Le delirium tremens du Daily express sur la participation britannique aux projets de défense européenne

(B2) De temps en temps, il faut lire la presse britannique populaire sur l’Europe. C’est un moment où on peut hésiter entre le fou rire et l’ébahissement devant autant de contre-vérités, de mauvaise foi et de vrais mensonges. La dernière livraison du Daily Express est, en la matière, un exemple.

Sous le titre « EU Army outrage as British troops risk being forced into EU defence force after Brexit », il se livre à une féroce attaque sur les dispositions figurant dans l’accord (sur le Brexit en matière de défense. En grande partie totalement fausse.

Que dit le quotidien populaire ?

« At present, the divorce deal promises to keep the UK linked to a series of EU military structures including the European Defence Fund, the European Defence Agency and Permanent Structured Cooperation (PESCO). »

« Britain could be forced to pay billions of pounds into EU defence projects and contribute troops and other military assets to Brussels defence units as a result. »

Étonnant ! D’une part les dispositions en cause — qui figurent dans la déclaration politique signée avec le Royaume-Uni — remontent tout de même à quasiment un an. Les spécialistes du ‘European Research Group‘, un think-tank férocement anti-UE, dirigé par l’ancien ministre Steve Baker, semblent venir de les découvrir. D’autre part il y a une série de confusions, voire de fausses informations.

Six confusions voire informations fausses

1° Le Fonds européen de défense comme la coopération structurée permanente sont des dispositifs plutôt que des structures au sens militaire du terme.

2° Toutes ces initiatives ont une incidence capacitaire, pas opérationnelle en soi. Cela n’entraîne aucune mise à disposition de troupes.

3° Les projets capacitaires ne sont pas des projets de l’UE en soi, ce sont des projets initiés, contrôlés, gérés par les États membres.

4° Cela reste toujours basé sur le volontariat comme toutes les initiatives de défense. Le Royaume-Uni pourra toujours choisir de payer.

5° Globalement, c’est à l’avantage du Royaume-Uni, et de l’industrie britannique en particulier qui pourraient continuer à coopérer avec des entreprises européennes, voire bénéficier de financements européens pour des projets nationaux.

6° C’est une demande expresse des Britanniques qui se ‘roulent par terre’ pour garder un pied dans ces initiatives récemment mises en place comme le Fonds européen de défense ou la coopération structurée permanente, et dans celle plus ancienne de l’Agence européenne de défense.

Pas de contribution britannique de plusieurs milliards

Quant à la facture à payer, on est dans le grand n’importe quoi. Si on prenait l’information au pied de la lettre, le Royaume-Uni était forcé de payer des milliards £ pour les projets de la défense, au ratio du poids britannique dans le PiB cela signifierait que la défense européenne a un budget de plusieurs dizaines de milliards € par an. On n’est plus dans l’imagination, on est dans le mensonge voire le délire total. S’il y a une facture à payer par le Royaume-Uni pour ces projets capacitaires, ce serait de l’ordre de quelques millions d’euros, et non pas pour des projets européens, mais des projets nationaux. C’est le budget européen qui contribue aux projets des États membres et non l’inverse.

Pas de contribution militaire sans décision souveraine britannique

Enfin sur la contribution opérationnelle britannique, ce n’est pas dans le cadre de l’agence européenne de défense qu’elle s’exerce, mais dans le cadre des opérations de la PSDC. Et là encore, la décision se fait ‘au cas par cas’, sur décision totalement souveraine du Royaume-Uni (avec l’information et/ou l’autorisation du Parlement britannique) et peut être retirée à tout moment.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Entretiens. Une ‘grand strategy’ pour l’Europe (J. Howorth)

(B2) L’Union européenne doit reconsidérer sa relation avec les Etats-Unis et l’OTAN pour faire émerger une stratégie de défense européenne. C’est ce qu’a défendu Jolyon Howorth, professeur émérite à la Harvard Kennedy School, durant les seconds entretiens de la défense européenne à Paris jeudi (16 mai)

Jolyon Howorth aux entretiens européens de la défense (Crédit : Sorbonne/IREDIES)

Face à la création d’une armée européenne, trois obstacles…

Les Américains s’inquiètent des conséquences d’une défense européenne pour leur leadership. Les Britanniques jouent l’ambivalence pour ne pas froisser les États-Unis. Les Européens peinent à se mettre d’accord sur la marche à suivre. Trois obstacles qui ont fait « échouer » les deux premières tentatives de forger une armée européenne, la Communauté Européenne de Défense (CED) dans les années 1950 et la première version de la politique de défense (la PESD ou politique européenne de sécurité et de défense) à la fin des années 1990 début 2000, et qui continuent à freiner les nouvelles initiatives.

Les Américains, d’accord sur le principe d’une défense européenne

Les Américains, souvent critiqués pour le retard que prennent les initiatives européennes en matière de défense, n’étaient pas toujours défavorables à l’idée et ne s’y « opposent pas par principe, au contraire ». Mais une question les taraude, celle des « conséquences pour le leadership de l’Alliance, voire pour son avenir » si une défense européenne crédible devait se former. D’où l’ambivalence des États-Unis sur cette idée que Eisenhower regardait pourtant en 1951 comme un des objectifs de l’Alliance, idée légitimée par les multiples injonctions américaines à augmenter les budgets européens de défense. Cette position confuse s’inscrit dans le débat existentiel qu’est la définition de la prochaine « grand strategy américaine », explique Jolyon Howorth.

… mais des inquiétudes subsistent sur leur leadership au sein de l’Alliance

Après « quarante ans de leadership incontesté des alliés européens », le courant « liberal hegemon » qui définit la politique des Etats-Unis depuis longtemps se voit contester par les partisans de « l’offshore balancing ». Lesquels prônent un repli américain sur « un nombre fort limité de bases stratégiques » et un « transfert aux Européens de la responsabilité principale de leur propre sécurité ». La question reste ouverte alors que Donald Trump « semble s’y associer », sans toutefois « comprendre un instant le sens profond de ce débat stratégique ».

Les Britanniques, réfractaires à toute intégration européenne

Les Britanniques ont été, eux, « beaucoup plus réfractaires que les Américains au projet dès le début ». Et ils continueront de « freiner l’avancée des Européens vers une autonomie stratégique », rendant l’axe Paris-Berlin « d’autant plus urgent ». La vision britannique est celle d’une sécurité européenne bâtie sur une « clé de voûte » : l’OTAN. Les Européens étant simplement relégués à un rôle « complémentaire ». C’est pourquoi « Londres a bloqué toute avancée » qui aurait pu mener à une armée européenne tout en réclamant pourtant « à cor et à cri » un « engagement inconditionnel » à la sécurité européenne, selon le professeur, lui-même British. Pourtant fermement soutenue par Winston Churchill dès le début, la défense européenne a vite inquiété outre-Manche, le Royaume-Uni anxieux de « préserver le partenariat avec les États-Unis ». Le pays avait par exemple refusé la CED dès 1953, craignant que « le succès de l’armée européenne n’entraîne le désengagement américain ».

Les Européens indécis et divisés

Mais au final, les Européens sont leurs propres ennemis. Les divisions nationales sur la manière de construire l’Europe persistent et se retrouvent, « de façon profonde, au sein des familles politiques ». Mais avec le nouveau contexte géostratégique, de plus en plus complexe et multidimensionnel, « l’Union européenne ne peut plus se permettre le luxe de ses divisions internes ». Il faut repenser notre stratégie pour « passer de l’Europe de la défense, à la défense de l’Europe ». Ces divisions cristallisent l’opposition entre « l’intégrationnisme » prôné par Monnet et « l’intergouvernementalisme », selon le modèle gaullien. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) a, depuis Saint-Malo,  et la déclaration franco-britannique de 1998, été développée dans le cadre de ce dernier, un modèle « de plus en plus mis en question ». Les dernières évolutions en matière de défense nous placent à nouveau « face à la confrontation de ces deux méthodologies contradictoires ».

Trois défis majeurs aujourd’hui

Définir une stratégie européenne propre 

Il faut développer une « grand strategy » à l’européenne martèle Jolyon Howorth. L’un des problèmes fondamentaux de la première version de la PSDC fut son « manque d’ambition » par « crainte de froisser » les Américains. Pourtant, « la seule ambition qui vaille pour l’Union européenne est d’assumer sa propre défense collective ». Et donc d’arrêter de penser qu’il est impossible pour l’Europe de se défendre sans le soutien américain. Et il faut « pouvoir s’adapter à la nouvelle donne planétaire ». « Après Trump, il n’y aura pas de retour à la case départ ».

À quel prix

« L’armée européenne ne s’achètera pas parmi les soldes de chez Tati ». Les États membres de l’OTAN ont dépensé « 264 milliards de dollars » sur les questions de défense en 2018. Si tous les pays avaient atteint l’objectif fixé par l’OTAN de 2% du PIB, cela aurait majoré la somme de « près de 102 milliards de dollars ». Mais une armée européenne autonome pourrait représenter jusqu’à « 467 milliards de dollars supplémentaires » rappelle l’universitaire, se basant sur une étude récente du International Institute for Security Studies (IISS) qui fait l’hypothèse d’un retrait américain d’Europe. Un engagement conséquent donc.

Et avec qui ?

Si beaucoup pensent que l’armée européenne sera forgée « à l’extérieur de l’OTAN, sans les Américains, voire contre », Jolyon Howorth n’en est pas persuadé. Une armée européenne ne doit pas être construite contre les Américains, mais « en bonne intelligence avec eux ». Car l’Alliance ne va pas se dissoudre de sitôt. Et elle peut avoir un rôle moteur alors qu’il existe actuellement « quatre-vingt projets de coopération » entre l’OTAN et l’UE, et que les Américains « n’arrêtent pas de nous demander des efforts accrus, de nous encourager à assumer le leadership stratégique dans notre voisinage ». Il faudrait plutôt revenir au scénario initial : une alliance « rééquilibrée » dans laquelle les Européens « prennent graduellement la part du lion » et les Américains jouent « le rôle de facilitateurs ». Pour former une alliance qui ne soit pas « structurée par la dépendance, encore moins par la servitude ».

(Coline Traverson st.)

B2 est partenaire média des seconds entretiens. Le programme de la journée : Les 2e entretiens de la défense. C’est le 16 mai. D’autres articles suivent…

Lire aussi :

L’occasion ratée de la CED. La France suscite la Communauté européenne de défense puis la tue

Brexit, Luxleak : les mea culpa de Jean-Claude Juncker

(B2) A six mois de son départ, l’actuel président de la Commission européenne a reconnu mardi (7 mai), deux grandes « erreurs » durant son mandat. Un mea culpa tardif

Jean-Claude Juncker était devant la presse pour présenter le bilan de ses cinq années de mandat et ses propositions pour le sommet de Sibiu (Crédit : Commission européenne)

La réaction tardive sur les Luxleaks : une « grave erreur »

Sur les mécanismes d’évasion fiscale révélés par les Luxleaks en 2014, « j‘ai attendu trop longtemps avant de réagir, ce fut une grave erreur. Il m’a fallu deux semaines pour réagir. J’aurais du le faire immédiatement », reconnait l’ancien Premier ministre luxembourgeois. NB : à l’époque, la Commission européenne avait nié en bloc tout problème préférant ne pas communiquer sur le sujet (lire : Luxleaks ! Une formidable opportunité d’agir… un peu gâchée).

Brexit : un silence coupable 

« Ma seconde erreur a été d’écouter le gouvernement britannique, d’écouter Monsieur Cameron (1) qui m’a demandé de ne pas intervenir dans la campagne du Brexit. C‘était une erreur de ne pas intervenir et de ne pas interférer dans la campagne du référendum. Nous aurions été les seuls à pouvoir démonter tous les mensonges qui circulaient à l’époque. » Pour le président de l’exécutif européen, « rester silencieux à un moment aussi important a été une erreur »…

Elections : inquiétude

Malgré un optimisme de bon aloi, Jean-Claude Juncker n’a pas caché cependant son inquiétude à moins de trois semaines des élections européennes. « Tout le monde doit aller voter! […] Si tout le monde vote pour les extrêmes, à quoi ressemblera l’Europe de demain ? » 

(Leonor Hubaut)

(1) David Cameron était alors le Premier ministre conservateur britannique

Le Brexit rend aveugle

(B2) Les dirigeants européens ont passé une grosse soirée et une bonne partie de la nuit de mercredi à jeudi à se regarder le nombril. Cette fois, c’est le  britannique Brexit qui est au cœur du psychodrame. Durant tout ce temps, les ’27’ n’ont pas trouvé quelques minutes pour discuter de deux ou trois sujets internationaux vitaux

Dans le désert malien (crédit : DICOD / EMA)

Des bouleversements notables

On ne peut qu’être étonné, perplexe, voire furieux devant une telle absence. Une telle inconsistance, face aux bouleversements en cours, est coupable. On peut cerner trois sujets qui auraient mérité un sommet exceptionnel (1).

1° La ‘ceinture sud’ de l’Europe est en effervescence

Le Soudan, où Omar El-Béchir paraissait indéboulonnable parmi les indéboulonnables, vacille. L’Algérie, en léthargie depuis plusieurs années, se réveille. Le départ du président mutique Abdelaziz Bouteflika est acté. Mais sa succession est encore en pointillé… La Libye s’enfonce dans une guerre civile. Le général Haftar soutenu par certains alliés arabes (Égypte, Émirats arabes unis) — et avec le consentement implicite de l’Arabie Saoudite comme de la Russie — est parti à l’assaut du pouvoir de Tripoli, bien décidé à le secouer, à défaut de pouvoir le conquérir. Sur tous ces dossiers, la réaction européenne reste peu adaptée aux enjeux.

2° Le processus de paix au Proche-orient est en coma dépassé

L’annonce du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu d’annexer la Cisjordanie enfonce un clou de plus dans le cercueil du processus de paix au Proche-Orient. La solution à deux États — soutenue à bout de bras par les Européens — n’est pas éloignée, elle paraît enterrée. Aucune alternative à ce processus n’a été proposée par les Européens, alors que Bibi est bien placé pour un nouveau mandat.

3° La Russie en embuscade

A tous les carrefours de la politique européenne, on retrouve… la Russie en embuscade. Peu importe qu’il s’agisse de l’Afrique, du Moyen-Orient, voire même du Venezuela. Il faudrait à un moment percer la politique du ni ni : ni main tendue ni adversité farouche. Il s’agit d’engager un dialogue stratégique avec Moscou, sans renoncer pour autant au langage de la condamnation de certains actes, pour éviter des entraves régulières.

Des orientations nécessaires des Chefs

Tous ces points auraient dû donner lieu à une discussion, vive au besoin, entre chefs d’État et de gouvernement, à partir de papiers d’options. C’est à leur niveau, seulement, qu’une impulsion politique importante peut et doit être donnée. Les diplomates – ou les autres acteurs de gestion de crises – peuvent proposer des idées ou mettre en musique des projets. Mais il leur faut des orientations politiques, des lignes directrices.

Des erreurs à répétition

Les 28 répètent ainsi l’erreur fatale des années 2010, voire des années 1990 (cf. encadré) !

La position de l’autruche sur la Libye

Obnubilés par la crise financière grecque (qui était grave), ils n’ont pas voulu affronter clairement leurs divergences sur l’intervention en Libye en 2011, et l’après-Kadhafi. Ils n’ont pas pris à bras le corps la reconstruction d’un modèle libyen, malgré quelques déclarations de bonnes intentions, l’abandonnant aux bons soins d’autres acteurs (ONU, etc.).

L’oubli de la Syrie

En 2012, bis repetita. Divisés sur la guerre en Syrie (pour ou contre Bachar), ils ont ‘oublié’ ce point de leur agenda, se contentant de temps à autre d’une déclaration, ou d’une mise sous sanctions de responsables syriens. Un cautère sur une jambe de bois. Ils se sont, de fait, retirés de cette zone, laissant le soin à la Turquie, l’Iran et la Russie de faire la guerre… et la paix. Ils ont refusé de voir ensuite la crise des réfugiés, et la migration que cela pouvait entraîner (1).

… débouchant sur une crise politique

Cette crise migratoire de 2015 était extrêmement prévisible. Et tout ce qui a été fait ensuite en catastrophe aurait pu être préparé, planifié en amont. Elle a entraîné un bouleversement politique en Europe, une cassure, qui est autant voire davantage dommageable pour l’Union européenne que le départ du Royaume-Uni ou la crise financière grecque, finalement.

Un effritement stratégique tacite

Ce qui vient de se passer au sommet européen du 10 avril — la cécité collective des 28 Chefs d’État et de gouvernement sur leur voisinage proche  — est irresponsable. Cela participe à l’effacement lent, mais certain, du poids européen dans le monde. Il est inutile de se glorifier de ‘l’autonomie stratégique’ ou des ‘valeurs européennes’ si c’est pour arriver à ce résultat absurde.

Une seule cause : interne

Il est inutile d’accuser Donald Trump, Vladimir Poutine ou tous les autres de cet effacement. La cause est uniquement interne. Si les Européens perdurent dans cette absurdité, la stratégie de Theresa May et des Britanniques aura, finalement, gagné : ne laisser à l’Europe qu’un rôle de régisseur en chef des questions économiques intérieures et lui retirer toute capacité d’agir au niveau mondial.

Une nécessité : changer de processeur

Le temps où on pouvait évoquer un problème après l’autre est terminé. On ne peut pas rester concentré durant des mois (voire des années) sur une problématique interne, en traitant rapidement les problèmes externes. Car ils sont la préfiguration de la crise (interne) suivante. Les chefs d’État et de gouvernement doivent changer leur processeur, passer du monotâche au multitâche, être capables d’évoquer toute une série de problèmes successifs, poser les bases d’une stratégie réaliste. Face aux divergences européennes, bien réelles, il faut sortir par le haut, proposer des approches nouvelles, plutôt que se réfugier derrière des déclarations qui ne pèsent plus dans le monde d’aujourd’hui.

(Nicolas Gros-Verheyde)


La leçon de la Yougoslavie n’a pas servi

Dans les années 1990, on avait assisté à un même phénomène. Les Douze (alors), tout attentionnés à la création de leur bébé — la monnaie unique —, avaient un peu délaissé la volonté d’agir sur leur voisinage proche, la Yougoslavie qui s’embrasait. Contrairement à ce qui est souvent dit, la Communauté européenne avait réagi, au départ, plutôt bien à la crise avec les faibles moyens dont elle bénéficiait. L’ampleur de la réflexion comme l’action entreprise était, en fait, largement supérieure à ce qui s’est produit ces dernières années sur la Libye et la Syrie. Mais elle avait ensuite ‘baissé’ les bras devant l’amplitude de la crise et à cause de problématiques internes qui lui semblaient plus fortes. A la fin de cette guerre sanglante des Balkans qui a endeuillé une partie de l’Europe, des leçons avaient été tirées. On avait dit : ‘plus jamais’. Des outils, des moyens d’action extérieurs ont été mis en place. Ils sont disponibles aujourd’hui… Mais on ne les utilise pas ou trop peu.


(1) D’autres sujets sont aussi inquiétants. La situation au Mali et au Burkina-Faso (pays d’émigration) devient de plus en plus préoccupante. Nous ne sommes pas à l’abri de bouleversements supplémentaires, de coups d’état ou autres qui nous fassent revenir quelques années en arrière.

Brexit ou pas, la Reine d’Angleterre restera une citoyenne européenne

Le drapeau personnel de la Reine Elisabeth, qui ressemble étrangement au drapeau européen, pourrait être hissé sur les navires des forces maltaises le jour de l’anniversaire de la Reine…

(B2) Selon certaines informations, la Reine (Queen Élisabeth II) aurait envoyé quelques missi dominici dans plusieurs pays d’Europe. Enjeu : négocier l’achat ou la location de terres, en sous main, sur le territoire de l’Union européenne. Ce qui lui permettrait notamment de continuer à bénéficier de fonds de la politique agricole commune, et de préserver son indépendance de revenus.

So British, so European

L’objectif de Buckingam Palace semble aussi prosaïque. Cette propriété lui permettrait de remplir une condition primordiale pour obtenir un passeport européen, pour elle et ses successeurs : avoir un attachement physique avec des territoires de l’UE. Des démarches ont été entreprises dans plusieurs pays européens où la Couronne a quelques attaches : Espagne et Grèce notamment, mais aussi en France et au Luxembourg. Les contacts entrepris n’ont pas permis d’entrevoir une solution rapide.

Elisabeth citoyenne maltaise

C’est à Malte où la négociation pourrait être le plus aisée. La Valette a une législation plutôt laxiste et bienveillante pour les étrangers, notamment en matière de passeport. La Reine peut en outre y prouver des attaches réelles. Elle a résidé dans l’île méditerranéenne durant plusieurs années, au gré des affectations de son mari Philip dans la Royal Navy, avant de prendre le trône britannique. Et elle a été son chef d’État, même après l’indépendance, jusqu’à la proclamation de la République en 1974.

Un codicille ajouté aux documents du Brexit

Ce changement — négocié très discrètement dans les couloirs de Bruxelles, lors du dernier sommet entre Donald Tusk et Theresa May, au petit matin du 22 mars — pourrait être formalisé sous forme d’un échange de lettres entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, confirmant tout simplement que les dispositions sur les citoyens britanniques dans l’Union européenne s’appliquent « y compris à la famille royale » (selon le projet vu par B2). Lettre qui devrait être envoyée aujourd’hui, avant le sommet spécial convoqué à Bruxelles le 10 ou 11 avril prochains. A suivre…

(NGV)

 

L’opération Redfold déclenchée au Royaume-Uni

(crédit : 123Rf)

(B2) Les militaires britanniques peaufinent leur préparation en cas de ‘no deal’, détaille la chaîne Skynews. L’hypothèse d’un Brexit dur n’est plus de la théorie aujourd’hui. Nom de code de cette opération d’un nouveau genre : Redfold

3500 militaires en alerte

Pas moins de 3500 militaires ont ainsi été placés en alerte, notamment pour pouvoir approvisionner certains points du pays. Une équipe militaire de 200 personnes est ainsi prête à conduire des citernes de carburant aux stations-service si nécessaire. Des bases militaires ont été réquisitionnées pour pouvoir parquer les camions en attente lors des contrôles douaniers.

Planificateurs et budget dégagés

Une centaine de planificateurs militaires participent depuis plusieurs mois à la planification de cet évènement avec d’autres départements ministériels, notamment le Cabinet du gouvernement et le ministère des Entreprises. La défense a déjà dépensé « au moins 23 millions de £ pour stocker des vivres, du carburant, des pièces détachées et des munitions » sur des bases, situées au Royaume-Uni ou à l’étranger (Chypre notamment), « au cas où les circuits d’approvisionnement seraient perturbés », précisent nos collègues Deborah Haynes et Beth Rigby.

Le bunker ‘Pindar’ activé sous le ministère de la Défense

Les forces armées ont même activé « une équipe dans un bunker à l’épreuve des armes nucléaires, dénommé Pindar, placé dans le sous-sol, du bâtiment principal du ministère de la Défense à Whitehall » détaille la chaîne britannique, qui fait dans le sensationnel. « C’est l’installation utilisée par les forces armées en temps de guerre ou d’urgence nationale. » En fait le centre de gestion de crises du ministère de la défense… au cas où !

(NGV)

Le Brexit déjà en marche dans la politique européenne de défense

(B2 – exclusif) Peu importe les émois à Westminster et les tourments de Downing Street, ou la conduite sans ceinture du Prince Philippe, dans le domaine des opérations de stabilisation menées par l’Union européenne (au titre de la PSDC), le départ des Britanniques est désormais bien engagé et devrait se terminer bientôt

Le HMS Northumberland près du cercle arctique (crédit : MOD Uk / Crown copyright)

Un mouvement engagé

Le transfert du QG de l’opération anti-piraterie

Première concernée, la plus emblématique, l’opération anti-piraterie de l’UE (alias EUNAVFOR Atalanta) va déménager de Northwood (près de Londres) à la Rota et à Brest, le commandant britannique cédant sa place au commandant espagnol avec un second français. Le QG de La Rota est en pleine préparation, le QG secondaire de Brest — qui accueille la liaison avec la marine marchande — également. Les officiers ont commencé à rejoindre leur poste. Le « tuilage » est en cours, selon nos informations (lire : La revanche de Trafalgar).

Le changement de commandement en Bosnie-Herzégovine

Deuxième concernée, l’opération EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine. Plus discrète, après avoir été l’opération phare (de l’OTAN sous le nom IFOR) et de l’Union européenne, elle ne rassemble plus aujourd’hui que 600 hommes maximum. Elle n’en est pas moins importante, car un « poste d’observation » important de ce qui se passe dans les Balkans, notamment en matière de retour des combattants étrangers. Un Français va prendre la tête de l’opération, à partir du QG de l’OTAN à Mons (le SHAPE). Un petit noyau de Français est aussi prévu à Sarajevo au sein de l’état-major de la force (lire : Le retour de la France dans l’opération de l’UE en Bosnie-Herzégovine).

L’abandon d’un poste de numéro 2 en Somalie

Enfin, au sein de la mission civile EUCAP Somalia chargée d’assurer le conseil et la formation des Somaliens pour la sécurité maritime, le poste de numéro 2 assuré par un Britannique est en voie de changer de main, selon nos informations. Les Britanniques ne pouvant assurer de poste de commandement des opérations européennes.

Le retrait du planning des battlegroups

De même, en matière de force de réaction rapide de l’UE, les Britanniques se sont retirés du tour d’astreinte des battlegroups (lire : La prise d’astreinte française au battlegroup 2019 se prépare).

Du personnel détaché au titre d’un pays tiers

Des Britanniques resteront dans quelques unes de ces missions et opérations qu’ils estiment ‘stratégiques’, en particulier celles déployées en Somalie et dans l’Océan indien. Mais en tant que pays tiers, dès que le Brexit sera consommé. Un officier britannique de la marine marchande devrait ainsi être positionné à Brest, chargé d’assurer le lien (précieux) avec toutes les structures britanniques de la marine marchande. Et dans la mission EUCAP Somalia, Londres entend détacher un de ses officiers pour occuper le poste de chef des opérations.

Une transition en douceur

Dans toutes ces opérations et missions, le départ des Britanniques est désormais non seulement acté, mais leur remplacement est assuré, sans difficulté. Il est difficile désormais, voire quasi impossible, de faire machine arrière. Les Britanniques ont perdu leur tour.

Difficile de faire machine arrière

Si le Brexit devait être repoussé, il ne changera pas les changements opérés dans les commandements : la relève est déjà en place. Les Britanniques qui occupaient ces positions ont déjà (ou vont) retrouver d’autres fonctions dans l’armée britannique, l’OTAN ou d’autres opérations multinationales. Et dans les générations de force actuelles, ce serait un pari insensé pour les planificateurs britanniques de miser sur une possible annulation ou prolongation longue du Brexit pour faire de nouvelles offres de participation importante.

Quelques leçons du départ

A cette transition en douceur, tellement en douceur qu’elle passe inaperçue, on peut tirer d’ores-et-déjà quelques leçons. Premièrement, contrairement à ce qu’avaient affirmé certains dignitaires britanniques, assis confortablement dans leurs sièges en cuir dans des ministères londoniens, et quelques observateurs, peu au fait du fonctionnement réel de l’Union européenne, l’apport britannique dans les missions et opérations de l’Europe de la défense reste modeste. Il peut être facilement compensé, avec juste un peu de bonne volonté de quelques pays membres. Deuxièmement, le départ britannique consacre en fait le retour français dans des opérations et missions qu’ils avaient, ces dernières années, un peu délaissées. Au final, il reste tout de même un pincement au cœur. Les officiers de sa Royale Majesté, croisés durant ces années, m’ont toujours fait bonne impression, avec ce mélange de courtoisie, de rudesse, d’ironie et d’enthousiasme qui fait le charme et l’efficacité de l’armée outre-Manche. Dommage…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Brexit. Alain Lamassoure lance le mouvement du 29 mars

(B2) « Maintenant commence la vraie négociation. Il faut marquer notre fermeté et refuser toute prolongation » s’est exclamé aujourd’hui l’eurodéputé français Alain Lamassoure lors du débat sur le Brexit. Pour cet excellent spécialiste des affaires constitutionnelles européennes : « Le Parlement britannique ne peut pas négocier un traité international, c’est une plaisanterie ! »

Pas de prolongation sauf évènement grave

« S’il devait y avoir une prolongation, il faudrait un événement politique majeur au Royaume-Uni : démission de Theresa May, dissolution du Parlement, ou nouveau référendum dont la question devra être approuvée par l’actuelle Chambre des Communes. Et ce, avant la limite extrême du 30 juin. »

Le 29 mars c’est le 29 mars, version européenne du Brexit is Brexit

« Si l’UE accepte de retarder le Brexit sans motif politique précis au-delà du 30 juin, c’est l’Union européenne qui attrapera la gangrène britannique, parce qu’on en sortira jamais. Le 29 mars, c’est le 29 mars. Se fixer des dates claires est une règle d’or de la méthode communautaire. »

Pour l’Irlande, une solution : le groupement régional

Enfin, l’originaire de Pau a une idée : utiliser toutes les formules de coopération transfrontalière. « Nous devrions sérieusement étudier la formule du Groupement régional de coopération territoriale comme piste pour maintenir la coopération entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, et sauver la face sur le problème insoluble de la frontière dure.  »

Commentaire : La tendance dure gagne du terrain

Ce propos n’est pas celui d’un homme isolé. C’est celui d’un connaisseur. Il trahit une tendance de fond qui semble gagner du terrain à Bruxelles et dans les capitales, lassées de l’incertitude britannique : la tendance dure.

Un délai rabougri ?

Certains chefs d’État et de gouvernement ne seraient prêts ainsi qu’à lâcher un mois de plus, soit jusqu’au 30 avril aux Britanniques. La tentation de Londres de repousser les délais sans cesse apparait de plus en plus comme une vaste entourloupe aux yeux des spécialistes. On peut s’interroger si la méthode ‘May’ consiste à de l’amateurisme pur ou une rouerie supplémentaire visant à aller jusqu’au bout du délai, du précipice, pour à la fois forcer l’adversaire interne et l’Union européenne au compromis. Mais il y a un fait qu’on ne peut ignorer : la locataire du Downing Street semble se faire quelques illusions sur l’esprit européen qui, au final, unit plus les Européens qu’il les désunit.

Un petit détail de procédure oublié

Elle a mal apprécié un (petit) point de procédure : la décision de repousser les délais du Brexit se prend à l’unanimité des ’27’ (selon l’article 50). Il suffit que deux ou trois Etats, plutôt centraux dans le processus de décision (France, Allemagne, Autriche, Belgique, etc.), ne soient pas d’accord et le fassent savoir ; la décision ne sera même pas mise aux voix. Résultat, le 29 mars restera le jour du Brexit.

(Nicolas Gros-Verheyde)

L’article 22 du Traité : une exception à l’élection européenne pour les Britanniques ?

(B2) Une nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans la presse britannique ces dernières heures : L’article 22 du Traité permettrait de déterminer une exception à la tenue d’élections européennes. Ce qui permettrait ainsi de repousser au-delà du 30 juin 2019 la date ‘officielle’ du Brexit. Est-ce exact ?

Cette information a notamment été reprise par notre collègue du Guardian.

L’article 22 permet-il une dérogation pour faire élire des députés britanniques ?

Non. Nous avons vérifié… Il semble y avoir une ‘petite’ erreur d’interprétation chez nos collègues britanniques. L’article 22 du Traité ne concerne pas les élections européennes en soi, il autorise le droit de vote des citoyens européens dans un autre pays européen que celui dont il a la nationalité pour les élections (municipales ou européennes). Ce n’est qu’en complément de cette disposition que le Traité attribue au Conseil le soin de déterminer des mesures dérogatoires, et non au principe de l’élection elle-même.

« Sans préjudice des dispositions de l’article 223, paragraphe 1, et des dispositions prises pour son application, tout citoyen de l’Union résidant dans un État membre dont il n’est pas ressortissant a le droit de vote et d’éligibilité aux élections au Parlement européen dans l’État membre où il réside, dans les mêmes conditions que les ressortissants de cet État. Ce droit sera exercé sous réserve des modalités, arrêtées par le Conseil, statuant à l’unanimité conformément à une procédure législative spéciale, et après consultation du Parlement européen; ces modalités peuvent prévoir des dispositions dérogatoires lorsque des problèmes spécifiques à un État membre le justifient.

On ne peut établir, à partir de cette seule disposition, une base pour permettre d’adopter un régime dérogatoire aux élections européennes en Grande-Bretagne.

Une autre disposition

En revanche, il existe une disposition, à l’article 14 du Traité, qui permet au « Conseil européen à l’unanimité, sur initiative du Parlement européen et avec son approbation, [d’adopter] une décision fixant la composition du Parlement européen ». Mais celle-ci est soumise au respect de deux principes : 1° Le Parlement européen est composé de représentants des citoyens de l’Union. 2° « La représentation des citoyens est assurée de façon dégressivement proportionnelle ». Cela pourrait nécessiter de modifier le Traité pour insérer une disposition temporaire pour les Britanniques : c’est possible avec une procédure accélérée (procédure ‘ordinaire’, sans convocation d’une Convention, comme le prévoit l’article 48), mais cela suppose une procédure de ratification ensuite dans chaque pays. Un peu complexe…

Impossible n’est pas européen

Il va encore falloir interpréter tout ceci. Mais je fais confiance aux juristes, ingénieux, européens pour trouver une solution. L’expérience dans le passé a prouvé que tout ce qui est impossible un jour, devient possible le lendemain, en trouvant une astuce dans un coin du traité, voire dans le droit international… Les mêmes qui vous avaient expliqué doctement le cœur sur la main que c’était impossible venant ensuite vous expliquer le contraire, le sourire aux lèvres.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Mis à jour – complété sur la modification du Traité

De 2018 à 2019, une année tourmentée, cruciale. Trois chocs, trois défis

(B2) L’année 2019 s’ouvre après une année 2018 qui n’est pas aussi noire qu’on peut le penser. Certes l’Europe est loin d’être parfaite ou le monde merveilleux, elle représente tout de même un ilot de stabilité dans un monde plus en plus brutal

(crédit : MOD Espagne – Milex 2018)

L’année qui s’annonce est l’année de tous les dangers pour l’Europe : le Brexit, l’inconnue des élections européennes, le renouvellement des institutions européennes. Les deux pays qui vont se succéder à la tête de l’Union — Roumanie puis Finlande — auront fort à faire…

Une année cruciale

Premier choc : le départ ‘historique’ du Royaume-Uni de l’Union européenne.

C’est un bouleversement qui va bien au-delà d’un problème d’accords douaniers. Il va affaiblir le rôle qu’à toujours joué Londres d’être le pont entre le monde américain et le monde européen, il va affaiblir l’Union européenne qui perd un grand pays membre et fait naitre un concurrent dans la défense d’un certain modèle démocratique et de valeurs. Il met surtout à ‘nu’ l’Europe face à ses contradictions internes. On ne pourra plus demain désigner un bouc émissaire bien commode que jouait à merveille le Royaume-Uni. Chacun va être placé à ses contradictions : ceux qui rechignent à mettre la main à la poche et ceux qui rechignent aux abandons de souveraineté…

Deuxième choc : les élections européennes : To be or not to be

Le Brexit met le doigt sur plusieurs questions qui vont être au cœur des élections européennes. Faut-il être dedans ou dehors — un « to be or not to be » moderne situé — ou plutôt faut-il plus d’intégration ou davantage de souveraineté ? C’est autour de cette question fondamentale que pouraient se focaliser les élections européennes.

A cause (ou grâce à) une poussée eurosceptique, qui ne se cantonne pas aux extrêmes, la campagne européenne qui s’annonce va être focalisée, au-delà du traditionnel vote national de caution du pouvoir en place, sur des enjeux européens : Que doit être l’Europe demain ? Quelle position adopter vis-à-vis des migrations, de la mondialisation, du partage de l’économie ? Finalement de bonnes questions…

L’intégration européenne ne fait plus consensus, ou du moins ce consensus ne peut plus être géré loin des peuples. Les Européens qui se plaignent de la montée des populismes devraient au contraire s’en réjouir. On débat, on pose des questions, on se doit d’avoir des explications et des réponses.

Troisième choc : renouvellement institutionnel

Le troisième enjeu de l’année est le renouvellement des institutions européennes. C’est une mécanique assez complexe qui se met en branle. Les défenseurs d’une Commission politique risquent de se retrouver pris à leur propre piège. Quand il s’agit d’être bipartisan, avec un équilibre de pouvoirs entre chrétiens-démocrates et socio-démocrates, à tendance libérale, c’était relativement aisé, car il y avait une communauté de vues au-delà des appartenances politiques. Avec des positions de gouvernement, et de parlement, beaucoup plus tranchées, l’idée d’une Commission plus neutre, plus exécutive pourrait refaire surface.

Les trois défis qui attendent l’Europe

Si l’Europe est faible, c’est d’abord par les gouvernements qui la composent. L’Union européenne souffre aujourd’hui d’une faiblesse — celle des États qui la composent. Les institutions, en soi, résistent plutôt bien. Mais elles devraient apprendre à tenir compte des ‘peuples’. Quant à la relation avec Washington, le parrain éloigné, elle devient aujourd’hui problématique. Ce qui est, aussi, un défi pour l’Union européenne.

La faiblesse des États

On constate que les gouvernements des principaux pays européens ont mordu la poussière. L’Italie a vu arriver une nouvelle coalition au pouvoir formé des atypiques ‘5 étoiles’ et de la droite nationaliste de la Ligue du Nord. Le parti populaire a dû quitter le pouvoir en Espagne laissant place à un gouvernement socialiste minoritaire. En Allemagne, la Chancelière Merkel en proie à plusieurs défaites électorales dans les Länder a dû abandonner la présidence de la CSU. En France, l’envolée optimiste du président Macron s’est effondrée sous le poids de la réalité et d’une morgue insoupçonnée. Au Royaume-Uni, le gouvernement de Theresa May est coincé sur la question du Brexit. Dans les autres pays, les gouvernements au pouvoir sont aussi dans des positions fragiles. L’instabilité ne concerne pas que les grands pays. En Belgique, la coalition formée des nationalistes flamands et des libéraux s’est fracassée sur la question de l’immigration laissant place à un gouvernement intérimaire condamné aux affaires courantes, le temps des élections de mai. La Suède reste sans gouvernement stable, depuis les élections de septembre 2018.

Le défi du divorce avec Washington

L’élément majeur de cette année reste le divorce entre Européens et Américains. Que ce soit sur le statut de Jérusalem, l’accord nucléaire iranien ou le rôle de l’Alliance atlantique face à la Russie, il y a désormais une bonne feuille de papier épaisse entre Washington et Bruxelles. Nous ne sommes plus dans un différend d’ordre commercial, tenant à des entreprises concurrentes ou des différences de droits de douane. Il y a désormais un différend stratégique, à la fois sur la marche du monde mais aussi sur l’unité européenne. Celle-ci ayant été remise en cause de façon non anodine par le président américain Donald Trump. Si la notion de l’autonomie stratégique n’est pas définie de la même façon dans toutes les capitales européennes, le ressenti partagé est que l’allié américain n’est plus fiable à 100% comme par le passé.

Une certaine résistance plastique du système européen

Malgré tous les coups de butoir, le dispositif européen est resté en place et solide. Sur le Brexit, les ’27’ sont restés unis, malgré toutes les tentatives de Londres de les diviser. Et finalement, c’est l’unité britannique britannique qui s’est fracassée sur la solidité bienveillante des Européens. De la même façon, le dispositif des sanctions sur la Russie est resté intact, et reconduit régulièrement, même si plusieurs capitales ont exprimé des doutes.

L’Euro n’a sans doute pas atteint ses objectifs souhaités, notamment en matière internationale, mais la monnaie unique n’est plus autant critiquée en interne que dans le début des années 2010 et reste une monnaie d’échange international de premier plan. Ce qui n’est pas négligeable.

Cette résistance plastique du système européen tient sans doute à ce qu’il n’est pas un dispositif, dur, rigide, établi, mais qu’il s’adapte, comme la plasticine des enfants, et résiste finalement à toutes les tentatives de découpage. Les institutions européennes assises sur une législature de cinq ans et une grande coalition ont maintenu une certaine stabilité dans une volte-face de plusieurs gouvernements européens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Le Royaume-Uni, premier budget de défense en Europe ? Vrai ou Faux

(B2) Le Royaume-Uni qui est depuis de nombreuses années le pays dépensant le plus pour sa défense en Europe serait-il en passe de perdre sa première place… La réponse est : oui si on se fie aux derniers

Relève des grenadiers de la garde royale (crédit : MOD Uk)

Une question très symbolique mais aussi très politique. Toute l’argumentation britannique en effet, notamment lors du Brexit, a été de donner le premier rôle en matière de sécurité européenne au Royaume-Uni… Avec un argument sonnant et trébuchant : le budget britannique de défense est le premier de la classe européenne. Un propos qui n’est plus exact.

Au fil du taux de change

En fait, tout dépend du taux de change Livre Sterling/Euro. Ainsi avec un taux de 1,15 (comme la semaine dernière), le Royaume-Uni demeure à la première place dans le classement européen des budgets de défense, que l’on prenne les budgets prévus pour 2018/20 19 (37,8 milliards £) ou pour 2019/2020 (38,8 milliards £).

A un taux de 1,12 — comme au début de cette semaine avec la chute de la livre et les errements de la politique locale sur le Brexit —, le budget britannique passe derrière le budget allemand. L’Allemagne devrait en effet sacrément augmenter son budget défense pour 2019 (fruits de la croissance oblige) et passer à 43,2 milliards d’euros, selon la dernière mouture du projet de loi de finances votée par le Bundestag (1).

Si le taux de change remonte, le budget britannique repassera devant. Mais ce temps de premier de la classe est compté.

Un rattrapage progressif

Quel que soit le taux de change ou les évolutions annuelles, il existe en effet une tendance de fond. L’Allemagne est en passe d’effectuer un rattrapage, au moins en termes budgétaires, de son effort de défense. Le budget allemand est déjà passé à la seconde place, reléguant la France à la troisième place (35,8 milliards pour 2019). En 2020 ou 2021, soit dans un faible laps de temps à l’échelon stratégique — le budget allemand devrait passer à la première place, reléguant le Royaume-Uni à la seconde place… Ce pour certaines années.

Une évolution stratégique à très court terme

Au niveau de la croissance, de la bonne santé budgétaire allemande, et des engagements de ses responsables politiques, on peut prévoir que la progression du budget allemand va perdurer. C’est un changement stratégique notable… au moins en termes financiers, de capacités d’équipements, d’industries ou de recherche (2). Au jour du Brexit, le 29 mars, même si les deux évènements ne sont pas liés, ce sera pour le Royaume-Uni une certaine ‘claque’ à ce qui est (à juste titre) une fierté nationale.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. La période budgétaire britannique très spécifique, court d’avril à mars, contrairement aux périodes budgétaires annuelles en cours sur le continent. Ce qui complique les classements. Pour pouvoir comparer équitablement les deux budgets, nous avons opéré une petite règle de trois, avec une péréquation lissant le budget britannique sur une période annuelle. Ce qui donne 38,55 milliards £ pour 2019.
  2. L’efficacité des armées obéit à d’autres données que celles de la mathématique. Et les contraintes historiques et constitutionnelles allemandes feront toujours que l’armée ne sera pas le premier instrument politique de l’Allemagne, à la différence de qui se passe en France et en Grande-Bretagne. Les armées françaises et britanniques, resteront donc en termes de dynamique opérationnelle et expéditionnaires toujours en tête.