Donald Tusk a gagné. Il a obtenu des conclusions courtes. Mais est-ce vraiment l'objectif d'un sommet ? (Crédit : Conseil de l'UE - Donald Tusk le 22 juin)

La défense réduite à la portion congrue. Un Sommet pour rien

Donald Tusk a gagné. Il a obtenu des conclusions courtes. Mais est-ce vraiment l'objectif d'un sommet ? (Crédit : Conseil de l'UE - Donald Tusk le 22 juin)

Donald Tusk a gagné. Il a obtenu des conclusions courtes. Mais est-ce vraiment l’objectif d’un sommet ? (Crédit : Conseil de l’UE – Donald Tusk le 22 juin)

(BRUXELLES2) Les questions de défense devaient figurer comme un point-clé du sommet européen. Le résultat ne semble pas vraiment assuré aujourd’hui. Et la politique de sécurité et de défense (PSDC) apparait même comme un sujet secondaire. Le mot « défense » ainsi même PSDC » a même été gommé des « highlights » présentant le Sommet sur le site web du Conseil de l’UE (voir ci-dessous). Un signe !

Un agenda chargé et un débat rapide

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, avait, c’est vrai, hésité, dans les premiers mois de l’année, à maintenir ce point à l’ordre du jour du Conseil estimant que l’ordre du jour était bien chargé. Et c’est vrai. L’agenda du Conseil contient des sujets très délicats à discuter entre « Chefs » : les migrations, la dette et les réformes en Grèce tout comme les revendications de Cameron d’une « Europe Light ». Entre Grexit et Brexit, les esprits divaguent et les attentions sont ailleurs. Du coup, le débat prévu au Conseil risque de réduire à sa plus simple expression et de ne durer qu’une ou deux heures au matin (lire sur le Club : Au sommet, des conclusions réduites sur la Défense. Le temps d’un sucre dans un café ?). Et encore, puis qu’il pourrait se réduire à écouter le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, venu là pour expliquer « comment l’OTAN répond aux nouveaux défis de sécurité ». Autrement dit une vision on ne peut plus atlantiste de la politique de défense commune, aux antipodes de ce qui était prévu dans les Traités et l’esprit des traités.

Des conclusions limitées

La brièveté des conclusions est encore plus étonnante. Le texte, parvenu à B2 et que nous avons commenté hier dans le Club (Lire : Le projet (commenté) des conclusions sur le Sommet Défense (exclusif)), se résume aujourd’hui à assez peu de choses : quelques lignes lapidaires : 6 « bullet point » et 4 lignes d’introduction sur la PSDC +  » lignes pour la stratégie européenne de sécurité. Et c’est tout… Au surplus, ces lignes sont assez confuses dans le langage, peu compréhensibles même pour une personne avertie (sans une notice d’utilisation), voire carrément inconsistantes. Ce qui est tout le contraire des objectifs visés par un Conseil européen : des orientations claires et précises pour permettre à toute la sphère européenne (ministres, Commission, diplomates, gradés, industriels) de travailler. En résumé, par rapport à l’ampleur des défis auxquelles l’Europe fait face, c’est pour reprendre les termes des plusieurs ambassadeurs de l’UE : « inacceptable » ou « indécent » !

Une réflexion sur les menaces absente

Le plus étonnant est l’absence de débat sur les menaces qui se trouvent aujourd’hui sur la frontière sud. La Syrie et l’Irak sont en feu. En Libye, l’Egypte et l’Arabie saoudite d’un côté et le Qatar et la Turquie se font la guerre par proxies libyens interposés.  Et Daech commence à tirer son épingle du jeu à Syrte. Le Liban et la Turquie croulent sous les réfugiés. Et aucun débat à ce sujet au niveau des Chefs d’Etat et de gouvernement. Pour reprendre le mot de Nicole Gnesotto, professeur au CNAM, et ancienne directrice de l’institut d’études de sécurité de l’UE, on ne peut qu’être « étonné, atterré que les Chefs ne parlent pas de la situation la plus dramatique qui soit ».

Une atonie européenne ?

On pourra se satisfaire de ces conclusions. En se disant c’est mieux que rien. Au moins, les Chefs d’Etat en parlent un peu. On mentionne la recherche. Mais, au final, par rapport aux enjeux, c’est nul ! Autant le dire franchement. Et ce que je dis vertement, d’autres l’ont déjà dit dans les coulisses de manière à peine plus voilée.

(Nicolas Gros-Verheyde)

L'annonce officielle du sommet sur le site du Conseil européen ne mentionne pas le mot défense, uniquement la terminologie "sécurité", plus britanno-compatible.

L’annonce officielle du sommet sur le site du Conseil européen ne mentionne pas le mot défense, uniquement la terminologie « sécurité », plus britanno-compatible.

LogoEunavforMed@

L’opération EUNAVFOR Med est lancée. Les moyens mobilisés (exclusif)

LogoEunavforMed@(BRUXELLES2) Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont approuvé, sans surprise, ce lundi 22 juin, le lancement de la nouvelle opération de lutte contre les trafiquants de clandestins au large de la Libye (EUNAVFOR Med). Une opération qui ne vise pas les migrants. « Nos cibles ne sont pas les migrants, mais ceux qui font de l’argent sur leurs vies… et sur leurs morts », a souligné Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne.

Des contributions de neuf pays

Neuf pays, selon B2, vont contribuer directement à l’opération : l’Italie en premier lieu fournira le navire amiral (le Cavour), 1 sous-marin, 3 hélicoptères et 2 drones ; le Royaume-Uni fournira un navire (le HMS Enterprise) et utilisera sa station d’écoute de Cheltenham, la Belgique et la Slovénie fourniront un navire (le Leopold Ier pour l’un, le Triglad pour l’autre, la Grèce un sous-marin, le Luxembourg, l’Espagne et la France un avion de patrouille maritime, la Finlande une équipe de visite et d’abordage. La France fournira également des produits « bruts » ou « finis » (avec analyse) provenant de ses différents « capteurs ». L’Allemagne hésite encore. On peut remarquer l’absence quasi-totale des pays d’Europe centrale et orientale à l’opération (à l’exception de la Slovénie). Une quinzaine de nationalités seront également présentes au quartier général d’opération de Rome. Tous les détails dans notre édition « Pro » : Qui participera à l’opération EUNAVFOR MED ? Les moyens de la phase 1

(Nicolas Gros-Verheyde)

Le Cavour (crédit : marine italienne)

Le dispositif de commandement d’EUNAFOR Med. Un Français à bord…

Le Cavour (crédit : marine italienne)

Le Cavour (crédit : marine italienne)

(BRUXELLES2 – exclusif) Le dispositif de commandement de l’opération européenne en Méditerranée contre les trafiquants d’êtres humains (EUNAVFOR Med) se dessine. Et B2 peut ainsi lever le voile sur ce dispositif qui devrait être annoncé lundi.

Le franco-italien aux commandes

Aux côtés du vice-amiral Enrico Credendino (annoncé en avant-première sur le Club : Le chef d’opération EUNAVFOR Med bientôt nommé. Son nom proposé. Biographie), qui commandera l’opération, on devrait trouver un Français bien connu des lecteurs de B2 : le contre-amiral, Hervé Bléjean. Dernier commandant de la Jeanne (d’Arc), il a commandé la force anti-piraterie de l’UE (EUNAVFOR Atalanta) de décembre 2013 à avril 2014 à bord du TCD Siroco. Il assure aujourd’hui la fonction de l’autorité de coordination des relations internationales pour l’Etat-Major de la marine. Il a été auditeur de la 62e session de l’IHEDN. Il pourrait passer bientôt vice-amiral.

Etat-Major : à Rome

L’Etat-major d’Opération (OHQ) devrait être situé à Rome, sur l’aéroport militaire de Centocelle, et non colocalisé sur la base de Practica di Mare de la Guardia Di Finanza, qui loge l’opération Frontex, ou au MRCC de Rome des Gardes-Côtes, comme on aurait pu le croire un moment. A cela un explication, ou plutôt deux. D’une part, il s’agit de bien distinguer les deux opérations – l’une est civile – avec des moyens militaires – à vocation de sauvetage et secours en mer, l’autre militaire et policière à objectif de lutte contre les trafiquants (même si les interactions entre les deux opérations existeront). D’autre part, l’OHQ « fléché » et agréé pour les opérations européennes est celui de Centocelle.

Commandement tactique italien

Le commandant tactique, de la force déployée en mer et dans les airs reviendra à un Italien. Ce qui confirme nos dernières informations d’un « doublé italien ». Le commandant de la force en mer devrait être selon nos informations, le contre-amiral Andrea Gueglio, qui commande le second groupement naval italien, basé à Tarente. Il devrait officier à bord du porte-aéronefs Cavour (D-550), le navire-amiral de la marine italienne, qui pourrait être le FHQ de l’opération.

Moyens de renseignement

L’opération bénéficiera de moyens apportés par les différents pays en observation, en renseignements et en analyse. Les Français devraient ainsi fournir un avion de patrouille maritime (type Atlantic 2 ou Falcon) ainsi que des « produits finis » de renseignement provenant de différentes sources (aériennes, maritime, sous-marine…). Les Belges devraient profiter de la présence du Godetia sur place pour fournir également du renseignement. Les Luxembourgeois devraient mettre à disposition un appareil Swearingen Merlin IIIC du même type et de la même société (CAE Aviation) que celui mis à disposition d’EUNAVFOR Atalanta (lire : Les avions luxembourgeois. Ils sont de retour…). Etc.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : EUNAVFOR Med lancée lundi. Une opération grandes oreilles tout d’abord

Tous les articles sur cette opération porte le mot clé EUNAVFOR Med

 

© NGV / B2

EUMAM Rca pour aider à restructurer les forces centrafricaines

(BRUXELLES2 – exclusif) Restructurer l’armée centrafricaine ? C’est une nécessité, constatée par tous, mais pas évidente à mener. En Centrafrique, c’est un peu le chaos. Sur 8000 soldats environ sur le papier, seule une partie d’entre eux sont en caserne. 2000 hommes sont ainsi au camp de Kassaï à Bangui. Mais, la plupart d’entre eux sont inemployés. Seul un bataillon, le bataillon d’infanterie territoriale, est opérationnel, avec pour tâche essentielle d’assurer la garde statique autour des institutions. Faute de logement, de subsistance, les soldats qui sont à Kassaï rentrent chez eux l’après-midi. Certains restent carrément chez eux. Cette armée est pauvre. Elle n’a à sa disposition que quelques pickups, quelques centaines d’armes de type Kalachnikovs, et quasiment aucun équipement. Tout a été volé, pillé, jusqu’aux chaises et bureaux et câbles électriques dans les murs…

© NGV / B2

© NGV / B2

B2 a pu rencontré, lors d’un de ses passages à Bruxelles le général français Dominique Laugel (*), ancien chef de la division Plans du corps de réaction rapide France (CRR-FR) de Lille, qui commande la nouvelle mission militaire de l’UE en Centrafrique (EUMAM RCA), chargée justement d’aider la RCA à retrouver le chemin d’une armée républicaine.

Vous êtes à la tête de EUMAM RCA depuis quelques semaines, la mission est-elle aujourd’hui opérationnelle ?

Oui. Les premiers éléments ont été mis en place le 1er mars pour assurer la suite de EUFOR et reprendre tous les contacts. EUMAM RCA est aujourd’hui un acteur politico-militaire reconnu sur la place de Bangui

EUMAM c’est une petite équipe cependant ?

Je dispose de 30 conseillers qui sont tous là aujourd’hui et à pied d’oeuvre (NB : sur une équipe de 65 personnes, voir encadré, le reste est consacré au support et à la protection). Ce qui est parfaitement adapté à la mission pour faire ce que je souhaite.

Comment définiriez-vous en quelques mots votre mission ?

Aider à restructurer les Forces armées centrafricaines, les FACA (…). L’armée, c’est un des piliers de l’Etat.

… et les principaux handicaps auxquels vous faites face ?

Le financement et les équipements. Il faut faire face aux sanctions et à l’embargo qui frappent l’armée ainsi qu’au budget limité de la défense (et de l’Etat centrafricain), consacré quasi-totalement à la masse salariale.

Avoir une armée, est-ce vraiment une volonté des Centrafricains ?

Très forte. Il y a une vraie volonté de la population de voir les FACA présentes sur le terrain, non seulement à Bangui mais aussi sur tout le territoire. Le Forum de Bangui a clairement montré cette volonté du peuple. Les Centrafricains ont des soucis du côté des frontières avec des rebelles qui passent les frontières, pillent les villages. Ils veulent voir des militaires centrafricains aux frontières.

Quelles sont les priorités que vous définiriez alors pour les FACA ?

Il faut, tout d’abord, remettre en place la chaîne de commandement pour retrouver la crédibilité des FACA. S’il n’y a pas de chaine de commandement, c’est plus compliqué. Ensuite, il faut refaire l’éducation des cadres pour avoir une armée conforme aux standards qu’on veut – en matière de professionnalisme, équilibrée ethniquement et démocratiquement responsable. Enfin, il faut également veiller à la dignité des soldats, leur donner des moyens d’instruction, un minimum d’équipements, afin qu’ils restent loyaux à l’Etat. Un soldat fier d’être soldat est loyal envers ses chefs. (…)

Le manque de moyens est patent cependant. Qu’est-ce qui serait utile le plus rapidement ?

Il faut quelques soutiens rapides, en moyens d’instruction pour faire des cours aux soldats. Ils n’ont plus rien. Il faut des tables, des chaises, des tableaux, des  lits… et tout simplement une cuisine, C’est le problème des FACA. Ils n’ont pas de cuisine sur place. Les soldats ne peuvent manger sur place. C’est pour çà qu’ils rentrent chez eux. Il faut qu’à l’intérieur, on puisse disposer de certains moyens rapidement. Il en va de la crédibilité des Européens.

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Lire l’interview complète sur l’édition Pro de B2 (le club de B2) : Un soldat fier d’être soldat est loyal. Pour recréer les FACA, équipements, formation et financement (Gén. Laugel)

Lire aussi : L’urgence de s’occuper des forces armées centrafricaines).

(crédit : Conseil de l'UE)

Une tactique politique remarquable. Le voile se lève sur EUNAVFOR Med (Maj)

(crédit : Conseil de l'UE)

(crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2 – Exclusif) L’opération européenne de sécurisation en Méditerranée — que nous nommerons par son nom de code « EUNAVFOR Med » (EUNAVFOR Mediterranea)— est un petit chef d’oeuvre de préparation, politique et opérationnelle en fait. Récit. Et premiers éléments d’une opération qui n’est pas encore lancé.

Une tactique politique remarquable

La charge du Pont d’Arcole

D’une part, les responsables politiques se sont très vite mis d’accord sur sa nécessité. D’autre part, entre l’idée politique et sa conceptualisation, il aura fallu aussi peu de temps, 4 semaines, selon nos éléments, en comptant 2 jours fériés (1er mai et 8 ou 9 mai selon les pays). Une belle manoeuvre tournante qui est à peu près digne des offensives éclairs de Napoléon, avec écran de fumée, préparation intense et coup de butoir décisif et rapide. Si je me permettrais, une analogie, c’est un peu la charge du Pont d’Arcole… Ainsi, entre la mise à l’ordre du jour de ce question à l’ordre du jour d’un conseil des ministres des Affaires étrangères, le 20 avril, et la réunion du 18 mai qui pourrait donner le feu vert à l’opération (concept de gestion de crises), il ne se sera écoulé que quelques semaines.

Mogherini à la manoeuvre

Quand arrive le naufrage, dans la nuit de samedi à dimanche (18/19 avril), avec les 700 à 1000 morts, l’émotion s’empare de toute l’Europe. Au temps de l’inaction (lire : Sortir la tête du sable !) semble venu le temps de l’action. L’équipe Renzi-Mogherini sait qu’il est temps de repasser à l’offensive. Mais, cette fois-ci, en version éclair. L’avantage est que les deux postes clés à Bruxelles — les Affaires étrangères et l’Intérieur sont aux mains des « Méditerranéens », parfaits connaisseurs de la situation. L’agenda facilite la donne. Une réunion des ministres des Affaires étrangères, est déjà prévue le 20 avril, avec à son ordre du jour, la Libye.

Agenda bousculé

La concertation va vite. Les téléphones crépitent. Federica Mogherini est en Italie chez elle et rencontre le Premier ministre italien (son ancien boss). Et son homologue chargé de la migration, Dimitris Avramopoulos, qui devait visiter Ceuta et Mella, avec le ministre de l’intérieur Jorge Fernández Díaz, annule sa visite mais décide d’aller à Luxembourg. Ils ont le soutien du président de la Commission, JC Juncker et de plusieurs capitales. Ils décident d’un commun accord de réunir ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères à Luxembourg (en avril – les réunions ont lieu dans la capitale luxembourgeois et non à Bruxelles). On bouscule quelque peu l’agenda. Et on y ajoute l’après-midi une session commune. Tous les ministres des Affaires étrangères sont là (en personne ou le vice-ministre) et plus de la moitié des ministres de l’Intérieur ont fait le déplacement. Ce qui est une gageure en aussi peu de temps (à peine 24 heures).

Un plan en dix points concoctés aux petits oignons

Les deux commissaires ont préparé un plan en dix points, rapidement mis au point, qui reprend pour une bonne partie les demandes italiennes (sauf la répartition solidaire des réfugiés, la relocalisation qui restera partielle et volontaire (lire sur le Club : La Commission propose un plan en 10 points face au choc migratoire en Méditerranée). Ce plan n’est savamment révélé que le plus tard possible. Peu de choses fuitent dans la presse, à part la volonté de renforcer Frontex, et une idée allemande d’avoir une clé de répartition pour répartir les réfugiés venant de Syrie. Le collège des commissaires n’a pas vraiment eu le temps de discuter de façon approfondie de ces points, qui figuraient en partie dans une communication sur les migrations prévue le 13 mai. Et cette approbation par les Ministres grille un peu le processus. Un porte-parole l’avouera sur le bout des lèvres, le lendemain. « Le Commissaire Avramopoulos est en droit d’annoncer des pistes nouvelles. Mais la décision appartient au collège. » Trop tard…

Renzi et Mogherini à la manoeuvre, entre égaux (crédit : CUE)

Renzi et Mogherini à la manoeuvre, entre égaux (crédit : CUE)

Enjeu : enfoncer le clou

La seconde phase déjà enclenchée

Le Conseil n’est pas encore terminé que la seconde phase est déjà enclenchée : la convocation d’un sommet européen, consacré aux migrations et sauvetage en Méditerranée. Dès 17h, le président du Conseil européen Donald Tusk annonce sa convocation.  Il s’agit, là aussi, de prendre de la vitesse, éviter un revirement de dernière minute, aux sceptiques de s’exprimer et au processus de s’enliser. Durant le week-end, les téléphones ont sonné entre les capitales, entre Renzi, Hollande, Merkel, Cameron et Tusk notamment (ces 4 se retrouveront d’ailleurs pour une réunion entre « grands pays » lors du sommet européen). Le terrain a été bien balisé.

Le soutien britannique

Le leader Britannique, en pleine finale de campagne électorale, sait qu’il a une double carte à jouer : montrer la puissance navale britannique (ce qui permet au passage de ravaler toutes les critiques qui lui ont été fait sur la diminution des moyens des armées et çà plait toujours aux Anglais attachés à la Royal Navy comme à la famille royale) et prendre un de ses chevaux de bataille favoris : la lutte contre l’immigration. Au passage, les chefs d’Etat lui donnent, involontairement, un petit coup de pouce dans sa campagne.

L’imprimatur des « Chefs » obtenue sans grande difficulté

Réunis, le 23 avril, les Chefs d’Etat et de gouvernement donnent leur « imprimatur », à leur tour. La discussion a été longue, surtout parce que chacun a voulu parler. « Multiplier 28 prises de parole par 5 mn minimum, cela fait déjà 2 heures au minimum » explique un témoin régulier de ces réunions. « Et comme il y en quelques uns qui étaient particulièrement prolixes … », notamment l’Italien ou le Maltais, « vous arrivez presque à 3 heures ». Ajouter le temps de revoir les conclusions. Car, pour aller plus vite, les conclusions ont été revues et corrigées, dans la salle même. La « plume du Conseil » qui a pris note de la plupart des demandes de corrections des Chefs. Le tout est lu ensuite devant les Chefs pour obtenir leur approbation.

Un plan en dix points

Le plan en dix points est globalement approuvé, mis à part une ou deux exceptions, les plus délicates au plan politique – le caractère obligatoire ou non d’un programme de réinstallation des réfugiés. Mais l’essentiel du caractère opérationnel est conservé : renforcement de l’opération Frontex (trois fois au lieu de deux fois proposé), mise en place d’une opération PSDC, mise en place d’éléments dans plusieurs pays clés (Niger, Tunisie, etc.) pour « bloquer » ou « surveiller » les migrants/réfugiés qui partent vers la Libye. On rajoute par ci par là un élément : la concertation avec l’Union africaine, avec la Turquie. Mais B2 a soigneusement fait la track-list entre le projet de conclusions et le projet final. Et l’analyse est claire. (lire : Eviter de nouvelles tragédies en Méditerranée. Les mesures du Conseil européen)

Un savant dosage pour satisfaire chacun

Ce plan est savamment équilibré : un peu de sauvetage, un peu de répartition des réfugiés/migrants, un peu de retour à l’envoyeur et surtout la lutte contre les trafiquants. « Il y de quoi satisfaire tout le monde. Chaque chef d’Etat et de gouvernement peut rentrer chez lui en disant : j’ai gagné. » me raconte un expert de ces joutes européennes. Finement joué ! La Commission européenne a, prudemment, choisi de ne pas jouer les provocateurs. Le président Jean-Claude-Juncker, une larme à l’oeil, se dit bien « déçu » du résultat. C’est un peu une larme de crocodile… L’exécutif européen a bien pris soin de ne pas fâcher les 28 ; il a notamment renoncé à une quelconque velléité de proposer l’ouverture de la directive sur la protection temporaire (pourtant destinée à assurer la solidarité entre Européens en cas d’arrivée massive de réfugiés). Et sa proposition de « quotas » européens pour la migration légale fait davantage partie du paquet « migrations » présenté le 13 mai que de la discussion du 23 avril.

La planification de l’opération

Des bâtisseurs de concept

Les Chefs d’Etat et de gouvernement ont à peine fini de débattre que les planificateurs dans les structures européennes et dans différents ministères de la défense (particulièrement en Italie) se sont déjà mis au travail, dès la fin du Conseil des ministres des Affaires étrangères en fait. Au pas de course. Un premier brouillon du concept est bâti dans la foulée. Les premiers commentaires fusent. Et un projet de concept de gestion de crises peut alors être présenté officiellement et discuté par les ambassadeurs du COPS qui se penchent sur la question le 5 mai (lire détails sur le Club : Perturber le « business model » des trafiquants. L’opération PSDC Méditerranée se précise). Comme le raconte un des diplomates européens, on a « rarement été aussi vite pour mettre sur pied, conceptualiser une opération et obtenir un consensus ». Les premiers retours des Etats membres sont, en effet, positifs, si positifs, que pour une fois, on ne se pose que très peu la question des moyens disponibles ou nécessaires. C’est le casse-tête habituel des opérations militaires de l’UE.

On s’interroge, on se tâte, mais on est d’accord

Il y a bien quelques voix sceptiques. On sent bien que quelques pays, notamment à l’Est ne sont pas vraiment super enthousiastes (la crainte sans doute de voir l’attention politique se détourner du front oriental). Il y a les interrogations habituelles : l’opération doit-elle avoir un but humanitaire (le sauvetage des réfugiés) ou principalement de lutter contre les trafiquants (le sauvetage étant le domaine des Italiens et de Frontex, et le droit de la mer couvrant de toute façon une obligation de sauvetage général). Mais le consensus se fait de continuer à travailler et vite.

Qui participera ?

Plusieurs Etats se montrent disposés à contribuer à l’opération (avec des moyens). Même les Britanniques ! Ce qui est une première pour une opération militaire depuis le Congo et Artémis (2003) ou la Bosnie et Althea (2004). Selon nos informations : l’Italie bien sûr et Malte mais aussi l’Espagne, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni devraient fournir des moyens, voire la Belgique et/ou les Pays-Bas. En bref, la plupart des puissances maritimes européennes sont partantes. Et les autres participeront avec des moyens aériens, des hommes et officiers, etc. Un ou deux pays tiers pourraient même éventuellement participer (Norvège par exemple). C’est l’Italie avec Rome qui devrait proposer son quartier-général. Et un ou deux amiraux sont déjà « fléchés » pour commander l’opération. Mais chut… rien n’est officiel (lire sur le Club : Une opération maritime de lutte contre les trafiquants. Premiers éléments).

La difficulté politique et juridique

Chacun sait en fait que la vraie difficulté est d’ordre… à la fois juridique et politique. Il faut arriver à avoir un consensus international, pour décrocher une résolution de l’ONU, a minima, pour pouvoir continuer à préserver le consensus européen. L’Italie – qui n’est pas membre du Conseil de sécurité – l’Espagne, la France, le Royaume-Uni qui en sont membres (avec la Lituanie qui préside le Conseil ce mois-ci) sont sur le pont pour préparer et affiner un projet de résolution. Chacun active ses contacts pour convaincre d’un côté les Africains, de l’autre les 2 pays avec droit de veto Chine et Russie. Cela tombe bien, là encore. François Hollande voit Poutine en Arménie, le dimanche. Tandis que Federica Mogherini est en Chine avec le ministère des Affaires étrangères. Et, selon mes informations, ce seraient les Britanniques qui tiendraient le « stylo » pour écrire le draft de la résolution. Des ouvertures se font sentir…

Une opération EUNAVFOR en 3-4 phases

A Bruxelles, les planificateurs européens, fins connaisseurs de ces difficultés, ont bâti un concept d’opération en 3 – 4 phases, qui sont autant de plans B ou C, selon les résultats obtenus à New-York, mais permettent de pallier, à peu près, toutes les hypothèses.

Voici les phases de l’opération telles qu’on peut les présenter sommairement

1ère phase – qui peut être commencée immédiatement – sans attendre la résolution de l’ONU – dès l’aval des ministres européens avec du renseignement et de la coopération policière. Objectif : amasser un maximum d’informations sur les navires, les pavillons, les réseaux en cause, les ficher pour pouvoir les frapper au plus juste, geler leurs financements, etc.  puis graduellement de pouvoir monter en puissance, selon l’intensité de la résolution.

2e phase : pouvoir approcher (et saisir si nécessaire) les navires suspects qui battent soit un pavillon européen, soit n’ont pas de pavillon, en haute mer, voire les neutraliser (une fois vidés de leurs migrants). Sur ce plan, il est possible d’agir, si on le fait avec tact,  selon le droit de la mer, sans résolution de l’ONU. Une option est prévue pour permettre des accords avec certains pays (Tunisie, Egypte) qui autoriseraient alors sous certaines conditions le contrôle sous l’etat de leur pavillon.

3e phase (et 4e phase) : ce sont des opérations identiques mais cette fois à l’égard d’autres navires battant pavillon « libyen », ou « étranger ». Et une option est prévue pour entrer dans les eaux territoriales libyennes. Cela nécessite alors une résolution de l’ONU, voire une demande du gouvernement libyen (mais lequel), voire les deux.

Et maintenant ? Deux rendez-vous décisionnels

Deux rendez-vous sont maintenant sur la table qui permettront de fixer le niveau des ambitions : à New-York, le 11 mai. La Haute représentante a décidé de monter à la « Grosse Pomme » pour défendre, elle-même le point de vue européen. et à Bruxelles, le 18 mai, où les ministres des Affaires étrangères devraient approuver, si tout va bien, le concept de gestion de crises. Le lancement de l’opération étant prévu en juin normalement.

Premières leçons ?

1ère leçon. Toujours insister : un Oui pourra survivre à une série de « non »

Une telle rapidité n’est cependant pas née de nulle part. On peut remonter il y a 18 mois, pour en retracer les origines, après le premier drame de Lampedusa. Les Italiens, par la voie d’Emma Bonino (affaires étrangères) et Mario Mauro (défense) demandent en novembre à la Haute représentante Catherine Ashton différentes mesures — dont la mise sur pied d’une opération navale de sauvetage et de lutte contre les trafiquants, le renforcement de Frontex, la discussion avec les pays tiers sur l’immigration —, discutés au conseil des ministres des affaires étrangères et de défense en novembre 2013. Des options sont élaborées par les diplomates européens : militaire ou civile, et diplomatique (Lire sur le Club : Opération PSDC en Méditerranée : trois options à l’étude). Italiens et Grecs conviennent d’agir ensemble, lors d’une rencontre entre Mario Mauro et Dimitris Avramopoulos (alors ministre de la défense). Mais la discussion entre ministres n’aboutira pas vraiment. Et le sommet des chefs d’Etat en décembre 2013 se terminera sans résultat. Les « 28 » rejettent la demande italienne… Rome et Athènes n’abandonnent cependant pas. Et ils ne ratent pas une occasion – avec les Grecs, Maltais, Espagnols et Bulgares – de revenir à la charge pour réclamer plus de solidarité européenne. Dans les services diplomatiques, l’option maritime reviendra sur la table quand on parlera d’une assistance à la Libye.

2e leçon. La rapidité est une question de volonté plus que de procédure

On n’a pas connu un tel engouement et une telle rapidité depuis la mise sur pied de la mission d’observateurs en Géorgie en 2008, après le coup de force de la Russie. Mais il s’agissait, là, d’une mission civile, d’une taille assez limitée (400 personnes) sur un territoire aussi bien délimité, face à un « adversaire » somme toute connu, qui avait donné son accord préalable à la mission. « Même avec Artémis en 2003, on n’avait pas été aussi vite. Du moins pour l’instant 😉 » me raconte un vieil habitué de la PSDC.

3e leçon : Quand Européen veut, Européen peut

L’opération n’est pas encore lancée, ni opérationnelle. Mais si elle se concrétise, cela montrera que, quand l’Europe veut, elle peut. Et surtout elle peut faire assez vite, en accélérant la cadence et violant un peu les procédures. Bien sûr, on peut rétorquer qu’un Etat national peut aller plus vite. Mais quel Etat peut et veut mettre aujourd’hui, à l’heure de la multiplication des crises, des difficultés budgétaires et des autres engagements, une petite dizaine de navires en mer rapidement, avec une assistance aéronavale, au large de la Libye ?

(Nicolas Gros-Verheyde)

(crédit : Gardes-Côtes d'Island)

L’opération Triton en Méditerranée : combien de bateaux ?

(crédit : Gardes-Côtes d'Island)

Le patrouilleur islandais « Tyr » en pleine action de récupération (crédit : Gardes-Côtes d’Island)

(BRUXELLES2 – exclusif) Pour connaître le nombre de navires réels sur zone dans l’opération « Triton » menée par l’agence européenne de contrôle aux frontières « Frontex », il faut vraiment s’armer de patience et démêler le vrai du faux.

Officiellement : 7 navires, 2 avions et 1 hélico

Officiellement, selon la réponse qui nous a été donnée, l’agence Frontex coordonne le déploiement mensuel de « 3 navires patrouilleurs de haute mer, 2 navires de patrouille côtier, 2 vedettes côtières, 2 avions et 1 hélicoptère ». Un chiffre très flou car il ne donne ni la nationalité des navires — et encore moins leur nom —, ni ne précise si ces moyens sont présents sur zone en permanence durant tout le mois. L’explication de ces imprécisions donnée par Frontex est que les moyens bougent de jour en jour (ce qui est vrai) mais aussi qu’il s’agit d’une question de sécurité, pour éviter de donner trop d’éléments aux trafiquants.

Navires italiens et maltais comptabilisés

Ce flou artistique cache une réalité moins heureuse. Du moins en ce moment. L’Agence européenne comptabilise, en effet, les 4 navires italiens + 1 hélicoptère affectés à Triton, ainsi que 2 navires et 1 avion maltais… Des moyens qui doivent, dans tous les cas, être mobilisés, l’Italie comme Malte étant responsables dans leur zone, du sauvetage et du secours (SAR). Ces moyens sont coordonnés depuis le centre de coordination établi près de Rome, au sein de la marine italienne, le même qui servait pour l’opération Mare nostrum (Lire : Mare nostrum, fierté italienne).

En réalité : 1 navire et 1 avion

Si on retire ces moyens nationaux, il ne reste, en fait, en renfort sur zone qu’1 seul navire : le patrouilleur islandais Tyr (*) et un avion de surveillance maritime. En ce moment, c’est un avion de la marine néerlandaise qui est ainsi de permanence. Pour la solidarité européenne, c’est un peu faible !

La zone d’action

La mission a officiellement pour rôle d’intervenir dans le contrôle des frontières dans une zone comprise autour de 30 milles nautiques des côtes italiennes. Un débat s’était engagé pour savoir s’il ne fallait pas étendre le mandat et la zone d’action au Sauvetage et secours dans une zone plus élargie. Dans les faits, ce débat reste théorique. Car les navires « Frontex » vont déjà au-delà, jusqu’au bord même des eaux territoriales libyennes. Ainsi la semaine dernière, les navires « Frontex » sont intervenus à 13 reprises pour venir au secours de bateaux chargés de migrants et réfugiés, à proximité de ces eaux territoriales… libyennes, dans une limite comprise entre 12 milles à 50 milles nautiques des côtes libyennes, selon nos informations (lire : Les bateaux de Frontex sous le feu des Kalachnikovs. Une menace pour les opérations de sauvetage en Méditerranée). C’est dire que la zone limitée de Frontex est d’ores et déjà franchie…

 

Une contribution financière

Le principal élément de solidarité européenne est, en fait, financier. Avec un budget mensuel de 2,9 millions d’euros, l’agence Frontex finance quasi-totalement une bonne partie des moyens aériens et le navire islandais. Et elle finance partiellement les navires italiens qui sont affectés à l’opération européenne. Ce qui permet ainsi aux Italiens et Maltais, placés en première ligne, dans les opérations de sauvetage comme dans la lutte contre l’immigration, d’alléger quelque peu leur facture. L’autre valeur ajoutée de l’Agence européenne Frontex sont ces experts « asile » qu’elle met à disposition des pays concernés. Cinq équipes (teams) de 2 experts + 1 interprète, sont ainsi chargés de recueillir en Sicile des informations sur les réfugiés, d’effectuer un screening sur les migrants et réfugiés qui sont arrivés et des rapports. Un engagement qui reste cependant modeste quand on sait que la seule opération militaire Mare Nostrum, quand elle était en fonctionnement, coutait au budget italien à 9 millions d’euros par mois en moyenne.

Commentaire : on comprend donc combien le doublement ou le triplement des moyens financiers serait intéressant. Car elle permettrait à Frontex de disposer des mêmes moyens que son prédécesseur Mare Nostrum.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Un pays non membre de l’Union européenne mais qui est membre de l’espace Schengen et participe, à ce titre, aux activités de l’agence Frontex.

Lire : Faire foncer les navires de migrants sur la côte. La nouvelle tactique des migrants (Maj3)

(crédit : Eunavfor Atalanta)

Lutte contre les trafics d’immigration clandestine : l’inspiration « Atalanta »

(crédit : Eunavfor Atalanta)

(crédit : Eunavfor Atalanta)

(BRUXELLES2 – exclusif) Son nom est sur toutes les lèvres aujourd’hui. L’opération européenne menée contre la piraterie dans l’Océan indien (EUNAVFOR Atalanta) est devenue une référence pour une éventuelle opération maritime en Méditerranée contre les trafiquants d’êtres humains (lire sur le Club : Que faire pour la Libye ? Les Européens se tâtent et débattent). Mais pour ceux qui ont suivi les évolutions de cette opération, on peut se rappeler comment la doter de moyens robustes n’a pas été simple et rapide et le fruit d’un compromis.

Une montée en puissance des modes « offensifs »

Si la destruction de navires ne faisait pas partie des objectifs de l’opération Atalanta dans son fondement initial, celle-ci était davantage conçue en 2008 comme une opération de protection des navires du PAM ou des navires marchands, elle est devenue très vite une évidence pour désorganiser la piraterie qui devenait de plus en plus active. Petit à petit, le mode opératoire de EUNAVFOR Atalanta a été musclé : au printemps 2010 notamment avec l’adoption de méthodes d’action plus offensives, visant à la fois à désorganiser les « bases pirates » comme à détruire un maximum de navires (lire : 18 mois après le début de l’opération, Atalanta en mode offensif) et des moyens de renseignement et surveillance renforcés ; au printemps 2012 ensuite, en conceptualisant la possibilité d’actions à terre.

La destruction de navires

La destruction de bateaux-mères ou de skiffs capturés par les forces européennes. Après l’arrestation des pirates ou de suspects, les forces navales (européennes, de l’OTAN, ou nationales…) se retrouvaient face à des navires vides. Soit le navire était un « gros » bateau, un chalutier ou un dhow qui avait été capturé et réutilisé à des fins de la piraterie, dans ce cas il était généralement rendu à ses propriétaires (le capitaine et ses marins), au besoin accompagner au port. Soit le navire était un plus petit navire, un gros baleinier ou des skiffs, ils étaient généralement saisis. Et la solution dépendait ensuite de plusieurs facteurs. Soit les suspects ne pouvaient être poursuivis et étaient remis à bord d’un des skiffs ou du « bateau-mère », le cas échéant. Soit les navires étaient gardés à titre de preuve, pour un éventuel procès. Soit ils étaient détruits sur place.

Une mesure tout autant logistique (éviter d’embarquer le navire), de sécurité maritime (éviter d’avoir des navires fantômes sur l’océan) que de sécurité proprement dite (éviter la réutilisation du navire). La tactique utilisée par Atalanta comme les autres forces présentes, de saisir un maximum de bateaux-mères (et non les simples skiffs) a été un des vecteurs du succès de l’opération. Mais c’était d’une certaine façon assez facile. Ces navires  ne battaient aucun pavillon (et par défaut, celui de la Somalie). Ils étaient à vide, une fois les pirates arrêtés ou enfuis. Aucun risque collatéral n’était donc à craindre.

Des interventions à terre

Pour mener des opérations à terre, en revanche, cela a été plus difficile et plus long. Et l’autorisation n’a pu être obtenue qu’en avril 2012 avec pour objectif premier de détruire des dépôts logistiques, des « bases pirates » (Lire aussi : Atalanta vise les pirates à terre : toutes les explications (enfin presque 🙂  Des actions qui avaient également un objectif de dissuasion pour les pirates et de leurs soutiens à terre avec un message du type « nous pouvons vous atteindre partout ». Cette possibilité n’a été utilisée qu’à une seule reprise, en mai 2012, sur une plage de Somalie, dans une action menée par la marine espagnole, selon nos informations (Lire : Première action offensive des forces anti-pirates de l’UE sur la côte somalienne). Elle a été apparemment suffisante pour convaincre certains leaders locaux qu’il était plus dangereux d’aider les pirates que de les combattre.

Des moyens de reconnaissance et de renseignement

L’opération Atalanta a été également dotée de solides moyens de reconnaissance, avec plusieurs avions de patrouille maritime, basés dans différents points de l’Océan indien (Djibouti et Seychelles essentiellement), permettant de couvrir régulièrement la zone. De façon ponctuelle, un avion type Awacs, de surveillance stratégique de zone, a également été requis. Et, au niveau tactique, certains navires (néerlandais) notamment ont utilisé des drones maritimes. Les navires déployés, ainsi que leurs hélicoptères, effectuaient également des recueils d’information, notamment lors des « approches amicales » de navires en tous genres qui circulent dans la zone. L’interrogatoire des pirates arrêtés a été aussi une source très importante d’informations. A cela, s’ajoutaient toutes les informations transmises par les nombreux navires marchands qui croisaient dans la zone et transmettaient des renseignements au MSCHOA, le centre d’information maritime, mis en place au QG militaire de Northwood ainsi que les renseignements divers et variés recueillis dans les pays voisins (au Kenya ou à Djibouti) notamment par les « services compétents » (comme on dit ;-). Une cartographie des différents navires employés par les pirates comme des différentes « bandes » et de leur mode opératoire a pu être ainsi dressée, de façon assez fine.

C’est cette triple action : renseignement, destruction en mer, destruction à terre qui pourrait servir de modèle pour une possible opération PSDC contre les trafiquants d’êtres humains en Méditerranée.

(Nicolas Gros-Verheyde)

poisson

Une solution bruxello-luxembourgeoise pour le nucléaire iranien. L’option Euratom

poisson(B2) Une solution de compromis de dernière minute pourrait être envisagée à Lausanne dans le cadre des négociations sur le nucléaire iranien. La Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, qui mène les discussions, aurait ainsi proposé de déménager une partie du stock de combustible litigieux iranien dans un pays de l’Union européenne. Selon les informations qui nous sont parvenues, de la part de diplomates européens, en poste à Téhéran, c’est l’agence Euratom – placée sous la responsabilité de la Commission européenne – qui dispose en vertu du Traité Euratom d’un « droit exclusif de conclure des contrats portant sur la fourniture de matières fissiles spéciales en provenance de l’intérieur ou de l’extérieur de la Communauté ».

Réunion de crise au Berlaymont

Deux options sont envisagées : le stock pourrait être placé dans un espace laissé disponible à Bruxelles, par les travaux menés pour réaliser la liaison du RER Schuman-Josaphat, entre le nouveau siège du Conseil européen et le Berlaymont, l’actuelle Commission européenne, occupant une partie du parking des fonctionnaires. Une autre solution serait de baser le stock au Luxembourg, au sein de l’agence Euratom. Les deux options pourraient être utilisées au besoin. Une réunion d’urgence se tient en ce moment dans un des bâtiments européens du rond-point Schuman, dans une salle spécialement équipée pour réaliser une liaison video conférence avec l’Hotel Beau-Rivage, autour du président de la Commission et des principaux commissaires concernés. Le départ en week-end anticipé de la plupart des fonctionnaires facilite la discrétion. Son issue n’est cependant pas attendue avant 23/24h. Une pause dîner étant prévue.

Les travaux d’adaptation commenceraient dès dimanche

En cas de décision positive, le Premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, et son compatriote et prédécesseur, l’actuel président de la Commission européenne, JC Juncker (si ses calculs rénaux le lui permettent) pourraient rejoindre la ville suisse pour présenter cette solution. Si elle est acceptée, les travaux d’adaptation pourraient commencer dès ce dimanche. Les travaux du RER bruxellois subiraient, par contre coup, un retard de plusieurs mois. Du côté du financement, la solution proposée par les diplomates européens est de gager une partie des exportations pétrolières iraniennes, libérées du fait de l’accord, pour financer le transport comme le stockage des matières nucléaires.

(NGV)

1er avril 2015 (pour ceux qui l’auraient oublié)

La marine colombienne en renfort dans l’Océan indien ?

(BRUXELLES2 – exclusif) L’opération européenne de lutte anti-piraterie (EUNAVFOR Atalanta) pourrait accueillir prochainement une frégate d’un pays qui a peu l’habitude de frayer dans les eaux somaliennes, ni européennes : la Colombie. Ce n’est pas une blague ni un poisson d’avril par avance. Bogota a réellement fait savoir aux Européens son intérêt à être présent à leurs côtés dans l’Océan Indien. Une contribution fortement soutenue par Madrid.

Une première latino-américaine

La flotte colombienne mettrait ainsi à disposition une frégate et un navire d’intervention léger. Ce qui serait assurément une première tant au niveau de la collaboration européenne avec ce pays d’Amérique latine que de la lutte anti-pirates. En novembre dernier, le ministre de la Défense colombien Juan Carlos Pinzón, avait autorisé le commandement de la Marine à examiner la faisabilité de déployer une frégates de classe « Almirante Padilla ». Il reste encore une formalité importante à accomplir : signer un accord cadre avec l’Union européenne pour cette participation, et pour cela obtenir un accord en interne (parlementaire). Il faut faire vite car la fenêtre d’emploi possible – pour cause de disponibilité de la frégate concernée – se situe d’ici l’été.

La Corée du sud également ?

Une autre frégate pourrait rejoindre rapidement l’opération anti-piraterie, venant cette fois d’un pays qui s’est engagé régulièrement dans les opérations dans la région : la Corée du Sud. Mais les navires coréens faisaient davantage partie de l’opération menée sous initiative américaine (la CTF 151). La participation à une mission européenne serait ainsi une première également pour les Coréens.

Un acte de diplomatie navale

Cet engagement de pays tiers n’est pas nouveau : la Norvège et l’Ukraine (une frégate) ; la Nouvelle-Zélande (avion patrouilleur) ont déjà contribué à l’opération européenne au large de la Somalie. Mais avec la Colombie ou la Corée du Sud, on atteint des collaborations plus « exotiques » à l’heure où la menace de la piraterie somalienne a largement diminué par rapport aux pics observés en 2010-2012. L’opération EUNAVFOR Atalanta devient ainsi un instrument non négligeable de diplomatie navale européenne. Cette implication étrangère n’est pas non plus négligeable au plan opérationnel au moment où les engagements européens tendent à être plus limités pour cause d’autre terrain d’intervention. La France notamment a largement diminué son engagement dans l’opération européenne comme le Royaume-Uni a quasiment cessé sa participation à l’opération soeur menée par l’Otan (Ocean Shield).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Sur la carte, l'amiral  Ahmed Aw-Osman Abdi, chef des gardes-côtes, au Somaliand (crédit : Eucap Nestor)

Direction Mogadiscio pour les experts maritimes européens

Sur la carte, l'amiral  Ahmed Aw-Osman Abdi, chef des gardes-côtes, au Somaliand (crédit : Eucap Nestor)

Sur la carte, l’amiral Ahmed Aw-Osman Abdi, chef des gardes-côtes, au Somaliand (crédit : Eucap Nestor)

(BRUXELLES2) C’est un tournant assurément, rendu possible par les meilleures conditions de sécurité en Somalie. Les experts maritimes et police de la mission EUCAP Nestor s’implantent, ce lundi (24 novembre), directement dans la capitale somalienne, à Mogadiscio. Ils ne seront pas en « ville », du moins pas encore, mais sur la zone aéroportuaire, là où sont implantées les organisations internationales et les ambassades déjà présentes en Somalie (Royaume-Uni, Italie, …). Une décision mûrement réfléchie.

Hargheisa hier, Mogadiscio aujourd’hui, Bossasso ou Garowe demain ?

EUCAP Nestor était présente, depuis le 15 octobre, avec une unité de 6 personnes, à Hargheisa (Somaliland). Cette semaine ce sera au tour de Mogadiscio sur la zone de l’aéroport, avec une équipe du même format. Et l’ouverture d’un bureau au Puntland est envisagé dans les 6 mois, dès que la mission en aura les moyens.

Les camps de pirates restent…

« Nous voulons reconcentrer notre action sur la Somalie », a confié le chef de la mission chargée de renforcer les capacités maritimes dans la Corne de l’Afrique, Etienne de Poncins, dans un entretien exclusif à Bruxelles à B2 « Nous avons décidé de porter tous nos efforts sur la Somalie. Les Etats membres désirent, soutiennent ce tournant. Le dispositif maritime d’Atalanta (l’opération européenne anti-piraterie), comme des autres forces, a permis de bloquer les pirates en mer. Mais ceux-ci restent à terre, prêts à agir à la première opportunité. On le voit très bien depuis les moyens de surveillance aériens. Les camps sont toujours là, les pirates aussi. Je m’en suis rendu compte moi-même de visu. »

Aider les forces somaliennes à faire leur travail

Même si quelques points de départ pirates ont été détruits (comme Hobyo), il en reste encore, en effet. « Il faut vraiment aider les forces qui sont au contact des pirates à être en mesure de patrouiller et contrôler leurs côtes. (…) L’objectif est de renforcer la présence à terre pour identifier les pirates et démanteler les camps. »

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire sur le Club l’interview complète : Objectif : Somalie (Etienne de Poncins)

Et après EUFOR RCA ? Il faut réfléchir sérieusement à une mission RSS

(BRUXELLES2 – exclusif) Les 28 ministres de la Défense ont donné, aujourd’hui (18 novembre), leur « feu vert » à la planification d’une nouvelle mission européenne de la PSDC en Centrafrique, destinée à prendre le relais de l’opération européenne de stabilisation de la paix à Bangui, EUFOR RCA.

Une mission plus modeste

Cette mission sera centrée sur un tout autre focus, sans mandat exécutif (sans usage de la force) et de taille beaucoup plus modeste. Il s’agit de réformer les services de sécurité (RSS), en gros, remettre sur pied l’armée centrafricaine (les FACA), avec tout d’abord une mission de conseil stratégique, puis quelques formations. La Haute représentante, Federica Mogherini, a finalement été mandatée par le Conseil pour préparer un Concept de gestion de crises (CMC) en vue de cette « possible » opération de la PSDC en Centrafrique. Le projet de conclusions du Conseil, qui ne mentionnait pas, cet élément a été modifié, après débat entre ministres, et sur la demande de Jean-Yves Le Drian, le ministre français de la Défense.

Un certain succès politique pour EUFOR

Ce projet tient à coeur des Français. Mais pas seulement. En six mois, le retournement est incontestable dans les couloirs européens. Autant le lancement de EUFOR, RCA a été considérée avec méfiance par plusieurs ministres Européens, doutant sur son principe comme de son efficacité, considérant avec suspicion cette action dans un ancien territoire français, autant aujourd’hui nombre de ministres et d’officiers européens reconnaissent son utilité. Ce que confirme à B2 un diplomate bien impliqué dans ces négociations. EUFOR RCA a été « extrêmement contestée au départ, elle a été difficile à mettre en place. Mais aujourd’hui tout le monde dit qu’elle a été très utile sur le terrain, et a permis de faciliter le transfert à l’ONU », de la MISCA vers la MINUSCA.

Ne pas perdre le résultat acquis

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a donc plaidé auprès de ses collègues pour ne pas perdre ce résultat en chemin. « Il ne faut pas que nous regrettions les conditions dans lesquelles l’opération EUFOR Rca se terminera. Il s’agit de savoir ce qu’on va faire des FACA. (et) une mission RSS parait un outil approprié pour cela » a-t-il plaidé en substance, selon les éléments recueillis par B2 auprès de diplomates présents dans la salle. Un propos approuvé par les ministres qui ont accepté ainsi de modifier les conclusions qui ne mentionnaient pas, au départ, de donner aussi précisément un « mandat » à la Haute représentante.

Remettre sur pied les FACA : un vrai défi

Ce qui n’est pas une mince affaire. Les forces armées centrafricaines sont aujourd’hui cantonnées dans leurs casernes. « Elles restent un peu inoccupées, et n’ont pas de boulot. Il ne faut pas se cacher. C’est une question très épineuse » indiquait récemment un officier présent sur le terrain à B2. « Il faut les réorganiser, diminuer le nombre, mettre à la retraite, sanctionner ceux que doivent l’être, reconstituer des unités. » Point de vue largement partagé, côté européen. « Prendre en compte le sort des FACA est définitivement urgent » a indiqué, à plusieurs reprises, le général Pontiès, chef de l’opération EUFOR RCA, à ses différents interlocuteurs (ministres, diplomates, Chefs d’Etat-major des armées). (*)

(Nicolas Gros-Verheyde)

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