Quand le McArthur de Blackwater s’introduisait dans la lutte anti-piraterie

Blackwater avait prévu de se reposer pour le soutien médical sur l'hopital Bouffard des FFDJ (crédit : 13dble)

Cela fait partie du lot de révélations amenée par Wikileaks et analysée par le New York Times. Le gouvernement djiboutien a autorisé en 2009 la société privée américaine Blackwater Worldwide (BW), a reçu l’autorisation d’opérer à partir du port de Djibouti, un navire armé contre les pirates, pour protéger les navires commerciaux.

Ce n’est un secret pour personne que la lutte anti-piraterie est un vaste marché pour les sociétés militaires privées, en voie de reconversion après l’ère plutôt fastueuse de l’Irak. Et que Blackwater l’investit espérant un débouché. Un investissement qui n’a pas eu le résultat espéré. En revanche, ce qui me semble intéressant ce sont les détails donnés par le télégramme, le soutien américain à cette initiative qui reste très prudent (nous attendons des instructions du Département d’Etat est-il mentionné à la fin du télégramme), et surtout la motivation qui repose sur une approche assez pragmatique (il y a un marché, les sociétés américaines se doivent d’être présents, faut-il les soutenir) ainsi que le partage d’informations (Blackwater communiquera son SOP – procédure opérationnelle – aux ambassades de Nairobi et Djibouti), partage qui n’est pas illogique (et se pratique couramment).

Une équipe robuste d’US boys, l’hopital militaire français en assistance et un intermédiaire franco-djiboutien

Blackwater a ainsi obtenu l’autorisation pour le « McArthur, » un ancien navire de 183 pieds de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) battant pavillon américain, servi par un équipage de 33 hommes (tous citoyens américains) 15 marins et 3 équipes de 6 gardes, armés. Blackwater n’a pas l’intention de procéder à l’arrestation des pirates mais usera de la force lethale contre les pirates. Le navire est ainsi équipé de « mitrailleuses de calibre 50 ». Il a une plateforme pour hélicoptères mais n’en sera pas doté ; en revanche, un UAV sera à bord. Un « système vidéo permettra d’enregistrer l’activité des pirates ».

Précision intéressante : la société a négocié via un intermédiaire Inchcape, un accès pour ses hommes à l’hôpital militaire français Bouffard. Et son agent local sur place sera un franco-djiboutien, « favorablement connu de l’ambassade » est-il précisé, Bruno Pardigon, qui possède plusieurs sociétés, dont une nouvelle consacrée à la sécurité maritime « Djibouti Maritime Security Services » (DMSS).

Quelques interrogations : que faire des pirates surtout s’ils sont blessés ?

Si les privés américains ne veulent pas procéder à des gardes-vues de pirates, il est difficile de ne pas se poser la question de l’arrestation de suspects. « Même si les Français ont remis des suspects au Puntland, Downey (le directeur du développement pour l’Afrique, un ancien officier des forces spéciales) n’a pas l’intention de le faire, ni avec la Somalie ni avec le Kenya ». Le diplomate – dont on sent qu’il est très prudent sur cet engagement – précise que Blackwater ne peut bénéficier de l’accord signé avec le Kenya, qui est un accord de gouvernement à gouvernement ».

Cette implication reste pleine d’inconnue. « Il n’y a pas de précédent d’une opération paramilitaire d’un environnement purement commerciale ». Et de nombreuses questions se posent. Si le droit international maritime permet l’usage de la force contre les pirates (2), Downey « reconnait également la nécessité de respecter le droit international humanitaire ». Mais dans la pratique : que faire des pirates blessés ? « sans nuire à la capacité de protection du client », on voit bien comment la problématique est posée, et où se situent la balance des priorités …

« BW has no intention of taking any pirates into custody.  While the French have previously put pirates ashore in Puntland, Downey said BW had no plans to do so, either in Somalia or Kenya (noting that Kenya’s bilateral PUC agreements with the USG and HMG were government-to-government). (…) While asserting that international maritime law allows the use of lethal force against pirates, BW also recognizes the need to respect international humanitarian obligations.  Of concern, for example, is whether BW would be responsible for assisting injured pirates, if doing so endangered BW’s ability to protect its client(s). »

Dilemne : soutenir une entreprise US or not

Au moment de l’écriture du télégramme : « Blackwater n’a pas de client aujourd’hui (février 2009) mais elle compte développer un marché avec le lancement en mars (2009) avec la présence d’officiels. Coût de l’escorte : moins de 200.000 $.» Le diplomate explique son dilemme. Il demande donc des « lignes directrices » sur « l’engagement approprié avec Blackwater », en respectant également le « rôle du gouvernement de défense commerciale et de soutien aux entreprises américaines ».

« Post would appreciate Department’s guidance on the appropriate level of engagement with Blackwater, while also fulfilling the USG’s commercial advocacy responsibilities to support U.S. firms. »

Epilogue : peut-on préciser qu’après un démarrage en fanfare, XE (le nouveau nom de Blackwater) a décidé de vendre son navire phare, le McArthur, comme nous l’apprend un journal américain (1).

(1) Le Virginian Pilot parle d’un prix réduit de 3,7 millions $

(2) Selon moi, l’exclusivité de l’usage de la force en haute mer est cependant réservé à la force publique ou habilitée (sauf cas de légitime défense). Et la société « Blackwater » ne peut se réintroduire dans aucune des deux, sauf à réintroduire les « lettres de marques » qui habilitaient de joyeux drilles à aller courser (piller et couler au besoin) des navires « ennemis ».

Regardez le télégramme dans son intégralité

Van Rompuy songe à développer son propre service diplomatique

Crédit photo : Conseil de l’UE

(BRUXELLES2) Mais quelle mouche a piqué Herman Van Rompuy ? A quelques jours du sommet informel des Chefs d’Etat et de gouvernement consacré à la place de l’Europe dans le monde, le président (permanent) du Conseil européen semble s’être décidé à se doter d’un « petit » service, chargé de faire des relations extérieures pour son propre compte. Petit, enfin, si on veut… Ce ne seront pas effectivement quelques conseillers qui, comme d’ordinaire, dans un cabinet politique sont chargés de s’occuper des relations diplomatiques (1). Mais, bel et bien, un service à part entière, au sein du secrétariat général du Conseil, doté d’une vingtaine d’administrateurs et du personnel idoine, coiffé d’un directeur général.

Raison officielle invoquée par le Conseil : assurer la logistique et la préparation des différents groupes de travail qui continuent de travailler dans le domaine des relations extérieures, sans être dans le champ du Haut représentant (Commerce,…). Raison officieuse par certains connaisseurs: permettre au Conseil de garder, en son sein, certaines compétences, alors que les principaux effectifs de la DG E (relations extérieures) du Conseil doivent rejoindre le nouveau Service européen d’action extérieure, d’ici fin décembre (certains services y travaillent déjà). Origine de la confusion expliqueront les juristes : le Traité de Lisbonne confie aussi bien au Haut représentant qu’au président du Conseil européen la charge de représenter l’Union européenne à l’extérieur. Quelles que soient les (bonnes) raisons invoquées, l’impression demeure que cette création va rendre un peu plus compliquée la nouvelle organisation des relations extérieures de l’UE.

Alors que le service européen extérieur n’existe pas encore vraiment, qu’il a la délicate tâche d’assurer la fusion entre les services de la Commission européenne, d’un coté (DG Relex, Délégations…), du secrétariat du Conseil, de l’autre (DG E…) ; de l’autre coté de la rue, on s’empresse de recréer un nouvel embryon de service. Un peu absurde… Non ! Et surtout assez inconséquent en période de disette budgétaire, où chaque poste est compté…

Or, l’intérêt du nouveau service diplomatique – le plus grand intérêt diront les connaisseurs – est d’assurer une analyse commune aux différentes structures européennes. Les diplomates du SEAE livrent ainsi leur analyse tant à leur chef, la Haute représentante, qu’au président de la Commission ou du Conseil. Ce qui assure (par le bas) une certaine homogéïnité des positions de l’Union européenne.

(1) Au cabinet Van Rompuy, la cellule relations extérieures est composée de 4 personnes, dont le Hongrois Zoltán Martinusz (ancien ambassadeur à l’OTAN et ancien directeur « Balkans » du Conseil de l’UE) qui assure la coordination de l’action diplomatique.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nouvel échange de lettres entre Cathy et ce « cher Bernard »

B. Kouchner et C. Ashton (crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2) Cette fois, c’est sur le Moyen-Orient que la Haute représentante de l’UE (HR), Cathy Ashton, a polémiqué avec Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères (lire aussi, sur l’Iran : Cas Sakineh: Ashton dit oui à une action commune). Le « cher » Bernard s’était plaint par courrier à la diplomate en chef de l’UE de ne pas voir l’Europe représentée à l’ouverture des discussions directes entre Palestiniens et Israéliens, qui a lieu à Washington, le 2 septembre, sous l’égide de l’administration américaine. Cathy Ashton a, en effet, décliné l’invitation du sénateur Mitchell pour le début des négociations  sur le Moyen-Orient. Mais la diplomate en chef de l’UE en a assez de ces reproches sempiternels. Et la réplique qu’elle a adressée – par média interposé – au ministre français des Affaires étrangères, ne cache pas un certain… agacement. Pour ne pas dire plus ! La Britannique en perdrait presque son flegme.

Entre la Chine et le Moyen-Orient, il fallait choisir

La HR est, en effet, en déplacement en Chine, un voyage prévu de longue date – et dont, bien entendu, B. Kouchner (comme les autres ministres des Affaires étrangères des « 27 ») a été tenu au courant. Elle va rencontrer son homologue, qui a le titre de Conseiller d’Etat, Dai Binguo, ainsi que le Premier ministre Wen Jiabao. « Ce sera le premier dialogue stratégique avec l’interlocuteur le plus élevé en Chine » explique-t-elle, ce avant le sommet européen du 15 septembre qui aura sur son ordre du jour la Chine et avant le Sommet UE-Chine, un peu plus tard.

De plus, il était impossible d’être aux deux endroits en même temps. Cathy Ashton a, même, examiné la possibilité de quitter la Chine plus tôt – précise-t-on du côté de la HR – mais la réunion-clé était le 2 septembre, soit en même temps que l’ouverture des discussions directes entre les deux protagonistes proche-orientaux.

Restait à faire la balance entre les deux sujets. La question de la Chine comme du Moyen-Orient sont « tout aussi vitaux et importants » note-t-on à Bruxelles. La présence au dîner sur le Moyen-Orient semblait moins importante pour la diplomatie européenne. Ce sera un « dîner informel et les discussions auront lieu strictement entre les deux parties. C’est d’ailleurs la bonne recette pour le succès » remarque-t-elle. Quant à trouver un remplaçant, cela ne semblait pas possible. Ashton a été invitée « personnellement par le sénateur Mitchell« .

Ce n’est pas une « chorégraphie » et un truc avec fanfare !

« L’apparition (de la HR) lors du dîner n’aurait pas eu d’influence substantielle sur les discussions« . Et d’ajouter : « pour la HR comme pour l’UE dans son entier, l’accent est mis sur la réussite des négociations, particulièrement lors des premières rencontres, et non sur la chorégraphie ou de savoir qui va à Washington ou pas« . (et toc ! pourrait-on dire). « Les Etats-Unis et le président Obama, qui sont les hôtes de cet évènement ont été bien clair sur ces sujets. Il n’y aura pas de fanfare ou d’évènement style Annapolis » (1).

L’UE sera, de toute façon, représentée. Puisque Tony Blair, l’envoyé spécial de l’UE au Quartet représentera le Quartet (et aussi l’UE) à Washington. Ce avec l’accord du Russe Lavrov et du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon qui, « ni l’un ni l’autre, ne seront présents car ils respectent ce qu’ils considèrent comme la meilleure voie et que les projecteurs devraient fermement être orientés sur les discussions elles-mêmes« .

A noter que la HR devrait faire un compte-rendu des discussions qui se sont tenues, et du rapport que lui fera Tony Blair, aux 27 Etats membres.

Il reste un problème … institutionnel

On ne peut constater que les arguments développés par Cathy Ashton sont louables, étayés et, somme toute, justifiés. Et la (nouvelle) demande de B. Kouchner apparaît un peu irritante. Mais il n’empêche que, sur le fond, une présence européenne, de haut niveau, même chorégraphique, n’aurait pas été de trop à cette reprise des discussions directes sur la paix au Moyen-Orient. On peut ainsi constater que l’absence d’un « Haut représentant adjoint » est pleinement préjudiciable à la diplomatie européenne. Ce n’est pas la première fois. Mais ce n’est pas la dernière.

Les moyens alternatifs que l’on a pu trouver jusqu’ici – désigner un ministre d’un Etat membre ou un autre commissaire – sont plutôt des « cautères » pas toujours très utilisables. Car la fonction même du Haut représentant suppose des rapports de confiance avec ses homologues de par le monde. Quand la confiance est établie avec un personnage européen, un Chinois, un Mauricien ou un Iranien (rêvons !) n’a pas envie de voir débarquer un ministre espagnol, polonais ou… français, en guise de remplacement. Il y a là un vide juridique qui conduit à un vide politique, auquel il importe de réfléchir et de trouver une solution, rapidement. Peut-être que ce « cher » Bernard pourrait proposer une idée au Gymnich, la réunion informelle des ministres des Affaires étrangères, les 10 et 11 septembre.

(1) La conférence pour la paix au Proche-Orient à laquelle ont pris part Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas, en novembre 2007, qui s’est terminée par une déclaration conjointe… mais n’a pas accouché concrètement
 
(Nicolas Gros-Verheyde)

Cas Sakineh (suite). Ashton dit oui à une réaction commune plus forte

(BRUXELLES2) La réponse de Cathy Ashton, la Haute représentante de l’UE, à ce « Cher Bernard » (Kouchner), sur le cas Sakineh (cette mère de famille condamnée à lapidation pour adultère et complicité dans le meurtre de son mari) n’a pas tardé (1). « Je pense comme vous que le moment est proche pour l’UE d’exprimer collectivement son rejet de pratiques d’un autre temps » explique la diplomate en chef de l’UE, dans une lettre qui vient de partir (et qui m’est parvenue… aussi). « Une démarche de l’UE – discrète – est en cours à Téhéran » confie-t-elle (2). « Si elle ne produisait rien de convaincant, je ne verrais que des avantages à ce qu’une lettre collective, adressée aux autorités iraniennes soit rédigée rapidement par les membres de l’Union européenne« .

Réfléchir à une action « plus efficace »

En revanche, coté sanctions, Cathy Ashton se montre plutôt prudente. Si elle est « favorable à ce qu’un débat soit organisé entre nous tous pour tenter de dégager une stratégie plus efficace que celle qui est la nôtre aujourd’hui« , cependant rien d’urgent. Car « l’agenda du Gymnich » est trop surchargé. Ce sera donc pour plus tard. Quant à faciliter l’accès aux moyens d’information des Iraniens (mesure décidée par les 27 en rétorsion au brouillage des émissions de la BBC ou de la Deutsche Welle), le travail est en cours. Une réunion d’experts « a lieu le 7 septembre« , a-t-elle précisé.

(1) lire : Cas Sakineh : la demande de Bernard Kouchner

(2) Précisons que l’Iran est un des seuls « grands » pays au monde où l’UE n’a pas d’ambassade

(Nicolas Gros-Verheyde)

L’effet « Wikileaks »: plus significatif qu’annoncé ?

(BRUXELLES2) La diffusion de 77.000 documents par le serveur Wikileaks sur la guerre menée en Afghanistan et l’émoi qu’il provoque encore dans les chaumières politiques et militaires qui s’occupent de l’Afghanistan n’est pas prêt de se tarir. La version officielle – ce « n’est pas vraiment nouveau« , reprise bien obligeamment par certains confrères charitables, ajoutant que « la forme est plus importante que le fond » – ne résiste pas à l’examen. Au contraire ! On peut déjà parler aujourd’hui d’un effet « Wikileaks » qui devrait impacter durablement la guerre menée en Afghanistan, sur plusieurs aspects, en particulier la communication, nerf des guerres modernes, surtout dans les démocraties.

Certes comparer cette publication aux fameux carnets du Vietnam est difficile à faire. La situation est différente aujourd’hui : d’une guerre d’un seul Etat hier, nous sommes dans une coalition sous mandat de l’ONU (on l’oublie un peu), aujourd’hui. Et les temps ont changé, notamment au niveau de la communication et de la vitesse de sédimentation des événements (la nouvelle va plus vite, plus loin mais est aussi oubliée plus vite). Mais il sera, désormais, difficile de faire abstraction de certains faits et, surtout, de se poser certaines questions.

Les faits établis

Si on examine ce qu’en ont dit le Guardian, Der Spiegel et le New York Times, les seuls médias à avoir eu un peu de temps pour examiner les autres documents (tous ceux qui affirment « rien de nouveau » n’ont, en fait, pas examiné les documents), on voit bien que cette diffusion prouve plusieurs tendances qui, jusqu’alors, n’étaient établies que de façon imperceptible.

  • 1. Une guerre véritable. Les pays qui, il y a peu (France, Allemagne), ou toujours encore (Finlande…) préféraient parler d’opérations de maintien de la paix ne pourront plus vraiment s’abriter derrière cette appellation.
  • 2. Davantage de civils victimes. Il faudra encore évaluer cette assertion précisément. Car les talibans semblent causer davantage de pertes que les militaires de l’OTAN. Mais ce qui semble certain, c’est qu’une partie des pertes civiles occasionnée est minimisée. Les communiqués des uns et des autres vont donc être examinés à la loupe.
  • 3. Les tirs « amis ». Les pertes de coalition sont plus souvent dues qu’on ne veut le dire à des « tirs amis » (un aspect souvent passé sous silence). Les enquêtes judiciaires devraient donc se multiplier.
  • 4. Le Pakistan participe implicitement et explicitement au soutien des talibans. Et l’Iran agit également en sous-main. Une remise au pas diplomatique s’impose.

Les questions posées

La publication de Wikileaks pose plusieurs séries de questions sur quatre plans : les processus opérationnels, la définition des objectifs de l’opération, le calendrier de retrait, le débat sur le rôle de l’OTAN.

Des processus opérationnels à revoir

Tout d’abord, au niveau opérationnel, ces documents sont désormais publics, à portée de n’importe qui, y compris les talibans. Il va donc falloir pour l’OTAN et les forces armées modifier certaines procédures, tant de conservation du secret que de codification et de signalement des informations. Ensuite  la « communication » des armées et de l’OTAN va devoir s’adapter très vite. Difficile de se cantonner désormais à un discours : tout va bien, c’est difficile mais nous progressons, il faut des renforts… Désormais, les communiqués et nouvelles du front seront examinés à la loupe.

Les objectifs de l’opération à redessiner

Ensuite, ces documents posent la question des objectifs de la mission. Joe Biden, le vice-président américain, vient de répondre à la première question de façon claire : « Nous sommes en Afghanistan pour un seul objectif, al-Qaida, et la menace sur les Etats-Unis. Nous ne sommes pas là pour construire une nation (…) pour construire une démocratie à la Jefferson ». Si elle signifie un retour salutaire à l’objectif initial de l’opération, au lendemain des attentats 11 septembre 2001 – neutraliser al Qaïda – ; cete déclaration tranche avec l’objectif affiché par certains pays européens (la reconstruction, la démocratie, la protection des femmes). Elle sonne aussi le glas d’une certaine opération militaire. Point besoin de près de 140.000 hommes pour mener ce type d’opérations qui doivent plutôt bénéficier de la discrétion et du petit nombre.

Qui se retire, quand et comment ?

La question du retrait, encore taboue il y a quelques mois, est donc désormais posée publiquement. Et après le retrait néerlandais (1), celui annoncé du Canada, ne se pose vraiment tant la question de la nécessité du retrait (elle paraît acquise), mais quand et comment ? Etant entendu que le « quand » ne peut plus se placer à un horizon de 5 ou 10 ans comme envisagé auparavant mais 1 à 3 ans. Si la capacité de résilience à la crise varie considérablement d’un pays à l’autre, dépendant à la fois de l’opinion publique et d’opportunités politiques, l’annonce du retrait devient donc centrale (2). L’effet « Wikileaks » devrait ainsi faire sentir ses effets non seulement au Royaume-Uni mais surtout dans certains pays (Allemagne, Finlande, Belgique…), où la notion de maintien de la paix est très sensible pour des raisons historiques.

Même en France, où le débat a toujours été le plus limité, certaines personnalités tels Paul Quilès (PS), sortent du silence. L’ancien ministre de la Défense de Laurent Fabius plaide ainsi dans le Monde du 28 juillet pour « un retrait total des troupes étrangères, à l’exception d’un volume limité et contrôlé d’assistance militaire technique » et la définition « d’un statut international de l’Afghanistan, qui en ferait un Etat neutre, dont les autorités s’engageraient à n’apporter aucun soutien au terrorisme international« , estimant le bilan de l’intervention internationale « très discutable : un régime à la légitimité incertaine après une élection présidentielle entachée de fraudes massives, une administration impuissante face au pouvoir des chefs de guerre et de l’insurrection, profondément corrompue et mêlée à une production massive de drogue ».

Quel rôle pour l’OTAN ?

L’OTAN qui mène une partie des opérations en Afghanistan va devoir redéfinir plus radicalement qu’elle ne l’envisageait sa stratégie. La réflexion déjà entamée autour de la révision de son concept stratégique qui doit aboutir lors du sommet de Lisbonne en novembre 2010 promet donc d’être plutôt agité. Car le retrait d’Afghanistan pose, plutôt qu’un échec militaire, des questions qui sonnent comme un double aveu d’échec.

Que reste-t-il de l’objectif affiché, peu, ou prou, par l’OTAN d’être une force d’intervention militaire dans le reste du monde (même si l’OTAN réfute aujourd’hui le terme de « gendarme du monde », c’est bien cela qu’elle ambitionnait).

Quid du mode de gouvernance collectif de ce type d’opérations ? Le contrôle politique et stratégique sur l’opération en Afghanistan a, en effet, largement échappé aux membres européens de l’Alliance, l’essentiel étant dévolu à un seul de ses membres, les Etats-Unis.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi:

(1) retrait néerlandais d’Afghanistan, signe d’une guerre qui a trop duré

(2) Un calendrier de retrait: la seule façon de gagner la guerre en Afghanistan ?

Les couacs tchèques

(BRUXELLES2) Entre la crise du gaz russe et le conflit au Moyen-Orient, le démarrage de la présidence tchèque en fanfare n’a pas été sans couacs. L’offensive israélienne à Gaza a ainsi d’abord été réputée de « défensive » et sans « violences (ni) victimes ». Il a fallu 24 heures pour que cette « erreur » qualifiée de « personnelle » soit rectifiée. Même retard à l’allumage lors de la crise du gaz russe. Qualifiée au départ de « litige privé », il a fallu 48 heures, devant l’aggravation de la crise et les cris d’alarme de dirigeants est-européens, pour que des déclarations plus énergique se prennent. « Une grave erreur » estime le Polonais Jacek Saryusz-Wolski, président de la commission étrangère du PE. « Car il a été immédiatement clair qu’il ne s’agissait pas de business mais de la grande politique ». Et sur ces deux sujets, assez prévisibles, ces erreurs ne peuvent être mis sur le compte de l’impréparation – les Tchèques préparent depuis deux ans leur présidence – ou la méconnaissance du sujet. Et on peut se demander si ce n’est pas le reflet d’un parti-pris, plutôt défavorable à une autonomie d’action de l’UE. A l’inverse, on peut estimer que, justement, ces 24 prochaines semaines seront, pour la République tchèque, une salutaire prise de conscience : qu’une Europe plus puissante et mieux intégrée est nécessaire et préférable à un simple marché « sans barrières ».

Lire aussi : « Défensive » une « erreur » tchèque chargée d’histoire…

Louis Michel: « quand l’UE parlera d’une seule voix… »

(archives B2) Trois questions à Louis Michel, vice Premier ministre belge, ministre des affaires étrangères

Il y a quelques mois, après les attentats du 11 septembre, toute l’Europe était derrière les Américains. Aujourd’hui, ce ne semble plus être le cas ?

Je vais vous étonner. J’ai une attitude compréhensive  à l’égard des Etats-Unis. Il se fait qu’ils ont pris l’habitude de devoir assumer seule l’organisation et la sécurité du monde. Ils finissent par considérer que c’est non seulement leur devoir mais aussi leur droit. Que cela doit se faire selon leur vision… Une majorité chez nous ne se retrouve pas dans le concept de la « guerre préventive » dans la doctrine militaire américaine, ne partage pas cette interprétation extensive de la lutte collective contre le terrorisme. Elle ne se  retrouve pas dans le propos réducteur de « qui n’est pas avec nous, est contre nous ».

N’est-ce pas aussi la faute des Européens, cet hégémonisme ?

L’Union européenne est faible sur la politique extérieure. Quand l’Union pourra parler dans toutes les questions de politique extérieure d’une seule voix, il est probable que les Américains comprendront l’intérêt qu’ils ont à partager le risque de l’organisation du monde avec nous. Nous en sommes à un point où l’Union européenne est perçue comme l’acteur international le plus à même d’influencer ou de servir de contre-poids aux États-Unis. Différente en nature, en style et en ambition, l’Union inspire moins la crainte d’hégémonie. En même temps, elle est une alternative plus bénigne, car elle prône un modèle de société plus à la portée des autres peuples de par le monde.

Croyez-vous encore et toujours la guerre évitable ?

Oui. Il faut encore et toujours privilégier la piste des Nations-Unies qui a pour objectif la résolution de la crise par des moyens diplomatiques et pacifiques. La paix mérite patience.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Article paru dans France-Soir, février 2003