Haut représentant : un poste qui n’attire plus vraiment

(B2) Au futur chef/fe de la diplomatie européenne, je recommanderai « non seulement beaucoup de patience, mais aussi beaucoup de passion pour la diplomatie et la défense, à ce travail qui est le plus fantastique du monde » confiait la Haute représentante actuelle, Federica Mogherini, à B2 il y a quelques jours. Un propos pertinent. On ne peut pourtant pas dire qu’il y ait beaucoup de ‘passionnés’ qui aient déclaré leur flamme pour l’instant

Personne ne semble avoir envie de se faire projeter dans la fournaise de la diplomatie européenne (crédit : DICOD 2016 – archives B2)

Un manque d’intérêt notable

En février, nous avions fait un premier tour de piste. Assez inquiétant (Lire : Commission 2019. Les candidats au poste de Haut représentant ne se bousculent pas. Six noms possibles et éventuels ?). Aujourd’hui, alors que se déroule un sommet européen consacré au renouvellement des institutions européennes, la tendance n’a pas changé. Elle s’est presque aggravée. Aucun candidat officiel ou officieux n’est en lice ou ne veut s’afficher. Le social-démocrate néerlandais Frans Timmermans ne parait pas très intéressé par le poste. Les Espagnols qui auraient pu revendiquer la fonction (comme les Français) ont la tête tournée ailleurs (vers la Commission européenne). Seul le Slovaque Maros Sefkovic s’est déclaré officiellement intéressé, mais seulement à défaut de ne pas avoir un autre poste plus emblématique. Et davantage pour faire la nique à Frans Timmermans (lire sur B2 Pro : Les Visegrad présentent Sefkovic à la tête de la Commission, ou comme Haut représentant. Un coup bas à Timmermans).

Pourquoi ce désintérêt ?

La complexité politique

L’absence de majorité claire au Parlement européen comme au Conseil européen et le flou qui entoure la désignation du président de la Commission européenne ne facilitent pas les choses. La plupart des États membres préfèrent se concentrer sur ce poste-là, voire sur une vice-présidence de la Commission européenne avec un volet économique plus ‘rentable’ en termes d’influence, qu’un poste exposé de Haut représentant de l’UE, qui n’a qu’un pouvoir d’impulsion limité dans la diplomatie européenne.

Un poste de second rang

Malgré sa nomination par le Conseil européen, le poste de Haut représentant de l’UE n’apparait ainsi que comme un ‘second couteau’. Une fois que les autres postes de tête (Commission européenne, Conseil européen) seront pourvus, les critères nécessaires que doit remplir le futur chef de la diplomatie politique pour compléter l’attelage (parti politique, homme ou femme, zone géopolitique, etc) apparaitront par déduction.

Un job impossible à tenir

Hormis ces raisons assez conjoncturelles, il y a une raison à ce désamour, raison plus profonde. Le job apparait impossible à tenir à qui voudrait avoir un peu d’ambition. Il y a une erreur de base dans la définition du poste. Croire qu’en fusionnant des fonctions différentes, par une simple magie fonctionnelle, on va aboutir à davantage d’efficacité se révèle un leurre complet, surtout dans un monde de plus en plus complexe, où les États veulent continuer à jouer un rôle. Pour un État membre, avoir un représentant à la Commission qui court le monde, c’est l’assurance qu’il ne pourra pas être là à 100% au collège pour suivre tous les dossiers qui l’intéressent. Les futurs dirigeants européens comme les actuels chefs d’état et de gouvernement doivent s’attaquer d’urgence à ce défi s’ils veulent avoir un peu d’efficacité pour la diplomatie européenne. Lire aussi : Le bug système du haut représentant peut-il être résolu ?

(Nicolas Gros-Verheyde)

Conseil européen, Commission, Haut représentant… Les candidats au ‘top chef’ de 2019 ?

(B2) A l’heure où le casse-tête du Brexit résonne dans toutes les têtes, s’intéresser aux possibles têtes de l’Europe de demain parait illusoire. « Il est beaucoup trop tôt » m’ont ainsi confié plusieurs acteurs, diplomates et observateurs patentés de la scène européenne, que j’interrogeais…

Donald Tusk au Conseil européen comme Jean-Claude Juncker à la Commission européenne vont quitter la scène européenne. Qui pour les remplacer ? (crédit : Conseil de l’UE)

Et, pourtant… tout le monde y pense ! D’ici juin ou juillet 2019, au plus tard, il faudra en effet avoir choisi un président de la Commission européenne. Ce qui va enclencher en cascade le choix des autres têtes européennes, à commencer par son alter ego, le président du Conseil européen, le ou les présidents du Parlement européen, ainsi que le Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère (1).

A la Commission européenne

Le prétendant officiel est Manfred Weber, candidat du parti populaire européen. Il revendique, si son parti arrive en tête lors des élections européennes (comme cela semble être toujours le cas dans les sondages), de présider la Commission européenne. Un destin logique qui se heurte à trois problématiques : certains membres du Conseil européen ne semblent pas décidés à promouvoir ce système des SpitzenKandidat ; l’homme qui a certaines qualités ne correspond pas aux critères non écrits à ce poste ; il est le représentant d’un parti, ce qui peut entraîner certains clivages au moment du vote au Parlement européen (lire : Que cache la candidature de Manfred Weber à la Commission ?). Son destin naturel le conduirait donc plutôt à briguer la présidence du Parlement européen.

Le challenger possible est le Français Michel Barnier qui a pour lui de nombreux avantages, un profil bien connu des chefs d’Etat et de gouvernement, comme du Parlement européen, des amitiés et des réseaux qui vont au-delà de sa chapelle politique, un vrai profil européen comme on les aime à Bruxelles (lire : Michel Barnier à la présidence de la Commission européenne ?). Encore faut-il que Emmanuel Macron, seul décideur en son âme et conscience en matière de poste à la Commission européenne le veuille. Si la France ‘veut le poste’, « il sera difficile de lui refuser » indique un fin observateur consulté par B2.

La candidature de Margrethe Vestager, un temps évoquée (surtout par quelques éléments de La république en marche), semble peu réaliste… aujourd’hui. La Danoise n’a pas vraiment le soutien de son gouvernement, premier critère pour ce poste. Elle a les handicaps de son pays, qui ne participe pas à toutes les politiques européennes. Enfin, elle n’appartient pas au parti majoritaire (PPE) au plan européen, puisqu’elle émarge au parti social-libéral danois (RV). Rideau… Lire : La fin du rêve Vestager à la tête de la Commission 2019 ?

La présidence du Conseil européen

Au Conseil européen, c’est le nom de Mark Rutte, qui revient régulièrement comme une antienne. Le Premier ministre néerlandais (Libéral) pourrait reprendre le rôle d’intercesseur et de modérateur des chefs d’Etat et de gouvernement. Encore faut-il qu’il veuille quitter son poste national… et que les autres chefs d’État et de gouvernement le veuillent. Le rôle de père fouettard des Pays-Bas que ce soit dans la crise monétaire sur le rôle de l’Euro ‘fort’ ou vis-à-vis des pays d’Europe de l’Est, en indélicatesse avec certains chapitres de l’Etat de droit, et son positionnement pour le moins adepte du moindre engagement européen, pourrait l’exposer à quelques vetos ‘clairs’ ou discrets, l’empêchant toute candidature. Chances : 1 sur 4.

Un challenger possible est la Lituanienne Dalia Grybauskaite (-). Adepte du franc parler, bonne connaisseuse de certains dossiers européens — elle a géré le portefeuille de l’Agriculture —, elle a quelques avantages : être une femme, représenter l’Europe de l’Est, et ne pas être encartée dans un parti politique. Même si elle n’est pas très éloignée des chrétiens-démocrates, elle a souvent dû gouverner en cohabitation avec un gouvernement formé de sociaux-démocrates, paysans et verts. Quoi de plus éclectique. De plus, elle est disponible, car son mandat de président (non renouvelable) se termine en mai. D’une certaine façon, elle incarnerait une certaine continuité avec Donald Tusk. Adepte du franc-parler, elle a toujours le mot juste quand elle arrive dans les réunions du Conseil européen. Ce qui l’assure d’une certaine célébrité dans la presse. Encore faut-il qu’elle veuille. Aux dernières nouvelles, l’intéressée a dénié être candidate. Mais ce genre de déni cède rapidement. Score : 2 sur 4.

Autre candidat possible, le Finlandais Juha Sipilä du parti du centre (Kesk / ALDE) pourrait se retrouver rapidement disponible si son parti subit une défaite aux législatives. Il a l’avantage de venir d’un pays ‘modeste’, situé aux confins de la Russie, donc bien averti des risques et des menaces de la nouvelle configuration à Moscou, d’être membre de l’Euro et d’avoir joué un rôle non négligeable et positif dans la crise migratoire. Il est bien vu à Paris comme à Berlin, ce qui n’est pas un désavantage. Il est discret, mais très présent dans les jeux européens. Score : 2 sur 4.

Enfin, le Belge Charles Michel (Libéral / ALDE) pointe le bout de son nez dans la sphère européenne, en ‘roue de secours’ d’une possible non reconduction à la tête du gouvernement belge après les élections générales de mai prochain. L’article du quotidien Le Soir le mentionne expressément. Même si le Premier ministre belge n’a pas jusqu’à présent montré d’appétence spécifique pour les dossiers européens, il s’y montre plus intéressé que son prédécesseur Elio di Rupo. Si on peut avoir du mal à y croire, il faut toujours se méfier des Belges quand leurs yeux frétillent. Ils n’ont pas leur pareil pour arriver à leurs fins (cf. le précédent de Herman Van Rompuy). Score : 1 sur 4.

Le poste de chef de la diplomatie européenne

Comme Haut représentant de l’UE, c’est l’inconnue totale. Les potentiels candidats pour succéder à Federica Mogherini au poste de Haut représentant le 1er novembre prochain ne se bousculent plus vraiment au ‘portillon’. Pour plusieurs ‘grands’ pays (France, Italie, Pays-Bas…), le poste n’a pas vraiment d’intérêt, car le Haut représentant est trop occupé par les affaires étrangères, et peu disponible sur les sujets ‘économiques’ ou de politique intérieure, compétences primaires de la Commission européenne. B2 a fait le tour des candidats potentiels ou éventuels, dans un papier soupesant les avantages et handicaps de chacun (lire : Commission 2019. Les candidats au poste de Haut représentant ne se bousculent pas. Six noms possibles et éventuels ?).

L’actuelle ministre allemande Ursula von der Leyen (CDU/PPE) a fait son temps à la tête de la Défense allemande. Et celle qui a été, un temps, perçue comme une possible rivale de Angela Merkel n’a plus d’espoir de ce côté-là. Un nouvel avenir européen lui permettrait de rebondir sur un terrain, les affaires européennes, où elle est à l’aise et a obtenu certains résultats. Le Slovaque Miroslav Lajcak (S&D) ne dédaignerait pas non plus revenir dans la sphère européenne après son mandat à la présidence de l’OSCE. Mais le champ d’action plus limité de la diplomatie slovaque lui ouvrirait davantage le poste d’un commissaire / haut représentant adjoint, chargé de l’élargissement et du voisinage. Un candidat espagnol pourrait aussi faire irruption, Josep Borrell (S&D) le cas échéant. Mais son âge pourrait être un sérieux handicap. Et un autre / ou une autre espagnole pourrait être choisie. Ce qui correspond à la volonté de Madrid de s’imposer sur la scène diplomatique.

Quelques challengers ont été évoqués. Mais ils ne remplissent pas vraiment tous les critères. C’est le cas du SpitzenKandidat social-démocrate, Frans Timmermans qui a le même handicap que M. Vestager : il n’est pas soutenu par son gouvernement. Le Belge Didier Reynders (Libéral) aurait pu être un excellent Haut représentant. Mais il a annoncé cette candidature pour le poste de secrétaire général au Conseil de l’Europe. La Suédoise Margot Wallström (S&D) aurait pu également se profiler. Elle remplit une bonne partie des critères (expérimentée, sociale-démocrate et femme). Mais, comme pour Josep Borrell, son âge pourrait être un handicap. Sauf à reprofiler le poste de Haut représentant dans une dimension plus politique et moins coureur du globe. Sujet à suivre…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire notre dossier N°67. Elections européennes 2019

David Mandelson a torpillé la candidature de Ashton de Haut représentant, selon les Américains - visite de Peter Mandelson à la Commission européenne le 6 novembre 2009 (crédit : CE / archives B2)

2009… Quand David Cameron torpillait la candidature de Tony Blair

David Mandelson a torpillé la candidature de Ashton de Haut représentant, selon les Américains - visite de Peter Mandelson à la Commission européenne le 6 novembre 2009 (crédit : CE / archives B2)

Peter Mandelson a caressé, un moment, le désir de prendre la place de Haut représentant puis, une fois, la candidature de Ashton présentée n’a eu de cesse de la dénigrer, selon un conseiller de Hillary Clinton. – Visite de Peter Mandelson à la Commission européenne le 6 novembre 2009, crédit : CE / archives B2)

(BRUXELLES2) La façon dont les Américains ont suivi les différentes évolutions des candidats (surtout britanniques) aux postes européens lors de la composition de la Commission en octobre et novembre 2009 est intéressante. Les avis contenus dans les mails reçus par Hillary Clinton de la part de son conseiller diplomatique (révélés par Wikileaks), à base d’analyses personnelles ou de revue de presse sont plus que tranchés et révélateurs d’un climat à couteaux tirés entre Torys et Travaillistes, et au sein du Labour sur la répartition des postes européens…

Les tories vent debout contre la candidature de Blair : sur le principe

« Tony Blair a perdu ses chances. Les Tories ont monté une campagne contre lui, pas seulement parce qu’ils ne veulent pas de lui mais parce qu’ils ne veulent pas d’un président de l’UE efficace. » note Sidney Blumenthal (1), dans un email adressé à la Secrétaire d’Etat le 27 octobre 2009. Le leader de l’opposition, David Cameron, se range alors du côté de la branche anti-EU. Sa lettre appelant ouvertement le président tchèque à ne pas ratifier le Traité de Lisbonne sonne comme une guerre ouverte envers les autres dirigeants européens. Selon les Américains, dans une manoeuvre intrigante, (les Tories) évoquent aussi ouvertement le nom de David Miliband comme « ministre des affaires étrangères de l’UE si Tony ne devient pas président de l’UE », ce même si Miliband « a nié tout intérêt (pour le poste) et soutient Tony ». « Une partie de la campagne anti-Blair égrenée par les Tories, (vise) à blesser Miliband s’ils le peuvent ». La candidature de Miliband était cependant soutenue à la fois par « Sarkozy et aussi par (Gordon) Brown (devenu Premier ministre britannique en juin 2009) qui n’y était pas opposé et même favorable ».

Une tentative désespérée de Mandelson pour obtenir le poste

Quand il s’avère que Miliband refuse de rejoindre ce poste, l’ancien commissaire européen au Commerce (et alors ministre chargé du Business, de l’Energie et de l’Industrie), Peter Mandelson prend le relais, faisant personnellement campagne pour son propre compte parmi les Européens. Au départ, cependant, Mandelson avait « hâte que Miliband prenne le poste de l’UE. Ce qui lui aurait libéré la possibilité d’être nommé ministre (britannique) des Affaires étrangères ». Lorsque Miliband refuse, « l’ambition de Mandelson a été contrecarrée. Il a donc essayé de saisir la position de l’UE pour lui-même, mais sans aucun soutien en Europe ou de Gordon (Brown) ».

De la folie pensent les Européens

« Les Européens pensaient qu’il était devenu fou. Ils se sont rappelé son mauvais comportement voire étrange comme commissaire européen. » Lorsque Cathy Ashton a été nommée, Mandelson a mené campagne dans la presse sur son manque de crédits, etc. C’est là le début d’une campagne qui reposait en partie sur de bons arguments mais qui sera nourrie tout au long des premiers mois de Cathy Ashton de l’intérieur : l’équipe Mandelson, d’abord, l’équipe Barroso ensuite. La Haute représentante n’ayant pas fait vraiment grand chose pour accréditer le contraire, facilitant ainsi la tâche de ses détracteurs.

(NGV)

(1) ancien assistant et conseiller spécial du président Bill Clinton. Homme de confiance de Hillary Clinton, il fait sa campagne aux primaires démocrates de 2008 et lui servit durant ses fonctions de conseiller ‘officieux’.

Rencontre de F. Mogherini avec F. Sarraj au Caire, novembre 2015 (crédit : CE - archives B2 )

Mogherini bientôt à Tripoli

Rencontre de F. Mogherini avec F. Sarraj au Caire, novembre 2015 (crédit : CE - archives B2 )

Rencontre de F. Mogherini avec F. Sarraj au Caire, novembre 2015 (crédit : CE – archives B2 )

(B2) Plusieurs ministres européens ont déjà fait le déplacement de Tripoli : l’Italien Gentiloni, le Français Ayrault et son acolyte allemand Steinmeier et le Britannique Hammond, etc. Sans compter les ambassadeurs. Tripoli devient ainsi le lieu de crise à la mode, la place « to be ». Avec raison certainement. Car il s’agit de marquer tout le soutien au nouveau gouvernement libyen, le seul reconnu par la communauté internationale.

Et Mogherini ?

C’est la question que B2 a posée à la chef de la diplomatie européenne lors de la dernière réunion des ministres des Affaires étrangères (1). La Haute représentante de l’UE a annoncé « espérer se rendre à Tripoli bientôt… » refusant de donner une date plus précise. « Vous comprendrez pourquoi. »

Je veux une visite substantielle

Avec un sourire (légèrement ironique), elle a ajouté : « Il ne s’agira pas seulement une visite symbolique ou politique. Je veux aller visiter le gouvernement avec des projets assez concrets à discuter et annoncer. J’ai déjà rencontré Sarraj deux fois, hors d’Europe, à Tunis et en Egypte. Je pense avoir été la première à rencontrer le Conseil présidentiel. Les visites symboliques ont déjà eu lieu. (Maintenant) ma visite devra avoir un caractère substantiel. »

NB : ce qui peut apparaître aux yeux de certains comme un certain retard a, en fait, plusieurs explications. D’une part, la Haute représentante était il y a 10 jours sur le Cavour – pour commémorer le un an du naufrage tragique et la mise sur pied de l’opération EUNAVFOR MED / Sophia par les Européens — puis était en Iran, une visite prévue de longue date. D’autre part, à la différence des Etats membres ou de l’ONU ou de l’OTAN (2), la Haute représentante de l’UE, ne dispose pas de moyens propres (avion notamment), elle doit se reposer pour cela sur les moyens des autres.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Question à laquelle elle a répondu (faut-il préciser) dans un français quasi-parfait. En quelques mois, la Haute représentante de l’UE qui est plus à l’aise a fait des progrès notables (leçons à l’appui, selon nos informations). Ce qui est la preuve que le bilinguisme (+ l’italien sa langue natale et l’espagnol qu’elle pratique), est tout à fait possible au niveau européen avec un tout petit effort.

(2) L’ONU a un contrat d’affrêtement avec des avions privés, repeints à ses couleurs blanches. Tandis que le secrétaire général de l’OTAN dispose – autant que possible – d’un avion prêté par l’aviation belge, sur la base d’un accord de mise à disposition.

AteliersCitadelleLille2015 3@Ateliers

Est-il possible de réanimer l’Europe de la Défense ?

AteliersCitadelleLille2015 3@Ateliers(B2) Réunis à Lille autour des ateliers de la Citadelle, ce jeudi d’octobre, on pouvait avoir l’impression d’être au chevet d’un grand malade, se demandant que faire du gisant. L’optimisme qui prévalait il y a quelques années a cédé la place, même chez les plus fervents défenseurs européens, sinon à du scepticisme, au moins à une interrogation : comment relancer l’Europe de la défense ? Que peut-on faire ensemble ? Alors que de nombreux Etats sont aujourd’hui préoccupés tout d’abord d’assurer leur défense territoriale.

Un enfant abandonné ?

Nick Witney, l’ancien directeur de l’Agence européenne de défense a dans une parabole bien résumé la situation « La PSDC (politique de sécurité et de défense commune) est née de 2 parents. Mais très rapidement un des deux parents l’a abandonné. Pendant des années, la Marianne a alors élevé cet enfant en tant que mère célibataire. Puis Marianne en a un peu assez de cet enfant » a-t-il expliqué dans un humour tout en finesse et très british. « Le Mali, la Centrafrique étaient une occasion parfaite pour mobiliser un battlegroup européen. Vous (Français) avez décidé d’y aller tout seul. De fait, la PSDC est aujourd’hui orpheline. »

Avoir une Europe puissance

Michel Barnier a dressé un « bilan en demi teinte » des différents outils utilisés au plan européen. « Il n’y a pas assez de partage de fardeau, pas assez de solidarité (le budget dans les opérations est limité à 10%), les battlegroups ne fonctionnent pas ». En mutualisant les moyens européens, « cela permet d’avoir une puissance collective » selon l’ancien commissaire européen. « Ce mot n’est pas archaïque. La Chine, la Russie n’ont pas de complexe pour avoir cette capacité. Il faut avoir une capacité de puissance et d’influence plutôt que d’être marginalisé. » Pour lui, « les éléments de puissance sont : une économie, une monnaie, une politique étrangère et une défense ». Pour autant il ne s’agit pas de créer une structure unique. «  Mutualiser n’est pas fusionner. L’Union européenne n’est pas un Etat fédéral, comme l’Allemagne et les USA, il n’y a pas la même langue, c’est une Union de 28 nations qui ont, chacune, leur histoire, leur tradition, leur langue, leur différence. On veut une Europe unie pas une Europe uniforme. »

Revoir le code génétique de nos Etats membres

Joachim Bitterlich, ancien conseiller de Helmut Kohl, a joué le rôle du bulldozer. « Il faut réformer le code génétique de tous les Etats membres. Ce code génétique a changé avec la crise financière, économique ». Il estime que « le service diplomatique européen est nul part. Il faut revoir notre politique de développement, avoir une vraie politique de développement. » Bien sûr, reconnait-il le moment est difficile. Mais, « en politique, il n’y a jamais de bon moment ».

La politique de voisinage, un échec

Mais surtout, il insiste sur un point fondamental. « On doit revoir totalement notre politique de voisinage qui est un échec flagrant ». « Il y a un seul Etat qui fonctionne dans notre voisinage, le Maroc, mal considéré, il y a un défaut d’appréciation de la situation dans plusieurs Etats. Algérie, Tunisie… » « En Ukraine, nous sommes tous coresponsables – USA, Russie, UE, Otan – car nous avons fait une mauvaise évaluation de ce qui se passait en Ukraine. » Mais la Suède comme la Pologne ont, selon lui, « une part de responsabilité (particulière), dans la politique d’échec sur l’Ukraine. Heureusement que la France et l’Allemagne ont repris le dossier en main. »

Une menace pour un pays doit concerner toute l’Europe

« L’annexion de la Crimée et l’intervention en Ukraine est la plus grande menace pour la Suède » a noté l’ambassadrice de Suède en France, Veronika Wand-Danielson, bien connue dans les cercles bruxellois pour avoir été à la représentante auprès de l’UE avant de devenir la représentante suédois auprès de l’OTAN. « En refusant aux Ukrainiens le droit de choisir, cela remet en question les bases de la construction européenne, des principes. L’agression russe nous concerne tous. Et nous avons une responsabilité commune d’y faire face. Cela nécessite une solidarité continue, une continuité dans nos actions et une clarté dans nos paroles. » Elle estime que si même chacun n’a pas la même conscience de tous les menaces, il doit y avoir une solidarité. « S’il y a une menace, un sentiment d’urgence pour un pays, ce doit être une menace pour l’Europe. »

Attention à ne pas rompre la solidarité

De façon plus générale, l’ambassadrice a insisté sur les aspects « essentiels » de la construction européenne « l’unité et la solidarité, et que tous les pays participent à la décision. De plus en plus quand on sent que les décisions se prennent à 2 ou 3, plutôt à 2 d’ailleurs (1). Il n’y a plus le sentiment de participer à une décision. » Ceci « on peut le faire en cas de crise soudaine, mais quand la crise se prolonge, il faut au moins que les pays les plus concernés soient associés. Sinon il y a le risque qu’on se détourne de l’Union européenne. Pour nous il aurait été souhaitable d’inclure la Haute représentante dans le format de Normandie. » Elle s’inscrit en faux contre son voisin de débat, J. Bitterlich.

Une équation imparable : l’Europe va devoir se préoccuper de l’origine des crises

« Cela pourrait sembler à certains surréaliste, d’un angélisme sympathique. On peut se dire que l’Europe de la sécurité n’est pas pour demain. Je pense le contraire » a affirmé Nicole Gnesotto, présidente du Conseil d’administration de l’IHEDN et qui animait les débats de la Citadelle. « L’Europe est l’échelon pertinent en matière de défense et sécurité. Il y a de plus en plus de crises, moins d’Amérique, moins d’argent. Cela devrait entraîner plus de coordination en Europe. » Pour l’ancienne présidente de l’Institut d’études pour la sécurité en Europe, « l’équation est imparable. Les Chefs d’Etat et de gouvernement devront le faire de gré ou de force. Ce n’est pas seulement une préoccupation idéologique — d’avoir une Europe puissance — ou une approche technique et pragmatique de gestion des opérations — la gestion de crises —, c’est une question très politique, plus profonde qui préoccupe les citoyens. La question de l’origine des crises (Moyen-Orient, Afrique…) — et des moyens de la résoudre — doit revenir au premier plan.

Une armée européenne, il suffit de le décider

Pour le général Margall, commandant de l’Etat-Major du Corps de réaction rapide – France (CRR-FR), basé justement à Lille. « Nous savons travailler avec les Alliés, nous sommes habitués. Cette expérience a encore été accrue dans les opérations réelles, particulièrement en Afghanistan. Les militaires sont très ouverts aux questions internationales et habitués à travailler entre alliés, à assurer ce qu’on appelle l’interopérabilité. Nous ne sommes un obstacle mais un outil. » Autrement dit sir les politiques décident un jour de faire l’armée européenne « si on nous le demande on la fait demain ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) L’ambassadrice fait référence au format Normandie décidé entre la France et l’Allemagne

L’UE condamne le coup d’état au Burkina-Faso

(B2) La Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, a condamné sans ambages, dans un communiqué publié ce matin, le coup de force qui se déroule en ce moment au Burkina Faso. « La séquestration du Président de la transition ainsi que d’autres ministres, mettent en péril la Transition et la voie vers les élections du 11 octobre prochain » indique-t-elle. « Toute tentative d’évincer les autorités de la Transition par la force ou action contre la paix et la sécurité du pays ont été condamnées par l´ensemble de la Communauté Internationale ». Et l’UE « appelle à la libération immédiate des personnes retenues et au respect de la Transition et de l’intérêt général ».

Libération et respect du calendrier électoral

Un message développé dans nombre de capitales européennes comme aux Nations-Unies. Sur initiative de la France, le Conseil de sécurité de l’ONU a, dans une déclaration à la presse adoptée à l’unanimité hier, condamné la détention du président de transition, du Premier ministre et de membres du gouvernement et réclamé qu’ils soient « libérés sains et saufs et immédiatement ». Il a demandé que tous les protagonistes « respectent le calendrier de la transition, en particulier la tenue d’élections libres, équitables et crédibles, prévues pour le 11 octobre ».

Pas d’intervention française sauf pour évacuation

L’armée française qui dispose d’un contingent d’environ 200 hommes sur place — surtout des forces spéciales —, dans le cadre de l’opération anti-terroriste Barkhane, ne compte pas intervenir dans ce conflit a indiqué François Hollande ce matin. Sauf si une opération d’évacuation d’urgence des citoyens français, européens ou étrangers, s’avérait nécessaire. En attendant, des mesures de précaution ont été indiquées aux différents ressortissants dans la capitale burkinabaise, Ouagadougou.

Fed. Mogherini et Laurent Fabius en conciliabules le 10 juillet à Vienne (crédit : SEAE)

Nucléaire iranien : les cinq raisons du succès de la diplomatie européenne

Fed. Mogherini et Laurent Fabius en conciliabules le 10 juillet à Vienne (crédit : SEAE)

Fed. Mogherini et Laurent Fabius en conciliabules le 10 juillet à Vienne (crédit : SEAE)

(B2) L’accord arraché à Vienne entre la communauté internationale et l’Iran au terme d’une négociation acharnée de 21 mois, le 14 juillet 2015 est un succès pour la diplomatie européenne. Il faut le souligner en ces temps où il est courant de « basher » l’Europe. C’est un succès sur le fond comme sur la forme.

Les lettres de noblesse de la diplomatie européenne

La diplomatie européenne a, le 14 juillet, à Vienne, au Palais Coburg, gagné ses lettres de noblesse. Dans cette négociation – contrairement à ce qui s’était produit pour la Grèce peu de jours avant qui a révélé tous les égoïsmes et les vilenies de chacun – chacun des partenaires est sorti de la négociation en ayant le sentiment d’avoir gagné pour ses propres intérêts et également un peu pour l’humanité. C’est une négociation (heureusement) historique là où l’accord avec la Grèce a été un accord (honteusement) historique.

1. La philosophie européenne : la négociation

L’élément le plus visible est la présence de Federica Mogherini, la Haute représentante de l’UE, annonçant : « il y a un accord ! ». Mais ce n’est pas le plus important. C’est la philosophie européenne de la négociation et de la double approche qui l’a emporté sur une position de l’isolement et de la frappe militaire, qui ont été un moment l’option envisagée, sérieusement, de l’autre côté de l’Atlantique comme dans certains pays du Moyen-Orient (Israël notamment mais pas seulement). L’Europe a toujours milité pour avoir un dialogue avec l’Iran. Ce dialogue a subi des hauts (en 2003-2004 et 2013-2015) et des bas (entre les deux !) et n’a pas toujours été facile. Mais il a réussi à aboutir, avec une lenteur certaine, mais une efficacité sans doute supérieure au cycle intervention-réaction-vide sécuritaire qui a marqué l’intervention internationale dans un pays voisin, l’Irak.

2. La double approche

Un dialogue qui n’était pas empreint de naïveté cependant. L’autre élément clé de la position européenne est en effet la double approche : négociation d’un côté, sanctions de l’autre. L’Union européenne a non seulement transposé les sanctions prises au plan international par le Conseil de sécurité de l’ONU, elle a imposé – de concert avec les Américains – des sanctions autonomes. Sanctions qui se sont renforcées à partir de 2010-2012 et ont produit un effet notable sur l’économie iranienne et le pouvoir iranien. Cette double approche a payé d’une certaine manière.

3. Le juste milieu au plan international

L’Europe a assuré son positionnement d’intermédiaire entre les principaux partenaires internationaux – Russes et Chinois d’un côté, Américains de l’autre -, en essayant de trouver le juste milieu entre une certaine proximité (géographique) avec l’Iran et le respect des autres équilibres dans la région (Arabie Saoudite, Israël, Turquie). Le format trouvé E3/UE + 3 (ou P5+1 dans la dénomination anglo-saxonne) est celui qui a permis l’accord. Le rôle de la diplomatie européenne a été de garder la cohésion de cet attelage improbable, au travers des crises. Malgré les tensions sur l’Irak en 2003 ou sur l’Ukraine en 2014, cet attelage ne s’est jamais rompu. Et si des nuances se sont exprimées – nuances notables – elles n’ont jamais été jusqu’à la fissure ou la cassure de ce fond. Ce format – et cette position intermédiaire de l’Europe – mériterait d’être repris et aménagé pour d’autres crises actuelles (Syrie, Yemen). Car c’est un format gagnant.

4. Un alliage communautaire – intergouvernemental résistant

Au passage, on peut souligner aux esthètes de la ‘chose’ européenne que l’équipe de négociation européenne était elle-aussi au ‘juste milieu’. Ni tout à fait intergouvernementale, ni tout à fait communautaire. Là aussi, c’est le bon alliage. Il ne peut pas y avoir de position forte au plan international sans la présence au sein d’une délégation européenne des ‘grands pays’ – car ils ont un siège permanent au Conseil de sécurité … et ont l’arme nucléaire (France, Royaume-Uni) ou car ils occupent une position clé au plan économique sur le sujet (Allemagne dans ce cas, mais ce pourrait être un autre pays dans d’autres hypothèses). Mais il ne peut y avoir de permanence, de force de la négociation, sans une équipe dédiée à cela, neutre des intérêts nationaux en jeu, en la personne du Haut représentant de l’UE et des diplomates européens. C’est cette combinaison qui a été gagnante permettant à certains pays (la France en l’occurence) de pousser le ‘bouchon’ un peu plus loin dans l’exigence vis-à-vis des Iraniens tout en restant dans le cadre commun.

5. Le rôle notable de 3 hauts représentants

Au final, c’est la personne même du Haut représentant de l’UE qui a assuré le lien, le liant, la persistance de l’esprit de dialogue, même aux pires moments entre les Iraniens, et entre les différents membres du E3+3. Chacun avec son caractère, son entregent, ses défauts (et ses qualités) a assuré la persistance durant ces 12 années de négociation avec l’Iran de cette double approche européenne, sans vraiment dévier de la trajectoire. Cela aussi est notable à remarquer : l’Europe n’a pas dévié de sa doctrine. Javier Solana d’abord, toujours disponible par téléphone pour ses interlocuteurs iraniens ; Cathy Ashton ensuite qui avait su gagner la confiance et l’estime de plusieurs des négociateurs autour de la table, notamment le Russe Sergueï Lavrov peu enclin aux élans amicaux, et Federica Mogherini ensuite qui a su conclure la négociation jusqu’à la note finale des signatures sur cet accord commun. Il y a, là eu, un tiercé gagnant que le négociateur iranien, Mohammad Javad Zarif – qui était présent en 2004 lors du premier accord avec les Européens aux côtés de Hassan Rohani, aujourd’hui président de la république iranienne – a tenu à rappeler.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Sur l’accord et les négociations avec l’Iran, lire aussi sur le Club

English (en)

Lost in translation – la francophonie se perd dans les institutions (maj)

(B2) L’anglais et le français sont normalement « les langues de travail » (*) dans la politique étrangère (avec l’allemand dans le cadre communautaire, du côté de la Commission européenne). Cette pratique est aujourd’hui battue en brèche très régulièrement. Les preuves…

NB : En matière linguistique, la seule règle obligatoire est l’usage et la publication dans toutes les langues officielles de l’UE. Aucun document officiel ne peut normalement être publié tant qu’il n’est pas traduit dans toutes ces langues. Pratique respectée scrupuleusement par le journal officiel et d’une certaine façon par la Cour de justice de l’UE. Afin de faciliter le travail des institutions a été mise en place une pratique de « langues de travail » permettant d’offrir à chacun une langue dans lesquels il serait plus à l’aise, dans les deux grands groupes linguistiques européens (langues latine et anglo-saxonne).

Une information en anglais

Bien souvent, la version anglaise est seule disponible, la version française n’étant publié qu’après (voire jamais). Quelques exemples concrets sur des sujets loin d’être technique :

26 mai 2015 – le « fact sheet » complet sur l’engagement européen en Centrafrique (RCA), publié après une grande réunion à Bruxelles sur le Fonds Bekou ! Seul le communiqué de presse, plus succinct est publié en français.

13 mai 2015 – la « communication » de la Commission européennes sur l’agenda migrations. Un effort notable a été fait pour traduire différents outils d’information (le kit de presse) en français (et dans la plupart des langues européennes). Cet effort s’est arrêté à la « communication officielle ».

9 mai 2015 – l’information sur la fête de l’Europe et la journée portes ouvertes du Service diplomatique européen (SEAE), sur le site du SEAE, n’est publiée que dans une langue (anglais) alors qu’elle s’adresse principalement à tous les citoyens.

8 mai 2015 – les deux rapports sur le sommet défense ne sont publiés par la Commission européenne qu’en anglais. Le communiqué de presse n’est rédigé qu’en anglais (une traduction en français est en cours …)

6 mai 2015 – Parlement européen – le directeur de l’Agence européenne de la défense (EDA), J. Domecq fait son exposé intégralement en anglais, malgré la présence d’interprètes et le fait que l’intéressé parle parfaitement le français.

28 avril 2015 – les deux communications sur la « sécurité » (agenda de la sécurité 2015, sécurité et développement) sont publiées uniquement en anglais.

Des sites internet monolingues

Par ailleurs, Quinze Directions générales de la Commission (et non des moindres notamment les DG « économiques ») sont uniquement en anglais :

  • Action pour le climat (CLIMA) English (en)
  • Affaires économiques et financières (ECFIN) English (en)
  • Centre commun de recherche (JRC) English (en)
  • Commerce (TRADE) English (en)
  • Coopération internationale et développement (DEVCO) English (en)
  • Énergie (ENER) English (en)
  • Environnement (ENV) English (en)
  • Marché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME (GROW) English (en)
  • Migration et affaires intérieures (HOME) English (en)
  • Mobilité et transports (MOVE) English (en)
  • Recherche et innovation (RTD) English (en)
  • Réseaux de communication, contenu et technologies (CNECT) English (en)
  • Service des instruments de politique étrangère (FPI) English (en)
  • Stabilité financière, services financiers et union des marchés des capitaux (FISMA) English (en)
  • Voisinage et négociations d’élargissement (NEAR) English (en)

Un service diplomatique européen réduit au monolinguisme

En prenant en compte une semaine d’activité du SEAE – le service diplomatique européen – sur 30 informations publiées, 9 uniquement ont une version française. Et, pour certaines (peine de mort au Nebraska, Taiwan…), on se demande pourquoi.

Des missions et opérations de la PSDC qui ne communiquent qu’en anglais quasiment

Les sites d’informations de la plupart des missions/opérations de la PSDC sont réalisés en mode ‘monolingue’ anglophone. Seule exception : les missions établies dans des pays francophones. Mais là encore le français est en recul. EUTM Mali – le site de la mission déployée au Mali (EUTM Mali) – pays pourtant francophone – a ainsi parfois renoncé à l’usage du français pour certains communiqués publiés exclusivement en anglais sur son site.

(NGV)

Parachutes@De14

Les douze points faibles de la PSDC à résoudre d’urgence

Parachutes@De14

Crédit : Bundeswehr

(BRUXELLES2) Dans un peu plus de deux mois, les Européens se pencheront, à nouveau, les 25 et 26 juin, sur les évolutions de la défense européenne. Sans pavoiser. En un an et demi, depuis le sommet européen de décembre 2013, les progrès ont été, disons-le clairement, de l’ordre du microscopique. Et aux difficultés anciennes s’ajoutent aujourd’hui des obstacles nouveaux qui finissent par former un écheveau de ralentisseurs de la PSDC…

Une PSDC à désembourber ?

Le zeste d’optimisme s’est envolé

Le bilan qui va suivre peut paraître pessimiste. Malheureusement, il est partagé et je dirai même « modéré ». B2 a fait le tour de plusieurs bons connaisseurs de la question. Et personne n’a démenti cette liste. Au contraire, chacun a rajouté un élément, un détail, un point que je ne soupçonnais pas. Le zeste d’optimisme qu’aurait pu susciter le sommet de 2013  – dont l’ambition était assez limitée – s’est envolé. C’est dire comment les Européens n’arrivent pas à ajuster leurs actes à leur ambition et leurs discours. Les parlementaires européens ne s’y sont pas trompés. Et dans leurs derniers rapports, que B2 a décortiqué, ils ne se privent pas de dresser un portrait sans fard de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et d’appeler à un sursaut. Il ne s’agit pas de relancer la PSDC – un mot souvent entendu – mais de la désembourber. C’est-à-dire de décrocher tout ce qui coince pour que le moteur tourne. C’est le moment !

Un contexte favorable

Il n’y a plus de blocage psychologique et politique, que ce soit au sein de la Commission européenne ou du côté de la Haute représentante. C’est un changement majeur. L’actuelle Haute représentante, Federica Mogherini, n’a jamais caché sa volonté, à plusieurs reprises, d’afficher la défense européenne et la PSDC comme une priorité et de contribuer à son utilité. Elle l’a dit et redit. Et il n’y a aucune raison de douter de sa volonté. L’Italienne bénéficie également d’un contexte politique favorable au plan européen. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker lui laisse le champ libre, voire est prête à la soutenir. Idem pour la plupart des commissaires européens. Avec une réserve pour la commissaire en charge du Marché intérieur. La Polonaise Elżbieta Bieńkowska, très proche du président du Conseil européen, Donald Tusk, parait très « frileuse » sur ces questions de défense, et aux antipodes de l’implication de ses prédécesseurs Antonio Tajani et Michel Barnier. Un certain attentisme, pour ne pas dire un certain atlantisme, ne lui a pas permis d’avancer vraiment d’idées notables sur la question. D’autre part, au Conseil, on ne sent pas d’opposition majeure – mis à part les Britanniques, en campagne électorale. Mais ce n’est pas une nouveauté. Enfin, le champ des menaces s’est tellement élargi – du nord-est au sud-ouest – que plus personne ne prétend résoudre, aujourd’hui, à lui seul, les crises. Et chacun paraît ouvert à étudier de nouvelles solutions. Ce qui change considérablement la donne.

Des actes concrets nécessaires

Mais y-a-t-il un au-delà des discours ? Pour l’instant, force est de constater — un constat également assez partagé par plusieurs diplomates, élus, hauts fonctionnaires de tous bords et nationalités — que si les mots sont à la hauteur des attentes, les actions de Federica Mogherini ne sont pas (encore) au rendez-vous. Certes on trouve désormais des possibilités d’action PSDC dans toutes les stratégies (Sahel, Libye, Voisinage…). Et le lancement d’une nouvelle stratégie européenne de sécurité est programmé à l’horizon de l’année prochaine. Mais cela ne suffit pas à faire un printemps… ni à remédier aux importantes lacunes constatées aujourd’hui. C’est une véritable feuille de route concrète pour résoudre, un par un, les différents points de blocage qui s’avère nécessaire, en avançant au besoin des solution innovantes pour contourner les obstacles. L’action est urgente car le bilan des dernières années n’est pas heureux et que les menaces ne cessent d’augmenter…

Attention à ne pas décevoir

Federica Mogherini est ainsi attendue. Car elle constitue un dernier espoir pour débloquer la PSDC, en sortant des chemins battus. Mais elle ne doit pas être laisser seule en chemin. Les Etats membres devront aussi y mettre un peu de volonté et abandonner certains principes qui tiennent davantage de l’idéologie que de la réalité. Il faudra peut-être innover, abandonner de vieilles lunes ou partir à la conquête de nouvelles. L’important est de ne pas décevoir ! C’est un paradoxe, peu connu. Mais autant l’opinion publique est souvent réservée sur les questions européennes, autant elle attend l’Europe sur la PSDC (*).

Les douze points faibles de la PSDC

La crise économique pèse

La crise, entamée à la fin des années 2010 (plus de 5 ans dans certains pays), a ébranlé les efforts de défense de la plupart des pays européens. Et elle continue de peser lourdement aujourd’hui dans la plupart des pays de l’Union européenne sans que la tendance puisse se renverser rapidement ni profondément. Certains pays (Baltes, Pologne, Suède…) ont décidé de dépenser davantage. Mais d’une part, on part d’assez bas (en général 1% du PIB – exceptée la Pologne) ; d’autre part, à l’échelle européenne, force est de constater que cet effort reste minime et ne compense pas le quasi-gel ou la baisse déjà entamée de budgets pesant lourd dans la balance européenne. A défaut de réinvestir dans la défense, des économies d’échelle pourraient être obtenues avec des achats (en commun), l’utilisation de structures d’entraînement, etc.

Le repli sur soi

Au lieu de produire un effet de solidarité renforcée, et une remise en ordre salutaire, la crise économique a plutôt favorisé, dans la plupart des Etats membres, la tentation de sauver ce qui peut l’être (les salaires des militaires pour les uns, des équipements pour les autres, etc.) avec les moyens du bord. Les achats comme la recherche & développement effectuées en commun ont doublement baissé (en volume et en pourcentage) comme le prouve l’analyse des derniers chiffres produits par l’Agence européenne de défense (lire sur le Club : Les budgets de défense en Europe en 2013. On dépense moins. Dépense-t-on mieux ?). On se situe ainsi dans la pire des hypothèses envisagées au début de la crise économique : le repli sur soi.

Le manque de volonté / « fatigue » des Etats membres

Le manque d’appétence de nombreux Etats européens constitue un véritable frein à la PSDC. Il s’est manifesté, de façon criante, lors de la génération de forces de l’opération EUFOR RCA, qui n’a dû sa mise en place qu’à la force de persuasion du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, aux efforts de 3-4 pays, essentiellement de l’Est… et de la Géorgie. Il s’est encore répété pour la mise en place de la mission EUMAM RCA qui n’a pas atteint les 60 personnels nécessaires ! La Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal sont enfoncés par la crise budgétaire. La Belgique, europhile, est aux abonnés présents. En France, l’eurofatigue se fait sentir même chez les plus convaincus. Les pays de l’Est sont obsédés par une agression russe (même si cette menace est inexistante selon le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, lui-même. Lire sur le Club : Davantage de coopération européenne (Stoltenberg) Oui mais laquelle ?). Quant au Royaume-Uni, il sourit dans sa barbe, en estimant que hors de l’OTAN, point de salut pour la défense.

Des structures à restructurer

Coté européen, le changement de Traité — et la création du Service diplomatique européen (SEAE) — a bousculé les structures de gestion de crises de l’Union européenne (l’Europe de la Défense) mais sans susciter la nécessaire remise en ordre et restructuration nécessaires. L’organisation interne reste encore calquée sur un dispositif inventé dans le début des années 2000, au lendemain de la crise des Balkans, dans un contexte bien différent institutionnellement (la PSDC dépendant essentiellement du Conseil et devant composer avec la Commission pour certains aspects : budgétaire et financier notamment). Les trois dispositifs existants (Etat major, CMPD, CPCC) sans compter l’IntCen (et en dehors du SEAE, le Comité militaire) ont chacun leur utilité mais font tous face à un manque cruel de disponibilités en matière de ressources humaines. Les postures restent encore trop verticales (ce qu’on appelle un fonctionnement en silo) qui nuit au bon fonctionnement. Le dernier rapport publié… en juillet 2013 par Lady Ashton préconisait certaines modifications. Il est resté en l’état depuis. La visibilité de la PSDC – qui était un des axes du sommet – reste balbutiant. Il n’y a toujours aucun dispositif dédié à la communication sur la PSDC et identifié en tant que tel au sein des structures européennes. Ce qui est une aberration et même un recul par rapport à ce qui existait il y a 10 ans.

Des blocages administratifs et financiers persistent

Il existe aujourd’hui une « application psycho-rigide », selon une formule maintes fois entendu du côté des opérationnels (militaires comme civils), de certaines règles financières et budgétaires par la Commission européenne. C’est d’abord l’application du point « abc » règlement avant l’objectif visé au plan politique. Même en exerçant tout son rôle de vice-présidente, la Haute représentante n’a pas encore su peser suffisamment pour engager un changement de paradigme au sein de la Commission. L’approche globale, présentée par tous comme une qualité de l’Union européenne ressemble à un « sparadrap » sur une plaie mal cautérisée. « C’est plus facile pour moi d’aller chercher des financements à l’ONU ou dans les Etats membres qu’auprès de l’Union européenne » m’ont ainsi confié plusieurs anciens responsables de missions et d’opérations de la PSDC.

Les duels fratricides autour du Rond Point Schuman nuisibles

Ces duels ne font aucune victime, rassurez-vous. Mais ils nuisent fortement à l’efficacité européenne et ils paraissent totalement hors du temps vu le contexte internatinoal. Cela se passe généralement à un niveau infrapolitique, donc sans faire de vague. Mais dans les faits, les batailles de couloirs continuent. La Commission défend son pouvoir de fixer les normes, le budget et d’assurer le contrôle des dépenses (à juste titre !). Le Service diplomatique cherche à préserver ses atouts politiques et sa jeune existence (à raison !). Les opérationnels veulent des normes plus souples pour être plus efficaces (logique !). Les Etats membres veulent bien agir si on les rembourse de les frais (ce qui parait légitime). Etc. Ces positions ont toute leur justification. Mais, ensemble, elles sont mortifères et paralysent le dispositif face à l’accélération des menaces et ralentissent l’ensemble des processus de décision. « On s’enlise dans des guerres picrocholines » à l’échelle des défis qui se présentent tous les jours. La Haute représentante va devoir, un moment donné, taper du poing sur la table, et imposer, en tant que vice-présidente, des innovations et une autre approche à la « machine » Commission.

L’exploitation des potentialités du Traité de Lisbonne est encore très limitée

La coopération structurée permanente comme aucune coopération renforcée n’ont été mise en place ni même envisagées et préparées. Le Fonds de lancement est resté au stade où l’avaient laissé ses concepteurs en 2004 : un article du Traité. La possibilité de confier des missions à un groupe de nations est actuellement débattue mais reste au stade du concept. Etc. On nage, en fait, en plein paradoxe. La PSDC dispose d’un maximum dans le traité de possibilités d’actions qu’aucun autre secteur ou compétence (économique, sociale, environnementale…) ne réunit. Mais aucune de celle-ci n’est utilisée.

L’absence d’un chef à plein temps

Cela pourrait paraître évident. La Haute représentante de l’UE reste le responsable de la PSDC, en titre. Elle est d’ailleurs aussi directeur de l’agence européenne de la Défense. Mais c’est un leurre qui ne trompe personne : avec le double/triple chapeau que doit assumer Federica Mogherini, sans compter les voyages, les négociations délicates anciennes (Iran, Belgrade-Pristina) et nouvelles (Palestine-Israël, Ukraine) dans lequel elle veut s’impliquer, elle ne pourra pas avoir la présence physique suffisante pour suivre de près le dossier. Il lui faut auprès d’elle une personnalité (homme/femme) capable à haut niveau de poursuivre ce dialogue, déminer les difficultés et obstacles, un par un, voire pouvoir la remplacer au pied levé dans des réunions de haut niveau (ministériel…).

La solidarité financière entre pays européens reste lâche

Si le budget européen finance aujourd’hui les missions (civiles), les opérations et missions (militaires) sont toujours financées selon le principe : qui s’engage paie. C’est le principe de « la double peine » pour les Etats membres : non seulement, ils prennent un risque non négligeable au plan politique voire humain, mais ils doivent en assumer toutes les conséquences politiques. Seule une petite partie – sous le mécanisme Athena – obéit au mécanisme de solidarité (entre 10 et 15% du budget). La refonte de ce mécanisme a certes amené quelques innovations techniques. Mais on est loin du saut quantitatif voulu par les Chefs d’Etat et de gouvernement en décembre 2013. Il faut donc inventer autre chose.

10° Le débat stratégique est balbutiant

Malgré une augmentation très nette des menaces, les changements très rapides de la donne, des Etats qui s’enflamment les uns après les autres, de la Syrie au Nigeria, la menace d’un nouveau terrorisme à la fois interne et externe, réexportable — des diplomates ont pu parler d’un Schengen du terrorisme –, les Européens semblent avoir du mal à synchrétiser une notion d’action commune, rapidité et inscrivent encore leur action dans un temps lent . Il faudra plus d’un an pour bâtir une nouvelle stratégie européenne de sécurité (presque 3 ans depuis le sommet de décembre 2013), la mise en place d’un plan d’action sur le Sahel a pris plus d’un an. La simple évocation de la nécessité de mettre en place une action plus offensive contre les trafiquants d’êtres humains a mis plus de 2 ans avant d’être formulée. Et encore il a fallu deux naufrages et plus de 1000 morts en mer pour réagir (lire : Sortir la tête du sable ! et sur le Club : La Commission propose un plan en 10 points face au choc migratoire en Méditerranée).

11° Que faire du voisin russe

La mesure du tournant stratégique de la Russie n’a pas encore été prise. Là où l’OTAN a retrouvé, rapidement, ses réflexes de la guerre froide, l’Union européenne semble peiner à tirer les conséquences, en termes d’organisation nouvelle de sécurité, de ce qui pourrait constituer un nouveau bouleversement stratégique du continent européen — le second en 20 ans après la chute du mur de Berlin et le démembrement de l’URSS au début des années 1990. Un tournant qui, cependant, devrait contribuer à légitimer, encore plus que jamais, une capacité autonome de l’Union européenne pour intervenir dans des missions de sécurisation ou de maintien de la paix, qui seront bien distinctes de l’OTAN. Avec une difficulté politique. D’un côté, la Russie n’est « plus un partenaire », comme l’a indiqué à plusieurs reprises F. Mogherini (cf. Ukraine et Crimée) ; de l’autre, l’Europe attend de la Russie une certaine coopération (cf. Syrie, Iran) ou une certaine « compréhension » internationale (cf. Libye, Yemen, Irak).

12° La coopération UE – OTAN à éclarcir

Tout le monde en parle. Chacun s’en gargarise. Dans les faits, la coopération UE – OTAN reste largement bloquée par un problème politique majeur : la question de Chypre et la Turquie. Il serait temps que les deux organisations (UE, OTAN) s’impliquent plus largement dans cette question fondamentale et unique. C’est le dernier conflit « gelé » sur le territoire de l’Union européenne (après la cessation des « conflits » nord-irlandais et basque). Un territoire d’un Etat européen est occupé, illégalement (si on se réfère aux déclarations de l’ONU), par une puissance membre de l’OTAN. Sans pouvoir être comparé, la situation présente certaines analogies avec la Crimée qui suscite, elle, des condamnations régulières (à juste titre). Aucune sanction n’a jamais été prononcée contre la Turquie. Et l’effort européen pour résoudre ce problème est faible, comparé à l’effort franco-allemand face à l’Ukraine, européen au Kosovo, germano-britannique en Bosnie-Herzégovine, etc.

L’Europe ne peut plus attendre et rester passive comme une vache qui broute dans son pré en regardant les trains passés et attende qu’on l’amène à l’abattoir. Il faut se réveiller, et vite ! Il faut s’attaquer de front aux problèmes les plus criants ou trouver des solutions innovantes, nouvelles, pour contourner les obstacles.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Le dernier sondage Eurobaromètre réalisé par la Commission européenne à l’automne 2014, montre que 3 Européens sur 4 (76%) sont en faveur du développement d’une politique de sécurité et défense commune. Ils sont un peu plus plus réservés sur une politique étrangère commune (66%), très mitigé sur l’Euro (seulement 56%) et hostile à l’élargissement (seulement 39% en faveur d’un nouvel élargissement).

A suivre (histoire de conserver le moral 🙂

  • Un peu de ménage à faire dans les missions et opérations de la PSDC ?
  • Nos très chers battlegroups sont-ils inutilisables ?

A (re)lire aussi : quelques pistes de réflexions sur la PSDC déjà publiées

Menaces : sécurité, économie, défis…

Sur la défense européenne et la politique étrangère

F. Mogherini et R. Vejunis à Riga, à l'entrée de la réunion (Crédit : CE / Présid Lettonne UE)

Une présence remarquable et remarquée. Combien de temps la pile électrique « Mogherini » durera ?

F. Mogherini et R. Vejunis à Riga, à l'entrée de la réunion (Crédit : CE / Présid Lettonne UE)

F. Mogherini et R. Vejunis à Riga, à l’entrée de la réunion (Crédit : CE / Présid Lettonne UE)

(BRUXELLES2) On peut remarquer que Federica Mogherini a tenu à ouvrir personnellement, ce mercredi (18 février) la réunion informelle des ministres de la Défense de l’Union européenne à Riga. La première informelle qu’elle présidait depuis qu’elle a pris ses fonctions de Haute représentante. Elle l’avait promis, elle l’a fait. Même si cette présidence était surtout symbolique. Une bonne demi-heure passée à accueillir, serrer les poignées de main des uns et des autres, et fait la photo d’accueil. Et la présidence de la première réunion de travail (consacré au prochain sommet européen. L’ordre du jour avait d’ailleurs été un peu bousculé pour cela (en interchangeant les sessions de travail). Et, ensuite, la Haute représentante de l’UE a dû la réunion, pour une bonne raison. L’Italienne devait, en effet, assister, à la réunion convoquée à Wahinghton par la Maison Blanche sur la lutte anti-terroriste et évoquer avec plusieurs des personnes présentes sur place la question délicate de la Libye, notamment le ministre égyptien des Affaires étrangères (Sameh Shoukri) et son homologue émirati (Anwar Gargash).

Une marque d’intérêt et de reconnaissance

Cette présence, malgré un agenda chargé, tranche, incontestablement, avec l’attitude de son prédécesseur, Catherine Ashton, qui avait toujours boudé ce type de rencontres. Et l’effort a été salué par l’ensemble des ministres ou ambassadeurs participants à la réunion. C’est non seulement une marque de respect pour les ministres même si tous n’ont pas fait le trajet (*) mais aussi la marque d’un intérêt pour les questions de défense. C’est important aussi à l’intérieur du dispositif européen, pour les équipes du Service diplomatique européen ou de gestion de crises de savoir que le travail effectué tous les jours « remonte » et peut impulser les décisions. C’est une notion de dynamique interne qui avait, trop souvent, oubliée ces dernières années, pour ne pas être remarquée.

Agenda chargé et milliers de km à la clé

La Haute représentante est d’ailleurs partout, aujourd’hui, bondissant d’un avion, de Bruxelles à Washington, en passant par Münich, Tunis (vendredi), Madrid (lundi), Lisbonne (mardi) et Riga (mercredi). Elle reçoit à tour de bras : le Palestinien Abbas, l’Américain Biden, les premiers ministres serbes et kosovars, etc. Pour un aperçu regardez l’agenda des derniers jours, ici, c’est assez impressionnant. « Federica Mogherini a tout de suite occupé le terrain, que ce soit avec la presse ou au Parlement européen. En quelques semaines, elle a ainsi parcouru plusieurs dizaines de milliers de km » témoigne un diplomate qui la suit de près. Catherine Ashton était moins suractive même si elle avait « un vrai talent pour se faire écouter. Tous les interlocuteurs, y compris les plus expérimentés, comme le Russe Lavrov qui pouvait être parfois brutal, l’écoutaient ».

Une super woman ?

Pour ses premiersMogherini100Jours@SE150209 cent jours, l’actuelle Haute représentante est donc plutôt fière du bilan dressé par ses équipes : 93 réunions de haut niveau, 31 réunions institutionnelles européennes (8 à la Commission ainsi que 5 réunions avec les commissaires ; 11 Conseils dont 1 (2) Conseils européens, 4 réunions du Conseil des Affaires étrangères, 6 autres), 5 (7) visites dans les pays de l’UE et 10 (11) hors de l’UE… Inutile de dire qu’avec un tel emploi, il reste peu de temps pour sa famille restée à Rome. Federica Mogherini cherche à ménager au moins une partie de ses weeks-end pour les passer avec ses enfants qui sont encore jeunes (4 ans et 10 ans).

De l’énergie… pour combien de temps encore

Le problème qui se pose est combien elle va durer. « Il y a beaucoup d’énergie chez elle. Elle travaille le jour, les week-ends » indique un diplomate eropéen. Mais n’est-ce pas au détriment du fond peut-on s’interroger ? Effectivement, « çà ne peut pas durer vraiment. » Et cela semble un peu au détriment du fonds. Présider une séance informelle est symbolique. Mais l’essentiel d’une réunion informelle ne se passe pas en séance de travail, mais hors séance, en bilatérale, le soir, le matin au petit déjeuner pris ensemble à l’hôtel ou autour du café dans une salle plus discrète. C’est là où les liens se tissent, où les idées peuvent passer, et des politiques se concerter ou des problèmes se résoudre. On a peu l’impression que la Haute représentante cherche à l’image de ce « flyer », rédigé pour ces 100 jours, à aligner les records. Ce qui a des effets physiques.

La fatigue se fait sentir

Au fil des mois, on a pu ainsi voir Federica Mogherini, certes toujours souriante, mais fatiguée, plus mécanique dans ses expressions. Elle parait toujours aussi passionnée par ses fonctions mais a beaucoup moins de temps pour le partager. La Haute représentante fait ainsi des apparitions de plus en plus courtes devant la presse, pour délivrer un message, certes clair et précis, mais qui mériterait largement plus d’explications. Car il n’y a pas une seule crise dans le monde (l’Ukraine) et qu’un certain nombre de sujets méritent davantage que les quelques lignes – déjà préparées – pour servir de « statement » que tout bon politique sait bien préparer et servir à la presse. Elle « lit beaucoup les papiers » que lui préparent les services. Mais elle semble « écouter » un peu moins. La carapace qui menace tous les responsables politiques se referme.

Le danger de la carapace

C’est ce qui guette tous les hommes et femmes politiques modernes, commente un vieux routier de la diplomatie européenne. « L’homme, la femme politique n’a plus le temps de réfléchir. Il court d’un endroit à l’autre. Le problème majeur d’un responsable politique est son agenda. » Un phénomène encore aggravé par l’instantanéité de l’information (twitter, etc.) qui oblige à une réplique immédiate. « Des personnes comme Kohl, Delors étaient prêts à s’enfermer avec quelques collaborateurs pour réfléchir à l’avenir du grand marché, le coût de la non Europe ». Ce qui leur permettait de donner l’impression « de ne pas subir mais de maîtriser les évènements ». Un propos qui ne vise pas spécialement la Haute représentante mais la politique actuelle européenne du coup par coup.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) 8 pays n’étaient pas représentés au niveau ministériel : Italie, Allemagne, Royaume-Uni, Pologne, Hongrie, Roumanie, Slovaquie, Rép. Tchèque.

Donald a oublié d'utiliser le téléphone pour appeler Athènes (crédit : Conseil européen)

Tusk grille les étapes et brise l’unité européenne (maj)

Donald a oublié d'utiliser le téléphone pour appeler Athènes (crédit : Conseil européen)

Donald Tusk a-t-il oublié d’appeler Athènes ? (crédit : Conseil européen)

(BRUXELLES2) Le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, a décidé de prendre les choses en main sur le dossier « Russie ». Cela n’étonnera personne… Et c’était attendu.

Le bâton contre la Russie se trouve au Conseil européen

Dès le premier jour de son entrée en fonction, le 1er décembre dernier, l’ancien Premier ministre polonais avait pris son téléphone pour appeler Barack Obama, et l’avait fait savoir bruyamment, non seulement pour affirmer le lien privilégié de l’Europe avec les Etats-Unis mais aussi pour rappeler que Bruxelles et Washington continueraient à travailler main dans la main tant sur les sanctions à l’égard de la Russie que dans le soutien financier à l’Ukraine et pour mettre la pression sur Moscou pour que les Russes se retirent de l’est de l’Ukraine (1). Un message très clair pour indiquer que si la Haute représentante de l’UE était là pour animer la diplomatie européenne, le gourdin vis-à-vis de la Russie se trouvait au Conseil. Après tout une saine répartition des rôles entre la « nice woman » et le « bad boy » assez classique des relations internationales.

Un couac entre Donald et Federica…

L’annonce d’un possible retournement de la situation vis-à-vis de la Russie, amorcé fin décembre, trouble cependant Donald Tusk qui estime que la Russie joue double jeu. Le torpillage du « papier » de la Haute représentante Federica Mogherini, avec une fuite bien organisée vers le Wall Street Journal, ne lui est pas tout à fait étranger. Mais, surtout, il entame d’un coup de canif public les relations entre les deux institutions par un communiqué publié « au nom des Chefs d’Etat et de gouvernement », prenant un peu le contrepied de la position qui vient d’être définie par la Haute représentante. Il appelle les ministres des Affaires étrangères à prendre des mesures appropriées (Nb : sanctions) vis-à-vis de la Russie. Ce qui s’appelle donner un « ordre » aux ministres et vise à mettre la pression supplémentaire sur la diplomatie européenne. Celle-ci – ainsi que je le détaille dans le Club — avait plutôt prévu de procéder en deux temps : évaluation et mandat, puis décision sur les sanctions soit au Conseil européen du 12 février, soit par les ministres des Affaires étrangères réunis le 9 février.

Et un retour de boomerang pour Tusk désavoué par Tsipras …

Dans sa précipitation, à avancer aussi vite que possible sur la voie des sanctions, Donald Tusk a cependant commis une bourde impardonnable. Il a oublié de s’assurer que le nouveau gouvernement grec partageait bien les vues de l’ancien (*). Il s’est fait sévèrement rappelé à l’ordre par le nouveau chef du gouvernement, Alexis Tsipras. Le nouveau gouvernement dirigé par Syriza souligne, dans un communiqué – détaillé par EU Observer que cette « déclaration est sortie sans que la procédure prescrite pour obtenir le consentement par les Etats membres et en particulier sans l’obtention du consentement de la Grèce. (…) Dans ce contexte, la Grèce ne donne pas son consentement ». Un tacle sévère à Donald Tusk. Commentaire : Au lieu de marquer leur unité, les Européens apparaissent d’autant plus divisés que la discussion entre ministres avait justement pour permettre de tester les options.

(Nicolas Gros-Verheyde)


(*) Une note de bas de page ou rien !

Selon les informations recueillies par B2, la déclaration européenne était prête lundi matin, en liaison avec les sherpas de toutes les capitales. Aucune n’a marqué de désaccord (y compris certains des plus réticents comme la Hongrie ou la Slovaquie ou l’Autriche). Le gouvernement « Samaras » est alors encore à l’oeuvre à Athènes. Pour s’assurer du consentement du nouveau gouvernement « Tsipras », la déclaration est alors envoyée au conseiller du nouveau Premier ministre grec. Aucune réponse ne vient. « Selon la « procédure de silence », habituelle dans ce cas là, la déclaration est réputée adoptée. Il y avait urgence », plaide-t-on dans l’entourage de Tusk. D’où la « surprise apparente » de l’équipe du président du Conseil européen quand le nouveau gouvernement grec réagit en indiquant son désaccord. Un arrangement est alors proposé sous forme d’une note de bas de page indiquant que la Grèce ne partageait pas les vues de cette déclaration. Athènes ne donne pas suite à cette proposition d’arrangement pour le moins peu ordinaire. En revanche, un entretien téléphonique a bien eu mardi midi entre le Haut représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, et Alexis Tsipras.

Objectif corneriser Tsipras … et Mogherini.

L’inflexion de la politique étrangère grecque était prévisible et annoncée. L’apparente surprise de Donald Tusk me semble plutôt feinte. Et il faudrait plutôt voir dans cette attitude du président du Conseil européen la volonté de mettre Athènes au pied du mur, publiquement, avant d’autres échéances autrement plus importantes pour la Grèce (au niveau économique). Une sorte de donnant-donnant (soutien économique contre soutien aux sanctions russes). Dans ce jeu de billard à trois bandes, où le visage d’Angela Merkel ne doit pas être trop loin, il s’agit aussi pour Tusk de marquer son territoire par rapport à la Haute représentante de l’UE, Fed. Mogherini, et de pousser les ministres des Affaires étrangères – en général plus réticents que les chefs d’Etat aux sanctions – à agir plus vite et plus fort.

Une voie dangereuse et un blanc seing à Moscou

Cette technique de la « cornerisation » est un procédé sans doute habile, et couramment pratiquée sur une scène intérieure. Mais elle peut se révéler délicate à manier au plan européen, surtout de la part d’un président du Conseil des Chefs d’Etat et de gouvernement qui n’a qu’une faible emprise sur les politiques nationales. Herman Van Rompuy avait compris la nécessité d’être discret, très discret (trop sans doute). Donald Tusk joue la voie inverse, au moins sur la Russie (car sur les autres sujets, il est plutôt absent). Une voie dangereuse, tant au plan externe qu’interne. Il ouvre, en effet, la voie à une attitude différenciée sur la Russie… dans laquelle pourraient s’engouffrer d’autres pays européens. En exposant aux yeux publics les divisions des Européens, il encourage de fait Moscou à continuer l’offensive. La Russie de Poutine n’ayant de toute façon pas vraiment besoin d’encouragement. Tusk prête aussi le flanc à la critique en mettant sur la scène publique ses différents avec les autres responsables européens. C’est imprudent et c’est dommage…

NB : Si la « technique »  de l’astérisque — bien connue des diplomates car elle permet de sauver un compromis — a été pratiquée dans le passé au niveau du Conseil européen ; c’était quasiment toujours au moment de l’adoption d’un document du Conseil européen. Mais après la publication d’un communiqué du Conseil, c’est rarissime.


 

(1) We shared our concerns over the crisis in Ukraine and agreed on how important it is for Russia to withdraw from eastern Ukraine, to stop supplying troops and equipment, to allow effective control of the border and to allow the OSCE to carry out its mission. All hostages should be released. The European Union and the United States continue working together closely, including on sanctions as well as on financial support to Ukraine. We agreed to stay united and to keep a steady course