La Pologne claque la porte de l’Eurocorps, par rancoeur politicienne. Une erreur stratégique (V2)

La Pologne renie sa signature. Elle revient sur sa décision de faire partie de l’Eurocorps – en septembre 2016 le général C. Podlasiński avec le général Ramirez commmandant l’Eurocorps (crédit : Eurocorps)

(B2) Les lecteurs de B2 pro (lire : Carnet 24.03.2017) en avaient eu la primeur. L’information est désormais officielle et a fait le tour des gazettes. Le gouvernement polonais a choisi, délibérément, de se retirer de l’Eurocorps. Officiellement, il s’agit d’avoir plus d’effectifs pour faire front à l’Est (voir encadré). Officieusement, on le sait très bien, la réalité est tout autre… il s’agit d’une décision proprement politique, voire politicienne, qui n’a rien à voir avec les intérêts historiques de la Pologne, mais est un des nombreux avatars de la rancœur entre les deux partis frères de la droite polonaise – la Plate-forme civique (PO) et Droit et Justice (PiS) (1) – et de la volonté du nouveau gouvernement de refuser tout pas supplémentaire d’intégration européenne comme de développer l’Europe de la défense.

Une décision longuement préparée

Le précédent gouvernement (de la plate-forme civique PO, dirigée successivement par Donald Tusk et Ewa Kopacz) avait préparé le passage de la Pologne en tant que nation-cadre du Corps européen. Une décision mûrement réfléchie qui n’était pas que symbolique mais avait un sens politique profond : la Pologne réintégrait le cœur européen. Elle obtenait en effet de participer à toutes les décisions et avait « droit », par rotation, à commander le corps européen.Le 1er septembre 2014, un accord est signé permettant l’accession de la Pologne à ce statut. De nombreux officiers polonais prennent peu à peu le chemin de Strasbourg dans cet objectif. Il y en a 120 encore aujourd’hui. Et ce chiffre devait monter à près de 200. Le passage officiel était normalement prévu pour 2016 au plus tard (avec une prise de commandement prévue en 2019).

En septembre 2016, d’ailleurs l’Eurocorps avait annoncé officiellement la nouvelle, photo du commandant des forces terrestres polonaises, le général Cezary Podlasiński, à l’appui. Et une photo du commandement tel qu’il devait être avait même été prise.

Une décision « Exit » très personnelle

Mais le nouveau gouvernement PiS a choisi de tourner casaque. D’abord, il a joué la montre, repoussant l’adhésion à l’Eurocorps, de 2016 à 2017. En interne, comme du côté diplomatique (français, allemand, belge…), il devenait très perceptible que Varsovie n’avait plus « vraiment envie de monter à bord » comme le raconte à B2 un diplomate. Dans un papier que nous préparions sur l’Eurocorps, un officier avait obligeamment indiqué à B2 que notre propos sur l’accession de la Pologne (tiré cependant des documents officiels) était « inexact », ou plutôt « un peu optimiste », nous conseillant si on voulait être exact d’être le plus « évasif possible sur une date d’accession ». Mais tout le monde faisait comme si tout restait possible. Aucune notification officielle n’avait eu lieu.

La Pologne rétrograde en seconde voire en troisième vitesse

C’est le ministre polonais de la Défense, Antoni Macierewicz, qui a fait connaître sa décision – qui ne semble pas avoir été très collégiale apparemment. Cette décision a été prise sans vraiment de consultation de ses homologues des Affaires étrangères. Et le gouvernement s’est bien gardé d’en informer son opinion publique. Quand la nouvelle de B2 a été reprise côté polonais, par la radio RMF (ou ici), le gouvernement a d’abord nié l’information, estimant qu’il s’agissait d’une « fake news » avant de reconnaître les faits, à mi-mots. La Pologne pourrait néanmoins rester nation associée (voir encadré), c’est-à-dire sans aucun pouvoir sur les décisions de l’Eurocorps.

Pour l’Eurocorps une perte politique plus que militaire

Pour le corps européen, cette défection est une perte au plan politique. La Pologne aurait été un des premiers pays de l’Est à rejoindre le cœur européen formé par le couple franco-allemand, l’Espagne, la Belgique et le Luxembourg. Mais, au plan militaire, ce n’est pas dramatique. Ce n’est pas quelques officiers de plus ou de moins qui feront la valeur, ou non, de ce corps européen. Et, de fait, compter dans ses rangs qui n’a pas envie que l’Eurocorps soit engagé sur les opérations européennes aurait été plutôt négatif pour tous ceux qui veulent que celui-ci soit impliqué de façon plus importante dans les opérations européennes (ou de l’OTAN).

Un pays qui ne compte plus vraiment militairement

Cela fait plusieurs années que la Pologne a cessé de compter en Europe comme un pays qui s’engage en matière militaire. C’est en soi paradoxal : alors que le budget pour l’armée augmente (la Pologne a atteint un budget de 2% du PiB), ses troupes se cantonnent aujourd’hui à faire « joujou » dans les casernes ou dans les bois pour s’entraîner au cas où les Russes passeraient la frontière… dans le plus pur remake du désert des Tartares. Le temps de l’engagement important en Irak en 2003 ou en Afghanistan voire du Tchad en 2008 est révolu. Aujourd’hui, l’armée polonaise n’est quasiment engagée dans aucune des missions ou opérations militaires européennes : ni en Méditerranée ni dans l’Océan indien, encore moins sur le continent africain, à l’inverse de ses voisins de l’Est, qui ont toujours tenu, à participer au moins à une ou deux opérations/missions, certains de façon notable (2). Un non-engagement qui a une raison davantage politique que militaire.

Une décision qui va à l’inverse de l’histoire… européenne et de la Pologne

Au plan politique, pour la Pologne, cette nouvelle est plutôt contradictoire. Après s’être battue officiellement à Rome contre une Europe à plusieurs vitesses (3), Varsovie décide de quitter le premier cercle, pour rétrograder en seconde voire en troisième vitesse. C’est un signe de plus que la Pologne ne veut ni d’une intégration européenne ni d’une Europe de la Défense. Mais ce n’est pas vraiment en ligne avec la tradition issue du syndicat Solidarność, portée par toute l’intelligentsia… et la paysannerie polonaises, d’une intégration la plus proche possible du cœur européen, pour être présent politiquement, pour peser sur les décisions, pour montrer que la Pologne est un pays qui compte. C’est une erreur stratégique…

(Nicolas Gros-Verheyde)


La réaction pour le moins contradictoire du gouvernement polonais

Le ministère polonais de la Défense a tenu à réagir mardi dans un communiqué publié – uniquement en polonais, l’anglais n’étant réservé que pour les nouvelles « positives ». Un communiqué (traduit par nos soins) on ne peut plus contradictoire. D’un côté, le ministère conteste s’être retiré de l’Eurocorps. De l’autre côté, il confirme avoir délibérément « abandonné le rôle de nation cadre dans le commandement de l’Eurocorps » et « diminuer son engagement dans un délai de 3-4 ans ». Cette décision étant « due » selon lui à trois causes. La première est opérationnelle. Elle découle de « la nécessité de réduire la participation » en vue d’une « augmentation de la charge sur les forces armées découlant de la mise en œuvre des résolutions du sommet de l’OTAN à Newport et à Varsovie, y compris le renforcement du flanc Est de l’OTAN dans le cadre de la défense collective ». La seconde raison est plus politique, Varsovie critique « le changement de la nature de l’activité de l’Eurocorps, qui risque d’affaiblir le rôle de l’Eurocorps dans la mise en œuvre des tâches au sein de l’OTAN, en particulier la défense collective » (NB : On a ici la traduction officielle de l’intention politique et non militaire de ce retrait). Enfin, Varsovie se plaint d’être maltraité de devoir « engager des ressources trop importantes [proportionnellement] par rapport aux autres nations cadre, comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises » (NB : une rengaine assez courante sur le ton de la victimation). De fait ce qui semble surtout gêner le ministère polonais dans le mot « Eurocorps », c’est le mot « Euro ». Il considère, en effet, que selon « ses projets et ses attentes, l’Eurocorps devrait conserver la capacité à accomplir des tâches découlant de la participation à la structure des forces de l’OTAN en tant qu’organe de haut niveau de préparation », comme la VJTF.


(1) On peut aussi y voir une décision dans la suite logique de l’affaire du Caracal avec Airbus : il s’agit de « casser les pieds » aux alliés, notamment la France, l’Allemagne et l’Espagne le plus engagés dans l’Europe de la défense. Une décision qui ressemble à s’y méprendre aux décisions prises par le Portugal de Barroso ou l’Italie de Berlusconi qui n’avaient de cesse dans les années 2000 de mettre des bâtons dans les roues des pays les plus aptes à défendre une certaine autonomie de la défense européenne. Le tout sous influence de certains responsables américains (pas de tous) estimant que l’OTAN devait avoir la primeur sur tout engagement de défense. On retrouve ce tropisme et cette influence dans le gouvernement polonais actuel qui n’avait de cesse (avant l’arrivée d’Obama) de défendre la mise en place d’un bouclier anti-missiles, américain, même si ce dispositif n’était pas partagé par tous les Européens.

(2) Les pays baltes (Lettonie, Estonie) ont ainsi tenu à participer de façon parfois notable aux missions en Centrafrique. Ils ont aussi fourni régulièrement (avec la Lituanie) des équipes de protection embarquée (VPD) pour les navires contre la piraterie (EUNAVFOR Atalanta). Les Tchèques sont présents au Mali depuis le début assurant la force protection de EUTM Mali, avec courage (lire Le QG d’EUTM Mali attaqué à Bamako. Une cible nouvelle au Sahel : l’Europe), les Slovaques envoient un petit contingent à bord du navire allemand participant à l’opération Sophia (lire : Des Slovaques en Méditerranée), les Hongrois assurent (avec les Autrichiens) le noyau dur de l’opération EUFOR en Bosnie-Herzégovine. Hors de l’UE, les Géorgiens, les Ukrainiens, les Serbes sont présents régulièrement dans les opérations militaires de l’UE : Centrafrique pour les premiers, anti-piraterie pour les seconds, missions de formation pour les troisièmes.

(3) En fait, quand Beata Szydło a menacé de mettre son veto à la déclaration, les jeux étaient déjà faits, la Pologne avait obtenu tout ce qu’elle pouvait avoir dans cette déclaration, et le sherpa de la Première ministre polonaise avait approuvé le texte de la déclaration sans y trouver à redire, dès le lundi. Le reste n’a été qu’une gesticulation politique destinée à montrer aux yeux de l’opinion publique polonaise combien la diplomatie polonaise est influente, et combien sa Première ministre pèse sur la scène européenne. Lire : L’Europe veut assurer la défense et la protection de la population (déclaration de Rome)

Varsovie présente un anti-candidat contre Donald Tusk. Défaite annoncée pour Szydło ?

L’eurodéputé Saryusz-Wolski envoyé au casse pipe contre son compatriote et membre du même parti, Donald Tusk, n’a aucune chance d’être élu (crédit : Parlement européen)

(B2) L’élection du nouveau président du Conseil européen sera marquée du sceau d’un petit mélodrame, bien oriental, ce jeudi (9 mars). Un évènement sans précédent au niveau européen. Pour une fois, un gouvernement ne va pas soutenir un de ses nationaux qui peut prétendre à un poste de premier plan au niveau européen, présentant même un contre-candidat pour saper cette candidature (1).

Dans les rangs européens, la candidature du Polonais Donald Tusk, pour un second mandat de deux ans et demi (2), semblait ces derniers jours ne plus susciter vraiment de doute. Tout le monde semblait, à peu d’accord, même si tous ne partagent pas vraiment le style et l’impetus du Polonais. Mais voilà qu’est venu se glisser un caillou dans la chaussure du candidat : son propre pays, la Pologne !

Une candidature d’un glorieux inconnu

Pour contrer Donald Tusk (et les autres Européens), le gouvernement de Beata Szydło n’a pas présenté une candidature vraiment susceptible d’entraîner une vague d’enthousiasme derrière elle. Au contraire, elle a bien pris soin de choisir un candidat, qui n’a aucune chance d’être élu. Tout simplement, car il ne remplit pas les critères attendus pour ce poste. Jacek Saryusz-Wolski a d’incontestables qualités, personnelles, humaines et dans l’expertise européenne, même s’il est, un peu, virevoltant politiquement (3). Mais il n’a jamais été ni Premier ministre ni chef d’État (« pas même ministre d’ailleurs » comme l’a susurré un diplomate européen). Ce qui est une des conditions primordiales, même si elle est non écrite, pour occuper ce poste (4).

Le Conseil européen : un club

Le Conseil européen n’est, en effet, pas une institution classique, et encore moins une administration. C’est avant tout un club. Un rassemblement de personnes qui ont, toutes, leur parcours politique, leur expérience, leur tempérament, et leur ego. On ne devient pas Premier ministre, ou Président, par hasard, dans n’importe quel pays. Pour arriver à un tel poste, il faut une ambition, un caractère, une volonté bien trempée. Il importe donc d’une part d’avoir déjà franchi ce test, cette barrière, pour être accepté. Il faut, ensuite, avoir côtoyé chacun d’entre eux, un certain temps, avoir dîné avec les uns ou les autres, passer quelques soirées, à débattre de la pluie et du beau temps, de l’Euro et de la Russie, pour être reconnu, voire connaître de façon un peu plus intime certains membres. Enfin, il importe de bien cerner les règles  de fonctionnement de ce « club », qui n’a pas vraiment de règles affichées, mais toute une série de non-dits. Il s’agit, surtout, de bien cerner les facteurs de tensions ou de rassemblement entre toutes ces personnalités.

Le président du Conseil n’est pas un simple agitateur de clochettes

Le président du Conseil est, en effet, davantage un « chairman« , le président d’un board, qu’un président formel qui est là pour agiter la clochette pour ouvrir la séance, lire l’agenda, puis aller faire le kakou devant la presse, à la fin de la réunion, avec un ou deux bons mots. Il doit savoir taper du poing sur la table, quand c’est nécessaire, prendre une initiative quand il sent le moment venu, rester discret à d’autres moments. Il doit surtout agir en coulisses pour recoudre les positions, trouver les points de force d’un consensus possible ou les défauts d’une proposition qui risque de susciter une division notable. C’est du grand art, de la dentelle politique qui nécessite une certaine confiance des 28 Chefs d’État et de gouvernement, leur estime et leur respect.

Un royal inconnu

En présentant un eurodéputé royalement « inconnu » selon les termes mêmes des diplomates actuellement à Bruxelles (5), Varsovie a non seulement affiché un singulier mépris pour cette fonction mais, surtout, a ridiculisé la Pologne, en portant sur la scène européenne des querelles de personne, sans doute très intéressantes dans les trois bars autour de Nowogrodzka (le siège du PiS) mais qui n’intéressent vraiment personne au niveau européen (et même en Pologne, je pense). De plus, le gouvernement polonais oublie un, petit, facteur mathématique : un président du Conseil européen, s’il n’est pas désigné au consensus, est élu à la majorité qualifiée. Et, même avec le soutien très éventuel de la Hongrie, la Pologne est loin d’obtenir cette majorité…

Des candidatures valables il y en avait…

C’est dommage. Comme si la Pologne n’avait pas d’autre candidat valable à présenter. Si Varsovie avait présenté la candidature de Lech Wałęsa, par exemple, cela aurait eu de la gueule. C’était un vrai symbole. Et cela aurait jeté le trouble (6). Même la candidature du président du PiS, Jarosław Kaczyński, aurait été judicieuse. Il aurait perdu, mais avec un certain panache, car, après tout, il symbolise bien le choix entre les deux modèles de politique européenne existant : celui de l’intégration et de la coopération, celui de la souveraineté des États et de la simple coordination des politiques.

Un résultat… contraire à l’objectif

La candidature présentée par Varsovie aura eu au moins un premier résultat : personne, ou presque, ne trouve aujourd’hui à redire à la candidature de Tusk. En ne soutenant pas son compatriote, le gouvernement polonais lui a rendu un fier service : il a fait taire toute critique éventuelle (il n’y en avait plus beaucoup à vrai dire) et lui a déroulé le tapis rouge pour sa réélection ! Si, malgré tout, Tusk n’est pas réélu, ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas un Polonais qui occupera le siège du Conseil européen. Pour un gouvernement qui affirme vouloir mettre le phare de la Pologne au plus haut, c’est … bête.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Le Portugal avait ainsi soutenu le renouvellement de José-Manuel Barroso à la présidence de la Commission européenne. Idem quand Jacques Chirac avait accepté la présence de son ancien rival, Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la Convention.

(2) Le mandat du président du Conseil européen est de deux ans et demi, renouvelable une seule fois. Soit un mandat de 5 ans. Le prédécesseur de Donald Tusk, Herman Van Rompuy, avait été renouvelé à mi-mandat.

(3) Membre officiellement de la plate-forme civique (PO), le parti de Donald Tusk dans l’opposition actuelle au PiS, Saryusz-Wolski a toujours une position atypique, assez proche parfois du PiS… surtout quand un poste se profilait à l’horizon. Son nom avait ainsi été évoqué comme un possible ministre des Affaires étrangères, avant que ne soit annoncé le choix du PiS de se porter sur Witold Waszczykowski.

(4) Lire : Comment est nommé le président du Conseil européen ? Critères officiels et officieux

(5) Dans les couloirs européens, la candidature présentée par Varsovie est commentée, avec toute la cruauté dont les diplomates peuvent être capable. « J’ai entendu la délégation polonaise parler de cette candidature d’un parlementaire polonais — dont je ne voudrais pas prononcer le nom de peur de l’écorcher –. Un quasi inconnu pour la totalité des chefs d’Etats et de gouvernement » ironise sous cap un diplomate expérimenté.

(6) Du moins à l’Ouest. L’aura de l’ancien dirigeant de Solidarność semble un peu effacée en Pologne même et avec Kaczyński, les relations sont à l’état du glaçon…

La démocratie a besoin de protection, de sollicitude et même de tendresse. L’appel de Tusk

Donald Tusk à Wrocław (crédit : Europejskiej Stolicy Kultury Wrocław 2016)

(B2) Les propos tenus par le président du Conseil européen, Donald Tusk, samedi dernier (17 décembre) en Pologne, lors de la cérémonie de clôture de Wrocław – capitale européenne de la culture — étaient remplis de sens. Et ils méritent une certaine lecture attentive.

Outre que c’était un des premiers discours de l’ancien Premier ministre polonais sur sa terre natale depuis longtemps, il survient à un moment clé pour le pays. La Pologne comme plusieurs autres pays s’interrogent sur la notion de liberté, de démocratie, de pouvoir,

Le message envoyé est un véritable avertissement au parti de Jarosław Kaczyński (PiS, Droit et Justice) et au gouvernement de Beata Szydło. Un message qui a une portée plus générale car il peut se lire au-delà de la Pologne…

« L’essence de l’Europe est un modèle unique de démocratie où les citoyens, le droit et la morale définissent les limites du pouvoir. Et non vice-versa. Comme nous le savons, la démocratie sans le respect de la culture, quand on prive les gens de l’accès à l’information ou qu’on impose un modèle de vie unique, cela devient aussi insupportable qu’une dictature.

« Aujourd’hui, donc, dans ce moment critique, [la démocratie] nécessite une protection, de la sollicitude, et même de la tendresse, d’elle-même ne survivra pas. Elle est plus fragile et délicate que nous, Polonais, quand nous l’avons raté derrière le rideau de fer pendant ma jeunesse. Est-ce le modèle européen survivra ? Ce n’est pas une question idéologique mais la question de notre survie. Celui qui aujourd’hui défie le modèle européen de démocratie, viole les constitutions et des bonnes mœurs, nous met en danger.

« Après les événements d’hier au Parlement et dans les rues de Varsovie (1), avec la mémoire personnelle de ce qui signifie décembre dans notre histoire (2), je lance un appel à ceux qui exercent effectivement le pouvoir dans notre pays, pour le respect des personnes. Et je dis merci à ceux qui luttent pour la démocratie européenne en Pologne. Merci, vous êtes les meilleurs gardiens de la Pologne. » (3)

 (Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Vendredi après-midi (16 janvier), des députés de l’opposition ont commencé à bloquer la tribune parlementaire protestant contre les restrictions demandées aux journalistes dans l’enceinte du parlement. Les députés de la majorité se sont alors déplacés vers une autre salle, où ils ont décidé de voter notamment sur le budget 2017. Des manifestations s’en sont suivies.

(2) Donald Tusk fait référence principalement à décembre 1981 et la proclamation par le général Wojciech Jaruzelski, alors chef de l’Etat polonais, de la loi martiale (état de guerre) coupant court à un mouvement d’émancipation de la société polonaise. Mais il peut aussi faire référence à décembre 1970, avec les grèves contre la hausse des prix à Gdansk (la ville natale de Tusk, celui-ci avait 13 ans au moment des faits) et dans plusieurs villes de la Baltique. Des manifestations qui furent violemment réprimées par le régime avec plusieurs dizaines de morts. Elle entraîna la démission du dirigeant polonais d’alors, Władysław Gomulka.

(3) Traduit du polonais par nos soins, à partir du texte retranscrit par Gazeta

Beata a intérêt à sortir son parapluie ! (crédit : PM Pologne)

Beata a intérêt à sortir son parapluie. La bêtise au pouvoir à Varsovie

Beata a intérêt à sortir son parapluie ! (crédit : PM Pologne)

Beata Szydlo en visite dans les usines polonaises de Mielec et Sidwik (crédit : PM Pologne)

(BRUXELLES2) La décision du gouvernement polonais d’abandonner sans coup férir les négociations menées depuis un an avec Airbus pour l’achat d’hélicoptères Caracal et d’annoncer préférer les hélicoptères Black Hawk de l’Américain Lockheed Martin est souvent rapprochée de celle prise en 2002 préférant les F-16 aux Mirage 2000-5. Or le contexte est totalement différent. Si la décision d’acheter les F-16 pouvait se justifier, celle-ci est très difficilement explicable autrement que par des critères politiques et idéologiques. Cette décision du gouvernement de Beata Szydło révèle un certain orgueil démesuré, une certaine confiance en soi qui n’est pas en prise avec les réalités politiques et géopolitiques et risque de se retourner contre les Polonais. En un mot, cette décision est bête… à pleurer.

L’achat manqué du Mirage : une autre affaire

En 2002, la Pologne vient d’adhérer à l’OTAN. Le F-16 est alors l’avion adopté par une bonne demi-douzaine d’armées européennes (Belgique, Pays-Bas, Danemark, Grèce, Norvège, Portugal). Seule la Grèce est équipée en Mirage. En choisissant le premier modèle, Varsovie prenait la « norme OTAN », s’assurait pour un prix raisonnable une certaine possibilité de mutualisation avec d’autres pays sur un standard identique, et permettait de rendre la monnaie de leur soutien aux partenaires américains. Il y avait une logique politique et opérationnelle évidente (même si on peut ne pas la partager) à choisir le F-16 plutôt qu’un avion français fabriqué en France. Critiquer vertement cette acquisition pour la Pologne et ne pas le faire pour les autres pays — comme le font certains commentateurs — est pour le moins peu logique et légèrement désobligeant pour les Polonais.

L’achat du Caracal : un choix industriel également

En 2016, la situation est légèrement différente. Airbus est un groupe européen, et non pas seulement français. Il a une position de choix sur le marché des hélicoptères. Et même si le Caracal (EC 725 ou H225M) n’a pas été choisi par d’autres alliés, c’est un appareil de choix, déjà testé, vendu dans plusieurs pays dans le monde. Son prédécesseur — le Super Puma — est utilisé par plusieurs armées de l’air européennes (Allemagne, Espagne, Grèce, Suède). Et sa version civile (H225 Super Puma) est aussi promise à un certain avenir. Le groupe européen veut investir en Pologne et faire de ce pays un point d’appui pour ses exportations vers l’Est. Un intérêt pour l’industriel mais aussi pour le pays. La plupart des pays de l’ancien « bloc soviétique » sont équipés d’hélicoptères de fabrication russe de type Mi. Il y a là l’enjeu d’un véritable projet pour la Pologne, chef de file du groupe de Visegrad.

Un montage délicat détruit à coups de bulldozers

Le partage délicat des différents marchés conclus par l’armée polonaise entre les Américains (pour les missiles) et les Européens (pour les hélicoptères) — effectué par le précédent gouvernement — relevait d’un subtil équilibre, soigneusement réfléchi au plan politique, permettant, sans renier l’attachement euro-atlantique de la Pologne, d’ouvrir des portes pour travailler, aussi, en commun entre Européens. Il était même question alors d’une possible montée de Polonais dans le capital d’Airbus. Las… pour de multiples raisons — dont la moindre n’est pas que la décision a été prise par le précédent gouvernement — Varsovie a décidé de rompre les discussions et de passer outre avec un contrat passé avec Lockheed Martin. Il s’agit d’un coup bas au projet de base industrielle et technologique européenne. Il ne sert à rien de se gargariser de mots si dans le faits on fait le contraire.

Un camouflet à l’intégration européenne

Cet acte est aussi très politique comme le précédent mais largement empreint d’une idéologie et de petits calculs à très court terme. Pour le gouvernement du PiS, il s’agit tout d’abord de revoir la décision du précédent gouvernement. Ce qu’a fait la Plateforme civique (PO) est mauvais, ce qu’a fait PO doit être défait. Il s’agit aussi de montrer outre-Atlantique combien la Pologne est fidèle à ses intérêts. Au passage, il s’agit d’infliger un camouflet à la France et à l’Allemagne (Paris très impliqué dans cette vente n’est pas tout seul), à Airbus et, plus généralement, à tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’intégration européenne qui est honni à Varsovie. En outre, cette décision brave l’autorité européenne l’obligeant à agir — car le nouveau contrat pourrait bien ne pas être conforme aux règles européennes sur les marchés publics (comme l’ont indiqué à B2 certaines sources européennes).

Une erreur d’une bêtise affligeante

Utiliser des méthodes qui ressemblent davantage à des méthodes de voyous — laisser croire qu’on négocie un contrat tout en négociant en douce avec le concurrent n’est pas vraiment fair play — ne sont pas de nature à susciter la confiance pour l’avenir. La Pologne ne sera plus pour des années un allié fiable. Fâcher un pays européen (la France) qui n’est pas mineur tant au niveau de l’Union européenne que de l’OTAN, un pays avec qui on partage une certaine organisation de l’Etat (Etat unitaire, majorité/opposition) comme en matière socio-économique (place de l’agriculture dans l’économie, et de l’industrie etc.) et est donc un allié objectif, est un sacré faux pas. Le faire au moment où s’entament des négociations avec le Brexit (avec une grosse immigration polonaise présente sur le territoire britannique), où commence à se négocier la révision à moyen terme du cadre financier actuel (2014-2020) et où va bientôt s’entamer un nouveau cadre européen de financement pluriannuel (2021-2027), où la Pologne a tout à perdre (1) relève de la pure idiotie politique.

Un manque de sens historique

Enfin, si les Polonais croient s’attirer la bienveillance et la protection américaine, ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au trognon… Ils ont oublié l’histoire. Les Etats-Unis n’ont jamais bougé le petit doigt quand la Russie — et dans le temps l’URSS — est intervenue militairement sur le continent européen : ni en 1968 à Prague et en 1956 à Budapest, ni en 1991-1992 en Moldavie (Transnistrie) et en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), ni en 2008 à nouveau en Géorgie, ni tout récemment en 2014 en Ukraine (Crimée, Dombass), ni même en 2015-2016 en Syrie. Il faut regarder l’histoire et la politique actuelle… Les seules fois où les Etats-Unis sont intervenus, c’est pour soutenir par proxy interposé certaines forces qui s’opposaient aux Russes-Soviétiques, comme en Afghanistan. Le résultat n’est pas extrêmement probant d’un simple point de vue de la sécurité américaine à moyen terme. Il y a là une erreur stratégique que commet Varsovie, illusionné, par un tropisme patriotique échevelé…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi notre analyse : Varsovie choisit Lockheed Martin et ses Black Hawk. Airbus dénonce un mauvais coup

(1) Tous les indicateurs sont au rouge pour la Pologne : 1) Elle est un des principaux bénéficiaires des fonds structurels et fonds agricoles dans la nouvelle mouture européenne mise en place en 2000. 2) il faut compenser le départ britannique (au bas mot 5 milliards d’euros par an en moins) — ce qui implique de serrer les dépenses. 3) Tous les pays ont aujourd’hui besoin d’argent frais européen, notamment l’Espagne comme l’Irlande ou l’Italie. Et chacun va ‘défendre’ chèrement ses intérêts nationaux. 4) Les Etats contributeurs nets (Allemagne en tête) ne vont plus vouloir payer – sans contrepartie – pour des pays qui ont manqué dans la dernière crise migratoire au premier devoir de solidarité. Etc.

 

LogoCentreContreEspionnage@Otan

Le gouvernement polonais met au pas ses ‘Services’ (v2)

LogoCentreContreEspionnage@Otan

(B2) Une polémique a éclaté en Pologne autour du centre d’excellence de l’OTAN (1) sur le contre-espionnage qui devait être inauguré prochainement. Piotr Bączek le nouveau chef du Service de contre-espionnage militaire, a « annulé la réunion inaugurale des représentants de 9 pays signataires (2) » écrit le quotidien Gazeta Wyborcza.

Le centre d’excellence de l’OTAN ralenti

« L’arrivée des responsables du renseignement polonais en Slovaquie et l’assistance technique du SKW (le service polonais de contre-espionnage) ont été stoppées ». Un ralentissement plutôt qu’un arrêt. Mais même cela est démenti au ministère de la Défense. « Le lancement du projet du Centre sera mis en œuvre conformément au calendrier convenu » a déclaré son porte-parole Bartłomiej Miśkiewicz.

Accusé de communication avec l’ennemi… américain !

Le gouvernement semble avoir lancé une opération de limogeage de certains responsables nommés sous l’ancien gouvernement de la Plate-forme civique. Et plus généralement une sorte de politique de lustration de plusieurs responsables militaires — Le chef de ce centre, Józef Dusza, a fait ainsi l’objet d’une procédure disciplinaire pour « entente avec des services étrangers »… Une disposition utilisée en général en cas de communication interdite. En fait de communication avec d’autres, il s’agit des services… américains selon Radio Zet !

Une remise au pas ?

Cet épisode ne semble pas être un épiphénomène. Le gouvernement et, en particulier, son ministre de la Défense, Antoni Macierewicz, entendent rouvrir le dossier du crash de Smolensk. Pour le PiS revenu au pouvoir le crash du Tupolev 154 le 10 avril 2010, alors qu’il transportait une délégation officielle conduite par le président Lech Kaczyński vers Katyń, ceci n’est pas due aux multiples causes avancées (brouillard, erreur de pilotage, mauvaise compréhension avec la tour de contrôle, etc.) (3). Mais il pointe la responsabilité russe dans le crash de l’avion présidentiel, dénonçant un complot et une enquête bâclée.

Un screening des militaires

Chacun des responsables du renseignement est aujourd’hui testé pour savoir quelle version il défend. Ce screening a pour but de purger certains éléments jugés trop indépendants vis-à-vis du nouveau pouvoir. Ce dispositif qui touche aussi certains gradés de l’armée ressemble assez à la lustration entreprise après la chute du pouvoir communiste. Et cette politique ne se limite pas au niveau militaire. Elle est à rapprocher de la nomination de plusieurs juges au Tribunal constitutionnel pour éviter de voir ce Tribunal être trop opposé à certains décisions gouvernementales. C’est une véritable reprise en main du pouvoir qu’opère ainsi la Première ministre Beata Szydło.

(maj) L’affaire s’est corsée dans la nuit de jeudi à vendredi (18 décembre). Potr Bączek chef du SKW et le chef de cabinet du ministère de la Défense Bartłomiej Misiewicz, sont arrivés dans le Centre de contre-espionnage de l’OTAN à 1h30, avec l’aide de la police militaire. Bączek a demandé à la police militaire d’ouvrir les locaux appartenant également au personnel international, notamment au personnel slovaque. La police militaire a refusé d’agir. Quand le chef du Centre, Józef Dusza, est arrivé sur les lieux une demi-heure plus tard, les politiciens lui ont refusé l’entrée…

(NGV)

(1) Ce centre d’excellence n’est pas (malgré son nom) une structure de l’OTAN (bénéficiant donc de la protection internationale) mais un centre national d’expertise (avec des contributions d’autres pays) qui bénéficie d’un label de qualité de l’OTAN

(2) La Pologne et la Slovaquie sont les initiateurs de ce centre qui rassemble 7 autres pays (rép. Tchèque, Allemagne, Hongrie, Italie, Lituanie, Roumanie, Slovénie et Croatie).

(3) Lire :