L’OTAN est morte ? Elle est entrée en réanimation. Attendons sa résurrection…

 (B2) « L’OTAN en mort cérébrale », le ‘bon mot’ de Emmanuel Macron fait jaser dans les couloirs bruxellois tant à l’Alliance qu’à l’Union européenne. Depuis la parution de l’interview dans The Economist chacun, dans les rangs diplomatiques et médiatiques, s’interroge et s’interpelle. Une ‘trumperie’ de plus ou une pensée plus profonde ?

Entraînement en Iraq des forces irakiennes par les militaires alliés (U.S. Army photo by Spc. William Marlow)

Un tempo à regarder de près

Précision notable : cette interview a été faite non pas hier, mais le 21 octobre, en pleine offensive turque. La colère du président Macron n’est pas feinte. Il l’a dit clairement, peu de temps auparavant, vendredi, au sortir d’un Conseil européen tendu. Furieux d’avoir appris le retrait américain par un tweet et de l’offensive turque qui menace la sécurité européenne, le président Macron dit tout haut ce que les autres pensent tout bas (lire : La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie ). Mais peu réagissent. Il faut donc placer la barre plus fort. L’interview sort maintenant, selon un tempo qui ne doit pas uniquement au hasard. À un mois du sommet de Londres de l’OTAN, le président français aurait voulu porter le sujet à l’ordre du jour qu’il n’y serait pas pris autrement. L’objectif est atteint.

Un petit côté Trump européen

Sur la forme, Emmanuel Macron a compris qu’à côté des grandes phrases, bien tournées, littéraires, parfois ampoulées, dans un panorama médiatique où tout s’écrit en 140 signes, il fallait des formules chocs. Il n’utilise pas twitter comme le fait Donald Trump. Mais le résultat est identique : faire mouche, avoir une phrase compréhensible par tous, qui oblige chacun à se positionner, provoquer au besoin, ou fâcher (un peu). De fait, il fait du Trump européen. Dans tous les cas, il gagne : on écoute le message. Et chacun se positionne sur son message.

  • S’attaquer à l’OTAN, c’est aussi assez facile. Plus facile que de s’attaquer aux États-Unis. L’Alliance joue ici le rôle du lampiste, naguère dévolu à l’Union ou la Commission européenne. Curieux renversement de circonstances.

Le ‘tout va bien à l’OTAN’ est un leurre

Sur le fond, le mot ‘mort cérébrale’ est sans doute très fort. Mais il faut bien réveiller les morts. Si « l’OTAN coté militaire fonctionne, et même fonctionne très bien » pour reprendre le commentaire d’un diplomate européen, il n’en est pas de même au niveau politique. La réunion des ministres de la Défense l’a prouvé. L’espèce d’atonie qui a saisi l’Alliance après l’offensive turque en Syrie, et le lâchage américain des alliés kurdes, est pour le moins extraordinaire.

  • Si l’OTAN est affaiblie, ce n’est pas par le bon mot de Emmanuel Macron, c’est par son absence de rôle sur la scène moyen-orientale ces derniers mois.

Une défaite politique majeure des Occidentaux en Syrie

Soyons clairs. En Syrie, l’OTAN a subi une défaite majeure, d’ordre politique. Davantage que l’offensive turque, c’est le rôle de pacificateur en chef donné à la Russie, et l’opération de dédiabolisation de l’Iran, qui sont extraordinaires par leur rapidité. Pétrifiée, l’OTAN n’a pu dire un mot sur l’accord de Sotchi. Son ennemi héréditaire, sa raison d’être de toujours, la Russie, est en train de prendre l’avantage aux frontières de l’Alliance, sur son flanc Sud. Ce, en lien direct avec un des pays membres de l’alliance, pièce maîtresse historiquement dans cette stratégie de limitation de la Russie (l’ancien empire ottoman), et avec l’assentiment tacite du ‘papa’ de l’Alliance (les États-Unis). À Moscou, on peut fort bien se frotter les mains. L’Alliance a rendu les armes sans combattre.

  • Donald Trump pourra difficilement reprocher ce mot à son homologue français, lui qui avait qualifié l’Alliance d’être ‘obsolète’. Il a d’ailleurs joint le geste à parole. Dans l’affaire syrienne, à aucun moment l’OTAN n’a vraiment été mise dans la boucle. Elle a été placée devant le fait accompli.

Une stratégie russe de contournement de l’Alliance

Si on s’éloigne deux minutes du curseur de l’actualité, on ne peut qu’être frappé par l’absence de stratégie de l’Alliance. Selon une bonne vieille recette militaire éculée, la Russie a réussi à fixer son adversaire sur un territoire donné : l’Europe du nord-est à la mer Noire. L’Alliance toute à la joie de retrouver un rôle de premier plan s’est engouffrée tête baissée dans une présence, finalement assez statique, très ‘old school’, avec manoeuvres d’infanterie, exercices terrestres, et démonstrations bruyantes de chars et d’avions, non loin de la Russie. Pendant ce temps, Moscou a occupé le terrain en Syrie et placé ses pions en Égypte, en Libye, en Centrafrique (voire au Mali ou au Burkina Faso demain). Elle a effectué un mouvement tournant inversant, à son profit, la doctrine Kennan du containment utilisée par les Américains après-guerre pour limiter la percée soviétique. L’axe Moscou-Téhéran-Damas-Beyrouth (+ Ankara et Le Caire au besoin) devient désormais une pièce incontournable dans la zone Sud de la Méditerranée. Face à cela, l’OTAN est tétanisée.

  • Parler de ‘mort cérébrale’ est sans doute osé, mais si on reste dans la terminologie médicale, on est là face à un bel AVC (accident vasculaire cérébral). Et il fallait bien un électrochoc pour tenter de réveiller le patient.

La bataille des anciens contre modernes

La question fondamentale est de savoir si ce message aura un effet. À court terme, on peut dire que le choc a porté. D’une part, personne ne peut plus faire l’impasse sur le sujet. Le tabou est levé. La question va devoir être abordée. D’autre part, quand on regarde les réactions survenues de part et d’autre, à Washington, Berlin ou ailleurs, on voit bien comment elles sont gênées en fait. Certes le président français parait isolé. Mais la plupart des interventions, pour justifier l’OTAN, sont faites (littéralement) au passé, empruntant à l’histoire… Il n’est que de voir le langage de Merkel ou Stoltenberg. Difficile de faire autrement à la veille des célébrations de la chute du mur de Berlin.

  • Trente ans après, le temps de l’occidentalisme triomphant et la fin de la guerre froide apparaissent un peu désuets. Emmanuel Macron est en train de rejouer la bataille des anciens vs les modernes qui l’avait porté au pouvoir en France.

Un risque d’effet contreproductif limité ?

À moyen terme, le message présidentiel semble plus hasardeux. Il joue et surjoue le rôle prêté traditionnellement à la France. Celui d’emmerdeur patenté qui râle, bloque, impose sa vision, sans doute brillante, mais pas très consensuelle. Il y a un risque que l’on ne fasse pas de cadeau aux Français le jour venu. La France paraît aussi un peu isolée. Mais immédiatement vient une réponse : qui dans les rangs des dirigeants européens est, aujourd’hui, en capacité de s’opposer franchement et, surtout, de s’imposer ?…

Objectif : un aggiornamento de l’Alliance ?

De fait, le président français a le champ libre. Il peut avancer un pion, comme aux échecs, quitte à se le faire prendre, car derrière, il a encore des pièces. L’ambition du président français n’est pas de signer la mort de l’OTAN. Au contraire, c’est de pousser à un aggiornamento de l’Alliance, à un changement de focale, à accepter une place plus importante pour les Européens dans la direction politique (et militaire). En gros, si on pouvait oser, c’est à une perestroïka qu’appelle Emmanuel Macron.

  • Comme l’expliquait un fin observateur de la scène diplomatique européenne. Même dans une république laïque, comme est la France, « il n’est pas impossible de croire… à la résurrection ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

L’OTAN en mort cérébrale de Macron suscite des réactions en désordre

(B2) Si le président français avait pour ambition d’animer le débat, c’est réussi. Son ‘OTAN en mort cérébrale‘ asséné dans l’hebdomadaire britannique The Economist a suscité des réactions au plus haut niveau

Les membres de l’OTAN tentent de défendre le bien-fondé de l’organisation (crédit : OTAN)

Si certains partagent le constat d’une Alliance en grande difficulté politique, personne ne va, même mezzo vocce, dans le sens d’Emmanuel Macron. Et chacun se sent obligé officiellement de justifier l’existence de l’OTAN. Mais la plupart des arguments sont tirés du passé, non de la situation actuelle. Ce qui, d’une certaine façon, est reconnaître qu’il y a… un problème.

Un des partenariats stratégiques de l’histoire

« Je pense que l’OTAN reste un partenaire important, critique, peut-être historiquement l’un des partenariats stratégiques les plus critiques de toute l’histoire enregistrée » a défendu le ministre américain Mike Pompeo.

« I think NATO remains an important, critical, perhaps historically one of the most critical strategic partnerships in all of recorded history. »

Le pouvoir géopolitique en Europe, la sécurité à l’OTAN

« L’UE doit aspirer à devenir un vrai pouvoir géopolitique, mais l’OTAN est et devra rester la colonne vertébrale de notre sécurité sur les deux bords de l’Atlantique » a jugé la présidente slovaque Zuzana Čaputová, qui est du même bord politique et générationnel qu’Emmanuel Macron.

Berlin pas d’accord sur la forme ni sur le fond

« Je ne pense pas qu’un tel jugement intempestif soit nécessaire, même si nous avons des problèmes, même si nous devons nous ressaisir », a souligné la chancelière allemande Angela Merkel recevant le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Le président français a « utilisé des termes radicaux qui ne [sont] pas mon point de vue au sujet de la coopération au sein de l’OTAN », a-t-elle ajouté, selon l’AFP.

« Le pacte Nord Atlantique est une pierre angulaire de l’ordre mondial multilatéral » a renchéri le ministre allemand (SPD) des Affaires étrangères Heiko Maas.

L’OTAN essentielle pour Stoltenberg

« Nous sommes d’accord qu’une OTAN forte est essentielle pour la paix et la sécurité en Europe et que nous devons continuer à investir pour maintenir l’OTAN » a justifié le secrétaire générale de l’OTAN Jens Stoltenberg lors de sa réunion à Berlin avec Angela Merkel le 7 novembre.

 

« Toute tentative de distancer l’Europe de l’Amérique du Nord non seulement affaiblira l’Alliance transatlantique, mais risque aussi de diviser l’Europe. L’unité de l’Europe ne peut pas remplacer l’unité transatlantique »

L’OTAN a été un écran protecteur de la liberté

« En dépit de tous les remous des dernières semaines, je trouve que l’OTAN s’est montrée remarquable comme écran protecteur de la liberté », a affirmé Ursula von der Leyen vendredi soir, dans un discours prononcé à Berlin à la veille de la commémoration de la chute du mur. « L’Europe doit aussi apprendre le langage du pouvoir » a-t-elle ajouté selon Die Zeit. « D’une part, l’UE a besoin de plus de capacités militaires. D’autre part, elle doit faire davantage usage de la force disponible pour faire valoir les intérêts européens. »

Un rôle dans la sécurité partagée

L’OTAN « continue à avoir un rôle extrêmement important non seulement dans l’Atlantique Nord, mais dans le monde en tant qu’un groupe de pays qui se réunissent pour partager des valeurs, partager un engagement envers une sécurité partagée » a indiqué Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, relayé par la représentante permanente canadienne auprès de l’OTAN.

(NGV & CG, st. )

L’OTAN en état de mort cérébrale (Macron)

(B2)  Le président français Emmanuel Macron avait déjà été assez dur au Conseil européen en octobre dernier (lire : La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie (Emmanuel Macron)). Il est encore plus dur dans un entretien avec The Economist, paru hier

Le bureau de l’Elysée – centre du pouvoir français (crédit : Elysée)

Être lucide

Il avertit les pays européens qu’ils ne peuvent plus compter sur l’Amérique pour défendre leurs alliés de l’OTAN. « Pour la première fois, nous avons un président américain qui ne partage pas l’idée du projet européen, et la politique américaine se désaligne de ce projet ». L’exemple de la Syrie l’a montré. « Nous devrons à un moment faire le bilan de l’OTAN. Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN. Il faut être lucide », a déclaré E. Macron. « On doit en tirer les conséquences. »

Une offensive turque sans coordination

Ce constat est clair, si sur le plan militaire cela fonctionne, « sur le plan stratégique et politique, force est de constater que nous avons un problème ». « Nous assistons à une agression menée par un autre partenaire de l’OTAN qui est la Turquie, dans une zone ou nos intérêts sont en jeu, sans coordination. Il n’y a pas eu de planification ni de coordination par l’OTAN. Il n’y a même pas eu de déconfliction par l’OTAN. »

Un réveil européen nécessaire

Il est grand temps que l’Europe « se réveille » a-t-il ajouté. L’Europe se trouve « au bord du précipice », a-t-il déclaré, et doit commencer à se penser stratégiquement en tant que puissance géopolitique. Sinon, nous ne « contrôlerons plus notre destin ». « Notre défense, notre sécurité, les éléments de notre souveraineté, doivent être pensés en propre. » Et la « première chose pour y arriver, c’est de retrouver la souveraineté militaire ». C’est-à-dire une « Europe de la défense, une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire ».

Une autre politique avec la Russie

Autre point d’indépendance : « rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie. » Les Européens doivent  « réinternaliser votre politique de voisinage, vous ne pouvez pas la laisser gérer par des tiers qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous ».

La question de l’article V en débat

Durant cette interview (qui a eu lieu le 21 octobre dans son bureau de l’Élysée à Paris), le journal américain lui a demandé s’il croyait en l’efficacité de l’Article V, à l’idée que si un membre de l’OTAN était attaqué, tous lui viendraient en aide, ce qui, selon de nombreux analystes, sous-tend l’effet dissuasif de l’alliance. « Je ne sais pas » a-t-il avoué. « C’est quoi l’Article 5 demain ? C’est-à-dire que si le régime de Bachar al-Assad décide de répliquer à la Turquie, est-ce que nous allons nous engager ? »

(NGV)

Télécharger le transcript de l’interview en FR et en ENG

La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie (Emmanuel Macron)

(B2) Le président français Emmanuel Macron ne mâche pas ses mots sur l’intervention turque en Syrie comme sur le fonctionnement de l’Alliance atlantique

E. Macron, lors de sa conférence de presse au sommet européen, le 18 octobre (crédit : Conseil Européen)

Il l’a exprimé de façon assez vive à Bruxelles lors de la conférence de presse clôturant le sommet européen vendredi (18 octobre) dans l’après-midi. « Je considère ce qui s’est passé depuis plusieurs jours est une faute lourde, de l’Occident et de l’OTAN dans la région » a souligné le président français interrogé par un journaliste. « J’ai découvert par tweet que les États-Unis décidaient de retirer leurs troupes et de libérer la zone, comme tout le monde. »

La crédibilité de l’OTAN compromise

Le futur à long terme de l’OTAN est en jeu, car l’offensive « affaiblit durablement notre crédibilité pour trouver des partenaires sur le terrain, qui se battront à notre côté, en pensant qu’ils sont protégés durablement » et surtout, « cela interroge aussi le fonctionnement de l’OTAN ». Le manque de communication entre Alliés est un problème. « Il est important que nous puissions nous réunir et nous coordonner, au moins entre les trois Européens (1) et la Turquie. »

La victoire de la loi du plus fort

« Aujourd’hui, dans la région, ceux qui sortent gagnants par la loi du plus fort […], ce sont la Russie, la Turquie et l’Iran. Je ne suis pas sûr que cela ait été exactement l’élément stratégique qui était le plus pertinent, ni pour l’Europe, ni pour les USA. »

Tous les combattants en Syrie ne sont pas du PKK

Il y avait sans doute de bonnes raisons à la Turquie. « Je respecte tout à fait la lutte contre le PKK et les terroristes. Je l’ai toujours dit au Président Erdogan. […] Mais beaucoup des forces démocratiques syriennes, et des combattants de la liberté, [comme] des combattants anti-Daech sur le terrain n’étaient pas du PKK. »

Ramener la Turquie à des positions raisonnables

Pour Emmanuel Macron, il faut « essayer non seulement de comprendre, mais de voir où la Turquie veut aller et comment la ramener à des positions plus raisonnables, qui permettent d’articuler sa sécurité intérieure et ses objectifs de sécurité intérieure avec aussi le respect de notre agenda et la juste solidarité qui est au sein de l’OTAN ».

L’autonomie stratégique européenne plus que jamais nécessaire

Le président français en tire une leçon pour l’Europe. « Nous ne pouvons plus être les partenaires minoritaires d’autres, mêmes si ce sont nos alliés, c’est tout ». Pour continuer à exister, l’Europe a besoin « d’une véritable autonomie, d’une Europe de la Défense véritable, c’est ça redevenir une puissance stratégique ».

(NGV et CG, st.)

(1) Le président pense certainement à la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Lire aussi :

La France crée un grand commandement de l’espace

(B2) Lors des cérémonies du 14 juillet, le président français Emmanuel Macron a annoncé une nouveauté en matière organisationnelle : la création d’un grand commandement de l’espace. Ce dès septembre. L’espace ne sera pas une arme autonome. Ce sera l’armée de l’air qui endossera « à terme » cette responsabilité, devenant « alors « l’armée de l’air et de l’espace » (1)

Protéger les satellites y compris de manière active

Le président endosse ainsi « la nouvelle doctrine spatiale militaire » présentée par sa ministre Florence Parly quelques semaines plus tôt. Cela « permettra d’assurer notre défense de l’espace et par l’espace ». Deux objectifs sont fixés à ce commandement : « renforcer notre connaissance de l’activité spatiale » et « protéger mieux nos satellites y compris de manière active ». Une nécessité pour être présent dans les « nouvelles zones de confrontations » que sont devenus le cyber et l’exo-atmosphérique. Et le président français de promettre de nouveaux investissements « indispensables ».

(NGV, à Paris)

  1. Ce qui a une certaine logique et représente aussi une économie de moyens.

Agir ensemble, le mot clé d’Emmanuel Macron. Un triptyque pour l’Europe de la défense

(B2 à l’Hôtel de Brienne) Dans son allocution aux armées à la veille du défilé du 14 juillet, samedi (13 juillet), Emmanuel Macron a tenu, entre autres sujets (la modernisation de l’armée, les retraites, le souvenir aux morts et soutien aux blessés), à redire la nécessité d’une Europe de la défense

Emmanuel Macron à l’Hotel de Brienne aux côtés de F. Parly (Min. Armées) et G. Darrieussecq (Min. Armées). Au premier plan, le général François Lecointre, chef d’état major des armées (© NGV – B2)

« Jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’a été aussi nécessaire. La construction d’une Europe de la défense, en lien avec l’Alliance atlantique est pour la France une priorité. Elle constitue le fil rouge de ce défilé. »

Ce discours est intéressant à différents points de vues

Au-delà de mots qui peuvent sembler convenus, le président français semble redéfinir ce que représente pour lui l’Europe de la défense. Une vision qui est appelée à être plus consensuelle auprès de l’ensemble des partenaires européens comme des Américains.

Plus d’hésitation terminologique

En premier lieu, après quelques hésitations terminologiques — défense européenne, armée européenne (1) — , on en revient au mot d’origine « l’Europe de la Défense » qui a l’avantage de ne pas définir qu’un aspect, mais de bien symboliser l’ensemble de la politique européenne de défense (les Allemands utilisent le terme d’Union européenne de défense qui est assez semblable en quelque sorte).

Un triptyque d’actions

Ensuite, le président présente cette Europe de la défense comme reposant sur trois éléments : la culture stratégique, les capacités communes et les opérations. Il trace ainsi une certaine cohérence entre diverses initiatives qui semblaient un peu confuses.

Une autonomie stratégique française au service de l’Europe

Enfin, il laisse de côté l’autonomie stratégique qui est, elle aussi, redéfinie comme une autonomie stratégique française « au service de l’Europe ». Ce qui est plus crédible. La notion d’autonomie stratégique ‘à la française’, n’étant pas partagée (loin de là) en Europe. Il lance aussi un appel du pied aux partenaires européens les plus sceptiques sur une initiative européenne trop ‘décollée’ de l’Alliance atlantique.

Une capacité d’agir collectivement

Pour le président français, les mots clé sont désormais : « Agir ensemble » et « renforcer notre capacité à agir collectivement ». « Car notre sécurité et notre défense passent par l’Europe. » Cette Europe de la Défense ne signifie « pas de renoncer à la souveraineté nationale ni renoncer à l’Alliance atlantique ».

Additionner nos atouts

« Cela signifie [qu’]additionner nos atouts peut nous permettre de gagner en force et en efficacité. C’est acter le fait que notre Europe est aussi une Europe qui protège, et que cette mission pour nos peuples la rendra plus crédible encore. »

Une culture stratégique commune

« Agir ensemble c’est faire en sorte de constituer une culture stratégique pour demain et pouvoir envisager des engagements opérationnels conjoints » a indiqué le président français mettant en avant l’initiative européenne d’intervention ou IEI (2), qui était à l’honneur du défilé du 14 juillet.

Des capacités en commun

« Développer des projets communs et des capacités collectives a du sens » a-t-il indiqué, faisant référence aux 34 projets de la PESCO (la coopération structurée permanente), au Fonds européen de défense et au projet de système aérien du futur (SCAF) développé en commun avec l’Allemagne et la France.

Des opérations nationales avec le soutien européen

« Il n’est plus une opération aujourd’hui sans des partenaires européens, sans dynamique européenne » citant l’opération Barkhane au Sahel, Chammal au Levant (Irak et Syrie) ou la mission Clemenceau autour du groupe aéronaval Charles-de-Gaulle.

Une autonomie stratégique précisée

Nous voulons « renforcer notre autonomie stratégique qui doit s’inscrire dans un cadre européen » a indiqué le président, faisant référence à l’effort de modernisation des équipements engagé (cf. encadré). « Notre nation doit agir aujourd’hui pour rester maître de son destin aux côtés des Européens. »

(Nicolas Gros-Verheyde, à Paris)

  1. « L’armée européenne c’est l’ambition » dit la ministre française des Armées Florence Parly dans une interview au Parisien
  2. Cette initiative issue du discours de la Sorbonne et lancée il y a un an semble patiner un peu malgré les dires officiels.

Un effort conséquent pour moderniser l’armée française

Le président a voulu aussi s’affirmer comme le garant de l’effort de modernisation de l’armée française qui passe par l’arrivée de nouveaux équipements modernes.

Une modernisation engagée

« La modernisation est lancée » a précisé Emmanuel Macron citant notamment les avions Rafale de 3e génération, le programme Griffon pour l’armée de terre, le nouveau sous-marin d’attaque Suffren, les nouvelles fusils d’assaut équipant l’armée de terre ou la nouvelle frégate FREMM et le navire Antilles-Guyane et navires. Équipements en bonne et dûe forme inclus dans la loi de programmation militaire (1). « Je veillerai personnellement à son application » (2). Le président a aussi annoncé la création d’un grand commandement de l’espace.

Un effort budgétaire sur le temps long

« L’effort budgétaire pour la défense sera tenu car le contexte stratégique le nécessite. C’est ma responsabilité de chef des armées de voir loin, de ne jamais céder aux sirènes du court terme, de maintenir notre nation dans le temps long de la victoire » indique E. Macron. Et d’ajouter : « La France est ambitieuse pour l’Europe. Elle l’est aussi et, avant tout, pour elle-même ».

Un message à vocation interne comme externe

Ce message a essentiellement une vocation interne, histoire de cautériser les plaies d’une armée un peu ébranlée par l’éviction manu militari du général de Villiers de ses fonctions de chef d’état-major en 2017, mais aussi de justifier aux yeux de l’opinion française un effort budgétaire au moment de choix délicats. Il a aussi une portée européenne (cf. ci-dessus) et au-delà, à destination des États-Unis de Donald Trump, demandeurs réguliers d’un partage plus important du fardeau, comme de certains voisins inquiétants : Russie, Syrie et Turquie (3).

(NGV)

  1. Pour être juste, il faut dire que cette modernisation a été engagée sous ses prédécesseurs. Il y a ainsi une nette continuation des présidences Hollande-Macron. Deux évènements ont principalement motivé cette remontée en puissance : l’intervention au Sahel en janvier 2013 et les attentats de 2015. Une singulière différence avec la plupart des autres pays européens qui n’ont commencé à prendre conscience du nécessaire réengagement qu’après l’intervention russe en Ukraine (lors du sommet du Pays de Galles en septembre 2014) et les quelques coups de semonce supplémentaires de Donald Trump.
  2. Lire aussi : LPM. La France met le booster sur sa défense et veut rester l’armée de référence en Europe
  3. La Turquie est mentionnée sciemment. Le gouvernement turc s’inscrit aujourd’hui très nettement à l’inverse des positions françaises, soutenant sur le terrain en Syrie comme en Libye des forces adversaires. Ses navires de forage sont présents dans la zone économique exclusive maritime de Chypre au détriment des intérêts chypriotes et français (Total étant présent), sans oublier l’équipement en missiles de défense anti-aérienne S400.

Le nouveau top chef européen : un choix ambitieux et une victoire de la french team (V2)

(B2) Les discussions de ces derniers jours pour choisir les prochains dirigeants de l’Europe ont été si chaotiques, si difficiles qu’elles laissaient poindre un compromis au rabais, avec des personnalités faibles. C’est tout le contraire qui s’est produit

D. Tusk, E. Macron et A. Merkel en consultation (crédit : Conseil européen)

L’ambition est au rendez-vous

Les quatre personnalités trouvées — l’Allemande Ursula von der Leyen à la Commission européenne, la Française Christine Lagarde à la Banque centrale européenne, l’Espagnol Josep Borrell à la diplomatie européenne et le Belge Charles Michel en ‘chairman’ du Conseil européen — ont toutes en commun d’être expérimentées et de vouloir pousser l’Europe dans ses retranchements. Non seulement elles portent l’intégration européenne dans leurs discours, mais elles l’ont chacune prouvé dans des actes et des projets dans le passé. Elles se complémentent. C’est plutôt rare au plan européen.

Une solution équilibrée

L’équilibre recherché est quasi-parfait : une parité hommes – femmes tenue (les femmes occupant des postes plus décisionnels que les hommes), la présence de petits et grands pays, du sud et du nord de l’Europe. Le quatuor de tête est complété par deux ou trois vice-présidents (F. Timmermans, M. Vestager et éventuellement M. Sefkovic), ce qui permet d’ajuster l’équilibre. Il y a d’ailleurs eu peu de critiques une fois l’accord scellé au sommet alors que la ‘bubble’ européenne est toujours prompte à râler.

Un couple franco-allemand à la manœuvre…

Ce choix est une victoire assez nette du couple franco-allemand qui a réussi à faire valoir ses vues, sans l’imposer par la force. Il a fallu pour cela un cataclysme : un sommet raté, lundi, sonnant comme un échec avec un zeste d’amertume. Ce sentiment d’échec sera analysé plus tard. Mais on peut d’ores-et-déjà estimer, quelques heures après que la poussière soit retombée, qu’il a été quelque peu peu exagéré, voire attisé. La sensation de désordre a permis d’éliminer en douceur les Spitzenkandidat et les ambitions personnelles.

… + des alliances qui rendent l’accord invincibles

L’alliance un peu contre nature, mais très réelle, entre les Visegrad et les partisans de l’intégration européenne. On est alors revenu aux trois principes de base de la politique européenne. Premièrement, ce sont les Chefs d’État et de gouvernement des ’28’ qui rythment les décisions. Deuxièmement, quand le couple franco-allemand est uni, il a un vrai pouvoir d’impulsion. Troisièmement, quand il sait créer autour de lui des alliances, il est quasi-invincible… Et, au final, c’est l’Europe qui gagne ! Il suffit de regarder le quatuor de direction européen obtenu — Allemagne, France, Espagne, Belgique —. Quatre des principaux pays qui, aujourd’hui, affichent sans ambiguïté une réelle ambition européenne (et en ont les moyens).

Le sens de la tactique française

Il faut aussi remarquer le travail particulier de l’équipe d’Emmanuel Macron. On peut aimer, ou ne pas aimer, le style du président de la République. Mais sa réussite est incontestable. La France obtient un poste stratégique, celui de la Banque centrale européenne, où elle pourra imprimer ou accentuer des réformes notables pour la politique monétaire européenne. La présidence de la Commission européenne, comme le poste de chef de la diplomatie européenne, sont confiés à des francophiles invétérés. Idem pour la présidence du Conseil européen confiée à un homme qui, au surplus, est proche du président français. Aux autres postes clés, on retrouve des francophones et francophiles. Et Paris garde encore un atout dans sa manche, celui du commissaire français qui n’est pas encore désigné.

Gardons cependant la tête froide

Convaincus de la nécessité de l’Europe, amis de la France, les personnes nommées sont néanmoins des personnalités à part entière, avec leur caractère, bien forgé par leur expérience. Elles ne se laisseront peut-être pas conter leur position aussi facilement qu’on pourrait l’espérer à Paris ou Berlin… « On verra » comme nous disait Josep Borrell 😉

(Nicolas Gros-Verheyde)

Top chef : les neuf critères de sélection d’Emmanuel Macron

(B2) Notre collègue du Soir, Jurek Kuczkiewicz, a obtenu une interview (exclusive) très intéressante d’Emmanuel Macron. Le président français décrit non seulement l’avenir européen, mais aussi le futur des institutions après les élections européennes. On a ainsi une vision un peu plus claire des différents critères qu’il entend suivre pour la nomination du futur ‘Top Chef’ européen

Charles Michel et Donald Tusk dans une embrasure de fenêtre au Conseil européen en mars 2019 : ils ne discutent sans doute pas de la bonne recette de ragoût (crédit: Conseil de l’UE)

Même si le président français, fidèle à lui-même, prêche pour… plusieurs paroisses, superposant plusieurs noms, on peut distinguer une petite dizaine de critères (numérotés entre crochets ci-dessous) qui sont utiles pour discerner les profils des futurs dirigeants européens selon lui.

Parité, engagement européen, légitimité forte…

Les trois premiers critères indiqués par le chef de l’État sont ceux de la parité, de l’engagement politique, européen, et de la ‘forte légitimité’.

« On a besoin de femmes et d’hommes [1] qui connaissent bien l’Europe [2], ont une légitimité forte [3] et correspondent au projet de coalition de progrès [4] que je souhaite […] »

Si les deux premiers (parité, engagement européen) sont des critères déjà formalisés, ceux de la légitimité et de la majorité de progrès apparaissent comme étant nouveaux.

… membres d’une coalition de progrès

Ce quatrième critère, le leader du parti La République en Marche le détaille. Il appelle à la formation d’une nouvelle coalition regroupant libéraux et démocrates (ALDE – En Marche), socio-démocrates (S&D), écologistes (Verts) et certains chrétiens-démocrates, tentant au passage de fracturer au maximum l’axe de la grande coalition (PPE / S&D) actuellement au pouvoir au plan européen.

« Aujourd’hui le Parlement européen connaît une majorité entre les socialistes et les conservateurs. Il faut une coalition plus large, et où les équilibres seront beaucoup mieux respectés. Il faudra œuvrer à construire cette coalition de progrès et d’avenir, avec des dirigeants comme Charles Michel, Mark Rutte, Antonio Costa et d’autres encore. […], en travaillant avec les sociaux-démocrates, avec une partie des chrétiens-démocrates et des écologistes. »

Le président français entend éclater le parti populaire européen (PPE), avec la mise à l’écart de ses éléments moins progressistes (hongrois mais aussi autrichiens ou croates). Il refuse aussi tout lien automatique fait entre le candidat du PPE aux élections européennes et la future tête de la Commission européenne. « Il ne faut pas faire de mauvais compromis d’appareil » indique-t-il, refusant ainsi tout ‘petit arrangement à l’européenne’ (pour paraphraser un ministre des Affaires étrangères).

Cinquième critère : pas de Spitzenkandidat

Emmanuel Macron répète ainsi son refus du système des têtes de liste.  « Je ne me sens pas engagé par le système des « spitzenkandidaten ». « Il y a des dirigeants parmi ces candidats qui ont les qualités que j’ai évoquées » dit-il poliment, histoire de ne pas insulter l’avenir. Mais on voit très bien que ce n’est pas vraiment vers là qu’il tourne son regard. « Il y a aussi des dirigeants autour de la table du Conseil qui peuvent y prétendre. »

Sixième critère : une expérience gouvernementale nécessaire pour la Commission européenne

Emmanuel Macron redit surtout son critère préféré, celui de réserver le poste de président de la Commission européenne à un ancien responsable de premier plan européen… Un critère respecté jusqu’ici (1), mais qu’il élargit à l’expérience au niveau européen.

« A mes yeux, l’expérience au plus haut niveau gouvernemental ou de la Commission européenne est indéniablement un critère important. »

NB : ce critère élimine quasiment tous les Spitzenkandidaten, à commencer par Manfred Weber, mais aussi Margrethe Vestager, un temps pressentie par les libéraux et démocrates pour être leur candidate à la tête de la Commission et devenue l’égérie de la presse. Un seul pourrait passer entre les gouttes : Frans Timmermans, aujourd’hui vice-président de la Commission européenne.

Deux critères supplémentaires : équilibre et consensus à ne pas oublier

Le président rappelle les deux critères, très politiques, qui font que le système de Spitzenkandidat est irrationnel : la nécessité d’avoir un équilibre géographique (Nord Centre / Sud, Est / Ouest) et géopolitique (petits et grands pays), et d’avoir le consensus entre les chefs d’État et de gouvernement.

« Ce sera une question d’équilibre le jour d’après [7], et de capacité à construire un consensus entre nous [8]. »

Neuvième critère : la mixité générationnelle

Le président ajoute à cette notion d’équilibre celui de la mixité générationnelle qui ne figurait pas jusqu’alors dans les critères écrits ou non écrits pour les présidences européennes.

« Une expérience [peut être] plus ou moins longue car je souhaite que toutes les générations soient représentées. »

Des noms, quels noms ?

Plusieurs noms sont cités par le chef de l’État : le Portugais Antonio Costa (socialiste) ou le Néerlandais Mark Rutte (libéral), mais il y en a deux autres qu’il commente particulièrement (sur question du journaliste).

Michel Barnier dans la short list

Le critère générationnel parait pouvoir éliminer la candidature de Michel Barnier. Mais le président rattrape le fil…

« Indéniablement, Michel Barnier est un homme qui a de grandes qualités. [Il] l’a encore démontré dans la manière de gérer les négociations avec les Britanniques. Il fait donc partie des dirigeants européens qui ont des qualités éminentes et qui peuvent faire partie de cette liste. »

… mais le Belge Charles Michel a plus la cote apparemment

L’hôte de l’Elysée fait un éloge particulièrement appuyé du Premier ministre belge, Charles Michel.

« Ses qualités comme son parcours le qualifient totalement pour faire aussi partie des personnes qui pourraient avoir de légitimes ambitions européennes. […] Sur le dossier migratoire et sur la relation avec l’Afrique, qui sont pour moi un sujet essentiel, et sur les sujets de coopération en matière de sécurité, de la zone euro et de la solidarité à l’intérieur de cette zone, sur la politique climatique, nous avons une ambition commune, une vraie communauté de vues. »

C’est normal, on est dans un journal belge. Un quotidien portugais l’aurait interrogé, on aurait sûrement eu un hommage appuyé à Antonio Costa (socialiste). Mais de façon objective, le dirigeant belge réunit plusieurs des critères susmentionnés (2) : légitimité européenne, majorité de progrès, expérience, jeunesse, …

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Un critère suivi inexorablement depuis plus de vingt ans : le Luxembourgeois Jacques Santer en 1994, l’Italien Romano Prodi en 1999, le Portugais José-Manuel Barroso en 2004 et 2009, et à nouveau un Luxembourgeois Jean-Claude Juncker en 2014, étaient tous d’anciens Premiers ministres.

(2) Le dirigeant belge a un handicap, son alter ego au sein du Mouvement réformateur (les libéraux belges), Didier Reynders, qui est candidat au poste de secrétaire général du Conseil de l’Europe. Cela pourrait faire un peu beaucoup… A moins que les deux rivaux de toujours aient choisi d’exporter leurs rivalités sur le terrain européen.

Quand Emmanuel Macron joue au petit alchimiste avec les milliards du Fonds défense

(crédit : Conse de l’UE, juin 2018 – archives B2 – Emmanuel Macron au sommet européen)

(B2) La présidence de la république française s’est livrée à un petit bilan du discours de la Sorbonne prononcé en septembre dernier. Bilan somme toute intéressant et normal… s’il ne comportait pas de grossières erreurs, voire des tentatives de manipulations de faits

Dans le « point d’étape de l’initiative de la Sorbonne », diffusé ce mardi (5 mars) sur le site de l’Elysée, on retrouve sous l’intitulé : budget de défense commun… ceci :

Ceux qui connaissent le sujet, comme B2 le suit depuis des années, ont eu une étrangre sensation : aurais-je perdu une étape, oublié un chiffre quelque part…

Reprenons les éléments un par un …

1. « Le Fonds européen de défense […] est désormais opérationnel »

C’est une illusion. Le fonds européen de défense (FEDef) n’est pas encore opérationnel. Les négociateurs européens viennent juste de tomber d’accord sur une bonne partie du règlement. Mais celui-ci n’est pas encore approuvé définitivement, et ne le sera pas avant plusieurs mois. Et les appels à propositions sont loin d’être lancés. Tout simplement, car il reste un détail important à régler : le montant du fonds (13 milliards), qui ne fait l’objet d’aucun accord (cf. point 3). Le FEDef est donc virtuel et non opérationnel.

2. « L’Union investit 1,5 milliard d’euros en 2019 et 2020 […] dans des projets de recherche dans le domaine de la défense et dans le développement industriel de technologies de défense. »

C’est vrai sur le fond, faux sur le chiffre. Pour 2019-2020 il y a en effet deux programmes préliminaires au Fonds européen de défense, l’un pour le développement industriel (PEDID / EDIDP) doté de 500 millions € pour les deux ans (2019-2020) (1), l’autre pour l’action préparatoire doté de 90 millions € pour trois ans (2017-2020). Même en additionnant le tout, on n’arrive pas à 1,5 milliard. Il manque un milliard d’euros. Un véritable tour de prestidigitateur !

3. « … 13 milliards sur la période 2021-2027 »

C’est un chiffre putatif. Pour 2021-2027, il y a effectivement un montant proposé par la Commission européenne de 13 milliards d’euros sur les sept ans du Fonds européen de défense (FEDEF). Mais ce chiffre n’a pas été agréé, par personne. Et il est loin de l’être. Il fait partie en effet d’une vaste négociation sur ce qu’on appelle le MFF, le futur cadre budgétaire multiannuel pour les sept années à venir. Les chefs d’État et de gouvernement vont devoir arbitrer entre les différentes priorités, pour arriver à un accord… avec le Parlement européen, une négociation toujours rude, qui est aggravée par le départ du Royaume-Uni (qu’il va falloir remplacer). Cette négociation n’a pas encore vraiment commencé, elle ne devrait l’être qu’au second semestre 2019. Emmanuel Macron le sait bien. La France — comme plusieurs autres États membres — ne sont d’ailleurs pas très pressés, estimant qu’il y a encore du temps. Un accord devrait intervenir, au bas mot, que fin 2019 ou début 2020 (dans l’hypothèse optimiste…). Et il est très rare qu’une proposition soit acceptée sans voir son montant diminuer. Concrètement, si le FEDef sort de la bataille en étant doté de 10 milliards, cela sera considéré comme bien. Et si on atteint 12 milliards cela sera considéré comme une ‘grande victoire’.

De la désinformation pure

Annoncer l’opérationnel là où il y a putatif, faire une erreur (volontaire) sur les chiffres, prendre une prévision pour une réalité… Tout cela en une seule phrase, c’est un exploit ! On peut avoir un désir d’Europe, être volontaire, poser des ambitions. A un moment, il faut parler vrai et être réel. Sinon on passe pour un alchimiste, qui transforme le plomb en or. Ce n’est pas digne d’un président de la République, d’un responsable européen, surtout quand il affirme vouloir combattre la désinformation. On combat bien la désinformation quand on donne les bonnes informations.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. « L’enveloppe financière pour l’exécution du programme pour la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020 est établie à 500 000 000 EUR en prix courants » (article 4 du règlement (UE) 2018/1092 du Parlement européen et du Conseil du 18 juillet 2018, JOUE L 200 du 7.8.2018 établissant le programme européen de développement industriel dans le domaine de la défense visant à soutenir la compétitivité et la capacité d’innovation de l’industrie de la défense de l’Union).

(B2 Pro) Traité de défense, espace Schengen, économie… les idées de Emmanuel Macron pour la renaissance européenne

(B2) Dans une lettre aux Européens publiée ce soir dans plusieurs quotidiens français et européens *, le président français Emmanuel Macron se prononce pour un saut qualitatif européen, en matière de défense, de sécurité intérieure, économique. Ce, san…