Benalla a bien un passeport diplomatique. Le Quai d’Orsay confirme … mais ouvre une série de questions

(B2) Le ministre français des Affaires étrangères vient de confirmer, en grande partie, les informations publiées par Mediapart sur le fait que Alexandre Benalla, ancien conseiller de l’Elysée, chargé de la sécurité du président Emmanuel Macron, bénéficiait d’un passeport diplomatique

Cette confirmation est intervenue jeudi soir (27 décembre), par le biais d’un communiqué du porte-parole du Quai d’Orsay. Soit très rapidement après publication de l’article par notre confrère (ce matin). Ce qui témoigne de l’inquiétude que prend cette ‘nouvelle affaire Benalla’. Mais elle pose tout autant de questions qu’elle n’en résout…

L’effet minimisé du passeport diplomatique

Le Quai rappelle tout d’abord le principe de l’utilisation du passeport diplomatique.

« Le passeport diplomatique est un titre de voyage, visant à faciliter les déplacements de son titulaire, dans le cadre de ses fonctions officielles. Il ne confère à son titulaire aucune immunité, que ce dernier se trouve sur le territoire français ou à l’étranger. »

Une vision très minimaliste du passeport, dont la délivrance est régie par un décret (n°2021-20 du 6 janvier 2012). Certes l’immunité diplomatique dans un pays étranger n’est pas attenante à ce passeport, mais elle constitue une sérieuse présomption. Sa possession permet d’éviter tout contrôle plus sérieux (d’identité ou des bagages) à une douane ou poste-frontière et facilite le passage.

Deux passeports et non un seul

Le porte-parole du Quai d’Orsay confirme ensuite que A. Benalla n’avait pas un, mais bien deux passeports diplomatiques. Et qu’une procédure a été engagée pour les restituer (sans effet).

« Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères a demandé à M. Benalla, par lettre recommandée du 26 juillet 2018, de restituer les deux passeports diplomatiques en sa possession (émis respectivement le 20 septembre 2017 et le 24 mai 2018). Cette lettre a été retirée le 6 août 2018, par une personne munie d’un pouvoir de M. Benalla. En outre, celui-ci s’était engagé par écrit le 23 mai 2018 à restituer ces documents à la fin des fonctions qui en justifiaient l’attribution. »

On peut remarquer qu’un second passeport a été délivré après les évènements du 1er mai où le conseiller de l’Elysée est venu « observer » une manifestation de l’opposition. Évènement connu de l’Elysée puisque l’intéressé a été mis à pied par le directeur de cabinet (Patrick Strzoda) durant quinze jours, du 4 au 19 mai. Surprenant.

L’utilisation du passeport connue par la presse

Enfin le communiqué du Quai n’exclut pas de possibles poursuites :

« Toute utilisation depuis lors de ces passeports aurait été faite en dépit des engagements pris par l’intéressé. A la vue des informations de presse tendant à indiquer que M. Benalla aurait continué à utiliser ces documents, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères examine les suites à donner, y compris judiciaires. »

Une série de questions sans réponses

A priori, les autorités n’étaient pas au courant de l’utilisation de ces documents et ne l’auraient appris que par la presse. Au final, la réponse ministérielle soulève autant de questions qu’elle n’en résout, qui interpellent (dysfonctionnements administratifs, mansuétude …) :

– Pourquoi un second titre a été émis pour A. Benalla alors qu’il faisait l’objet d’une mise à pied ? Qui a contre-signé la demande de passeport diplomatique ?

– Pourquoi le premier titre n’a-t-il pas été rendu à ce moment là ? Etait-il perdu ou volé ?

– Pourquoi la non restitution d’un titre d’identité au terme de la mission de l’ex-conseiller élyséen, n’a-t-elle donné lieu qu’à une seule lettre d’injonction ? Y-a-t-il eu d’autres actes de procédure ? Sinon pourquoi un tel laxisme ? Pourquoi la saisine du procureur n’est-elle pas déjà effective ?

– Y-a-t-il eu, par exemple, un signalement dans le fichier Schengen, comme aux autorités britanniques (l’intéressé résidant désormais au Royaume-Uni) ? Etc.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Télécharger le communiqué du ministère des Affaires étrangères (27 décembre)

Lire aussi : Quelques observations sur l’affaire Benalla

Quelques observations sur l’affaire Benalla

(B2) Les mots ‘affaire d’État’ ne sont pas surestimés quand est évoquée l’affaire ‘Alexandre Benalla’, du nom de ce ‘conseiller’ de la présidence de la République pris sur le fait en train d’intervenir lors d’une manifestation du 1er mai pour arrêter de façon ‘musclée’ deux personnes. Plusieurs points interpellent

Ce n’est pas en soi un matraquage ‘borderline’ ou l’usurpation de signes de police qui sont en soi inquiétants, mais l’immixtion d’une personne privée dans le système public de sécurité, sur décision propre de l’Élysée, et son entêtement à nier tous les faits jusqu’à que l’affaire éclate. Dans cette affaire, s’il y a eu dérive, ce n’est pas d’un homme, mais d’un dispositif gouvernemental.

1. Qu’un conseiller du président assure la liaison avec les équipes de sécurité, c’est la logique même d’une équipe de pouvoir. Qu’il se mêle de sécurité sur le terrain, se rende sur place, casqué, équipé d’un brassard de police, pour aller voir de près une manifestation d’opposants, est pour le moins étrange, et y intervienne de sa propre initiative alors que des forces de police étaient bien présentes sur place et qu’il n’y avait pas de raison propre (légitime défense ou danger d’autrui) d’une intervention.

2. Confier à un inconnu qui n’a aucun passé ni expérience attestée ni légitimité officielle (1) la sécurité du président de la République plutôt qu’une équipe spécialisée, composée de personnes expérimentées, encadrées, soumise à un cadre disciplinaire, constitue le premier plan d’une faute politique. Soit on estime que le GSPR — le Groupe de sécurité de la présidence de la République — est incapable, incompétent… Il est alors dissous ou réformé. Soit c’est cette institution qui est chargée de la sécurité.

3. L’absence de sanction réelle lorsque les faits sont révélés est pour le moins symptomatique d’un sentiment d’impunité, qui révèle une totale déconnexion de la réalité. La défense pour le moins confuse de l’exécutif pose plus de questions qu’elle n’en résout.

4. Venir reprocher à des responsables de la police d’avoir obéi à un conseiller de l’Élysée est pour le moins troublant. Dans la verticalité de la République (qui n’est pas née avec l’arrivée de Emmanuel Macron), quand un conseiller de l’Élysée émet une demande, il est souvent difficile à un fonctionnaire, même un haut fonctionnaire, de le refuser de façon délibérée. Il n’y a pas dérive ou copinage, mais juste le respect de la règle hiérarchique de la Ve république.

5. On avait connu Emmanuel Macron beaucoup plus tranchant et sans pitié à l’égard du chef d’état-major des armées, qui n’avait fait que son devoir, même s’il avait exprimé certains désaccords politiques. Sa mansuétude, voire une défense mettant en cause l’opposition ou la presse est surprenante, voire inquiétante.

La suite de cette affaire est inconnue. Mais ce qui est sûr c’est qu’elle brise l’image de ‘nouveau monde’, de transparence, de modernité que voulait incarner et installer Emmanuel Macron. Tel un miroir qui se brise, l’affaire Benalla a ainsi un retentissement largement plus large que les faits qu’elle recèle qui, en l’état, sont assez bénins au regard d’autres ‘affaires d’État’ qu’a connu la Ve république.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) L’absence de nomination au journal officiel en est témoin

Un seul service de renseignement franco-allemand. Récit d’un échec

(B2) Ce sont les étudiants de Centrale, à Chatenay-Malabry, qui ont eu la primeur de cette information, comme le raconte Jacques Follorou dans le quotidien Le Monde. L’ancien responsable de la division technique de la DGSE, Bernard Barbier, leur a confié, comment l’idée de faire un grand service de renseignement franco-allemand est venue… et comment elle a échoué.

Pour bâtir un service de renseignement, il n’y a pas grand monde…

« Il est impossible de construire un seul service de renseignement européen avec 28 pays qui n’ont pas les mêmes moyens ni la même culture. Les meilleurs, par rapport à leur nombre d’habitants, ce sont les Suédois. Les Italiens sont mauvais. Les Espagnols sont un peu mieux, mais n’ont pas de moyens. Et les Britanniques, avec 6 500 agents au sein du GCHQ, sont forts, mais sont-ils Européens ? (…) Restent les Allemands, qui sont de solides partenaires.»

Les Allemands sont solides

J’ai beaucoup travaillé avec eux, à la fois en transmettant notre savoir-faire mais aussi en leur apportant des moyens techniques. Les ingénieurs allemands et français travaillent très bien ensemble. En revanche, l’ingénieur britannique avec l’ingénieur français, c’est compliqué.

Le niveau politique refuse la fusion BND / DGSE

Pour être plus efficaces, j’ai dit aux politiques en France qu’il fallait fusionner le BND [le Service fédéral allemand de renseignement] et la DGSE. C’est la seule solution. Cela ferait un service de 15 000 personnes. La NSA compte 60 000 personnes, et la direction technique de la DGSE, seule, c’est 3 000 agents. Mais les politiques français n’ont jamais donné suite. »

L’attaque sur l’Union européenne de 2010 : une attaque venue de Washington

Le super techno-espion raconte ensuite comment il a démasqué l’origine de l’attaque sur l’Elysée qui se révèle être la même signature que celle qui a frappé l’Europe. « Le responsable de la sécurité informatique de l’Elysée était un ancien de ma direction à la DGSE, relate M. Barbier. Il nous a demandé de l’aide. On a vu qu’il y avait un “malware” qui avait une signature identique à celui que nous avions identifié lors d’une attaque contre la Communauté européenne en 2010. Il n’y avait que les Américains et les Russes qui avaient pu faire cette première opération. En 2012, nous avions davantage de moyens et de puissance techniques pour travailler sur les métadonnées. J’en suis venu à la conclusion que cela ne pouvait être que les Etats-Unis.

Sur le site de l'Elysée, on voit un François Hollande parlant à l'aise, et une Angela Merkel, renfrognée, écouteurs à l'oreille,semblant incapable de comprendre (crédit : Elysée)

Le couple franco-allemand bat de l’aile. La preuve par les textes et les photos

(B2) Plus qu’un long discours pour prendre le pouls du couple franco-allemand, il suffit d’aller jeter un oeil sur la relation qu’ont fait les deux sites officiels français et allemand du sommet Hollande – Merkel à Paris le 4 mars. Edifiant !

La preuve par les textes

Sur le site de l’Elysée, le compte-rendu de la conférence de presse « conjointe » est pour le moins elliptique. Il ne rend ainsi compte que de la seule parole présidentielle. L’intervention de la Chancelière Angela Merkel est absente…

Sur le site du gouvernement allemand, le compte-rendu est un peu plus exhaustif, les propos de la Chancelière sont retranscrits mais aussi ceux du président Hollande. Assurément à Paris, on n’a pas la même conception du couple qu’à Berlin.

La preuve par les photos

Les photos diffusées par les deux sites sont pour le moins évidentes de cette différence d’appréciation.

Sur le site de l’Elysée, on voit un François Hollande parlant à l’aise, déterminé, et une Angela Merkel, renfrognée, de mauvaise humeur, écouteurs à l’oreille, semblant complètement ailleurs, et mutique. Vivement que ca se termine semble se dire Fr. Hollande.

Sur le site de l'Elysée, on voit un François Hollande parlant à l'aise, et une Angela Merkel, renfrognée, écouteurs à l'oreille,semblant incapable de comprendre (crédit : Elysée)

Sur le site de la Chancelière, on voit les deux dirigeants discutant à la descente d’un escalier. Une photo assez réaliste d’un dialogue difficile, où la Chancelière semble répliquer à un Président français pas tout à fait d’accord (en termes esthétiques, ce choix de photo est d’ailleurs plus intéressant)

MerkelHollandeSommet@DE160304

(crédit : Foto: Bundesregierung/Bergmann)

En sachant combien ces photos sont soigneusement choisies par les responsables de communication des dirigeants, on a ainsi une bonne appréciation visuelle de la façon dont le couple franco-allemand est ressenti à Paris et Berlin.

Un couple bien déchiré ?

En fait, la vision du couple franco-allemand est totalement différente de part et d’autre du Rhin. Du côté allemand, le couple, c’est à deux, pour le meilleur et pour le pire, avec force disputes au besoin, mais on reste ensemble coûte que coûte. La mater allemande est sans doute un peu matronne sur les bords, un peu dure à cuire, pas marrante tous les jours. Mais elle tient la barre. Le mari français, lui est plutôt du genre léger, volage. C’est chambre à part, le diner commun vite fait, histoire de sauver les apparences, et après ciao, on sort chacun de son côté. Assurément le couple franco-allemand n’a de couple que le nom… même dans la communication officielle.

(Nicolas Gros-Verheyde)

MAJ Au sommet franco-allemand de Metz, début avril, la Chancellerie a répliqué à la photo de l’Elysée, avec une photo quasi-similaire, mais inversée. On y voit une Angela Merkel s’exprimer posément tandis que François Hollande apparait, écouteurs sur les oreilles, l’air renfrogné, agacé… et toc !

MerkelHollandeMetz@DE160407

Ratatouille@

La ratatouille Hollandaise

Ratatouille@(BRUXELLES2 au Sommet européen) En quelques jours, François Hollande s’est livré à un exercice de cuisine hautement risqué… Parti en assurant que l’opération Sangaris ne coûterait pas un sou aux Français, il est arrivé au sommet européen en disant qu’il recherchait un soutien pas seulement financier mais surtout symbolique, pour « européaniser » l’opération française, avant de finir par expliquer quasiment le contraire : il ne s’agissait pas pour la France d’obtenir un soutien européen puisque cela ne s’inscrit pas dans une opération européenne. « Ça ne coûtera pas très cher en fait ». Nous avons donc reconstitué la ratatouille hollandaise.

1. Commencez par vous assurer d’avoir tous les ingrédients nécessaires : crise humanitaire, crise sécuritaire, ajoutez quelques éléments terroristes à portée de main. C’est mieux. Une pincée de Boko Haram, d’analyse stratégique d’un continent en crise. Un quasi-génocide.

2. Veillez à avoir tous les ustensiles sur votre plan de travail : bases militaires à proximité, des hommes déployés au préalable déjà sur le terrain, le contrôle de l’aéroport…

3. Obtenez une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU : c’est obligatoire. Lancez le tout vite fait sur le feu car il y a urgence, humanitaire.

4. Pour éviter d’être interpellé sur le coût d’une telle opération, dites que c’est l’Europe qui paiera. Sur la scène nationale, ça a des chances de passer. Si l’on vous interroge, embrouillez les réponses. Ce n’est pas le « financement que l’on cherche », c’est un « soutien logistique, enfin surtout un soutien symbolique ».

5. Si on insiste, employez un mot-clé : nous allons « européaniser » l’opération française en Centrafrique. Et donnez des exemples. Il y a déjà des pays européens — l’Allemagne, le Royaume Uni, la Belgique, la Pologne, l’Espagne, les Pays-Bas. Quelques avions européens et 50 aviateurs polonais, un peu au sol, un peu en l’air. Les Polonais seront là « avec 50 militaires », enfin ce sont des « aviateurs, vous savez un aviateur ça vole ». L’important est de faire rire la galerie. Lorsque vous avez fini, gardez-les au chaud dans un cocon diplomatique.

6. Une fois la mission « européanisée », le financement européen est automatique. Enfin, presque ! C’est simple comme un coup de fil… à Cathy (Ashton). Bien sûr, il y a toujours des Angela (Merkel), des Werner (Faymann), de Elio (Di Rupo), qui vous disent qu’il faut respecter les procédures européennes : une opération européenne, c’est une décision européenne, à l’unanimité, des règles communes, etc. Bon ! Remuez, couvrez, et laissez cuire ainsi, à feu doux pendant quelques heures.

7. Évoquez le financement. « J’ai souhaité la révision du système de financement des missions et les Européens ont donner droit à cette demande ». Pour cela, n’hésitez pas à chercher dans vos tiroirs. Vous trouverez surement le mécanisme Athena. « Il y aura, notamment pour la Rép. centrafricaine, une meilleure utilisation du dispositif Athena, c’est-à-dire une plus grande mobilisation de ces fonds pour toutes les missions, comme celle qui peut être décidée pour la Rép. centrafricaine ». Ajoutez un peu d’oignon, de sel, de poivre. C’est un peu fade et compliqué tout ça. Vérifiez régulièrement votre préparation en remuant de temps en temps.

8. Une fois la mission prête, n’oubliez pas la petite feuille de menthe fraîche. La pointe d’ironie à la française. La mission, devenue européenne, financée par l’Union européenne, avec quelques Européens, pour le decorum, une quelconque passation de commandement abîmerait le chef d’oeuvre. « Ça non. Le commandement restera … français. » Etre Européen oui… Mais un (petit) peu !

(Leonor Hubaut & Nicolas Gros-Verheyde)

Commentaire : le calendrier s’accélère sur le Centrafrique

En écoutant le président de la République, François Hollande, au Conseil européen, particulièrement confus et brouillon, on pourrait avoir l’impression que la « France » a connu à Bruxelles une sévère… dérouillée. Mais même si certains commentaires peu amènes ont été entendus dans les couloirs, il faut considérer les faits et non les dire.

1° Alors que personne ne s’attendait à ce que l’Europe se penche, d’une part, sur les questions de financement des opérations militaires (une question bloquée depuis des années), d’autre part, prenne sérieusement une option sur une mission/opération PSDC en Centrafrique (civile ou militaire, voire les deux), le Conseil européen a indiqué sa volonté de voir l’Union européenne prendre « rapidement » des décisions sur ces deux sujets. Ce sera fait : le plus tôt possible pour le financement des opérations ; dès le 20 janvier pour la mission PSDC (lire les détails sur B2 Le Club : options d’une mission).

2° C’est une première ! Jamais un Conseil européen n’avait donné un tel ordre de marche sur une mission de la politique (européenne) de sécurité et de défense commune de façon aussi claire et précise. Tout autant que les 22 paragraphes des conclusions sur la politique de défense européenne, cette avancée doit être remarquée.

Les vacances vont être courtes…

(crédit : Elysée)

Un nouveau contrat de « paix et de sécurité » avec l’Afrique

(crédit : Elysée)

François Hollande à la séance d’ouverture du sommet Paix et Sécurité en Afrique (crédit : Elysée/B2)

(BRUXELLES2 – à l’Elysée) C’est à l’ombre du portrait de Nelson Mandela que le président français, devant plus de 40 dignitaires africains réunis à l’Elysée, a délivré un discours qui se veut comme une refondation des liens entre la France et l’Afrique pour maintenir la paix et la sécurité sur le continent, appelant à une « alliance exceptionnelle » entre l’Afrique et l’Europe « au service de la paix, du développement, et de l’avenir de la planète ».

De « gendarme » à « pompier » 

Les interventions françaises au Mali il y a un an et maintenant en République centrafricaine sont « lourdes financièrement » et démontrent la nécessité que les Africains se dotent d’une capacité de défense commune. « L’Afrique doit maîtriser pleinement son destin et pour y parvenir assurer pleinement par elle-même sa sécurité » a affirmé le président français dans son discours d’ouverture. Un avis partagé par le président guinéen Alpha Condé, pour qui il n’est « pas normal » que « la France soit obligée d’intervenir en pompier pour nous sauver ».

Une nécessité : préparer les forces africaines

François Hollande appelle chacun à « regarder (la vérité) en face ». « Chacun sait qu’il y a des insuffisances, des manquements, des fragilités et qu’il y a une nécessité de préparer les forces africaines à répondre à toutes les menaces et à pouvoir se doter, dans leurs organisations régionales ou au niveau de l’Union africaine, des moyens indispensables pour assurer la sécurité des Africains. »

Faire face au terrorisme

Face au terrorisme qui se fait jour de la Somalie au Sahel, le président français  appelle à « un nouveau partenariat sur le plan de la coopération militaire », avec plusieurs priorités : « le conseil, la formation, l’équipement, le renseignement ». « Ces groupes disposent désormais de moyens considérables, venus de tous les trafics, ont accès à des armes de grande sophistication, que même des Etats souverains ne parviennent pas à acquérir. » L’objectif est que « les armées africaines puissent être dotées de tous les moyens leur permettant de faire face » au terrorisme.

Un engagement : 20.000 militaires formés par an

Un point clé de la proposition française est la création d’une « force de réaction rapide sous l’égide de l’Union africaine ». Ce qui « exige des moyens de commandement et de renseignement ». « C’est la responsabilité des Africains » a précisé Fr. Hollande. Mais la France est prête « à apporter tout son concours à cette force ». 1°) « par la mise à disposition de cadres militaires, auprès de ses états-majors » ; 2°) « par les actions de formation. La France peut entraîner chaque année, si vous en décidez, 20 000 soldats africains. »

Face à la piraterie : une structure commune

Dernier aspect sécuritaire du discours : la piraterie. La France est « prête » à soutenir la stratégie maritime intégrée définie par l’Union africaine. Elle est prête à constituer « une structure commune pour coordonner vos actions en mer ».

Commentaire (NGV) : une Europe en pointillé ?

On voit ainsi renaître le projet Recamp – comme Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix – qui avait été transféré au niveau européen sous le nom de EuroRecamp et dont la dynamique a été un peu perdue, il faut le reconnaître, à la création du SEAE, le service diplomatique européen, malgré le louable effort de quelques-uns. Une Europe qui reste assez absente du discours présidentiel français, malgré la présence lors de ce sommet de Herman Van Rompuy (pour le Conseil européen) et José-Manuel Barroso (pour la Commission européenne). Pas un mot prononcé sur les missions EUTM Somalia et EUTM Mali qui répondent justement à cet objectif de formation et de structuration des armées africaines. Ce n’est que par le détour d’une phrase, plutôt sybilline que l’UE retrouve sa marque à propos d’une « Europe, (qui) je le sais, sera au rendez-vous » « pour montrer, non seulement sa solidarité à l’égard du continent ami, mais également une responsabilité dans la mise en commun de moyens et de forces ».

(Leonor Hubaut à l’Elysée & Nicolas Gros-Verheyde à Bruxelles)

Télécharger l’allocution d’ouverture

Lire aussi :

La Pologne s’engage concrètement dans l’opération au Mali

François Hollande et Donald Tusk (le PM polonais) pour la traditionnelle photo sur le perron l’Elysée (Crédit : Présidence de la République)

(BRUXELLES2) Reçu à l’Elysée, ce lundi (28 janvier), le Premier ministre polonais Donald Tusk a tenu à souligner combien la Pologne soutient clairement la mission de la France au Mali « depuis le début ». « Ce n’est pas uniquement un geste de solidarité par rapport à notre allié, ceci vient de notre conviction profonde après analyse de la situation sur le continent africain en entier, en particulier en ce qui concerne l’Afrique du nord. La stabilité de cette région est dans l’intérêt de l’Europe et de tout le monde. »

Participation de 20 instructeurs

Le cabinet (gouvernement) doit se réunir demain (mardi 29 janvier) à Varsovie pour décider de la participation d’instructeurs polonais à la mission de l’UE de formation de l’armée malienne. La Pologne devrait ainsi annoncer la participation d’une vingtaine d’instructeurs pour EUTM Mali. Soit plus que ce qui avait été annoncé dans un premier temps (une dizaine). Une décision devrait aussi être prise pour assurer un « soutien organisationnel et logistique » aux opérations en cours, comme l’opération Serval, assure-t-on à Varsovie.

Possibilité de livraison d’armes

Le Premier ministre polonais a ainsi évoqué clairement lors de la conférence de presse, la possibilité de livraison d’armes ou d’équipements. « Si le besoin se présente en ce qui concerne l’armement, si la Pologne peut aider au niveau du matériel, nous sommes à disposition. C’est le Ministre de la Défense qui va discuter des détails. » « Nous sommes en mesure de réagir rapidement pour certains détails de notre côté, il n’y aura pas de retard en ce qui concerne cette aide » a-t-il assuré.

Sommet Weimar-Visegrad à Varsovie

Plus généralement évoqué les questions de défense, un « sujet important sujet principal de la conversation avec le président français » ainsi que la réunion commune du groupe de Visegrad et de Weimar qui aura lieu le 6 mars prochain, à Varsovie. Thème de cette réunion au sommet – à laquelle devraient participer le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel – : « l’avenir de l’Europe, et travaille à la défense de l’Europe. »

Mais il n’y avait pas que la défense au menu de cette rencontre

Les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté de soutenir la politique agricole commune et les mécanismes de la politique de cohésion comme « nécessaires pour prévenir la crise » ainsi que l’a expliqué D. Tusk. Ils affichent également pour la réunion du Conseil européen à Bruxelles, en février, une volonté commune de maintenir le niveau le plus élevé possible de ces politiques. « Toute modification ne doit pas se faire au détriment de la politique de cohésion ou la politique agricole commune » ont-ils souligné de concert.

Lire aussi :

Livre blanc français sur la défense : on l’actualise

(BRUXELLES2) La France va lancer une actualisation de sa réflexion stratégique en matière de défense. Le président de la République Nicolas Sarkozy vient de l’annoncer. Il a ainsi demandé au Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDN) de conduire « dès à présent, avec les administrations concernées et en faisant appel à des experts français et étrangers, une réflexion interministérielle sur l’évolution du contexte stratégique depuis 2008 ».  L’objectif – selon le communiqué de l’Elysée – est de « produire un document interministériel d’évaluation stratégique qui sera présenté au Parlement puis validé par le Conseil de défense et de sécurité nationale d’ici la fin de l’année 2011 ». Le Livre blanc prévoyait une actualisation d’ici fin 2012. Cela laissera le temps à la réflexion explique-t-on à la présidence de la République. Mais c’est aussi important dans la foulée de l’opération en Libye qui a révélé des manques mais aussi souligné des impacts stratégiques nouveaux d’agir rapidement.

Lire également : Premières leçons de l’opération en Libye. Les gagnants, les perdants

Une France anti-européenne ? Un problème situé… à l’Elysée ?

A l’Elysée… en 2008 (crédit : NGV)

(BRUXELLES2, opinion) La France serait-elle devenue plus britannique dans son approche de la PesDC que par le passé ? On peut se poser vraiment la question. Depuis la fin de la présidence française de l’UE, la réintégration de l’OTAN et l’accord franco-britannique, la volonté française de promouvoir l’Europe de la défense, de rechercher des alliés, de chercher des solutions pragmatiques pour développer la PeSDC a vacillé.

Ce n’est pas vraiment faute de responsables compétents et déterminés à la promouvoir au sein des ministères des affaires étrangères ou de la Défense. Mais il est un fait, les partenaires européens ne rencontrent plus de répondant du côté de l’hexagone. On peut le vérifier dans les différentes rencontres et séminaires organisées ainsi que dans les débats plus politiques au sein de l’UE. La volonté politique n’y est plus. Et, dans cette absence de volonté, il est inutile de chercher des explications rationnelles (comme la crise financière) ou de trouver un coupable dans les institutions européennes, elle se niche à un endroit bien stratégique du système de commandement français, au plus haut niveau de l’Etat : l’Elysée.

La pratique des noyaux durs plutôt que le multilatéralisme

La tendance du président Sarkozy – et de son entourage – se trouve en effet depuis les débuts – quand il était ministre de l’intérieur déjà – dans la recherche de dialogue entre les grands pays – un mélange d’approche intergouvernementale et de recherche de noyau dur optimal – plutôt que dans une approche multilatérale et communautaire. Une approche pas spécifique à la défense (*), la France préfère désormais les approches à 2, 3 ou 4 pays quitte à s’opposer frontalement à l’exécutif communautaire.

En matière de défense, il faut ajouter un autre facteur. Le souci de se rapprocher de Washington et de Londres, d’apaiser les relations avec les Usa et le Royaume-Uni. Résultat : la promesse faite au sommet de l’Alliance atlantique à Strasbourg, d’une présence plus affirmée dans l’OTAN qui permettrait de renforcer la position de la France et de relancer la défense européenne ou l’Europe de la Défense n’a pas produit, trois ans, après les effets escomptés.

Le bilan de la réintégration dans l’OTAN reste à faire

Certes au niveau militaire, la réintégration dans le comité militaire de l’OTAN et l’arrivée de 8 à 900 militaires français dans les différents comités de planification change la donne. Mais pas encore la culture de l’alliance. Celle-ci reste en grande majorité anglo-saxonne. Et il faudra encore de longues années – et encore – pour qu’un changement se produise. Quant au poids de la France dans l’Alliance, ou en Europe, l’affaire de la Libye a montré que le résultat n’était pour l’instant pas à la hauteur des ambitions.

Certes au point de vue politique, la France n’est plus perçue comme menant une politique anti-Otan. Un résultat crédible et vérifiable auprès de plusieurs de nos partenaires, notamment en Europe de l’Est. Mais c’est tout. Cet avantage n’a pas été mis à profit pour développer et booster l’Europe de la Défense. Au contraire… L’accord franco-britannique a été perçu comme une entorse au principe de négociation collective.

Résultat : la France, aujourd’hui, n’est plus perçu comme un allié sûr et entraînant pour la politique de défense. Et la PSDC est en panne, tout simplement car il n’y a plus de moteur.

(*) Une France anti-européenne. Le titre pourra choquer. Mais c’est effectivement la position ressentie non seulement en matière de défense. Sur le budget européen, sur la zone Schengen, Paris affiche une position qui n’est pas celle qu’elle a classiquement défendue dans les 30 dernières années.