Amiral Launay (EUCAP Nestor). Objectif : « faire travailler ensemble »

(BRUXELLES2, exclusif) « Faire du lien », « mettre en réseau », « générer la confiance », « catalyser les énergies » voici les maîtres mots de l’Amiral Launay qui vient de prendre ses fonctions de chef de la nouvelle mission européenne EUCAP Nestor. Objectif : renforcer les capacités de la Somalie et de ses voisins face à la piraterie mais aussi aux autres risques maritimes. J’ai eu la chance de le rencontrer à Paris récemment (*), en marge du séminaire sur la sécurité maritime, organisé par le ministère fr. de la défense et la présidence chypriote de l’UE.

L’amiral Launay n’est pas un novice de la région… C’est un atout. Il était en 2007 commandant des forces françaises dans l’Océan indien (Alindien) et avait mis sur pied « Alcyon », l’opération française destinée à protéger les bateaux du Programme alimentaire mondial (une opération en quelque sorte précurseure de l’opération EUNAVFOR Atalanta). La situation « a changé depuis » prévient-il. Il n’empêche que les contacts pris à l’époque — avec l’Union africaine, avec certains responsables somaliens — seront bien utiles…

L’amiral Launay est prudent. Il ne veut pas générer d’attentes inutiles et, de fait, ne veut pas donner à la mission une trop grande visibilité qui pourrait nuire à son efficacité. Il sait que ce travail sera long, un lent travail de tisserand, et se fera beaucoup en coulisses, pour cette mission qui sera avant tout du « software », de l’expertise, du conseil, de l’intelligence… Et surtout il estime trop tôt de baisser la voilure sur l’opération de lutte anti-piraterie Eunavfor Atalanta.

Un déploiement progressif… Le déploiement des 175 personnes de la mission se fera « de façon progressive ». Une première équipe doit être déployée rapidement à Djibouti et Seychelles, fin juillet début août, pour prendre contact avec les autorités. Une première équipe d’experts de 20-25 personnes sera déployée en septembre. Ensuite, la vitesse du déploiement « dépendra de plusieurs facteurs : 1° les difficultés techniques ou politiques sur la place, 2° des difficultés externes, logistiques par exemple, 3° la disponibilité des Etats membres à fournir le personnel nécessaire. Nous avons besoin de compétences très spécifiques » (Nb: que les Etats peuvent avoir envie de garder en interne). L’objectif de la mission est, rappelons-le d’avoir une pleine capacité opérationnelle début 2013.

La première difficulté, le premier travail ? « La première difficulté, le premier travail, sera de savoir avec quelle administration travailler, dans les différents pays. Il faudra tisser des liens de confiance, faire comprendre ce que notre expertise peut apporter. Il faut faire en sorte que des gens n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, que ceux qui se connaissent mais ne se parlent pas, travaillent ensemble. »

L’objectif de Eucap Nestor ? « …Faire prendre conscience qu’ils doivent travailler ensemble pour garantir la stabilité en mer et, ensuite, régler leurs problèmes internes, que c’est aux Etats riverains de prendre en main la notion de sécurité pour favoriser le développement. » « C’est facile à dire, c’est beaucoup plus difficile à faire. Et c’est pas demain qu’on verra les premiers résultats. Mais il n’est pas inutile d’espérer pour entreprendre » comme le disait Lyautey. Donc on va commencer ! »

Une mission software… « Jusqu’à présent on s’attaquait aux effets de la piraterie, maintenant on s’attaque aux causes ». La mission aura ainsi un petit budget pour du matériel. « Mais il ne s’agit pas de fournir du matériel lourd, du hardware (des patrouilleurs ou des radars) mais plutôt du software (comme les logiciels de fonctionnement des radars par exemple). »

Fédérer l’énergie des autres acteurs … De nombreuses initiatives ont  été prises, un peu tout azimuts par des Etats de la région et d’autres, et des sociétés privées. Nombre d’entre elles n’ont pas duré le temps d’un printemps. « Le simple fait de dresser une cartographie de ce qui se fait, s’est fait, a marché ou non, sera déjà utile. » « Chacun des acteurs peut avoir une vue partielle des choses, et donc partiale. Il va falloir canaliser les énergies et orienter l’ensemble des acteurs vers la recherche d’intérêts véritablement collectifs, faire travailler ensemble les organisations internationales qui se penchent sur le problème de la piraterie, mais aussi sur le développement (…) pour avoir une vue plus globale, et moins parcellaire, pour aboutir à une approche globale comme le souhaite l’Union européenne. Il y a de la place pour tout le monde car les problèmes sont immenses. »  L’UE a un avantage dans ce travail. « La vision de gestion de crises à bas niveau d’intensité, développée par l’Union européenne, est un facteur de fédération d’énergies. »

Redonner une place à l’Etat… Ce qui a été fait au Puntland « ne correspond pas tout à fait à des pouvoirs régaliens, il faut, à un moment donné, remettre de l’ordre dans la pensée ».« Il faut redonner une place conceptuelle à la vision régalienne des choses à partir des organisations internationales comme l’ONU et l’Union européenne. En évitant de traiter les problèmes, au coup par coup, dans une vision qui est davantage celle d’intérêts particuliers trop limités dans le temps, on pourra revenir à une conception plus globale des choses. »

Un momentum dans la reconstruction de la Somalie ? Le moment est particulièrement propice. « Il faut utiliser la concomitance des temps, d’un processus politique enfin sur de bons rails, avec un processus coopératif de renforcement des capacités au niveau régional. (…) EUCAP Nestor est une pierre à l’édifice pour essayer d’assurer une stabilisation de la Corne de l’Afrique dans le domaine de la lutte contre la piraterie, et partant de développer le sentiment du travail collectif au profit d’une entité administrative. Rien ne sera fait sans les Somaliens eux-mêmes. C’est à eux qu’il conviendra de définir. »

Un réseau de gardes-côtes ? « Nous voulons mettre en place une fonction ‘gardes-côtes’ dans chaque pays. Mais l’organisation ne sera pas unique, elle sera différente par pays. Car il n’y a pas une seule organisation. (…) Quels que soient les modes opératoires des uns et des autres, il ne s’agit pas de leur faire une leçon de choses en leur disant: « vous devez vous organiser comme çà ». En revanche, il s’agit de faire fonctionner ensemble différentes entités de façon coopérative et collective. »

Une stratégie complémentaire « Exit strategy pour Atalanta » ?… EUCAP Nestor, ce n’est pas une Exit strategy pour Atalanta, du moins pas seulement. « Ce serait réduire EUCAP Nestor à une dimension « protection » et non pas « développement ». Et ce serait réduire Atalanta à une simple opération qui va pouvoir diminuer en puissance. Il faut plutôt combiner les effets » à terre et en mer. « Une fois qu’on aura vu la combinaison de ces effets à terre, on pourra alors songer à réduire la voilure en haute mer. Tout cela reste à préciser et apprécier en fonction des évènements sur le terrain et en mer. »

Des attentes, des résultats. N’espérez pas trop, tout de suite… Prudent, très prudent, l’amiral Launay inscrit son action sur le moyen et long terme. « N’attendez pas de moi un engagement de résultat à court terme. (…) On ne va pas tout résoudre. Mon problème va être effectivement de gérer les attentes. » « Comme un marin, je dirai, il faut durer et endurer. Si on ne dure pas, on fera du coup par coup. La durée indiquée, de deux ans, c’est le préalable pour commencer à travailler. On est là pour rester un certain temps ».

(*) Avec mon confrère de RFi, Olivier Fourt. Vous pouvez écouter son « son », ici.

Lire aussi :

D. Eliades: « Chypre veut se maintenir en dehors de toute alliance militaire »

(BRUXELLES2, à Nicosie, exclusif) Originaire de Famagusta, en zone turque maintenant, le ministre chypriote de la Défense Demetris Eliades (*) se définit « comme un réfugié dans mon propre pays ». Avocat, député, puis ministre de l’Agriculture Demetris Eliades est devenu Ministre de la Défense par accident… A cause d’un accident même, puisqu’il a pris ses fonctions il y a un an, le 14 juillet 2011, trois jours juste après l’explosion d’un dépôt de munitions survenue sur la base navale de Evangelos Florakis à Zygi. 13 personnes sont mortes dont le commandant de la base navale. Six militaires sont toujours sous le coup d’une procédure judiciaire pour « négligence ». Lors d’un diner offert par le président chypriote, nous avons pu converser sur le sens d’une armée chypriote, son intégration dans l’Union européenne, les relations avec l’OTAN, la France … et la situation dans ce Proche-Orient si proche ! Extraits…

• Comment vous définissez la présidence européenne pour un pays comme Chypre ?

Il s’agit de prouver à nous même – et à l’Europe – que nous pouvons être un partenaire crédible et créatif.

• Quel est le rôle de l’armée ou plutôt de la « Garde nationale » puisque c’est son nom officiel ?

C’est un outil. C’est comme un couteau. Cela dépend comment on l’utilise. Dans mon esprit et celui du gouvernement chypriote, cette armée est destinée à défendre le pays. Il faut bien voir que nous n’avons que 15.000 hommes. Ce n’est pas très important face aux 45.000 soldats turcs présents de l’autre coté, sans compter ceux qui sont en Turquie. Nous n’avons de marine de guerre, si ce n’est des navires patrouilleurs gardes-côtes ; pas d’aviation de combat, juste des hélicoptères (NB : des Gazelle et Mi-35 essentiellement). Mais nous sommes déterminés à défendre notre territoire, notre population. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous n’avons pas de pays où nous replier. De l’autre côté, il n’y a que la mer.

• Le service militaire reste long ?

Oui, il dure 24 mois. Mais c’est obligatoire vu notre situation. C’est impossible de le diminuer, pour maintenir toujours une force capable de réagir.

• Jusqu’à présent Chypre connaissait un budget de la Défense en hausse ? La crise a frappé

Oui. Notre budget a baissé cette année. Et la tendance pour l’année prochaine n’est pas à la hausse. La discussion budgétaire commence dans quelques semaines. Et cela ne va pas être facile…

• Quel est le statut de l’ile, êtes-vous neutre ?

Chypre veut se maintenir en dehors de toute alliance militaire. Nous étions membre du mouvement des non-alignés (jusqu’à 2004). Aujourd’hui, nous sommes membres de l’Union européenne. Chypre est totalement impliquée dans la politique européenne de défense et de sécurité commune. Nous participons à toutes les missions de défense de l’UE, à la hauteur de nos moyens (NB : en envoyant quelques officiers, pour EUTM Somalia, Chypre a aussi fourni des équipements pour les soldats somaliens). La seule mission à laquelle Chypre ne participe pas est la mission militaire en Bosnie-Herzégovine (EUFOR Althea) car elle sous Berlin Plus, avec le commandement de l’OTAN.

• L’adhésion à l’OTAN n’est donc pas d’actualité ?

Non. Et même si on le voulait, elle ne serait pas possible. Nous ne pourrions pas faire un pas sans être immédiatement l’objet d’un veto (turc). Comme nous l’avons déjà été dans plusieurs accords ou organisations internationales (NB : l’accord de Wassenaar par exemple).

• Les relations UE – OTAN peuvent-elles se développer cependant ?

Oui. Nous sommes pour le renforcement du dialogue entre les deux organisations. Mais il y a, en effet, un problème de relations entre les deux organisations. Pas de notre fait. La Turquie ne veut pas reconnaître que l’Union européenne est composée de 27 pays. Et elle pose un veto à toute tentative de rapprochement. Alors que Chypre n’a pas mis le moindre veto ou désaccord sur le renforcement du dialogue (de l’UE) avec l’OTAN.

• Et avec la France ?

Vous savez, personne n’oublie ici qu’aux pires jours de 1974 (lors de l’offensive turque), les Français ont été les premiers à fournir des armes à l’armée chypriote, suivie ensuite par d’autres, les Belges… etc. En revanche, Américains et Britanniques n’ont rien fourni. Même pas une balle. J’entretiens de bonnes relations avec mes homologues français. J’ai rencontré Gérard Longuet et j’espère voir votre nouveau ministre JY Le Drian prochainement. De nombreux officiers chypriotes sont reçus ou formés par leurs homologues en France.

• Chypre est tout près du Moyen-Orient, même quasiment au Moyen-Orient, comment voyez-vous l’évolution, notamment en Syrie ?

Je suis anxieux, inquiet pas seulement sur la Syrie mais sur toute la région. On peut vraiment se demander si après le printemps, on ne va pas voir arriver un nouvel « hiver arabe » qui succédera ainsi à un autre hiver arabe. L’Union européenne doit s’impliquer davantage sur ce dossier (**). Nous devons renforcer les institutions démocratiques, la vie démocratique, tisser des liens, pas seulement économiques, en matière culturelle, d’éducation, d’énergie et de sécurité. Il faut pouvoir discuter avec tous les gouvernements élus…

• Les frères musulmans comme le Helzbollah ?

Ces gouvernements ont été élus. Nous verrons à la prochaine élection s’ils seront réélus ou battus. En attendant il faut discuter avec eux, et soutenir la démocratie.

• Et le Hamas ?

L’Europe ne discute pas avec des mouvements mais avec des gouvernements.

  • (*) Né en 1947, à Lefkoniko dans le district de Famagusta, Demetris Eliades étudie le droit à l’université d’Athènes. Il pratique à Nicosie, et est élu en 1985 à la Chambre des représentants. Poste qu’il exerce jusqu’à 2001. Il préside la commission de l’Environnement. En 2005, il devient membre du board des directeurs de la banque centrale jusqu’à mars 2010, où il est nommé ministre de l’Agriculture. Il a été nommé ministre de la Défense le 14 juillet 2011. Marié, il a deux enfants, Sofia et Yannis.
  • (**) Un des premiers évènements organisés par le ministère de la Défense lors de la présidence chypriote, lundi et mardi derniers (2 et 3 juillet) a justement été consacré au « Moyen-Orient et la sécurité » (avec l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères M.A. Moratinos, et les représentants spéciaux de l’UE pour la Méditerranée, Bernadino Leon, et pour le processus de paix au proche Orient Andreas Reinicke et l’universitaire Aref-al-Obeid (lire une de ses analyses sur la révolte syrienne).

Première leçon de dix ans de mission de police en Bosnie (Stefan Feller)

(BRUXELLES2 à Sarajevo) Quelles leçons tirer de la mission de police de l’Union européenne (MPUE/EUPM) en Bosnie-Herzégovine ? C’était le sens d’un atelier de travail qui s’est déroulé à Sarajevo jeudi et vendredi (auquel a assisté B2). La mission qui se termine ces prochains jours (le 30 juin exactement) est symbolique à différents points de vue. C’est la première mission de la politique européenne de défense (PESD puis PSDC). C’est aussi la plus longue jusqu’ici de l’histoire (courte) de la PeSDC. Elle a ainsi évolué, au fil des années, dans un pays creusé par la guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide, où les différences entre communautés ne sont pas près de s’effacer, avec un cadre juridique – les accords de Dayton – qui ne facilite pas la tâche de la reconstruction d’un Etat de droit. Stefan Feller, son chef, a bien voulu en tirer pour nous quelques leçons.

• EUPM se termine aujourd’hui, une mission que vous avez suivie à plusieurs stades, durant toute une partie de votre carrière ?

Effectivement. J’ai suivi l’évolution de cette mission à l’unité Police du Conseil puis à la « conduite des opérations » de la CPCC et auparavant, quand j’étais aux Nations-Unies j’ai été consulté sur le mandat exécutif, avant d’arriver ici (à Sarajevo) en 2008.

On dit que cette mission est symbolique, que c’est une première, en quel sens, hormis la chronologie ?

C’est en Bosnie-Herzégovine, que l’Union européenne a mis en application, pour la première fois, sa conception de la gestion de crises. Entre 2000 et 2002, j’ai eu l’occasion d’être le témoin de la conception initiale de la gestion civile de crises. L’Union européenne avait décidé de différencier les mandats des missions selon qu’elles avaient pour objectif de « renforcer » ou de se « substituer« . Le premier mandat « de renforcement » (strenghtening) a été appelé plus tard (et toujours appelé aujourd’hui) « mandat exécutif ». Tandis que le premier type de mission a été conceptualisé par la description de ses fonctions : observer/suivre, encadrer/former et conseiller (monitor, mentor, advise). Le processus de planification, large qui s’est déroulé en 2002, prévoyait une durée de trois ans. Au lieu de cela, EUPM est restée presque dix ans. Et son mandat a été, en permanence, mis à jour sur la base d’un processus interne de retour d’expérience et des progrès faits en Bosnie-Herzégovine.

• Est-ce possible de garder une ligne stratégique malgré la rotation des personnels qu’implique une telle mission ?

Oui c’est possible. Quand je regarde en arrière sur ces dix dernières années, je constate qu’on peut appliquer de façon constante une approche stratégique avec une rotation de personnels. C’est non seulement possible. Mais cette expérience peut être transposable, notre expérience a ainsi été transportée à Eulex.

Quelle leçon essentielle en tirez-vous ?

Quand on voit ces 10 dernières années, je peux dire qu’on a réussi à renforcer la mission dans les domaines où il y avait à la fois une volonté forte de l’Etat hote ; les capacités nécessaires pour la mission et l’engagement clair des Etats membres. Ce sont les deux conditions de réussite d’une mission. Si vous n’avez pas à la fois le niveau du mandat nécessaire et l’accord, l’implication, de l’État hote, vous ne pouvez pas avoir le niveau requis. Et cela limitera l’impact de la mission.

• Impliquer l’Etat hote, mais comment ?

Il doit être consulté davantage sur ce qu’il peut offrir et sur ce qu’il peut recevoir. Il ne faut pas hésiter à consulter, à ce que l’Etat soit réellement associé aux décisions, non seulement avant le début de la mission, mais aussi durant toute la mission, lors des évaluations, des débriefings… Si le résultat est positif, on peut alors envisager d’avoir une approche plus large, plus détaillée sur certains aspects. C’est cela que je retiens surtout, de cette mission en Bosnie-Herzégovine mais aussi des 16 autres missions que j’ai planifiées au niveau de l’Union européenne (la Palestine, le Congo, l’Afghanistan…).

La Bosnie-Herzégovine, ce n’était pas particulièrement facile pour une réforme de la police ?

Quand on est arrivé, le processus de réforme de police était loin de ce qu’on pouvait attendre au niveau européen. On avait besoin d’une réforme constitutionnelle large, qui était controversée et difficile à mettre en oeuvre. Quand vous avez 18 agences d’application de la loi et 16 unités de police, ce n’est pas évident. Vous devez établir un mécanisme commun pour la lutte contre la criminalité. Même chose, si vous voulez faire du renseignement, il faut arriver à des échanges d’information. Nous avons établi une vision et présenté cela à nos collègues bosniens. Il fallu ensuite faire approuver cette proposition dans tous les ministères, le mettre en place et débriefer aussi souvent que possible nos interlocuteurs sur l’évolution du projet (et les blocages). Dans toutes les communications que j’avais avec (le siège) à Bruxelles, c’est ce que j’ai défendu impliquer l’Etat hote, suivre le processus sur le terrain, tout faire pour obtenir un environnement favorable aux réformes.

(Nb : parmi les résultats observés, la mission EUPM a ainsi réussi à transformer l’Agence d’État d’investigation et de protection (SIPA) en un service de police opérationnel doté de pouvoirs d’intervention accrus sur la criminalité organisée et la lutte contre la corruption, permis le renforcement du ministère chargé de la sécurité et du contrôle aux frontières, et assisté la police bosnienne dans des autorités transfrontalières).

• Etre policier, cela aide ?

Oui certainement. Quand je voulais un entretien, c’était plus facile pas seulement car je représentais l’UE, son pouvoir, ses Etats, mais aussi parce que j’étais été un collègue de mes interlocuteurs. Je connaissais ce qu’est la police (…). Vous voyez J’ai ces deux badges là – et il montre ces deux épaules ornée l’une du badge européen, l’autre de son badge national de la police allemande – , il est nécessaire d’avoir ces 2 badges (pour pouvoir agir).

  • NB : un atelier est organisé par le think tank bruxellois European Policy Center : « After the EU Police Mission in Bosnia and Herzegovina – Lessons learned for the CSDP ? » Jeudi (14 juin) de 16h à 18h. Avec Stefan Feller le chef d’EUPM, Tobias Flessenkemper, son conseiller politique principal, Hansjörg Haber, le commandant des opérations civiles de l’UE, et deux chercheurs qui travaillent sur cette question : Damien Helly, de l’European Union Institute for Security Studies (EUISS) et Eva Gross de l’institut des études européennes de la VUB (université libre de Bruxelles – flamand). Inscription et Renseignements : ici

Lire également :

Un pilier européen dans l’OTAN. Une idée qui chemine (D. Reynders)

(BRUXELLES2 à Chicago) L’idée a été proposée par plusieurs ministres des Affaires étrangères européens, dimanche soir lors du diner ministériel de l’Alliance atlantique à Chicago. Mettre en place un pilier européen au sein de l’OTAN serait « logique » pour des pays comme l’Allemagne, la France, l’Italie et ceux du Benelux. Didier Reynders, le ministre des Affaires étrangères belge nous l’a confirmé, lors d’un entretien à B2. « Avec plusieurs pays – l’Allemagne, la France, le Benelux (l’Italie également), nous avons plaidé pour le renforcement de la coopération européenne qui soit un pilier au sein de l’Alliance, pour renforcer également la collaboration au sein de l’Union européenne. »

Pourquoi maintenant ?

Didier Reynders • Il faut bien voir que le premier partenariat au sein de l’Alliance est le partenariat euro-atlantique. 77% du total est financé par les Américains, ceux-ci qui vont réduire leurs dépenses, nous aussi. On a peut-être grâce à ce climat budgétaire, une chance de relancer vraiment la coopération en Europe. Mais plus que des simples collaborations entre pays, une véritable défense européenne. Ce serait un pilier européen de l’OTAN.

Les Américains y sont favorables ?

D.R. • Il y a une évolution. Par le passé, les Américains n’étaient pas toujours entièrement favorables à cette idée. C’est vrai, Aujourd’hui, l’évolution budgétaire des deux côtés de l’Atlantique fait probablement qu’ils y sont beaucoup plus sensibles. L’évolution avec d’autres partenariats, aussi, dans ce sens. Si l’OTAN a d’autres partenariats avec d’autres régions du monde, alors il est important d’avoir un vrai pilier européen de défense (au sein de l’organisation).

Comment vous voyez cette collaboration prendre place ?

D.R. • Il faudrait d’abord passer par des collaborations entre Etats. Et, petit à petit, aller ensuite vers une intégration réelle des armées européennes. On n’en est pas encore là, bien entendu ; on sait qu’il y a beaucoup d’étapes à franchir. Mais l’évolution est rapide. Tous les collègues autour de la table allaient dans ce sens, hier. Peut-être un peu moins les Britanniques. Encore que, il y a nombre de programmes menés avec les Britanniques.

Arrivera-t-on à un NAC (un conseil de l’Alliance) européen au sein de l’Alliance ?

D.R. (Rires) Je ferai peut-être une carte blanche sur le sujet. Mais ce n’est pas encore le jour…

Col. Beary (EUTM Somalia) : former les Somaliens, un bon investissement !

(BRUXELLES2) La troisième session de formation des soldats somaliens en Ouganda par les forces européennes (EUTM Somalia) est en passe de se terminer. La cérémonie de remise des diplômes a lieu le 10 mai prochain. Quelques semaines avant cette nouvelle étape, B2 a pu – avec un confrère de l’Agence europe – rencontrer le commandant de l’opération.

Venu de l’infanterie irlandaise, ancien directeur de la formation de l’armée, le colonel Beary dirige depuis presque un an cette mission assez originale dans le panorama européen : puisqu’il s’agit de former, concrètement, les troupes et encadrement d’une armée partant au combat.

On pourrait être étonné de voir un gradé d’un pays aussi attaché à la neutralité que l’Irlande diriger une telle opération. Mais ce serait oublier que « l’Irlande a toujours été très impliquée dans les opérations de gestions de crise ou de maintien de la paix ». Et si l’armée n’occupe qu’un faible pourcentage du PIB, l’Irlande se situe dans le top 3 des forces déployées à l’extérieur : 20% des soldats servent en outre-mer. » 7 soldats servent ainsi en Ouganda, bientôt 10 avec un renfort d’une composante CIS. Pour lui cette mission est l’exemple même d’une « mission peu couteuse – maximum 125 personnes (*) avec un budget de 4,8 millions d’euros, pour un bon « return ». Autrement dit, « c’est un bon investissement », explique-t-il

La formation des formateurs a commencé

Le principe de la mission reste le même auquel B2 avait assisté à son commencement. Les forces ougandaises forment les recrues (environ 350 lors de cette 3e session), les Européens forment les noyaux plus spécialisés des compagnies (médical, anti-IED, communications…), les sous-officiers et officiers (environ 250 en tout, à la 3e session). Dernière évolution, la formation de formateurs de l’armée. « Nous avons commencé à former des formateurs lors de la précédente session. Nous en formons 66 actuellement. On s’adapte tout le temps avec l’expérience. »

La question de la langue ?

Pour cela, les Européens sont assistés d’interprètes kenyans qui parlent le Somali. « La plupart des soldats ne parlent que le somali, très peu l’anglais ou l’italien. Et nombre d’entre eux sont analphabètes. » La question de la langue « est un véritable défi. Plusieurs formateurs européens apprennent des rudiments de somali. Ils peuvent ainsi communiquer à un niveau de l’enseignement de base. »

L’envie d’apprendre ?

« Techniquement, ce n’est pas très difficile. Les Somaliens apprennent vite. Ils sont incroyablement brillants. Ils sont généralement jeunes, autour de 20 ans. Nous n’avons pas de mineurs et faisons très attention à cela. (…) Ils me surprennent parfois par ce qu’ils connaissent. Ils ont accès à l’information » développe le Col. Beary. « C’est intéressant, révélateur de voir ceux ci donner leur propre vision, leur propre lecture du terrain. Nous avons véritablement espoir de voir l’armée somalienne se développer ».

Presque 4000 soldats formés par Européens et Ougandais

La plupart sont jeunes, en général autour de 20 ans et proviennent des régions qu’il faut sécuriser : surtout des Hawiye et des Darod, venant de Mogadiscio et des environs. Dans la prochaine session, il y aura davantage de recrues provenant du sud, « pour avoir une armée composée des différentes parties, des différents clans qui forment la Somalie ». L’objectif de l’armée du GFT est d’avoir environ 12.000 soldats selon le projet présenté par le chef d’Etat-major du GFT somalien, le général Al Dini. Plus de 3000 soldats et officiers ont déjà ainsi été formés, la prochaine session démarre début juin. Et elle accueillera environ 650 élèves, sur le même modèle « qu’aujourd’hui, avec la formation de recrues, d’unités spécialisées et de formateurs ». Elles devraient former le noyau dur de « trois brigades « d’élite » d’une division ».

Le comportement sur le terrain

De retour sur le terrain en Somalie, les soldats subissent une « période de réintégration de deux mois, pour se mettre au courant de la situation, encadrés et entraînés par les forces ougandaises » qui travaillent dans le cadre de l’Amisom, la force de maintien de la paix de l’Union africaine.  Le taux d’attrition reste « faible. Au départ, ce taux était de 4,6 %, il est descendu aujourd’hui à 1,9 %, On a un taux d’attrition très proche, voire plus faible, de ce qui se passe dans nos pays. » Une raison à cela, assez pragmatique. « Le système de paiement des soldats fonctionne. Ils reçoivent 100 $ par mois, c’est une forte incitation » à rester. Les premiers éléments formés sur le terrain se sont d’ailleurs « bien comportés » et ont participé notamment à l’offensive menée à Mogadiscio » pour déloger les Al-Shabbaab qui contrôlaient le marché de Bakaara.

Une expérience reproductible ?

La mission a un double intérêt. Pour les Somaliens, les « Européens fournissent une formation que personne ne peut apporter », avec une diversité d’expérience, d’enseignement. Les soldats formés « vont fournir les bases d’une force disciplinée et loyale pour le GFT. Cela permet également d’accomplir  un développement significatif pour la réforme des structures de sécurité » du futur Etat somalien. Et coté européen, cette formation est aussi une « expérience » utile. « Ce « paquet » de formation pourrait « être utilisé dans un autre théâtre, par exemple au Soudan, si l’Union européenne veut faire çà, ou ailleurs. On ne perdra pas cette expérience. »

(*) Il s’agit du maximum. Il y en a 121 actuellement (85 formateurs et 36 membres de soutien et commandement) venant de 12 Etats membres : 25 Français, 16 Portugais, 15 Allemands, 14 Espagnols, 11 Italiens, 10 Irlandais, 7 Finlandais, 7 Suédois, 6 Belges, 4 Hongrois, 4 Maltais, 2 Britanniques.

Lire également le dossier :

Au Kosovo, il est temps de passer à une logique « Commission » (X. Bout de Marnhac)

(BRUXELLES2, entretien, Exclusif) Xavier Bout de Marnhac, un ancien général français, dirige depuis presqu’un an et demi la mission européenne « Etat de droit » déployée au Kosovo. La plus importante mission civile que l’UE ait jamais déployée (près de 3000 hommes, policiers, magistrats, douaniers). Le moment est crucial, à la fois sur le terrain car les tensions sont toujours persistantes. Et, également, car les Européens ont engagé une révision (review) de la mission pour la recentrer sur certaines tâches primordiales et assurer la transition de certaines de ces missions aux autorités locales de Pristina, près de quatre ans après la déclaration d’indépendance et le début de cette mission (en 2008). Cet entretien a été aussi l’occasion de tirer les leçons de la présence européenne au Kosovo – « on ne peut relâcher la vigilance à aucun moment » – ; sur le travail judiciaire – important mais le temps de la justice n’est pas le temps médiatique ou politique – ou l’enquête « Marty » – qui avance lentement mais sûrement.

On ne peut relâcher la vigilance, à aucun moment

Quelles sont les leçons que vous tirez de votre présence au Kosovo ?

X. B. M. – La première leçon, c’est qu’on ne peut relâcher la vigilance, à aucun moment. Depuis ma prise de fonction, j’ai vécu dans la gestion de crises en permanence. Nous avons eu la démission du président, suivies des élections. Nous avons conduit la plus grosse opération de maintien de l’Etat de droit avec la Kfor ; 650 personnes déployées sur le terrain pour faire des perquisitions judiciaires qu’on pourrait appeler de routine. Et, depuis l’été, on est dans la crise.

La situation peut-elle se calmer ?

X. B. M. – Ça ne se calmera pas tant qu’il y n’y aura pas une solution politique. Cela a été une grosse erreur collective de croire que les choses se tassant, le niveau de perturbation restant plat, on pouvait penser à une sortie de crise. Les sujets de fond ne sont pas réglés et ne le sont pas toujours. Et çà devrait rester tendu un moment encore. Le calendrier régional n’est pas favorable : on entre dans les élections en Serbie, et il faudra ensuite peut-être du temps pour former un gouvernement de coalition. Puis, nous aurons les présidentielles serbes et sans doute des élections générales au Kosovo. On est donc parti pour une année politique chargée. On peut faire certains reproches à la mission ; mais ce n’est pas notre job de faire avancer le règlement politique.

Ces reprises de violence ne semblent pas tout à fait spontanées ?

X. B. M. – C’est typique. Chaque fois que s’ouvrent des tentatives de négociation, il y a accroissement des violences. Il y a des gens qui ont un intérêt à favoriser le désaccord.

La dynamique de l’élargissement qui pourrait s’enclencher avec la reconnaissance du statut de pays candidat à la Serbie fin février peut-il jouer pour calmer les esprits ?

X. B. M. – Je ne crois pas. Ce serait plutôt le contraire. Au Nord du Kosovo, ils ne sont pas dans cette logique et redoutent plutôt le rapprochement de la Serbie avec l’Union européenne. Ils craignent de faire les frais d’un deal politique général. Ça ne les calmera donc pas.

Comment se passe la situation aux frontières ?

X. B. M. – Nous sommes présents aux postes frontières avec les douaniers kosovars. Le poste est ouvert. Mais personne ne circule car les routes sont bloquées, de part et d’autres. Il y a des barrages des deux côtés, côté serbe également. On essaie d’inciter Belgrade à jouer le jeu et faire pression pour que ces barrages sont levés.

L’accord signé par Pristina et Belgrade peut-il débloquer la situation ?

X. B. M. – Pas nécessairement. On va se retrouver avec la question : comment les douaniers locaux rejoignent régulièrement les postes-frontières. Pour l’instant, ils ne peuvent pas utiliser les routes. Nous sommes obligés de les amener sur place par hélicoptère.

On enquête sur des dossiers très sensibles

Sur le volet justice de la mission, où en êtes-vous ?

X. B. M. – On a avancé. 1750 dossiers ont été traités par les procureurs européens, dont plus de 300 sont encore en cours (*). Nous avons rendu près de 280 jugements prononcées directement par les instances Eulex (panel mixte ou majoritaires). Et les sentences ont été lourdes : 18 ans pour un procès de crime de guerre (aff. Bllaca contre F. Gashi), 15 ans pour le procès de traite d’êtres humains (aff. rivière Tisza)…. On enquête sur des dossiers très sensibles – de crimes de guerre, de trafic d’êtres humains, de corruption – comme le dossier Medicus (une affaire de trafic d’organes), des crimes de guerre impliquant l’ancien ministre des Transports, une enquête de corruption impliquant l’ancien ministre des Retour.

Où en est l’enquête spéciale sur le rapport Marty ?

X. B. M. – Elle se met en place doucement. Il y a tout un travail législatif préalable à faire pour la fluidité des enquêtes, le recueil de preuves. Mais ça se présente bien. Je suis confiant sur le processus. La législation en Albanie doit être adaptée pour pouvoir agir. (De façon générale), on va utiliser un peu les mêmes mécanismes que le tribunal pénal international. Les éléments d’enquête préliminaire ont été recueillis par la task force. D’ici la fin de l’année, on devrait en savoir plus, par exemple sur les poursuites. Mais n’espérez pas un résultat tout de suite. On cherche, on recueille des preuves. Je veux rester très prudent sur les délais.

Vous paraissez fort prudent ?

X. B. M. – C’est une des leçons que j’ai retenues dans cette mission : le rythme de la justice n’est pas le rythme de la politique et des médias. La mission a trop pris d’engagement sur les délais dans le passé, qui n’étaient pas réalistes. Ça a été mal vécu, en termes de perception de la mission. Il faut se rappeler que même dans nos pays, c’est long ; en France, il nous a fallu tout de même 40 ans pour juger Bousquet et Papon.

La revue de la mission est engagée, mise en oeuvre à compter de juin

Vous vous êtes entretenus avec les ambassadeurs du COPS pour présenter les grands axes de la révision de la mission. Quel est votre point de vue ?

X. B. M. – Je milite pour « passer d’une logique de mission à une logique de la Commission européenne ». Utiliser de plus en plus les outils habituels a deux avantages : faciliter la transition, et ramener le Kosovo dans un cadre similaire à celui des autres pays de la région. C’est une certaine forme de normalisation de la relation des institutions européennes. Un peu comme on l’a fait en ex république yougoslave de Macédoine. L’Albanie, la Serbie, le Monténégro fonctionnent déjà avec la Commission européenne comme unique contact.

Quels sont les grands axes de cette review ?

X. B. M. – La tendance est de transférer toutes les activités où on estime que les institutions locales sont en mesure de prendre le relais. Nous allons alléger la présence au sud du pays, notamment au niveau de l’assistance à la police, car on a atteint les objectifs principaux. On garde une capacité de conseil au niveau gouvernement central et quelques équipes mobiles d’assistance. Au Nord, on maintient l’objectif, en fonction de la libre circulation qu’on peut obtenir, qui n’est pas très grande aujourd’hui. Mais on essaie de l’améliorer. La libre circulation, ce n’est pas une fin en soi mais elle permet de mettre en place toute la mission État de droit.

La taille de la mission va donc aussi diminuer ?

X. B. M. – Oui sans doute. De quel volume ? Cela reste encore à définir. Certains États militent pour une révision ambitieuse (c’est-à-dire une baisse de 30 à 40% des effectifs). D’autres sont plus prudents. Cela reflète un contexte régional différent. La pression économique et budgétaire joue également, on ne peut pas le nier. Ce sera donc aux États de décider avec tous ces éléments. Pour ma part, je milite pour une approche ambitieuse ; les institutions locales auront ainsi plus de marge d’agir.

Combien de personnes disposera alors la mission reformatée ?

X. B. M. – Difficile de le dire précisément aujourd’hui. Il faut bien voir que nous sommes au début du processus. Dans un premier temps, on définit les principaux objectifs de la mission. Dans un second temps, on va définir les fonctions à remplir. Enfin, on précisera le personnel nécessaire.

On ne renonce pas au mandat exécutif, une spécificité de la mission

Va-t-on revoir le mandat exécutif ?

X. B. M. – On ne renonce pas au mandat exécutif. Nous n’avons pas l’intention de renoncer à ce qui fait la spécificité de cette mission. Tout le monde est d’accord sur ce point. En matière d’enquête, d’arrestation, de passage au tribunal, de jugement, les Européens gardent la main. En mettant le focus sur quatre sujets en particulier : la lutte contre le crime organisé, les crimes de guerre, la corruption ainsi que la protection des témoins.

Vous gardez donc également des unités de police constituées (FPU). Elles sont toujours utiles ?

X. B. M. – Oui. C’est nécessaire. On l’a bien vu en janvier ; durant trois week-ends de suite, notre FPU a été engagée au sud, en soutien de l’unité de la police du Kosovo (NB : la visite de Tadic au monastère, puis les manifestations du mouvement Vedense). C’est le seul bâton un peu musclé que je peux utiliser. C’est aussi notre seul lien avec les forces militaires de la KFOR. Certes l’OTAN a gelé la baisse de ses effectifs. Mais jusqu’à quand…

La mission ne dispose plus qu’une unité FPU cependant ?

X. B. M. – Mis à part quelques effectifs français et italiens, je n’ai en effet plus qu’une FPU à disposition (NB : les Polonais). On est vraiment au-dessous du minimum. C’est très court, dans le Nord mais aussi au Sud du pays. Il y a quelques idées en l’air (en matière de financement notamment…). Mais je n’attends pas de miracle. La plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a.

(*) Dans le détail, 76 procès en cours et 20 verdicts sur les crimes de guerre, 68 procès en cours et 31 verdicts sur la corruption, 27 procès en cours et 15 verdicts sur le crime organisé.

Lire également :

Louis Gautier (PS) : reprendre le projet européen, penser, agir, restructurer européen

(crédit : Fondation Jean Jaures)

(BRUXELLES2, entretien, exclusif) La position du candidat François Hollande étant pour le moins elliptique sur les questions de défense européenne, j’ai cherché à en savoir plus avec un spécialiste au PS, Louis Gautier. Ancien conseiller pour la défense de Lionel Jospin quand il était premier ministre (1997-2002) puis directeur adjoint du cabinet du ministre de la Défense Pierre Joxe (1991-1993), il anime  le groupe « Orion » en charge des questions stratégiques et de défense à la Fondation Jean Jaurès et est membre du think tank proche du parti socialiste, Terra Nova. Pour lui, il n’existe pas de « baisse de la garde » du côté de la gauche sociale-démocrate française, au contraire. Louis Gautier prône ainsi un sursaut européen en matière de défense ; il faut penser européen, restructurer européen, agir européen, précise-t-il.

La défense européenne est plutôt la grande absente des dernières propositions du PS ?

Non. Il n’était pas possible de tout développer dans ce programme. Mais, pour nous, les questions d’Europe de la défense sont importantes, et prioritaires sur l’Otan. Ce n’est pas une question de préférer une institution à l’autre. Les querelles institutionnelles doivent appartenir au passé. Il existe en revanche un problème européen. On le voit sur la Libye, on le voit sur le retrait désordonné en Afghanistan, il n’y a pas de position commune des Européens, pas de capacités communes non plus, pas de rationalisation des équipements. Nous observons là un désarmement budgétaire réel qui pose problème aussi bien dans l’Otan que dans l’UE. Et paradoxalement cela survient où l’Otan devient de plus en plus une organisation européenne. Car les Etats-Unis s’en retirent un peu, considérant que le continent européen est désormais unifié, pacifié, stabilisé.

Cela veut dire aller plus loin sur la défense

Oui. Si l’Europe résiste à la crise de l’Euro et va vers une intégration politique, la logique est d’avoir une stratégie entre Européens. Une stratégie que Sarkozy a « saccagé », en cherchant à créer la division, en allant à l’ONU tout seul sur la Libye, pour affirmer le leadership français, en concluant aussi un accord avec le Royaume-Uni… Au lieu de jouer la convergence, on a recréé de la division.

Mais il y a eu une restructuration de l’industrie française ? 

Une restructuration « nationale » de l’industrie de défense a été entamée. Mais cela ne suffit pas, il faut jouer européen. Regardons notre industrie nationale. Pour Nexter les jours sont comptés. DCNS a un plan de charge qui peut tenir 4 ou 5 ans, mais après, on peut s’interroger. On doit reprendre le projet européen. C’est plus difficile, c’est plus complexe mais il n’y a pas d’autre voie. Le prochain quinquennat sera celui d’une restructuration européenne. Le véritable pari industriel c’est la reconquête du marché européen. Si on ne s’unit pas, on se fait la concurrence à l’export.

Penser européen, au niveau opérationnel également ?

C’est une nécessité. L’exemple de la Libye le prouve. Nous avions là une opération, à proximité des frontières (donc sans trop de problème logistique), pas trop compliquée, sans projection au sol. Et les deux grands leaders européens (France, Royaume-Uni) ont été incapables – y compris dans une coalition – d’avoir les éléments structurels, et ont dû se retourner vers les Etats-Unis. Pour simplement acquérir la maîtrise aérienne initiale, nous étions courts sur pattes. Et si les Européens continuent à faire leur programmation militaire, chacun seul dans son coin, cela risque de continuer… Le Royaume-Uni et France sont presque les seuls à pouvoir assumer les missions d’entrée en premier sur une opération ; ils seront encore plus seuls demain.

Travailler en commun, cela veut dire quoi

Plutôt que chacun fasse sa programmation, et annonce ses moyens au cas par cas, il y aurait une logique à avoir une programmation commune. Il faut relancer l’affectio societatis des Européens sur eux même, les écouter davantage, et ne pas faire de déclaration sur le perron du sommet européen. (Mais) Il faut aussi accepter qu’on ne fera pas tout avec tout le monde.

Se retirer de l’OTAN, non

La France avait une situation confortable jusqu’ici, quasiment dedans, mais avec une certaine autonomie…  La réintégration décidée par Nicolas Sarkozy a réduit cet avantage à néant. Mais se retirer maintenant, non, on n’a rien à y gagner. En revanche, il vaut mieux arriver uni (entre Européens) quand on va à l’OTAN. Ce n’est pas à l’OTAN, où on fait de la coopération politique, sous l’oeil des Etats-Unis, qu’on pourra se coordonner.

Comment répartir le travail …

Les deux organisations sont différentes. L’une est une Alliance militaire. L’autre est une Union politique. Ne faisons pas des questions institutionnelles un préalable. Il faut être pragmatique. Soit c’est une opération avec les Américains, on peut aller avec l’OTAN ; soit c’est une opération européenne on peut utiliser l’OTAN ou les moyens autonomes. (…) Pourquoi ne pas utiliser les structures de l’OTAN quand c’est nécessaire. Mais si c’est une opération européenne (portée par les Européens), il faut que les Européens en aient le leadership. Si on ne peut pas l’obtenir, on peut le faire / on doit le faire au niveau de l’UE, de façon autonome. Par exemple, il n’est pas nécessaire, pas possible, de reconstituer un pool d’Awacs (qui existe déjà à l’OTAN), mais ses moyens sont placés sous un commandement de l’Union européenne ou un commandement européen à l’OTAN, pour ses propres besoins.

C’est le système Berlin Plus ?

Non. Le système Berlin Plus n’a jamais vraiment fonctionné.  Il faut avoir le contrôle politique des opérations. L’Union a vocation à être une union politique avec un contrepoids démocratique, ce n’est pas le cas de l’OTAN. C’est une grande différence.

Giles Merritt: Uk et Fr doivent s’impliquer dans le service diplomatique, sinon c’est mort

(BRUXELLES2) Pour l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, j’ai eu l’occasion de discuter quelques minutes avec Giles Merritt. Britannique, ancien correspondant du Financial Times, il est aujourd’hui secrétaire général des Amis de l’Europe (Friends of Europe), un des thinks tanks (cercles de recherche) les plus en vue à Bruxelles, il est, sans doute, un des meilleurs connaisseurs du pouvoir européen. Une version raccourcie de cette interview est parue aujourd’hui dans Ouest-France, centrée davantage sur l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne et du nouveau pouvoir. Mais naturellement notre conversation a roulé également sur des sujets qui nous tiennent à coeur…

Haut représentant, service diplomatique, politique étrangère,
Europe de défense, Cathy Ashton, Javier Solana

Avec le Traité de Lisbonne arrive un nouvel Haut représentant aux affaires étrangères, confié à une Britannique, Catherine Ashton. Une révolution ?

Non. Je ne crois pas qu’il faille espérer de grand changement rapidement. Son premier travail, et le plus difficile, sera de mettre en place, le service européen d’action extérieure. Ce que j’appelle plutôt le « service diplomatique européen », c’est plus compréhensible. C’est important, qu’à Londres et Paris, Foreign Office comme Quai d’Orsay, se livrent de plein cœur à la création de ce service, n’aient pas de réticences, ne mettent de freins ou de crocs-en-jambes, envoient leurs meilleurs éléments à Bruxelles. Il faudra regarder de près les noms des diplomates, prêtés ou transférés à Bruxelles. Sont-ce des responsables importants ou des légers. Quand les Français et les Britanniques se seront impliqués, les autres suivront. S’ils ne s’impliquent pas, c’est mort par avance. Il sera impossible à la Commission européenne de créer un service diplomatique tout seul.

Mort d’avance ! Vous êtes un peu rude. Il existe déjà les délégations de la Commission européenne ? Et puis il n’y a pas que les Français et les Britanniques

Non. Ce n’est pas le métier de la Commission européenne. Elle n’a pas l’expertise nécessaire. Les délégations sont plutôt – le meilleur mot qu’on puisse dire – légères. Certains fonctionnent très bien. D’autres sont de vrais désastres. En fait, les délégations ne sont pas des postes diplomatiques la plupart du temps, elles ont un rôle plutôt techniques, pour gérer les subventions mais surtout pour expliquer et appliquer la réglementation européenne (commerce, marché intérieur, concurrence…). Elles font un travail de juristes, pas de diplomates. Maintenant il y aura de vrais ambassades de l’UE. Pour cela, il faut une expertise un peu différente. Et cette expertise se trouve dans les Etats qui ont le meilleur réseau diplomatique.

A vous entendre, la création de ce service diplomatique va prendre beaucoup de temps et d’énergie ?

Oui. Il faut remanier les relations entre Commission européenne et Conseil, très compliqué, éviter les chausse-trappes avec les Etats membres. Le travail de lancement du service diplomatique ne laissera pas beaucoup de temps pour la création des politiques externes. Ça ne viendra que dans une deuxième phase. C’est pour cela que je pense qu’il ne faut pas attendre de grands changements ni de révolution de ce poste.

Et Ashton, personnellement, vous la connaissez ?

A peine. Je n’ai rien entendu contre. Mais j’ai surtout entendu très peu. Le dossier commerce extérieur – avec Doha en suspens, n’a pas été, ces derniers temps, un dossier vraiment très actif. Elle n’a pas de « track record ». Elle n’a pas eu l’occasion de faire ses preuves. Elle l’a maintenant. Et très vite…

Vous ne semblez pas enthousiaste ?

Ce n’est pas une question d’être enthousiaste ou d’être sceptique. Il ne faut pas spéculer avant de l’avoir vu à l’oeuvre.

Quels seront ses dossiers prioritaires en matière de politique étrangère, ses dossiers tests ?

L’Iran, l’Afghanistan – avec les relations avec Washington – et le Moyen-Orient seront des dossiers tests. Bien que sur ce point, je crois que ce sera plutôt d’abord le travail de Van Rompuy car il y existe d’abord de sérieuses divergences entre Européens qu’il faut résoudre avant de pouvoir intervenir. Il y a aussi, et surtout la Russie. Solana avait tout à fait raison quand il disait que cette relation avait été négligée par l’Otan et aussi par l’UE. Nous avons toute une série de questions en
jeu : l’énergie, la sécurité, avec également toute une région d’instabilité autour de l’Afghanistan, le Caucase, les ex-républiques soviétiques, jusqu’aux confins de la Chine. Cela ne peut pas être négligé.

Au niveau de l’Europe de la défense…

Les relations entre Europe de la défense et l’Otan ne peuvent pas non plus être laissées de coté. Il faut qu’elle s’y lance le plus vite possible. Si on les laisse de côté, ce dossier va pourrir. Et ils n’est pas très sain déjà.

La nouvelle Haute représentante aura un agenda chargé. N’est-ce pas trop pour une seule personne ?

Ça fait beaucoup effectivement. Car, à coté de tous les problèmes pratiques de ce nouveau service, il y a des dossiers très « live ». Mais je pense qu’il y a des gens qualifiés, comme Robert Cooper (1) pour continuer à gérer tout çà. Ce que je ne comprends pas encore sera le rôle du Secrétaire général du Conseil, De Boissieu. Ça fait partie de la zone artistique dont je parlais tout à l’heure. Et De Boissieu est un… artiste à sa manière

Javier Solana s’en va discrètement. Comment l’avez-vous apprécié ?

Son grand atout est qu’il n’a pas commis d’erreur. Il aurait pu en commettre (des erreurs) qui auraient mis en difficulté l’idée de la politique commune dès le début. Il ne s’est pas permis cela. Il a été très prudent. Et du coup cela a permis de progresser. Je crois qu’Ashton continuera comme çà. Elle est entourée de la même équipe.

(1) Cooper est le directeur général de la DG E (relations extérieures) du Conseil. Il s’est notamment beaucoup impliqué dans le dossier iranien

Traité de Lisbonne, Nouvelles institutions, présidence fixe du Conseil européen, rôle renforcé du Parlement européen, intervention des parlements nationaux, nouveau centre du pouvoir, démocratie du consensus

Le traité de Lisbonne crée un poste permanent, de président pour le Conseil européen, confié pour 2 ans et demi au Premier Ministre Belge, Herman Van Rompuy. Comment voyez-vous son rôle ?

Il sera plutôt un chairman qu’un Président – au sens français du terme -, un conciliateur plutôt qu’une star. Il aura pour rôle d’être l’architecte du consensus, de l’Europe qui parle d’une seule voix, de créer cette parole européenne. Ce qui manque aujourd’hui. Il ne paraît pas question qu’il soit la voix lui-même. Il y a beaucoup de sujets où les Européens ont un avis divergent : l’environnement, la réglementation des marchés financiers, la question fiscale, l’avenir de l’Euro… De ce point de vue, Herman Van Rompuy est l’homme de la situation. Il a du caractère et une expérience assez étonnante en Belgique. Le nombre de dossiers où nous n’avons pas vraiment de politique et de position européennes est important. Van Rompuy a du « pain dans les planches ».

Ce ne sera donc pas vraiment le visage de l’Europe dans le monde

Personnellement, je voyais plutôt le président du Conseil européen comme un personnage, se baladant partout dans le monde – à Pékin, à New-York… – représentant et personnifiant l’Europe. Dans sa version actuelle, il sera beaucoup plus à Bruxelles ou dans les Etats membres, en essayant de concilier les différents points de vue. Ce qui, d’une certaine façon, est aussi nécessaire: on peut se demander à quoi cela sert-il effectivement d’aller représenter l’Europe si on n’a pas accord à 27 à affirmer. Cela aurait pu d’ailleurs être assez dangereux comme système.

Et la présidence des Conseils de ministres continue de tourner ?

Oui. Le traité de Lisbonne a prévu que la présidence des réunions de chefs de gouvernement et d’État soit permanente. Mais, sauf pour les Affaires étrangères, la présidence des conseils de ministres continue de changer tous les six mois. Ainsi, après la Suède aujourd’hui, l’Espagne prend la présidence en janvier. Ensuite ce sera la Belgique, au deuxième semestre 2010. Et ils pensent à une présidence très européenne. Ce sera alors, je pense, le vrai « test case » pour résoudre une question qui n’a pas encore été abordée : comment la présidence permanente va travailler avec les présidences tournantes ? Il reste toujours un flou artistique sur la répartition des pouvoirs…

Le Parlement est renforcé. Mais il n’a toujours pas le pouvoir d’initiative ?

Non. Et, pour le moment, on n’en prend pas le chemin. Car, pendant encore dix ans, nous serons en train de digérer Lisbonne, de créer de nouvelles relations, de nouveaux mécanismes, il n’est donc pas réaliste d’avoir de nouvelles modifications institutionnelles avant. Mais le Parlement européen devient un peu plus adulte: ce n’est pas vraiment les compétences qui s’ajoutent, on prête d’attention à certaines dispositions juridiques. Ce qu’il sera intéressant d’observer, sera de voir l’atmosphère dans les semaines à venir, pour l’audition et la confirmation des nouveaux commissaires. Est-ce que le Parlement européen sera difficile ou différent de ce qu’il a été dans le passé ?

Autre innovation, les Parlements nationaux auront aussi leur mot à dire ?

Je vois çà un peu avec un œil britannique (sourire). Je pense à Westminster (la Chambre des communes). Quand je vois que les députés britanniques ne savent rien de ce qui se passe à Bruxelles, je suis plutôt sceptique sur ce rôle des Parlements nationaux. D’un autre coté, il est indispensable que les élus nationaux se sentent un peu plus impliqués. Comment faire ? je n’ai pas d’idée. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour que les Parlements nationaux jouent un rôle important.

Où sera alors le vrai pouvoir ?

C’est une très bonne question. Vous savez, comme souvent au niveau européen, il y a un certain flou artistique. Dans mon esprit, c’est aussi positif. On est loin du « Bruxelles impose », dénoncé par certains. Ce flou artistique permet de laisser une place à la discussion, à la négociation, pour permettre aux différents interlocuteurs d’être écoutés. Ce n’est pas la démocratie directe. C’est une forme de sensibilité politique qui équilibre le système de décisions. Ce que les Américains appellent check et balance (limitation des pouvoirs).

N’est-ce pas un peu anti-démocratique ?

Non. C’est une forme de démocratie. Ce n’est peut-être pas tout à fait le modèle républicain français ou fédéral allemand. C’est un modèle sui generis. D’un coté, on critique l’UE de n’être pas assez démocratique, de l’autre on lui reproche d’être lent et compliqué. Mais être à 27 et décider en démocratie est lent et compliqué. La recherche d’un consensus n’est pas forcément anti-démocratique. Au contraire…

Propos recueillis par Nicolas GROS-VERHEYDE.

Phil Jones, chef d’Atalanta : « nous devons revoir nos tactiques »

(BRUXELLES2) Pour le Rear-admiral Phil Jones, c’était la dernière… des conférences de presse – en tant que commandant de l’opération européenne anti-pirates EUNAVFOR Atalanta, mercredi 15 mai à Bruxelles. L’homme a été promu à un poste gratifiant à la Navy… et a choisi de quitter son poste, avant terme, laissant son ancien adjoint de la Navy, reprendre le relais (nous l’annoncions il y a déjà quelques semaines, (Lire : Changement surprise à la tête d’Atalanta: Jones démissionne).

Très politique, restant évasif sur certains points, allusifs sur d’autres, Phil Jones qui a été à la tête de Atalanta durant ces six premiers mois, s’est bien gardé de tout
triomphalisme, pour ce bilan à mi-mandat de l’opération anti-pirates de l’UE. Mais il a confirmé une évolution tactique : l’opération va s’étendre à une partie de l’Océan indien, dans la zone des Seychelles, en coopération avec les autorités de ces îles (perdues) dans l’Océan indien. Car les pirates utilisent « des bases dans ces îles« . Mais la tactique ne pourra pas être la même que dans le Golfe d’Aden. Il n’a rien voulu détailler. On sait que les avions et le renforcement des gardes côtes des Seychelles sont au rang de priorités. Mais on peut deviner aussi un nouvel axe d’action : la détection et la destruction les bateaux mères. Quant aux fuites  d’informations vers les pirates (révélées par la presse espagnole, lire : Les pirates somaliens ont des antennes à Londres ?), le chef d’Atalanta a démenti que cela puisse venir des militaires à Northwood. Mais il a indiqué avoir des contacts avec la diaspora somalienne à Londres.

L’extension aux Seychelles est confirmée

Mais cela oblige à « revoir les tactiques. On ne peut pas utiliser les mêmes moyens dans les Seychelles que pour le Golfe d’Aden ». Effectivement, le commandant d’Atalanta a confirmé que des « pirates peuvent utiliser des bases plus isolées dans la région ». Un travail « est engagé avec les Seychelles pour détecter ses bases, comment les arrêter, permettre aux forces locales de travailler avec Atalanta et élargir la couverture

Nouvel axe d’action : les bateaux mères

Le Contre-amiral a reconnu que, récemment, les forces anti-pirates avaient détecté un plus intense « degré de coordination entre les 7 bateaux-mères qui échangent des informations sur les navires qu’ils ont vus ou attaqués ». Ce devrait d’ailleurs un des axes d’action futurs des forces anti-pirates : les bateaux mères. « C’est le pivot de l’activité. Nous avons saisi 4 bateaux-mères cette semaine. Saisir ces navires mères est une stratégie très efficace », a-t-il expliqué.

D’autres Etats (que le Kenya) pour traiter les suspects ?

L’accord signé avec le Kenya pour juger les pirates est « un élément-clé de l’opération au niveau de la dissuasion. C’est d’ailleurs un des grands avantages de UE – a souligné Jones – : on peut avoir recours à différents instruments de l’Union». Pour autant, il faut « diversifier les Etats qui pourraient nous aider. Certains pays ont des défis à résoudre, d’autres sont plus ouverts. » (NB : Il ne les a pas cités. Mais on sait que des négociations sont entamées avec la Tanzanie, les Seychelles, Djibouti – pour le transfert rapide -). « Une solution à long terme est nécessaire. Nous ne pourrons pas venir pendant des décennies avoir des navires qui viennent dans le monde. Il faut passer par une réponse régionale. » a-t-il ajouté.

Les possibles fuites vers les pirates : la diaspora somalienne à Londres

« Nous n’en savons pas grand chose. Nous sommes persuadés que nous ne sommes pas à l’origine de ces fuites » a expliqué. Ce qui n’empêche que : « nous redoublons d’effort pour sécuriser les informations transmises aux navires marchands ou qu’ils nous transmettent ». Pour lui, ces informations pourraient venir « des éléments de la diaspora somalienne, très présente, à Londres qui seraient à l’origine de ces informations ».

Au bilan, une réduction du nombre d’attaques pirates dans le secteur

« Particulièrement dans les premiers mois 2009 grâce à la présence internationale ET aux mesures prises par la communauté maritime internationale » (NB : mais pas dans les mois qui suivent). C’est un des « acquis d’Atalanta : le dialogue avec la marine marchande. Nous avons pu discuter de nos préoccupations, leur donner des conseils pour contrer des attaques ». La diminution de l’efficacité de l’action des pirates est également remarquée notamment grâce à la mise en place des transits de groupe. «  Certaines des attaques sont des gestes désespérés ». Autre point : l’accompagnement des bateaux du PAM (sans incident). « Ce qui a permis d’acheminer 120 000 tonnes de nourriture, soit de quoi nourrir environ 1,5 millions de Somaliens chaque jour ».

Autres éléments intéressants

La présence de gardes armés sur les bateaux marchands : c’est clairement non

« Dans la communauté des navires marchands, les avis sont unanimes. Aucun ne veut pas de çà, ce serait un élément d’escalade de la violence. Et ce n’est pas une solution face aux pirates ». Si on recourt « aux gardes armés (solution prônée aux Etats-Unis), il nous faudrait 1200-1500 hommes armés dans le Golfe. Ce qui n’est pas souhaitable. Pour certains cas, comme le programme de ravitaillement des ports somaliens par le PAM, nous proposons nos services. (Mais)  Il faut (aussi) que la communauté des navires marchands prenne ses responsabilités.»

La coordination avec l’Otan : tout va très bien

« Elle est plus simple qu’il n’y paraît ». Et « lorsqu’on parle de commandement unique, on ne peut pas se dire qu’une organisation va commander l’autre. Ce qui compte est les réseaux d’information, permettant à chacun de d’être au courant. » (NB : au passage, une confirmation. La bataille en coulisses pour prendre le leadership de l’opération « anti-pirates » entre les deux organisations européennes de défense ne s’est pas terminé en novembre 2008 avec le lancement de l’opération Atalanta par l’Union européenne. Elle continue. L’organisation du bd Leopold ne s’avoue pas vaincue…).

Et la petite phrase… anti-critique

Répondant à quelques critiques voyant un commandement surtout britannique, Jones n’a pu s’empêcher de saluer la visite de Javier Solana (qui était jeudi au quartier général de Northwood), pour lui « montrer combien nos troupes sont multinationales ».

(NGV)

(crédit photo : Conseil de l’Union européenne)

(entretien) F.-J. Jung: l’Allemagne pas moins enthousiaste qu’avant

Dans un entretien accordé à Europolitique, le ministre allemand de la Défense confie son soutien à l’opération européenne au large de la Somalie contre les pirates, dénie que l’Allemagne soit moins enthousiaste qu’avant sur l’Europe de la défense. Mais quand on passe aux questions concrètes : l’élargissement du mandat des battle groups, du financement commun des opérations militaires ou le renforcement de l’Etat-Major de l’UE à Bruxelles, on ne sent pas néanmoins un très grand allant pour les projets de la présidence française…

Face aux multiplications de raids pirates au large de la Somalie, estimez-vous nécessaire de mettre au point une opération européenne ? L’Allemagne y participera-t-elle ? A quelle hauteur ?
Je suis satisfait que l’Union européenne soit capable de mettre sur pied une telle mission. Et nous la soutenons. Du coté allemand, nous avons maintenant besoin d’un mandat du Bundestag, pour prendre une décision politique. Il faudra ensuite, au niveau européen, décider quels pays participeront à cette mission et quels types de moyens ils seront prêts à mettre à disposition. Le format actuellement prévu pour cette mission est de trois frégates, un bâtiment de soutien, trois avions de reconnaissance et de surveillance maritime. L’Allemagne pourra y participer avec une frégate, mais cela fait partie d’une négociation entre Etats membres pour définir la mission précisément.

Une contribution supplémentaire à ce qui est déjà fait dans le cadre de la task force 150 ?
Oui. Ceci est une contribution supplémentaire, à distinguer de l’opération « enduring freedom » (liberté immuable), qui est une opération de lutte antiterroriste. À partir de novembre, nous aurons dans le cadre de l’opération OEF un bâtiment sur zone où actuellement nous mettons en œuvre un avion de patrouille maritime basé à Djibouti.

On a l’impression que l’Allemagne est plus réticente, ou moins enthousiaste, sur l’Europe de défense ces derniers temps ?
Je n’ai pas cette impression. Nous souhaitons réaliser notre contribution pour Europe défense. Il faut voir que depuis la décision à Cologne en 1999, nous avons parcouru un chemin important. Regardez la mission en Bosnie, au Congo, et l’opération qu’on lancera maintenant en Somalie. L’Allemagne participe aux Battles groups, que nous continuons à faire évoluer. Dans le cadre de la réunion de Deauville, on a dit que nous voulons développer les capacités UE, comme l’initiative sur les hélicoptères et surveillance maritime. Ces sont ces points qui font évoluer l’Europe de défense. Il faut faire évoluer les capacités militaires européennes. C’est de çà dont l’Europe a besoin.

Permettez alors trois questions tests de l’engagement allemand dans l’Europe de la Défense. Premièrement, les Battlegroups (la force de réaction rapide de l’UE), ne sont pas vraiment utilisés
aujourd’hui. Faut-il élargir leur mandat pour l’engager sur un théâtre d’opération comme une force préliminaire… ?

Les Battles groups sont conçus comme une force de pompiers, avec une disponibilité opérationnelle dans les dix jours pour la maîtrise des crises. C’est leur mandat. Aujourd’hui ce ne sont que des unités de l’armée de terre, ce qui importe c’est de l’élargir pour inclure des éléments marine et aérien. Et avoir ainsi une capacité de réaction élargie.

Ensuite, estimez-vous nécessaire de revoir les modalités de financement en commun des opérations militaires, ce qu’on appelle le mécanisme Athena, comme le veut la présidence française ?
Je dirai plutôt : chaque Etat doit mettre en place les capacités dont il est capable pour agir en commun. Nous avons un principe en Europe : les coûts doivent être supportés là où ils sont engendrés. Cela a une conséquence : quand un Etat met un grand nombre de moyens militaires et est appelé à mettre au pot pour les financements communs, il est en quelque sorte « puni » deux fois. Exemple : pour l’initiative des hélicoptères, nous venons de commander pour 28,5 millions d’euros de matériel. Idem, pour l’Airbus A400M, nous avons commandé 60 appareils. Je ne voudrais pas demain qu’on me présente une facture pour participer à des coûts communs d’équipements que nous avons déjà financés. Cette facture doit plutôt être présentée aux Etats qui ne participent pas, avec leurs propres forces et leurs moyens.

…Enfin, que pensez-vous de l’idée d’avoir un Etat-Major militaire renforcé de l’Union européenne à Bruxelles ?
Nous sommes en faveur d’une capacité de planification et de commandement européen. Le Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune doit avoir des fonctions accrues pour que l’Europe dispose d’une réelle capacité d’action. C’est dans ce cadre plutôt qui nous permettra de réfléchir à une éventuelle réorganisation des attributions des différents quartiers généraux, sachant que toute duplication des responsabilités des états-majors doit être évitée.

(NGV)

(article paru dans Europolitique le 7 octobre)

Franz-Josef Jung en quelques mots. Né le 5 mars 1949 à Eltville (Land de Hesse), membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), il est ministre fédéral de la Défense – dans le gouvernement d’Angela Merkel – depuis le 22 novembre 2005. Son baccalauréat (Abitur), Jung le passe… en 1968. Service militaire accompli (1969-1970), il fait des études de droit à l’Université de Mayence (1970-1974), passe son doctorat en 1978. Mais c’est la politique qui l’intéresse surtout. Député de Rheingau-Taunus (1972-1987), il fait une bonne partie de sa carrière dans son Land natal au sein du groupe parlementaire de la CDU (dont il devient président en 2003) et au gouvernement du Länder Land (ministre des Affaires fédérales et européennes 1999-2000).

Ngarlejy Yorongar (opposant tchadien) : « L’Europe doit cesser d’être naïve avec le régime tchadien »

(BRUXELLES2) Ngarlejy Yorongar, Président du parti fédéraliste, un des principaux opposants au régime du président Idriss Déby était au Parlement européen cette semaine à l’invitation du groupe des Verts. Arrêté et détenu secrètement début février, il a réapparu, miraculeusement, le 2 mars, sous la pression internationale essentiellement. Il a accepté de s’entretenir avec moi sur les circonstances de son arrestation (« imputable à la police politique de Déby »), le régime actuellement en place au Tchad (« digne de PolPot et auteur de crimes contre l’humanité »), la présence de l’Eufor dans la région (« une erreur ») et les possibilités de sortie de crise (« le dialogue inclusif » et une « immunité à vie » pour le président actuel).

• Vous avez été arrêté le 3 février dernier, pourquoi ?

Déby (le président Tchadien) a profité de l’offensive des rebelles pour tenter  d’éliminer les personnes qui pouvaient lui porter ombrage. Il fait le nettoyage avant les élections législatives (2009) et présidentielles (2010).

• Le régime tchadien prétend n’être pour rien dans votre arrestation ?

Ecoutez. Les personnes qui m’ont arrêté portaient les brassards officiels et les signes distinctifs de l’armée tchadienne. Et, parmi elles, il y avait Ismaël Chaïbo le directeur général de la police politique, l’ANS. Je le connais bien, il m’a déjà arrêté… Nous avons été transférés dans une prison secrète, à Farcha, à l’ouest de N’Djamena, dans un camp qui protège le jardin d’Idriss Déby. J’ai trouvé là l’ancien président Lol Mahamat Choua (NDLR : libéré le 28 février) et j’étais suivi d’Ibni Oumar Mahamat Saleh (NDLR dont on est sans nouvelles). Beaucoup de gens ont été maltraités. Nous étions enchaînés 24h/24 pendant 19 jours. On ne me permettait même pas de me laver ou de prendre une douche. Déby est venu deux fois dans cette prison secrète, toutes sirènes hurlantes, et il a discuté avec nos geôliers, mais il n’est pas entré dans les cellules. Donc quand il dit que ni Yorongar, ni Ibni n’ont été arrêtés, ce sont des mensonges, des mensonges grossiers.

• Pouvez-vous dresser un bilan du nombre de personnes arrêtées ?

C’est difficile à dire. Je ne veux pas donner de chiffre précisément. Mais plusieurs personnes, plusieurs dizaines, sont sans doute morts. Beaucoup de mes militants ont disparu ou ont été exécutés sommairement après. Certains étaient entassés dans la prison, comme des sardines, et sont sans doute morts par étouffement.

• Comment le savez-vous ?

Ca fait 14 fois que je suis arrêté… Je commence à avoir des habitudes, des réflexes. On peut se parler à travers les cellules, il y a aussi les persiennes trouées d’où on peut voir la cour. J’ai vu alors qu’Ibni (autre opposant tchadien arrêté au même moment), évanoui ou mort.

• Comment qualifierez-vous le régime d’Idriss Déby

Ce n’est pas seulement un chef d’Etat autoritaire. C’est un régime à la PolPot…

• PolPot c’est lourd comme référence ?

Oui je maintiens. Ce sont les mêmes méthodes. Les opposants disparaissent. Au Tchad, les hommes du président peuvent – comme je l’ai relaté dans un livre – égorger une femme enceinte et lui enlever son enfant. Ce régime commet des crimes contre l’humanité voire un génocide. Il s’en prend à des familles, des ethnies, des groupes politiques. C’est la définition du génocide. Le régime d’Idriss Déby n’est pas fréquentable, à quel que prix que ce soit.

• Vous estimez que l’arrivée de la force militaire européenne, l’Eufor, au Tchad est donc une erreur ?

Oui Il ne fallait pas que l’Eufor intervienne. Les Européens se sont fourrés dans un guêpier. Ils n’ont pas pris de renseignements suffisants avant de déployer cette force. Les belligérants, les rebelles, les uns et les autres, ne vont pas laisser faire l’Eufor.

• L’Eufor affiche sa neutralité et n’entend pas protéger le régime cependant ?

Si c’est le cas, quand Déby va s’apercevoir que l’Eufor ne fait pas son affaire, qu’elle n’intervient pas comme il le souhaite, il va piéger les Européens avec des provocations. Il e fera, j’en suis sûr.

• Mais il faut bien protéger les réfugiés et déplacées nombreux dans la région ?

Soyons sérieux. Pourquoi croyez-vous qu’il y a des déplacés ? Ce sont les hommes de Déby, qui ont détruit les villages, tué certains habitants, et forcer les autres à partir. Lisez le dernier rapport d’Amnesty international. Pourquoi y-a-t-il des réfugiés ? Et qui a créé les rébellions du Darfour ? C’est Déby avec l’argent du pétrole. Il croyait que ce serait facile au Soudan, comme avec la République centrafricaine quand il a fait chassé Ange Patassé. Mais Béchir a résisté, et lui a retourné la monnaie de sa pièce en créant à son tour une rébellion dans son dos. Il n’y a que le désordre qui puisse maintenir ce régime au pouvoir. L’Europe ne doit pas être naïve.

• Que devrait faire alors l’Union européenne?

L’Europe doit aider les Tchadiens à organiser un dialogue inclusif pour parvenir à une solution globale et définitive, dans le pays et la région. Car la paix au Tchad entraînera inévitablement la paix au Soudan. Je dis bien un dialogue « inclusif » regroupant tout le monde : rebelles, partis démocratiques et société civile

• La pression internationale n’est pas suffisante ?

Je ne la vois pas. Si vraiment, il y avait pression, on aurait déjà eu ce dialogue. Je n’en veux pas à l’Europe, je lui demande simplement de jouer son rôle, de ne pas prendre parti et faire pression pour ce dialogue et la démocratie.

• Le départ de Déby est-il un préalable ?

Non. On peut le chasser tout simplement par des élections, transparentes. Nous pouvons même accorder une immunité à vie. Déby a très peur de se retrouver comme Charles Taylor, devant un tribunal. Une immunité à vie contre un dialogue, cela me semble un échange honnête.

• Avez-vous demandé l’asile politique en Europe ?

Pour l’instant, ce n’est pas ma préoccupation, j’ai un visa de trois mois, ce qui me suffit. Ce qu me préoccupe davantage, c’est ma santé. Je crains d’avoir été empoisonné quand j’étais en détention, je dois faire un bilan. A défaut de me mettre une balle dans la tête, comme il (Déby) l’avait promis publiquement , à 64 cadres de ma région natale (NDLR : au sud du Tchad, région riche en pétrole) en leur disant « il faut faire taire Yorongar, il peut essayer de m’avoir avec d’autres moyens.

• Et vous ne comptez pas vous taire ?

Un cabri mort n’a plus peur d’un couteau.

(paru dans Europolitique, mars 2008)