Le général Bentegeat de retour d’une tournée des popotes au Tchad

(B2) Un petit bâtiment de briques rouges, à l’écart de l’école militaire belge. C’est là qu’Henri Bentegeat a établi ses bureaux à Bruxelles

L’ancien chef d’état-major français est maintenant à la tête du Comité militaire, la plus haute instance politico-militaire de l’Union européenne, qui a pour charge de suivre la mise en place de l’Europe de la Défense. Le général revient d’ailleurs d’une « tournée des popotes » au Tchad, un terrain qu’il connaît bien puisqu’il a commandé le régiment des Marches du Tchad et y a effectué de nombreux séjours au titre de différentes opérations. Dans l’Est du pays, proche du Darfour soudanais, se déploie en effet aujourd’hui une mission européenne : 2400 militaires sont déjà sur place sur un total de 3700 attendus d’ici juin. Leur mission : sécuriser la zone et rassurer les populations civiles et les ONGs.

« C’est l’opération militaire la plus importante que l’Europe ait jamais menée » assure le général. « La zone couverte est très étendue, dans un terrain difficile, où les violences sur les civils (vols, viols…) sont légions ». Et, pour la première fois, « la mission a été entièrement préparée, planifiée et commandée au niveau européen ».
C’est en effet un Irlandais, le général Nash, qui commande l’opération. Et « je peux vous assurer qu’il ne fait pas de la figuration » explique le général français. Les forces aussi sont très mixtes. Si la France fournit une bonne partie de l’ossature de l’opération (logistique…), les Polonais et Irlandais — aidés de Suédois, Finlandais, Belges et Néerlandais —, sont en nombre. Une forte présence des pays neutres qui est, pour le général, la « marque d’une certaine maturité » de l’Europe.

« L’ambassadeur américain que j’ai rencontré à N’Djamena, m’a confié ‘je ne croyais pas l’Europe capable de cela, c’est un véritable exploit’ ».  Et, signe encourageant, cette présence commence à produire ces fruits. « Là où nos troupes sont déjà déployées, et patrouillent, comme à Farchana (avec les Marsouins du Régiment d’infanterie des chars de Marine) ou à Goz Beïda, avec les Irlandais, on constate un début de sécurisation. Les incidents diminuent. »  L’Europe de la défense « se construit pas à pas ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire entretien complet : Gén. Bentegeat: « Eufor Tchad, la marque d’une certaine maturité »

 

© Photos : Cté militaire UE / P. Bressan

Eufor Tchad 7: Entre forces gouvernementales et rebelles, l’impératif de la neutralité

(BRUXELLES2)

Une instabilité politico-militaire

Loin de s’atténuer, ou au contraire de s’aggraver, le risque d’affrontement militaire se perpétue. Le gouvernement tchadien s’arme et soutient, sur son territoire, les rebelles soudanais, voire les instrumentalise. Le gouvernement soudanais fait de même avec les rebelles tchadiens. Et des deux cotés, on s’arme. L’armée nationale tchadienne, renforce ainsi notamment sa flotte d’hélicoptères d’attaque. « Deby a compris combien ceux-ci étaient utiles » commente un militaire sur place. Possédant déjà plusieurs hélicoptères Mi35 et Mi171, dont certains basés en permanence à Abéché, le Tchad est en passe d’en acquérir deux autres, notamment auprès d’Ukrainiens (des Mi24P surnommés la « libellule de la mort », hélicoptères Mi27 améliorés avec des armements). Et la négociation de deux autres Gazelles ou Fennec français serait en cours. De son coté, le Soudan n’est pas en reste. Selon des témoignages, photographies à l’appui, recueillis par Amnesty international, la Russie aurait signé un accord de livraison de 15 hélicoptères Mi17 en 2005 et 2006 et fourni 12 hélicoptères d’attaque Mi24.

Les attaques rythmées par les pluies

Si la saison des pluies (entre juin et septembre) est, de fait, une période de trêve, les attaques rebelles se concentrant en général en deux phases — autour de novembre et d’avril — la période actuelle reste critique car il s’agit des dernières possibilités pour les rebelles d’attaquer. Certes après leurs trois défaites consécutives – en novembre 2007 (dans la région d’Abéché), en février (à N’Djamena) et en avril 2008 à Adé (près de la frontière soudanaise, en pleine zone « Eufor ») -, le risque paraît moindre. Mais « la vigilance reste cependant de mise » affirme-t-on du coté de la mission française Epervier chargé de veiller particulièrement à la stabilité du pays et d’évacuer les ressortissants civils européens en cas de coup dur. Car « un coup de main localisé n’est pas à exclure ».

Des forces fluctuants entre « gouvernementaux » et « rebelles »

Le gouvernement tchadien dispose de plusieurs forces de sécurité : l’ANT, l’armée nationale tchadienne régulière, une unité d’élite – la garde présidentielle composée des fidèles du président dont les bâtiments sont gardés par de très jeunes soldats —, la Gendarmerie nationale et la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT). Cette dernière force composée de supplétifs et d’anciens rebelles ralliés est très mouvante – certains s’y rallient puis désertent et se rallient, encore, parfois contre une prime – et peu disciplinée. Les forces rebelles sont, aujourd’hui, plus que jamais très divisées, souvent de façon claniques. Entre l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de Mahamat Nouri, composée de Goranes (ainsi que d’Arabes et de Tamas) et le Rassemblement des forces pour le changement (RFC) de Timane Erdimi, neveu de Deby – qui rassemble surtout des Zaghawas, l’ethnie du président Deby – s’est ainsi créée une dissidence, l’Union des forces pour le changement et la démocratie (UFCD), autour d’Adouma Hassaballah, composée essentiellement d’habitants de Ouaddaï (la région d’Abéché). Certains mouvements comme l’UFDD, l’UFDD Fondamentale (UFDD-F) d’Abdelwahid Abdoud Makaye, et le Front pour le salut de la République (FSR) d’Ahmat Soubiane sont regroupées dans une « Alliance nationale ».

La neutralité au quotidien

Dans tous ses actes au quotidien, l’Eufor prend bien garde à ne pas être prise en défaut de neutralité. Ainsi toute la zone Est du Tchad est passée sous commandement Eufor, les Français de l’opération Epervier n’y interviennent normalement plus, de leur propre chef. Des campagnes d’information — avec tracts à l’appui — sont menées dans les villages pour expliquer la présence européenne, le sens du drapeau bleu à 12 étoiles, ainsi que la présence d’éléments de plusieurs pays. Dans la vie de tous les jours, les militaires de l’Eufor prennent bien soin à certaines attitudes. Ainsi le port du chech a été évité – afin de ne pas prêter confusion — avec les troupes militaires tchadiennes, régulières ou rebelles, qui le portent régulièrement. Alors qu’il existe deux routes pour aller à l’escale militaire de N’Djamena, les voitures Eufor prennent bien soin de ne pas prendre celle qui passe par le camp tchadien, pourtant beaucoup plus rapide (le contrôle des militaires ANT étant plutôt bon enfant), et préfèrent transiter par le camp français. Enfin, trois aumôniers — un catholique, un protestant (à Abéché) et un musulman (à Farchana) — assurent une présence spirituelle. « Dans un pays musulman, la présence d’un religieux musulman dans nos troupes est un atout » souligne un militaire. ‘Cela facilite les contacts’.

L’évacuation des résidents

La protection et l’évacuation des ressortissants européens et internationaux – essentiellement diplomates et personnels des ONGs — ne sont normalement pas au nombre des responsabilités assumées par l’Eufor. Cette fonction est assurée intégralement par les forces françaises de l’opération Epervier. Un plan dénommé « Chari Baguirmi » organise les différentes étapes : consignation des résidents à domicile, rassemblement sur des points de regroupement, extraction et évacuation via le camp Kossei et l’aéroport de N’Djamena. Ainsi que les évènements de février 2008 l’ont montré, cette éventualité n’est pas théorique. Une centaine d’hommes sont mobilisables pour assurer l’accueil des ressortissants.

(Paru dans Europolitique, avril 2008)

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EUFOR Tchad 5: « Eufortien » et fier de l’être

(© NGV / B2 - tous droits de reproduction réservés)

(BRUXELLES2 à N’Djamena et Abéché) Les Français sont déjà en nombre, à la suite d’une volonté politique déterminée et grâce à une présence déjà ancienne — le Tchad et la République centrafricaine sont, en effet, deux pays où les militaires français ont des bases fixes. Mais, ils ne sont plus les seuls ! Italiens (personnel médical et paramédical pour l’hôpital de campagne), Belges (forces spéciales et forces d’installation de camp), Autrichiens (forces spéciales et Pionniers), Finlandais et Suédois sont aussi là, à effectifs quasi-complet, ainsi que des éléments précurseurs irlandais. On croise également un ou deux Britanniques, Polonais, Slovaque, Tchèque, Luxembourgeois… essentiellement à l’Etat-major de la force. Celui-ci est réparti entre N’Djamena (PC arrière, logistique) et Abéché (PC avant), le général Ganascia fait la navette régulièrement entre les deux. Une navette qui continuera quand le Camp des étoiles installé, ne serait-ce que pour le contact avec les autorités nationales.

Le déploiement en cours

Faire un décompte … des forces présentes est ardu, et un peu inutile, les effectifs changeant chaque jour, voire chaque heure. Ce qui est plus significatif est la mise en place opérationnelle. Il n’y a, ainsi, à la mi-avril, qu’un bataillon presque complet — renommé en terme européen « brigade multinationale » — qui était en place à la mi-avril : celui des Français à Farchana (450 hommes sur un total attendu de 600), ainsi que l’unité — qui lui est rattachée — à Birao (République centrafricaine) dans la région dite des « trois frontières ». La force de réaction rapide du « théâtre », constituée tout d’abord des forces spéciales françaises, relayées par les Suédois, est également opérationnelle. Les deux autres gros bataillons arrivent plus tard : les Irlandais vers fin avril, les Polonais vers fin mai – juin. Ceux-ci avaient annoncé au départ leur arrivée en septembre mais les autorités européennes leur ont demandé de se déployer plus tôt.

Chacune de ces brigades doit comprendre des forces multinationales. La brigade multinationale Centre – sous commandement français – comprend également Roumains et Slovènes. La brigade multinationale Sud – sous commandement Irlandais – inclue des Néerlandais, Suédois et Finlandais. La brigade multinationale Nord – sous direction polonaise – doit aussi comprendre d’autres éléments. Du coté des pays tiers, 60 Albanais doivent rejoindre assez rapidement le Tchad – chargés de relayer les Finlandais dans la garde des camps. Et une centaine de Russes sont aussi attendus en même temps que leurs hélicoptères (pilotes, mécaniciens, maintenance).

Le dispositif santé renforcé

L’Eufor dispose d’un effectif médical conséquent. L’hôpital de « Rôle 2 » – tenu par les Italiens à Abéché, positionné sur le camp Crocci actuellement, qui sera ensuite déplacé sur le camp des étoiles, est un modèle du genre. Composé de 100 personnes (ambulanciers, logisticiens, carabinieri) dont 34 médecins et infirmiers), il est calqué sur un service d’urgence classique. Dans ses tentes climatisées, il est à même de faire toutes les interventions classiques : 2 salles d’opérations, une salle de réanimation et soins intensifs, une salle orthopédique, 50 lites d’hospitalisation, un laboratoire — apte à faire une batterie de tests (sanguin, maladies type Hiv, Diphtérie, monucléose, composition de l’eau…), un dentiste et un pharmacien.

Chaque Brigade dispose d’un poste de secours, type « Rôle 1 », particulièrement renforcé. Ainsi le poste de Farchana comprend 30 personnes dont 8 médecins et infirmiers (alors qu’un « Rôle 1 » classique comprend 1 médecin et 2 infirmiers). Le camp Europa à N’Djamena ne dispose que d’un « Rôle 1 », il dispose en effet d’une infrastructure hospitalière plus conséquente, notamment le Centre chirurgical « Rôle 2 » des forces françaises « Epervier », bien équipé, voire des hôpitaux de la capitale. Un hôpital « Rôle 2 » est également opérationnel à Birao (République centrafricaine). Contrairement aux structures bilatérales, françaises, ouvertes à la population locale, les structures strictement « Eufor » sont normalement, sauf situation particulière, réservées aux militaires ou civils travaillant sur la base sous contrat.

L’égalité hommes femmes

La mission Eufor compte deux « Gender adviser », une suédoise et une française, chargées de faire respecter l’égalité des genres et faciliter la mixité des armées au jour le jour. Les deux conseillères — une fonction nouvelle dans les missions européennes — veillent à ce que les personnels féminins soient bien intégrés dans les unités, où la promiscuité et la rusticité des installations sont souvent la règle, à assurer un travail de prévention et d’information (notamment sur la conduite à tenir dans un pays musulman) et à pouvoir réagir au besoin à des questions plus délicates (harcèlement…).

Le rôle des forces spéciales

Les forces spéciales ont été déployées en premier, dès janvier. Cela « a créé un grand fantasme » explique le lieutenant colonel Axelos. Mais pour nous, ce qui nous intéressait était surtout « leur capacité d’action autonome. Ce sont des forces d’action en premier, utiles sur un théâtre difficile où existe de l’insécurité, pour faire les premières reconnaissances des emplacements possibles, des pistes, prendre premiers contacts population ». Au fur et à mesure que les bataillons se déploient, elles vont se replier » – c’est déjà le cas d’une partie des forces spéciales françaises -, sauf celles qui seront parties intégrées de la force de réaction rapide.

Rythme de travail

Entre un état-major et une équipe sur le terrain, les horaires et charges varient considérablement. Mais on peut dresser le portrait robot d’une journée. Cela commence très tôt, entre 5h 30 et 6h00, pour profiter des moments de faible chaleur et faire de l’exercice physique (footing…). La période 13h – 16 h est considérée comme rouge. Et la sieste ou la mise à l’abri en secteur climatisé est « fortement recommandée ». Au repas du soir vers 19h, suit une période de temps libre, mise à profit souvent par les officiers ou personnels pour terminer ce qui n’a pu être fait dans la journée. Sauf prescription particulière, les militaires ont la permission de minuit (23h30 en réalité), mais doivent signaler leur absence au poste de garde, comme d’ailleurs pour toute sortie hors du camp dans la journée, avec heure approximative de rentrée. Une précaution nécessaire afin de pouvoir déclencher l’alerte ou rapatrier les équipes en cas d’incident. Sauf urgence, personne ne travaille la nuit — mis à part les gardes de faction — afin de préserver les équipes. « Il s’agit de durer » explique un officier.

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Eufor Tchad 6: Gén. Ganascia: « Maintenir la force en état opérationnel »

(BRUXELLES2) Le général français Jean-Philippe Ganascia commande l’Eufor Tchad – RCA sur le terrain. Rencontre à son PC, une ancienne casemate de ce qui était destiné à devenir une prison qui a été reconverti en un camp de quartier général arrière pour Eufor Tchad, un soir, assez tard, à la fraiche. Un entretien mené avec un autre journaliste français (Jean-Pierre Ferey), dont les connaissances de l’armée française ont été précieuses tout au long de ce reportage, pour une interview qui, sans dépasser les limites de l’exercice, prend un tour plus convivial sur la fin… après l’échange traditionnel des écussons (j’hérite de l’écusson du général… « je le fais à chaque fois » glisse-t-il en clin d’oeil).

• Quelle est pour vous la principale difficulté de cette mission ?

Pour le commandant de force que je suis, assurément, il s’agit de maintenir un style résolument volontariste à notre action, être opérationnel tout de suite, même si toutes les questions logistiques ne sont pas réglées. Il faut obtenir des renseignements, organiser des patrouilles, être visible partout.

• Les rebelles vous gênent-ils ?

Ils ne sont pas une menace pour moi. Que ce soit des soldats dévoyés, des rebelles ou des bandits, peu m’importe, je n’ai pas à faire de distinctions entre les uniformes ou de rentrer dans des considérations politiques. Mon mandat est très clair. A partir du moment où ces personnes exercent une menace militaire sur la population, attaquent les Ongs, la Minurcat ou mes hommes, je dois agir. Tant qu’ils passent leur chemin, je ne suis pas concerné.

• Les récents évènements d’Adé l’ont prouvé, vous n’êtes pas à l’abri d’afflux de blessés militaires tchadiens ou rebelles dans vos postes. Comment ferez-vous : intervenir ou non ?

C’est clair. Nous sommes impartiaux. Mais le médecin est aussi lié par son serment d’Hippocrate. Ne rien faire serait de la non-assistance à personne en danger. Si on nous amène des blessés, ce sera au médecin d’agir suivant ses propres règles, de pratiquer les gestes vitaux de survie, de stabilisation de la victime avant d’évacuer le blessé. Mais on doit s’arrêter là. Il n’est pas question de médicaliser un avion pour aller récupérer les blessés.

• S’il y a une menace, faut-il attendre un ordre du commandement ou une unité sur le terrain est-elle autonome ?

Les règles d’engagement que nous avons définies sont très larges, avec la possibilité d’usage des armes en cas de preuve de la menace ou d’imminence de la menace sur les objectifs de notre mission (population, Ongs, Minurcat, Eufor). Il ne faut pas faire trois réunions d’état major avant de se décider à agir. Chaque patrouille a donc un certain degré d’autonomie. Les militaires peuvent réagir, de façon proportionnée, s’il y a un problème et rendre compte.

• On le voit, les conditions dans lesquelles vous travaillez sont difficiles. Comment le vit la troupe ?

Je suis surpris de voir que tout le monde s’habitue bien. Les Suédois et Finlandais, par exemple, peu habitués à ces terrains africains, nous ont donné une belle leçon de volontarisme, d’aptitude à s’adapter. De façon générale, on sent une volonté de solidarité entre chaque corps. Dans certaines opérations internationales, quand on passe d’un secteur à l’autre, il faut quasiment un visa. Ici, ce n’est pas le cas. Les gens sont fiers d’être là, enthousiastes, même ceux qui viennent de pays qu’on a pu qualifiés de réticents, au départ.

• On sent parfois une confusion dans certaines fonctions entre les militaires français de l’Eufor et leurs compatriotes d’Epervier, les Eft (éléments français au Tchad). N’est-ce pas gênant ?

La France a effectivement fait le choix de consacrer certains moyens communs à l’Eufor et aux Eft. C’est son choix. Ce n’est pas ce qu’Eufor a demandé. Nous avons simplement demandé des moyens.

• L’effet d’Eufor est-il déjà sensible sur le terrain ? A quel moment pourra-t-on dire, c’est un succès ?

Pour l’instant, il est trop tôt. L’action commune prévoit une évaluation à mi-mandat (septembre). Tout ce que je sais c’est que j’attendrais très tard pour évaluer notre effet sur le terrain. Car le retour des déplacés – qui est de nos objectifs – peut être causé par plusieurs raisons. Actuellement par exemple, on constate quelques retours, pas isolés, qui dépassent peut-être 1000 personnes. Mais pour quelles raisons retournent-ils ? Est-ce pour voir si leur maison est en état ou pour se réinstaller ? Est-ce temporaire ou permanent ? Il faut être très prudent dans ces résultats.

• Le 15 mars 2009, la mission Eufor se terminera, sans prolongation. C’est inéluctable ?

Oui, le 15 mars est le terme de notre mission. Il faut accepter l’esprit de cette mission qui est d’assurer le relais, d’une autre mission internationale (Onu – Oua). Il ne faut pas sombrer dans un schéma onusien, des Casques bleus, où la présence est l’essence de l’action. Dans un an, on n’aura sans doute pas résolu la crise du Darfour. Mais on y aura aidé. Il faudra réfléchir alors à mettre en place une autre mission, au mandat différent, ciblé sur certaines actions précises. Le monitoring de la frontière, on commence à parler. Il manque aussi ici une vraie force de police et gendarmerie. Enfin on peut penser à une mission de désarmement. C’est d’ailleurs la plus-value européenne que de s’engager dans ce type de mission bien ciblée.

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde (pour Europolitique)

Général Ganascia en quelques dates. Né en 1953, sorti en 1977 de l’académie de Saint-Cyr (l’école française de formation des officiers), il a commencé sa carrière dans les parachutistes (1978-1989), puis à la Légion étrangère (1994-1999), avant de servir au commandement de l’armée de terre (1999-2003) et rejoindre l’Etat-major de force et d’entraînement interarmées comme officier général adjoint.

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Eufor Tchad 2: quand un grain de sable grippe la machine Transport

(© NGV / B2 – tous droits réservés)

(BRUXELLES2, Aéroport de N’Djamena et d’Abéché) 7 h du matin, base militaire de N’Djamena, le thermomètre affiche déjà 24° degrés au soleil et file allégrement vers les 35-40°. Inutile de perdre du temps. Pas de tempête de sable annoncée aujourd’hui. Il faut s’activer pour rattraper le retard de la veille, quand tous les avions étaient cloués au sol, pour cause de tempête de sable, à Abéché. Sur ces deux aéroports, depuis la mi-mars surtout, une bonne partie du trafic aérien est destiné à l’Eufor. Il faut, en effet, tout transporter sur place : du bungalow et douches à l’ambulance ou au tractopelle en passant par les munitions, les frigos médicaux, les éléments du radar ou du drone…

Tous les moyens utilisés

Le matériel lourd est acheminé par voie maritime, via Marseille et Douala – 4 bateaux étaient ainsi attendus en avril (1 irlandais, 1 français et 2 belges) -, puis en train et camions jusqu’à N’Djamena et Abéché. Ce qui fait en tout 50 jours de transit. Cette voie est longue, et souvent encombrée d’autres convois (Onu, ONG…) car c’est la seule praticable quand elle n’est pas soumise aux aléas sociaux ou émeutes de la faim : le port de Douala a ainsi été agité par plusieurs mouvements. Pour ne pas être fragilisée, l’Eufor étudie donc une route alternative, par la Libye et le nord du Tchad, qui passerait par le désert et les montagnes du Tibesti, et permettrait d’atteindre directement Abéché. Une route plus courte (environ 20 jours de gagnés) mais moins usitée et qui dépend de la bonne volonté libyenne. Eufor a recourt également à des avions gros porteurs (type Antonov 24 ou Iliouchine 76) qui transitent directement d’Europe ou font la navette entre Douala et N’Djamena. Le transport entre N’Djamena et Abéché ou Birao (en république centrafricaine) étant ensuite assuré par une noria d’avions tactiques (type Hercules ou Transall).

Une noria d’avions

L’Eufor dispose, en effet, depuis quelques jours d’une pleine capacité opérationnelle de transport. Au C130 portugais dédié à l’Eufor — que devait remplacer un C130 espagnol et un C130 grec — s’ajoutent les avions français (Hercules C130 et Transall C160) et les C130 suédois et belge arrivés en renfort. Au point qu’à Abéché, certains jours, on se croirait sur un aéroport européen. Le matin, un avion se pose ou décolle sur l’unique piste toutes les 15 minutes. Il reste le temps du déchargement, de recharger en fuel et repart aussitôt pour ne pas encombrer les parkings qui sont limités. Et ainsi de suite. Il s’agit en effet de rattraper les jours précieux perdus par suite des aléas politiques (l’attaque rebelle début février), climatiques et mécaniques. Il s’agit aussi de ne pas traîner car il manque de places de parking.

Des travaux lourds sont ainsi menés par l’Eufor à N’Djamena et surtout à Abéché pour remédier à cette difficulté. Une « taxi way » – chemin de garage – est ainsi créée pour relier la piste de l’aéroport directement au Camp des étoiles qui intégrera directement une aire de garage des hélicoptères et des avions. Il s’agit aussi d’acheminer tout le matériel avant la saison des pluies pour que les camps de Farchana, Goz Beida, Iriba et Bahai disposent de tout le nécessaire. Après ce sera plus difficile. Le tout en faisant face aux inévitables, et nombreuses, pannes d’avion : les Transall à bout de souffle, passent régulièrement dans les mains des mécaniciens. Les C130 ne sont pas non plus épargnés. Témoin l’avion belge durant le séjour qui a mis deux jours de plus pour repartir.

Dans la salle du transit aérien

Dans la salle du transit aérien du camp Kossei — le J4 en jargon militaire —, un grand tableau indique les vols du jour et le matériel transporté. Ce sont les Français – de la mission Epervier, prêtés pour l’occasion à Eufor — qui assurent normalement la gestion du trafic et l’assistance en escale (que ce soit le déchargement ou le chargement des avions). Chaque entité assure ensuite, de façon autonome, la gestion de ces avions. Mais les deux officiers J4 se concertent quotidiennement pour « mutualiser les moyens ». Face à la masse de fret à transporter, la moindre possibilité, le moindre espace libre est, en effet, exploité, avec l’agrément de l’équipage concerné. « Nous avons demandé à notre avion qui venait de Libreville d’arriver un jour avant pour faire une ou deux rotations de plus » explique le Lieutenant Colonel Jordan, officier J4.

Pour assurer le transport de ces personnels, de l’Etat-major, contraint à de nombreuses allées et venues, EUFOR a loué à une compagnie locale un petit avion d’une vingtaine de places (type Beechcraft), qui fait la navette entre N’Djamena, Abéché, voire Birao. Quant aux hélicoptères, les Puma français, qui ont transité par bateau jusqu’à Douala, devaient être opérationnels. Et les Russes — entre 6 et 8 Mi8 ou Mi26 annonce-t-on —, sont attendus avec impatience. Ils permettront en effet de compléter la noria d’avions tactiques – voire de les remplacer, pendant la saison des pluies. « Les négociations avec les Russes se passent dans une ambiance positive » explique-t-on à Bruxelles. Sur le terrain, on reste très prudent. « Quand je les verrais aligner au bout de la piste, j’y croirais » explique un Lieutenant-Colonel de l’armée de terre (En France, les hélicoptères dépendent surtout de l’armée de terre).

Contrôle aérien à perfectionner

Si l’aéroport de N’Djamena est un aéroport international, ouvert 24 heures sur 24, avec contrôle aérien attenant, celui Abéché est un aéroport local, avec un contrôle aérien limité de façon horaire (8h30 – 17 h) et en moyens. La vigilance doit être d’autant plus extrême que les hélicoptères militaires tchadiens décollent et atterrissent, sans demander l’autorisation de personne. Le contrôle doit être avant tout visuel. Eufor a prévu de renforcer ces moyens, avec un radar, des balises lumineuses et sa propre équipe de contrôle aérien. En attendant, en dehors de ces heures, ou la nuit, l’atterrissage des avions se fait à la « Mermoz », à l’ancienne, les militaires français chargés du transit aérien. « Une dizaine ou quinzaine d’hommes se répartissent le long de la piste pour la baliser, poser les balises lumineuses, et surtout les garder, car sinon elles s’envolent – elles sont volées » précise un militaire. L’avion est alors guidé au sol par radio, selon des procédures très simplifiées. Le pilote d’un avion autrichien a ainsi été surpris en découvrant les conditions d’atterrissage.

Hercules, Transall ou hélicoptère ?

L’Hercules C130, le Transall C160 et l’hélicoptère Mi26 sont sensiblement comparables. Le premier transporte 17 tonnes (ou 92 passagers) à 600 km / heure maximum, le second 16 tonnes (ou 87-91 passagers) à 500 km / heure maximum, le troisième 20 tonnes (ou 85 passagers) à 295 kms / heure maximum. Mais pour les spécialistes aériens, le Transall, malgré son âgé antique, a un avantage net : équipé de roues basses pressions, il n’abîme pas la piste. Le Mi8 (nom de code Hip) peut emmener jusqu’à 4 tonnes de matériel et 32 passagers. Il a différentes versions (T=Transport, TV = mitrailleuses et anti-chars, MS = sauvetage, MT ou Mi17= le plus armé et protégé). Le Mi26 (nom de code Otan = Halo), l’hélicoptère le plus lourd et le plus grand qui existe, peut s’employer partout et transporter du matériel, soit en soute, soit sous élingue (avec un câble). Utilisé par les forces russes en Afghanistan et en Tchétchénie, et sur la catastrophe de Tchernobyl, sa robustesse a été appréciée par les Nations-Unies qui en font leur moyen de prédilection (Somalie 1993, Yougoslavie 1995, Timor 1999, Sierra Leone 2000…). Son principal défaut est d’offrir une cible de choix. Plusieurs appareils de l’Onu en Croatie et Bosnie ont été victimes de tirs.

(1) Le Tchad est un des pays les plus enclavés d’Afrique. L’océan Atlantique est à 2000 kms et la Méditerranée à 1 200 Km. Il faut au moins entre deux et quatre jours en camions pour parcourir les 1300 kms de route et piste qui séparent la capitale N’Djamena d’Abéché (760 km et 1h20-1h40 par avion type Hercules ou Transall). Et, durant la saison des pluies, de nombreuses routes sont coupées. Et certaines parties du territoire, peuvent être complètement isolées, telles des îles. Ce qui rend nécessaire l’entreposage préalable de réserves.

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Eufor Tchad 3: une mécanique complexe de gestion

Le Camp Europa à N'Djamena (© NGV / B2 - tous droits de reproduction réservés)

(BRUXELLES2 à N’Djamena) L’opération Eufor obéit à une mécanique complexe de gestion dûe à sa composition multinationale et à ses diverses sources de financement : paracommunautaire (Athéna) et nationale, doublée d’accords bilatéraux.

Le principe d’organisation par nationalité ou par accord bilatéral Selon le principe des opérations multinationales, chaque nation contributive s’organise, en effet, comme elle l’entend et soutient ses propres forces avec une cellule NSE (National support Element). Elle peut aussi passer un contrat avec un autre pays afin de mutualiser, ou de sous-traiter certaines tâches. Les Irlandais, les Autrichiens et les Suédois (en tandem avec les Finlandais) ont fait le choix d’avoir une NSE autonome. D’autres pays ont passé des accords techniques, plus ou moins complets, avec les Français: les Espagnols pour certaines fournitures de maintenance aérienne, les Polonais pour la réalisation du camp d’Iriba, restauration et logement. Cette formule « gîte et couvert » – résume un responsable logistique – « a été une des conditions pour inciter les Polonais à venir plus vite que prévu ». Des accords techniques ont aussi été conclus ou sont en négociation avec les Slovènes, les Roumains, les Russes et les Albanais (incluant jusqu’à la founiture de tenues pour ceux-ci). Certaines fonctions de base sont assurées pour toutes les NSE par l’Eufor comme le transit aérien (chargement et déchargement des avions, quels qu’ils soient), le soutien pétrolier (ravitaillement en essence), tâches logistiques effectuées par le bataillon logistique français.

Une vraie gestion de petite ville

Coté financement, c’est aussi une structure à plusieurs niveaux. Le budget européen (avec le mécanisme Athéna), fort de 120 millions d’euros couvre l’installation des deux camps d’Etat-major (« Europa » et « Etoiles) – du terrassement au tableau électrique – et le fonctionnement de l’Etat-major. « Pour les troupes basées sur place, le carburant comme l’utilisation de la cantine, sont refacturés à chaque nation, au prorata de leur utilisation », explique le lieutenant Colonel Villuendas, le « maire » du Camp Europa. Pour l’eau, on utilise un forfait : 100 litres d’eau par jour et par personne. Idem pour l’électricité selon le type d’installation. C’est l’officier J8 (finances) de l’Etat-major qui gère cette fonction. En fait, ainsi c’est une vraie gestion « communale » qui se recrée dans chaque camp avec ses « services publics » gratuits, ses « services payants » et ses services… délégués. Certaines fonctions (cantine des camps fixes, travaux publics…) sont, en effet, souvent sous-traités à des entreprises privées locales, choisies après respect des règles de marché. C’est ainsi une filiale de Vinci qui bâtit le camp des Etoiles.

Le support des EFT

Inutile de le nier, cette opération repose en large partie sur la logistique de la base permanente française « Epervier » au camp Kosseï, à N’Djamena. « J’ai reçu mission d’assurer le soutien de l’Eufor » explique le Colonel Périé, commandant « Epervier ». Nous avons un contrat opérationnel à assurer : « transporter 12 tonnes de fret entre N’Djamena et Abéché, faire une mission de reconnaissance par jour (qui mobilise 2 avions Mirage F1 et éventuellement un ravitailleur Airbus) selon les instructions données par le bureau de renseignement de l’Eufor, garder une patrouille de Mirage en alerte pour un appui aérien en cas d’accrochage avec les rebelles » et un hélicoptère Puma pour les évacuations sanitaires (Evasan). Certains personnels – au rôle de soutien logistique, à l’arrière – ont donc une double casquette assurant la mission Eufor ou Epervier, selon le cas, avec des chaînes hiérarchiques bien séparées et des procédures d’engagement sensiblement différentes. « La double casquette » explique le Colonel Périé « a un double avantage : permettre de prendre en compte les besoins de chacun, d’arbitrer entre les priorités, et de mutualiser les moyens. Il y a une volonté nette pour que cette opération réussisse, alors on met tout en œuvre pour cela ».

Le respect des normes européennes jusqu’au bout du désert !

Parfois décalées, souvent nécessaires, les normes européennes sont applicables dans les camps de l’Eufor. Un contrôle vétérinaire est ainsi exercé et, autant que possible, les préconisations sanitaires européennes (chaîne du froid…) adaptées aux pays chauds, sont observées. De même, l’interdiction de fumer dans les locaux publics est respectée, chacun fumant dehors, en évitant évidemment les zones d’essence et de munitions. De manière générale, d’ailleurs les règles de sécurité incendie sont strictes et les pompiers passent régulièrement pour en vérifier le respect. Les temps de conduite des personnels civils doivent aussi être limités, sauf nécessité. Enfin, les règles de transparence et de mise en concurrence sont normalement suivies pour passer des marchés publics, soumis à publication (dans la presse locale ou au JOCE, selon les seuils). Il existe même sur l’aéroport Abéché et dans le camp Crocci, une «mini-zone Natura 2000 » composée d’un oued et d’oiseaux sauvages qui trouvent là une halte rafraîchissante, que les militaires ont l’obligation de préserver !

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Eufor Tchad 4: l’importance du renseignement

salle de briefing à l'aéroport de n'Djamena (© NGV / B2 - tous droits de reproduction réservés)

(BRUXELLES2 à N’Djamena) La rumeur … étant une donnée fondamentale dans le pays, qu’il s’agisse de données stratégiques — attaque des rebelles, désertions, camps de réfugiés — ou plus banales — comme l’arrivée des pluies. « Même pour la saison des pluies, je n’arrive pas vraiment à savoir quand elle arrive » explique ironique un militaire. Coté sécuritaire, explique un spécialiste du renseignement, c’est clair « nous sommes sur une poudrière. Ca peut péter d’un instant à l’autre. » « Ici, un simple accident de la route peut transformer une population accueillante, souriante, en autant d’individus hostiles » complète un gendarme. Et il y a un nombre de personnes armées, aux intentions difficiles à saisir: militaires réguliers en dérive, rebelles, bandits. Une situation d’autant plus compliquée que, souvent, les mêmes sont alternativement l’un et l’autre. D’où l’importance pour les militaires européens de disposer de leurs propres renseignements stratégiques.

Dans le ciel, les Mirages et drone, au sol les cellules civilo-militaires

Dans le ciel, l’Eufor peut utiliser des mirages F1 français – de reconnaissance, ou tactiques – capables d’aller très vite à l’autre bout du pays et d‘être ravitaillés en vol — et dispose d’un drone (CL-289), avion sans pilote, capable de rester longtemps dans un même point. Au sol, ce sont les équipes « d’en avant », forces spéciales essentiellement, ainsi que les patrouilles régulières, voire les cellules civilo-militaires qui sont chargées de récolter un maximum d’informations. Toutes ces informations atterrissent à la cellule J2 (renseignement) où elles sont croisées avec d’autres. Celle-ci dispose, en effet, également de « capteurs », contacts de la société civile qui sont à même de les informer de l’évolution de la situation, au travers de conversations somme toute banales, autour d’un verre de coca-cola ou d’une bière dans une taverne discrète de la ville ou au pied d’un arbre.

De l’importance relative de la photo…

Comme dans chaque opération multinationale (Otan ou UE), chaque Etat membre peut disposer d’une NIC (cellule nationale de renseignement) qui peut faire remonter certaines informations à son état-major. Ainsi, Paris comme Dublin, Londres, Varsovie ou Stockholm… peuvent avoir connaissance de certaines informations recueillies sur le terrain. Mais, ainsi que le précise un agent chargé de ce service, une « photo en soi ne veut rien dire. Il en faut plusieurs, avec des annotations, la date, et d’autres informations pour retracer une réalité ». Et, effectivement, quand on regarde une photo, il faut vraiment l’œil de l’expert pour discerner dans la petite tâche de quelques millimètres qu’il s’agit d’un « pick up de rebelles détruit », comme le mentionne la légende. Tout l’art du renseignement est donc de croiser les informations recueillies dans le ciel avec celles recueillies sur terre, ou au contact de certaines personnes.

Moyens de liaison

Du plus antique au plus moderne… Pour se relier, les militaires disposent de divers moyens : des systèmes radios modernes (VHS, satellite…) aux réseaux intérieurs « confidentiel défense » qui équipent tous les PC, en passant par le bon vieux morse – « bien utile parfois quand çà ne passe plus » explique un officier – ou tout simplement du simple Gsm. Les téléphones portables passent en effet parfaitement dans la capitale et à Abéché notamment. Le réseau internet est, en revanche, plutôt lent car surchargé.

(Paru dans Europolitique, avril 2008)

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CampAbecheEufor155a

EUFOR Tchad. Une mission très politique mais aussi un défi logistique

(BRUXELLES2, exclusif à N’Djamena etCampAbecheEufor155a Abéché) En avant-première, j’ai pu passer une semaine dans les camps des armées européennes déployées au Tchad. Une vie de tous les jours partagée avec les différents militaires engagés sur le terrain permet de saisir toute l’ampleur de l’opération en cours. Des entretiens aussi ouverts que le « confidentiel défense » le permet.

Si la mission Eufor Tchad RCA a souvent été présentée par ses concepteurs comme un défi logistique, ce mot est faible. C’est un véritable tour de force que les militaires engagés sur le terrain, dans des conditions climatiques difficiles et politiques instables réalisent tous les jours. Il ne faut pas s’y tromper.

Cette opération — comme celle de la mission Eulex au Kosovo — sont des missions d’une ampleur nouvelle pour l’Union européenne. Si elles réussissent, l’Europe de la Défense ne sera plus la même demain. Si elles échouent, nous ne parlerons plus d’Europe de la Défense avant des années. Cela chacun sur le terrain, comme dans les Etats-majors ou les diplomates en sont bien conscients. Cela explique même – précise-t-on – toute la difficulté à laquelle la mission a été confrontée et est encore confrontée aujourd’hui.

Même si des concepts doctrinaux existent et ont été établis solidement, il est certain que — d’une certaine façon, comme pour le marché intérieur — c’est en marchant, en évoluant de façon pragmatique, que l’Europe se fait pas à pas. La bonne vieille méthode, pragmatique, qui a fait ses preuves depuis 50 ans, trouve un nouveau terrain d’emploi.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire la suite du reportage à Abéché et N’Djamena (avril 2008) :

Eufor Tchad 1: un défi logistique avant tout

Eufor Tchad 2: quand un grain de sable grippe la machine Transport

Eufor Tchad 3: une mécanique complexe de gestion

Eufor Tchad 4: l’importance du renseignement

EUFOR Tchad 5: « Eufortien » et fier de l’être

Eufor Tchad 6: Gén. Ganascia: « Maintenir la force en état opérationnel »

Eufor Tchad 7: Entre forces gouvernementales et rebelles, l’impératif de la neutralité

Dossier Complet – Pour ceux qui veulent un aperçu complet, voici un petit dossier concocté avec la rédaction d’Europolitique, avec mon reportage d’avril (version PDF). A télécharger ici

Eufor Tchad 1: un défi logistique avant tout

(© NGV / B2 - tous droits de reproduction réservés)

(BRUXELLES2 à N’Djamena et Abéché) Du sable, du soleil, du vent… Voici les principaux éléments dont disposent surtout les militaires de l’Eufor — la force européenne déployée au Tchad pour sécuriser la situation des quelque 400 000 réfugiés soudanais et déplacés tchadiens suite au conflit du Darfour — quand ils arrivent sur le terrain.

Au départ, en effet, il n’y a « rien ou presque rien » explique le Lieutenant-Colonel Axelos de l’opération Eufor. « Il faut faire des forages pour aller chercher l’eau, damer un camp et le stabiliser, installer un drainage, des fossés, en prévision des pluies, enterrer les conduites d’eau et de téléphone, construire des merlons pour protéger le camp », complète, voire même créer des routes comme à N’Djamena ou Abéché.

Quand les Marsouins du Régiment d’infanterie de chars de marine (RICM), complétés d’éléments du 11e régiment d’artillerie de marine (Lande d’Ouée), sont ainsi arrivés à la mi-mars, sur place à Farchana, par la route, au terme d’une « croisière noire » de plusieurs jours, les premiers moments ont été… rustiques. « La première nuit, on s’est réveillé avec plusieurs couches de poussière dans la bouche et sur le sol » raconte le Lieutenant-Colonel Faguet. Et « même aujourd’hui, les conditions restent rudimentaires », explique Faguet : « sous tentes », certaines climatisées, lavabos en plein air, et « rations de combat. « Dans chaque peloton, un homme s’est donc découvert des vertus de cuisinier et va au marché chercher de quoi améliorer l’ordinaire. ».

De vraies petites villes

« C’est simple » explique le Colonel Serge Duval, un des responsables « soutien ». « C’est un bout de désert sur lequel on doit faire pousser trois petites villes de 600 habitants et une ville de 2000 habitants, à partir de rien. Et tout doit être terminé en temps record, avant la saison des pluies en juin… », dans des conditions climatiques — la chaleur (de 35° à 50 °) et les vents de sable – et sécuritaires difficiles. Dans cette opération, la logistique est donc fondamentale. Il faut en effet tout acheminer sur place : des douches au radar en passant par les ambulances, les munitions, une partie de la nourriture et de l’eau, voire du ciment… Les militaires français de l’opération Epervier — bien implantés, sur des bases en « dur » près des aéroports de N’Djamena et Abéché — prêtent donc main forte à leurs collègues « européens ». Chaque jour, explique le Colonel Périé, commandant « Epervier » « nous devons transporter 12 tonnes de fret entre N’Djamena et Abéché » sans compter les « missions de reconnaissance par jour, avec des Mirages F1 » ou la mise en astreinte d’hélicoptères Puma pour les évacuations sanitaires.

 

Une fine comptabilité…

Reste ensuite à organiser la vie du camp tous les jours, ce qui inclut aussi une compatibilité fine! Comme il n’y a pas d’armée européenne, chaque Etat doit, en effet, normalement contribuer pour ses propres troupes. Mais pour éviter les doublons, c’est la France, là encore, qui a été désignée comme chef de file « logistique ». L’électricité, l’eau, la nourriture sont ainsi refacturées à chaque unité nationale, au prorata de l’utilisation, explique le « maire » du camp « Europa » — situé à N’Djamena dans l’enceinte de ce qui était destiné à devenir… une prison — le Lieutenant-Colonel Villuendas. Comme dans une vraie ville…

Décidée par les 27 (les 26 en fait qui participent à l’Europe de la Défense puisque le Danemark a un opt-out) Etats membres de l’Union européenne, le 15 octobre 2007, et confirmée le 28 janvier 2008, la Mission Eufor a commencé officiellement le 17 mars 2008. Elle doit durer un an. Sa mission : sur mandat de l’Onu, protéger le travail des ONGs et les 450.000 réfugiés soudanais et déplacés tchadiens ou centrafricains, à cause du conflit du Darfour voisin. 3700 soldats européens devraient être présents dans l’est du Tchad et en Centrafrique d’ici la fin juin. La France fournit la moitié des effectifs et une majeure part de la logistique. Mais une dizaine d’autres pays ont envoyé des troupes – essentiellement des pays neutres ou d’Europe de l’Est (Irlande, Pologne, Suède et Finlande, Benelux, Autriche, Roumanie, Albanie) —. Et les Russes ont promis des renforts d’hélicoptères.

© Photos : Faguet « croisière noire du Ricm », Ngv Camp Europa deN’Djamena.

NB – Pour voir un reportage en image sur les difficultés logistiques de l’opération: (source Eufor Tchad mai 2008)

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Mission EUFOR Tchad RCA : Le général Pat Nash commandant l’opération s’explique…

(BRUXELLES2) « Une mission complexe, dans un environnement difficile, avec une situation de sécurité volatile, un terrain hostile au niveau climatique et un défi énorme logistique », voici en quelques mots comment le général Pat Nash a dépeint, devant les journalistes, la mission militaire de l’Union européenne au Tchad et République centrafricaine, dont il assure le commandement. Lancée officiellement par le Conseil le 28 janvier (lire : La mission au Tchad lancée le 28 janvier. Les forces des Etats membres), c’est « la mission la plus importante jamais déployée par l’UE ».

« J’ai été frappé lors dans reconnaissances », a expliqué le général, par les « étendues de zones parfois inhabitées, la pauvreté des pays dans lesquelles on va devoir travailler ». Les presque 4000 soldats de l’EUFOR vont se déployer, en effet, sur une zone de 400 km de large et 800 km de long, où les « routes pavées sont quasi-inexistantes », et les distances importantes. Presque 800 km séparent « Abéché, quartier général de la force, et N’Djamena, la capitale et quartier général pour la logistique », soit plusieurs jours en voiture. Le défi logistique n’est pas mince, comme le raconte le général. « Depuis trois mois, nous avons travaillé pour améliorer les infrastructures. L’aéroport d’Abéché a ainsi connu des améliorations importantes. » Le moindre grain de sable peut parfois poser problème. « Un de nos contractants manquait de ciment pour refaire les pistes de l’aéroport. Et il n’y en avait pas de disponible. Nous avons donc dû en faire venir d’Europe ».

NEUTRALITE DE L’EUFOR

Dans une situation troublée, entre le Tchad, le Soudan et leurs rebelles respectifs, la « neutralité » et « l’indépendance » de l’EUFOR est un élément clé, insiste le général Nash. Ainsi « les camps de l’EUFOR seront bien distincts de ceux des Français », déjà présents dans le cadre de l’opération de coopération bilatérale « Epervier ». Mais se passer de l’aide de la « France, déjà présente et qui dispose des connaissances, des contrats et des ressources, aurait été inattendu et inhabituel ». Un accord est d’ailleurs mis au point avec ce pays pour « cette mise à disposition de services ».

Le Général Nash a, cependant, été très clair face à d’éventuelles attaques de forces armées, rebelles ou non. « Ma responsabilité est que nos forces ne soient pas attaquées par erreur par d’autres ». Et si les rebelles attaquent ? « S’ils tirent, nous riposterons ». De façon plus générale, si l’action des rebelles interfère « avec la mission de l’EUFOR (protéger les civils, réfugiés et déplacés, sécuriser la zone, faciliter l’aide humanitaire), nous réagirons. (En revanche), si leur action n’interfère pas, cela ne nous regarde pas ». Précision importante pour Pat Nash : « l’EUFOR n’est pas déployée le long de la frontière (avec le Soudan). Et nous n’avons pas l’intention de la dépasser ».

Le déploiement des troupes « devrait intervenir dans les 4 à 6 semaines, début mars, et se concentrera d’abord à Abéché, avant de se diriger vers le nord. La capacité totale devrait être atteinte à la mi-mai» (lire aussi : L’opération Eufor Tchad atteint sa capacité opérationnelle initiale), des « éléments précurseurs » se déploient ces jours-ci : Français, Autrichiens, Irlandais, Suédois, Finlandais, Belges… ainsi que les Italiens (hôpital de campagne). Suivront les Néerlandais et Roumains, les Polonais fermant la marche. Les Suédois ne devraient rester que six mois. « Chaque pays a posé des conditions différentes » reconnait Nash. « Mais tout a été pris en compte dans le planning ». Un premier bilan de l’opération sera, de toute façon, fait « dans six mois ».

Sur le « coût global de la mission », le général s’est refusé à tout commentaire: « Cela n’aurait pas de sens et ne servirait à rien ». Certains coûts communs sont « assumés par l’UE, pour le quartier général par exemple. (…) Pour les troupes (acheminement…), c’est à chaque pays contributeur de l’assumer ». Le budget commun de l’opération se compose de 119,6 millions d’euros (+ 20 millions par rapport à la décision initiale), supportés par chaque Etat membre, au prorata de leur PIB, selon le mécanisme dit « Athéna » . En revanche, le coût pour chaque Etat est plus difficile à évaluer: 260 millions d’euros au bas mot pour la France, selon nos informations, et 16 millions pour la Pologne… Lire aussi : Le budget commun de l’opération EUFOR Tchad. Répartition par Etat

(paru dans Europolitique, avril 2008)

Les Néerlandais approuvent, finalement, leur participation à EUFOR Tchad

(BRUXELLES2) Après bien des atermoiements, la deuxième Chambre du Parlement néerlandais a approuvé, le 28 mars, l’envoi de soixante fusiliers marins au Tchad dans le cadre de la force militaire européenne Eufor. Le groupe parlementaire CDA a finalement approuvé cet envoi comme ses partenaires de coalition au gouvernement, social-démocrate (PvdA) et ChristenUnie. En revanche, le PVV du populistes Geert Wilders, les socialistes de gauche du SP ont voté contre ainsi que les libéraux du VVD. Ceux-ci expliquent leur vote par leur crainte de voir se disperser les moyens militaires néerlandais, déjà engagés en Afghanistan. (paru dans Europolitique, 1er avril 2008)