran » et n’a «  jamais violé l’espace aérien iranien au cours de sa mission ».


(1) Il s’agit de jeudi et non de lundi comme mentionné par Donald Trump

Face à la situation dans le Golfe, l’Europe atteinte de céphalée stratégique

(B2) Alors que le torchon brûle en Iran, que l’on est à deux doigts d’un affrontement armé entre les Américains, les pays du Golfe et la république islamique d’Iran, les Européens n’ont pas trouvé une minute lors de leur long sommet hier pour débattre d’une question hautement stratégique pour l’Europe

Klaus Iohannis et Emmanuel Macron (Crédit : Conseil de l’UE)

Ce n’est pas la peine de se glorifier des avancées en matière de politique étrangère ou de placer la défense « des intérêts et des valeurs de l’Europe dans le monde » comme une des priorités politiques pour l’avenir (1), si face à un évènement qui présente un risque majeur pour la stabilité du voisinage européen, il n’y a pas l’once d’une réflexion préalable.

Les Européens se révèlent encore une fois, plus préoccupés par leur nombril que par la réalité du monde qui les entoure. Encore une fois, en retard d’une guerre, ils vont devoir perdre de précieux jours à essayer de trouver une position commune, puis courir pour éteindre l’incendie avec un sceau d’eau… Pour finalement être réduits à faire une belle déclaration pour demander un peu de « retenue » aux belligérants, le respect du droit international humanitaire, à envoyer un peu d’aide humanitaire… et à accueillir les réfugiés. Idiot !

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) L’agenda stratégique 2019-2024 adopté à ce sommet prévoit ainsi que « l’UE doit suivre une ligne d’action stratégique et accroître sa capacité à agir de manière autonome ».

Les États-Unis accusent l’Iran d’action militaire dans le Golfe

(B2) Le Pentagone a publié vendredi (14 juin) une vidéo montrant un canot pneumatique au pied d’un navire. Pour les Américains, c’est clair, il s’agit de Gardiens de la révolution iraniens en train de retirer une mine. Une preuve de plus, selon eux, de l’implication de l’Iran dans les incidents survenus jeudi (13 juin) dans le Golfe persique

Un navire des gardiens islamiques de la révolution après avoir enlevé une mine (Crédit : US CentCom)

Deux pétroliers, un tanker norvégien, le MT Front Altair, et un tanker japonais, le MT Kokuka Courageous, ont été victimes, tour à tour, jeudi (13 juin), d’une explosion à bord, d’origine inconnue. Le récit officiel fait par l’US CentComm qui assure le commandement des opérations au Moyen-Orient joue certes la transparence. Mais il apparaît incomplet et truffé de quelques incohérences.

Le récit des évènements par les Américains

Les forces navales américaines de la région reçoivent, jeudi (13 juin), deux appels de détresse distincts : un à 6h12 (heure locale), en provenance du MT Front Altair, puis un second à 7h du MT Kokuka Courageous. Les deux navires se trouvent alors dans les eaux internationales du golfe d’Oman, à environ 10 milles marins l’un de l’autre. Le destroyer américain USS Bainbridge (DDG-96) est, lui, à environ 40 milles marins de l’Altair au moment de l’attaque. Dès l’appel de détresse, il se se dirige vers la zone.

À 8h09, un aéronef américain observe un navire de patrouille des gardiens de la révolution (IRGC) de la classe Hendijan et de nombreux engins d’attaque rapides (FAC / FIAC) dans le voisinage du MT Altair.

À 9h12, un aéronef américain voit la FAC / FIAC tirer hors de l’eau un canot pneumatique appartenant au MT Altair.

À 9h26, les Iraniens demandent au cargo Hyundai Dubai, qui s’était porté au secours des marins du MT Altair, « de remettre l’équipage aux FIAC iraniennes. Le navire se conforme à la demande et transfère l’équipage aux FIAC iraniennes. »

À 11h05 (soit plus de 4 heures après la seconde alerte), l’USS Bainbridge s’approche du remorqueur néerlandais Coastal Ace, qui a récupéré les 21 marins de l’équipage du MT Kokuka Courageous, ayant abandonné leur navire après avoir découvert une mine-ventouse non explosée sur la coque. Le patrouilleur Hendijan « semblait tenter de rejoindre le remorqueur Coastal Ace avant le USS Bainbridge. C’est cependant ce dernier qui secourt finalement les marins à la demande du capitaine du MT Kokuka Courageous. »

À 16h10, un patrouilleur du Corps des gardiens de la révolution (IRGC) s’approche du MT Kokuka Courageous et « est observé et enregistré en train d’enlever la mine-ventouse non explosée du navire ».

Commentaire : Cette transparence est pour le moins peu courante. Les gouvernements n’ont pas pour habitude de fournir aussi rapidement des extraits de vidéos et de photos. Soyons clairs. Ces images ne montrent pas d’implication directe des Iraniens dans la pose des mines ou dans l’attaque contre les navires. Ils montrent des navires iraniens venant, après coup, assurer ce qu’on peut appeler une opération de secours et de sécurisation. On peut se demander notamment pourquoi les marins américains ne sont pas intervenus plus tôt pour examiner le navire et retirer la mine, en laissant faire les Iraniens.

(NGV)

L’Abraham Lincoln naviguera sans le soutien espagnol. Décision de Madrid

(B2) L’Espagne a retiré provisoirement sa frégate engagée aux côtés du porte-avions américain Abraham Lincoln dans le Golfe

La frégate Mendez Nuñez survolée par trois F-18 américains, le 9 mai dernier (Crédit : Espagne)

L’Espagne n’entrera pas dans le Golfe persique 

Les États-Unis avaient annoncé le 5 mai le déploiement du porte-avions USS Abraham Lincoln et de son groupe aérien et maritime en réponse à une « menace crédible » de la part de Téhéran (lire : John Bolton s’en va-t-en guerre. L’USS Abraham Lincoln envoyé en guise d’avertissement). Si le groupe maritime américain a bien traversé le canal de Suez avec la frégate Mendez Nuñez, il se dirige actuellement vers le détroit d’Ormuz pour entrer dans le Golfe séparant l’Iran de la péninsule arabique, sans le navire espagnol.

La décision américaine sort du cadre établi 

Entrer dans le Golfe « avec des bombardiers B-52, avec les tensions qui existent », c’est une décision qui « dépasse les termes de l’accord conclu avec l’Espagne » a indiqué la ministre espagnole de la défense dans un point de presse tenu en marge de la réunion des ministres de la Défense de l’UE ce mardi (14 mai) à Bruxelles.

L’Espagne insiste sur le caractère technique

Margarita Robles rejette toute dramatisation et similitude avec le retrait des troupes espagnoles d’Irak en 2007. « La décision n’est pas politique. Elle n’a rien à voir avec les désaccords américains avec l’Iran. » « L’Espagne est un partenaire fiable et sérieux » martèle la ministre, qui insiste plutôt sur le caractère technique de cette décision. « Nous avons examiné l’accord de près » et « ce que nous faisons, c’est respecter scrupuleusement l’accord que nous avons signé il y a deux ans » avec Washington. 

Une mesure temporaire  

Le retrait « temporaire » s’appliquera tant que le porte-avions américain se trouvera dans cette zone. « Lorsqu’il reviendra à ce qui était prévu, nous poursuivrons le déploiement comme prévu », explique M. Robles. Entre temps, la frégate a mis le cap vers l’Océan indien et va jeter l’ancre dans le port de Bombay.   

(Leonor Hubaut)

John Bolton s’en va-t-en guerre. L’USS Abraham Lincoln envoyé en guise d’avertissement

(B2) Les États-Unis l’ont annoncé dimanche (5 mai) avec tambours et trompettes. Ils sont déterminés à faire plier l’Iran. Message signé de John Bolton

(crédit : US Navy / 6th Fleet)

Ils vont déployer un groupe aéronaval constitué du porte-avions USS Abraham Lincoln (CVN-72) et d’une force aérienne de bombardiers dans la région du Central Command. C’est une « réponse à un certain nombre d’indications et d’avertissements inquiétants et d’escalade » indique le conseiller à la sécurité nationale américain dans un communiqué.

Un message clair au gouvernement iranien

Il s’agit « d’envoyer un message clair et sans équivoque au régime iranien que toute attaque contre les intérêts des États-Unis ou de ceux de nos alliés se heurtera à une force implacable ». L’avertissement se veut clair envers toutes les forces iraniennes. « Les États-Unis ne cherchent pas la guerre avec le régime iranien, mais nous sommes tout à fait prêts à réagir à toute attaque, que ce soit par procuration, par le corps des gardiens de la révolution islamique ou par les forces iraniennes régulières. »

Un groupe aéronaval présent en Méditerranée pour un exercice de l’OTAN

Le groupe aéronaval (CSG 12 ou Carrier Strike Group 12) est normalement composé, côté navires, de l’USS Bainbridge (DDG-96), de l’USS Mason (DDG-87), de l’USS Nitze (DDG-94), avec la contribution de la frégate espagnole ESPS Méndez Núñez (F-104), comme le précise le QG de la 6e flotte US. Côté avions, c’est le CAW7 – Carrier Air Wing 7 – composé de Super Hornet F/A-18 qui arme le groupe.

Exercice de l’OTAN et diplomatie navale

L’USS Abraham Lincoln était en Méditerranée, jusqu’à peu dans le cadre d’un exercice Mare Aperto, commencé le 29 avril et prévu pour se dérouler jusqu’au 10 mai (1). Il a également assuré plusieurs visites de ports, notamment le 3 mai en Albanie avec visite d’officiels à bord.

Un déploiement déjà prévu ?

De fait, il semble bien que le déploiement du groupe aéronaval soit un peu de la gesticulation puisque sa feuille de route indiquait d’ores-et-déjà qu’il allait rejoindre la mer Rouge, le golfe Persique et l’océan Indien… Simplement le déploiement a été un peu anticipé. De l’art de faire d’un déploiement ordinaire, une opération de communication politique agressive…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Un exercice considéré comme le plus ambitieux de la marine italienne, avec 40 navires participants, 5 sous-marins et 30 avions.

Entre USA et Union européenne, une histoire d’amour qui tourne mal. La diplomatie européenne face à un nouveau front

(B2) Entre Européens et Américains, les clivages ne semblent pas prêts de s’éclipser. Au contraire. La relation se détériore sur de nombreux dossiers diplomatiques, au point que parler ‘d’alliés’ devient difficile

Avec G.W. Bush, les relations ont aussi été heurtées. Mais pas détériorées sur une telle longueur de temps. Photo souvenir : Romano Prodi, président de la Commission européenne, Guy Verhofstadt, Premier ministre belge assurant la présidence du Conseil européen, et G.W. Bush le 27 septembre 2001 (Crédit : Commission européenne)

Les États-Unis de Donald Trump avaient déjà sonné les cloches des Européens en quittant l’accord de Paris sur le climat, il y a deux ans (juin 2017), en dénonçant l’accord sur le nucléaire iranien, il y a un an (mai 2018) et en annonçant dans la foulée le déménagement à Jérusalem de leur ambassade. Trois dossiers auxquels tenaient pourtant les Européens. Et cela ne semble pas fini ! Depuis une quinzaine de jours, on assiste à un véritable festival, significatif du fossé croissant entre les positions diplomatiques américaines et européennes.

Un changement d’alliance à revers en Libye

A la mi-avril, l’hôte de la Maison Blanche annonce sans coup férir son soutien au général Haftar qui a lancé son offensive sur Tripoli (1). Un coup dur pour la diplomatie européenne (2). L’annonce prend à revers sa position de soutien continu au gouvernement de Tripoli, dirigé par Fayez El Sarraj, et le processus de négociation mené (péniblement) par l’ONU.

NB : Ce dernier épisode suit l’annonce plutôt confuse de Donald Trump, fin décembre 2018, d’un retrait (éventuel) américain de Syrie, comme d’Afghanistan. Certains alliés européens sont alors pris de court. Aucune concertation n’a réellement été menée. Même si la décision sera, en partie, reportée, elle laisse un goût d’amertume : les Européens ‘comptent pour du beurre’ tandis que l’allié américain semble peu fiable.

Cuba, le retour des sanctions extra-territoriales

Le 17 avril, Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat US annonce la réactivation de la loi Helms-Burton de 1996. Cela signifie le rétablissement des sanctions sur Cuba, à compter du 2 mai. C’est à l’opposé de la politique européenne de rétablissement des relations économiques avec La Havane, avec la menace ajoutée de mesures de rétorsion des entreprises européennes qui commercent avec l’île (lire : Les Européens protestent contre l’application de la loi Helms-Burton).

Tout faire pour saper l’accord sur le nucléaire iranien

Le 23 avril, le président américain décide de durcir les sanctions contre l’Iran. Il met fin aux exemptions dont bénéficiaient huit pays (dont la Grèce, l’Italie et la Turquie) en matière d’importation du pétrole iranien. Ces sanctions, entrées en vigueur le 2 mai, vont clairement à l’encontre de la volonté des Européens de garder vivant l’accord sur le nucléaire iranien en rétablissant certains échanges économiques avec Téhéran.

Les accords de désarmement passés au karcher

Le 26 avril, le président américain annonce devant la NRA (National Rifle Association), le lobby des armes à feu, le retrait des États-Unis du traité de l’ONU sur le commerce des armes (TCA) (3). C’est un élément de plus dans la volonté américaine de se dégager de toute limite dans le réarmement, après la dénonciation du traité US-Russie sur les armes à portée intermédiaire sur le sol européen (lire : Le retrait américain du traité inquiète. L’Europe ne veut pas redevenir un champ de bataille).

Une attaque en règle contre les Européens, accusés de manque de solidarité

Le 30 avril, dans un de ces tweets dont il a le secret (4), le président américain accuse les Européens de manquer de solidarité en refusant de prendre en charge le retour de leurs ressortissants soupçonnés de faire partie de l’organisation de l’état islamique (Daesh/Isis) arrêtés en Irak ou en Syrie. Ce n’est pas la première fois. Mais la virulence comme la réitération exacerbent l’hostilité américaine.

Kosovo et Venezuela, la convergence se craquelle

Dans cette liste, on pourrait aussi mentionner l’attitude plus qu’ambigüe des Américains sur la position du Kosovo, alimentant en sous-main certaines idées telles que la redéfinition des frontières ou l’élargissement du format des négociations… aux USA. Ce qui est le meilleur moyen de tuer le dialogue, nous a confié un diplomate européen.

De même, la position intransigeante, interventionniste, de Washington à l’égard du gouvernement de Caracas complique la donne. Si les Européens soutiennent aussi dans leur immense majorité Juan Guaido contre Maduro, ils restent partisans du dialogue et refusent surtout d’instrumentaliser l’aide humanitaire.

D’autres points de crispation à venir

Cette liste pourrait s’allonger très vite, avec l’annonce d’une initiative américaine de paix au Proche-Orient qui risque d’être plus proche de la position israélienne actuelle (visant à l’annexion d’une partie de la Cisjordanie) que de la solution à deux États voulue par les Européens, avec un État palestinien viable.

NB : Dans ce panorama, on pourrait aussi parler des différentes disputes d’ordre économique (Boeing/Airbus, taxe sur l’importation de véhicules) ou des litiges mêlant questions économiques et de sécurité comme les critiques sur l’octroi de licences 5G à Huawei par les Européens. Mais ceci relève davantage des bisbilles habituelles entre puissances économiques.

Des positions non plus convergentes mais divergentes

La réalité diplomatique, c’est qu’aujourd’hui, on peut compter sur les dix doigts les points où l’Union européenne n’est pas en butte aux pressions (dans le meilleur des cas), aux offensives ou à l’hostilité des Américains sur les principaux dossiers qui l’intéressent. Les divergences sont plus grandes que les convergences (5). C’est inquiétant car une bonne partie de la construction européenne s’est bâtie en concertation et en coopération avec les Américains.

Une Europe désarmée face à une Amérique en confrontation permanente

Les Européens n’ont pas vraiment été habitués à pratiquer une politique complètement autonome et détachée des Américains. Ils sont aujourd’hui plutôt divisés sur l’attitude à avoir dans ce qui devient une ‘confrontation’ permanente. Ils n’osent qu’à peine répliquer aux tweets infamants du président Trump. Les Européens ne disposent pas, ou que peu, d’instruments de réplique. La remise à jour de la ‘loi de blocage’ (face aux sanctions US) ressemble à un artifice de pacotille. Tandis que les recours devant l’OMC traduisent une vision archi procédurale de la diplomatie. Là où les Américains (comme les Russes) la conçoivent comme une épreuve de force.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Entre Européens et Américains, entre Merkel et Pence, davantage qu’une nuance, une opposition


La Commission est ‘zen’

Malgré toutes ces attaques qui reposent sur des éléments objectifs, à la Commission européenne, on tente de rester zen. « Nous défendons un système international basé sur les règles, la légalité internationale, avec l’ONU au centre. Nous sommes engagés dans tous les chantiers de coopération internationale et transatlantique » a argumenté Margaritis Schinas quand je l’ai interrogé pour B2 sur l’écart qui s’agrandit entre USA et Europe. « Il y a la déclaration et la rhétorique, mais il y a aussi la substance » a-t-il ajouté, se voulant rassurant. « L’Union européenne est engagée, ouverte, positive, travaille pour s’entendre, pas pour polariser ou diviser les relations avec nos alliés et partenaires internationaux. » A part çà, il fait beau, les oiseaux gazouillent et les herbes bruissent dans les champs.


  1. Le communiqué officiel américain est éloquent. « Le Président a reconnu le rôle important du maréchal Haftar dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières de la Libye. Les deux hommes ont discuté d’une vision commune de la transition de la Libye vers un système politique stable et démocratique. »
  2. Soyons honnêtes, la position européenne était larvée par un conflit franco-italien, sur le soutien au gouvernement de Tripoli : Paris trouvant que le GNT était incapable de venir stabiliser la situation là où Rome estimait la même chose de Haftar.
  3. « Under my Administration, we will never surrender American sovereignty to anyone. We will never allow foreign bureaucrats to trample on your Second Amendment freedoms. And that is why my Administration will never ratify the UN Arms Trade Treaty.»  tweet 26 avril 2019
  4. « We have 1,800 ISIS Prisoners taken hostage in our final battles to destroy 100% of the Caliphate in Syria. Decisions are now being made as to what to do with these dangerous prisoners European countries are not helping at all, even though this was very much done for their benefit. They are refusing to take back prisoners from their specific countries. Not good ! » (Donald Trump)
  5. Le seul point réel de convergence aujourd’hui entre US et UE est en fait l’attitude vis-à-vis de la Russie — où les nuances semblent moins grandes — et la présence dans l’OTAN qui demeure un des seuls ciments de multilatéralisme qui relie les deux parties de l’espace euro-atlantique.