Les premiers « morts en mission » de l’UE, c’était il y a 20 ans

Les premiers « morts en mission » de l’UE, c’était il y a 20 ans

Une cérémonie s'est déroulée le 7 janvier à Podrute en présence du président de la république croate, président Ivo Josipović, de l'ambassadeur italien, du vice-ambassadeur de France et des familles italiennes des victimes (crédit : ministère français de la Défense)

(BRUXELLES2) L’anniversaire est passé relativement inaperçu, si ce n’est mon confrère Jean Guisnel qui l’a récemment rappelé et une cérémonie organisée par les familles sur place, en Croatie. Il y a vingt ans, en ex-Yougoslavie mourraient les premiers « soldats » mission européenne de maintien de la paix, la mission d’observation de la Commission européenne (ECMM).

NB : On ne peut qu’être frappé par la discrétion, voire l’indifférence, des institutions et des officiels, que ce soit à la Commission européenne ou au Parlement européen.  Cependant c’étaient bien avant que n’existe une politique européenne de défense, les premiers « soldats européens morts en mission ».

Un tir délibéré de l’aviation serbe

Il est 10h du matin quand les deux hélicoptères italiens AB-205 et AB-206 affectés à la mission européenne quittent l’aéroport de Surcin (Belgrade, la capitale fédérale yougoslave). Ils passent la frontière hongroise direction Kaposvar, où ils se ravitaillent en fuel. Puis ils repassent la frontière direction Zagreb. Les deux hélicoptères sont peints en blanc et clairement siglés avec le logo de la Commission européenne. Ce qui ne laisse aucun doute sur leur identité.

Il est alors 14h10. Et on se trouve à environ 80 km de Zagreb, au-dessus de Produte (entre Novi Marof et Varazdin). Le Colonel Enzo Venturini pilote le premier hélicoptère, l’AB-205. Renato Barbafiera pilotait le second, l’AB-206, qui suivait à environ 150 mètres. Barbafiera raconte, selon le quotidien serbe Vreme : « j’ai entendu un bruit sourd et senti des vibrations. Puis j’ai vu l’hélicoptère d’Enzo tomber. J’ai viré à gauche et atterri en 30 secondes ». Le dernier message enregistré (selon la radio croate) fut « ne tirez pas, ne tirez pas« . Le signal Mayday sera le dernier émis. L’hélicoptère vient d’exploser en l’air atteint par un missile air – air. Le second hélicoptère ne devra son salut qu’à la réaction rapide du pilote pour éviter les tirs.

A bord de l’appareil, 5 hommes (4 Italiens et 1 Français) : le pilote, le lieutenant-colonel Enzo Venturini (50 ans) volontaire depuis octobre 1991, vétéran de la mission de l’ONU au Liban en 1988-1989 ; le copilote, le sergent Marco Matta, (28 ans) venait de fêter son anniversaire et devait terminer dans 2 jours son service militaire ; Silvano Natale (40 ans, 2 enfants) également ancien de la Finul ;  Fiorenzo Ramacci, le mécanicien ; et le lieutenant de vaisseau français Jean-Loup Eychenne (34 ans, 3 enfants), qui a servi sur le porte-avion « Clemenceau » durant la guerre Iran-Irak.

A l’origine du tir, une patrouille de Mig 21 de la 117e escadrille de l’armée fédérale yougoslave qui avait décollé peu avant de l’aéroport « Zeljava » près de Bihac. Le tir n’est pas dû au hasard, selon un pilote (croate) Danijel Borović, qui était stationné alors à l’aérodrome de Zeljava : « j’ai entendu l’ordre de descendre l’hélicoptère ».

L’explosion se produit juste avant une décision du Conseil de sécurité de l’ONU d’envoyer une équipe de 50 observateurs militaires en Croatie, prélude à un déploiement plus important de 10.000 casques bleus.

Emir Sisic à sa libération (crédit : Vreme)

Le pilote serbe seul condamné

Le ministère de la Défense yougoslave plaide d’abord « un malheureux concours de circonstances » lié à la « situation extrêmement difficile régnant dans l’espace aérien ». En fait, il semble bien que l’ordre de descendre l’hélicoptère ait été donné. Il démissionnera le lendemain de l’incident, le 8 janvier. Le pilote du Mig 21, Emir Sisic, fut poursuivi et condamné effectivement. Condamné par contumace en Croatie à 20 ans de prison, avec son chef, Dobrivoje Opacic,  30 septembre 1992 par le tribunal de Veradzin, il fut aussi l’objet d’un mandat d’arrêt. Arrêté en Hongrie, dix ans plus tard, alors qu’il franchissait la frontière, Sisic est transféré en Italie puis condamné en 2003 à la prison à vie. Cette peine sera ensuite réduite en appel à 15 ans de prison, le 15 février 2004. Transféré à la prison de Sremska Mitrovica (en Voivodine) en 2006, il fut finalement libéré en conditionnelle à la moitié de sa peine, en mai 2008 (cf. photo). Un second procès s’est ouvert en Italie en 2008 contre les donneurs d’ordre : le chef du centre aérien de Bihac, le colonel Dobrivoje Opacic ; le chef du 5e corps de la défense aérienne, le général Liubomir Bajic ; le chef d’Etat-major, le général Blagoje Adzic ; le chef du groupe de combat des forces de défense aérienne, le colonel Bozidar Martinovic. Ils ont été acquittés en première instance en juillet 2008.

Un des hélicoptères Alouette du détachement néerlandais présent en 1991 (crédit: ministère néerlandais des Affaires étrangères)

La mission d’observation de la Commission européenne

Après les accords de Brioni, négociés le 7 juillet par la Commission européenne, l’équipe est chargée de vérifier le cessez-le-feu en Croatie à partir de l’été 1991. Les premiers 20 observateurs arrivent en Slovénie le 15 juillet 1991 et augmentent peu à peu. Des observateurs de 12 Etats membres de la CEE y participent ainsi que plusieurs autres pays européens (République tchèque et Slovaquie, Danemark, Norvège, Suède, Pologne) et du Canada.

Tir croate sur un hélicoptère en septembre

Ce n’est pas la première fois que les observateurs européens ont été directement menacés. L’hélicoptère de l’armée yougoslave Mi8 transportant le négociateur de l’UE, l’ambassadeur néerlandais Winaendts, et une équipe de télévision de la chaine britannique ITN, avait déjà été l’objet de tirs quelques mois auparavant, le 11 septembre 1991 et obligé de se poser. « Notre hélicoptère a été touché en plusieurs endroits. (…) il y a des impacts de balles. Le moteur a été atteint. Et de l’un des réservoirs extérieures coule de l’essence. Nous avons de la chance, il n’a pas explosé » raconte l’ambassadeur Wynaendts (dans son livre « l’engrenage). Apparemment, l’appareil européen a été « pris sous le feu d’armes automatiques près de Bogicevi, un village tenu par la garde nationale croate ».

Lire également : in memoriam

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Paul Garde : Yougoslavie 1990, une Europe un peu brouillonne

(BRUXELLES2) L’été est propice aux réflexions et aux mises en forme de notes rassemblées qu’on n’a pas eu le temps de rassembler. En août 2008, je m’étais entretenu assez longuement avec Paul Garde, Un historien, professeur de linguistique slave à l’université de Provence, spécialiste des Balkans, auteur notamment de « Vie et mort de la Yougoslavie » (Fayard, 1992 rééd. 2000) ou de « Fin de siècle dans les Balkans 1992-2000. Analyses et chroniques » (Odile Jacob, 2001). Son point de vue sur la génèse des guerres yougoslaves et les diverses implications européennes reste encore aujourd’hui pleinement d’actualité et ce retour dans l’histoire permet de comprendre le rôle joué par l’Europe dans une région qui reste le creuset de la politique étrangère et de défense de l’UE.

Comparer les années 1990 et 2010 ?

Il y a une assez grande différence entre aujourd’hui et hier. En 1990-1091, les différents pays de la Communauté européenne avaient des positions différentes et ont conservé durant quelque temps de grandes différences. Il était tout à fait illusoire de penser qu’il pouvait y avoir une politique européenne. On ne s’en est pas aperçu au début. (…) Et on ne prêtait pas attention à cette région. L’Allemagne, par exemple, n’a commencé à s’intéresser à la question qu’avec la guerre en Slovénie. Genscher (le Ministre des affaires étrangères de l’époque) en mission, a du se dérouter sur la Slovénie (voir Mémoires). C’est à ce moment qu’il a pris vraiment conscience du problème. Comme en période révolutionnaire, en 1991, les choses changeaient à une allure folle.

« Au début (guerre en Slovénie), ca a marché. Car les deux parties en cause avaient le même intérêt à se mettre rapidement d’accord. Aussitôt après, çà s’est déglingué« 

Mais il y a eu une réaction européenne ?

Oui. Au moment de la guerre en Slovénie, Jacques Poos a même dit « l’heure de l’Europe est arrivée ». Ca a marché car les deux parties en cause - la Slovénie et la Fédération yougoslave – avaient le même intérêt à se mettre rapidement d’accord, sur le dos de la Croatie d’ailleurs. L’intervention avait été décidée par la présidence yougoslave. Mais Milosevic avait reconnu qu’il avait intérêt à ce que la Slovénie s’en aille pour pouvoir écraser la Croatie. La plupart des grands pays européens sont grosso modo à peu près sur la même ligne. Il pourrait y avoir une politique européenne. Aussitôt après, çà s’est déglingué. En juillet 1991, les grands pays européens ont pris des positions opposées. Français et Britanniques se sont laissés entraîner par des préjugés datant de la guerre de 1914. Et (surtout) ils ont cru que la partie serbe agissait pour le maintien de la Yougoslavie. Alors que c’était tout le contraire. Milosevic voulait la destruction de la Yougoslavie. Ils n’ont pas vu, là, une agression. C’est le sens de la querelle entre Européens au second semestre 1991, Mitterand ayant ouvertement pris parti pour la Serbie tandis que L’Allemagne demandait reconnaissance de la Croatie. C’était un moment très, très dangereux. J’ai cru que l’Europe pouvait éclater. Ensuite, Mitterand, Major et Kohl ont compris qu’il était plus important de défendre une unité européenne, de reconnaître la Croatie, d’envoyer, fin 1991. Les décisions ont été efficaces dans une certaine mesure – avec un cessez-le-feu en Croatie – mais peu efficaces avec la guerre de Bosnie. On a alors retrouvé le même clivage. Et à nouveau, les pays européens ont pataugé.

Vous semblez sévère sur le rôle joué par Mitterand

Oui. Il y avait un aveuglement complet de Mitterand qui ne voyait pas l’agression et, de fait, encourageait l’agresseur. Fin novembre 1992, Mitterand rappelle à la Croatie sa participation au camp nazi pendant la guerre, pas la Serbie. Il y avait, côté français, un tropisme proserbe, un préjugé jacobin et une incompréhension pour tout ce qui est fédéralisme et une hostilité aux indépendances. Le remplacement de Mitterand par Chirac a été important. De même, que celui de Bush Père par Clinton. Ils ont fini par produire des décisions communes et décider d’une intervention commune pendant l’été 1995 – au bout de trois ans de guerre et de massacres – avec les accords de Dayton. Mais l’intervention décisive est venue des Etats-Unis (pas d’Europe). La Russie était alors hors jeu.

« L’Europe a eu pas mal d’initiatives
mais n’a pas réussi à se doter de moyens pour faire imposer sa volonté »

Finalement, le rôle des Européens … ?

L’Europe a eu pas mal d’initiatives mais n’a pas réussi à se doter de moyens pour faire imposer sa volonté. (…) Les pays européens ont beaucoup donné. Ils ont beaucoup fourni les troupes. Mais l’impulsion politique (et militaire) était américaine. En Bosnie-Herzégovine, c’est l’Amérique qui a joué un rôle essentiel. L’Europe a bien été sollicitée mais pour un rôle mineur : à Mostar. Toute la tactique a été menée par les USA, comme l’idée de réconcilier Croates et Bosniaques pour mieux lutter contre les Serbes. Et les exécutants civils étaient… Européens. Il y a toujours eu des gestionnaires européens. Cela a continué ensuite. En Bosnie et au Kosovo, tous les hauts représentants de l’Onu et administrateurs en chef étaient Européens. Mais ils agissaient sur mandat international. Avec une direction malgré tout américaine. Au Kosovo, en 1999, on assiste à la plus grande unanimité européenne. Chirac, Blair (qui a remplacé Major)… tous sont d’accord pour la guerre du Kosovo. La Russie ne comptait pas encore beaucoup, c’étaient les dernières années d’Eltsine. Le pays le plus réticent aurait été la Grèce. Les futurs membres (Roumanie et Bulgarie) ont accepté les décisions européennes – comme interdire aux Russes de survol du territoire – alors qu’ils auraient pu aider les Serbes.

Le jeu est-il le même ensuite ?

Fin des années 2010, les Etats-Unis sont empêtrés dans l’Irak (NB : et l’Afghanistan) et apparaissent impuissants. Alors qu’en 1990, ils apparaissaient avec l’Irak-Koweit, tout puissants. La Russie a repris du poil de la bête, avec Poutine, son jeu sur le gaz. La situation balkanique qui a conduit la guerre de 1914 – des grandes puissances opposées les unes aux autres avec chacune des clients balkaniques –, on a pu craindre un instant que çà se reforme, en 1991. Mais la cohésion européenne a été plus forte et le rôle américain restait fort. Cette configuration balkanique est en train de se reformer. L’UE et les USA sont embêtés car sur le plan local, on ne peut avoir qu’une solution, l’indépendance. Car on ne peut vraiment croire que le Kosovo redevienne sous la coupe de Serbie. Mais il y a une configuration internationale telle qu’ils craignent de proclamer cette indépendance, si la Russie - en train de redevenir une grande puissance – appuie la Serbie et conduit à la rendre plus intransigeante.

La carotte traditionnelle de l’Europe, celle de l’adhésion à l’UE, joue un rôle ?

Oui. Depuis 1995, et la fin de la guerre en Bosnie, l’Europe a joué un très grand rôle, à cause de ses projets d’élargissement. Depuis le début, tous les pays des Balkans n’avaient qu’un rêve, adhérer à l’Union européenne. L’Europe a posé des critères, notamment pour la collaboration avec le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Et les pays ont fait ce qu’ils ont pu pour se conformer aux critères. La Croatie, qui avait livré tous ses criminels sauf Gotovina, a ainsi subi l’interruption des négociations. Et Gotovina a été livré. Cela a été appliqué de façon brutale. Mais durant 10 ans, la volonté d’adhérer a été un des principaux atouts et leviers. Et cela continue encore un peu partout dans les Balkans. Mais on ne sait jamais. On a senti, coté serbe, certaines hésitations. La volonté, très forte un certain temps, a paru s’affaiblir. Il n’est pas sûr que la volonté d’adhérer à l’UE soit aussi forte, en particulier en Serbie. Ce risque d’affaiblissement est lié à la perte d’image des Occidentaux.

En Bosnie-Herzégovine, la situation reste plus difficile, vous croyez à un nouveau risque de conflit ?

Non. Le problème n’est pas militaire. Là depuis 1995, les troupes internationales sont présentes. Le statu quo est l’indépendance matériellement. Il est de fait indépendant et gardé par des troupes internationales. Franchement je ne crois pas au danger ou à un risque spécifique de guerre. Les gens en ont marre des aventures militaires. Le danger est la diplomatie russe (Abkhazie, Ossétie du sud, Transnistrie) au détriment Ukraine, Géorgie et Moldavie – et dans les Balkans avec la proclamation de la Republika Srbska. Mais elle pourrait cesser de participer aux instances communes. Ce qui poserait de sérieux problèmes diplomatiques.

« On n’a pas encore réussi à convaincre (et informer) les Serbes de toutes les horreurs
qui ont été commises en leur nom. »

Dans la politique d’élargissement, l’UE applique une politique trop rigoureuse, selon vous ?

Oui. L’UE devrait faire une entorse à certains de critères pour admettre autres Etats (Serbie, Albanie, Kosovo, Bosnie). Il faudra bien tôt ou tard que ces pays entrent. Mais il y a toutes sortes de problèmes : les réticences de certaines Etats (référendum en France), en Serbie, certains (radicaux) comme Kostunica défendent un rapprochement avec la Russie. On n’a pas encore réussi à convaincre (et informer) les Serbes de toutes les horreurs qui ont été commises en leur nom.

(entretien réalisé en août 2008)

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L’option militaire au début du conflit yougoslave

(BRUXELLES2) Dès le début des guerres yougoslaves, l’option d’une intervention de l’UEO (dans le cadre des Nations-Unies) dans le conflit yougoslave est mise en avant par plusieurs de ses membres : Français et Allemands (août 1991), puis les Pays-Bas (septembre 1991). Elle se heurte à deux oppositions principales : celle du Royaume-Uni par principe, des Etats-Unis également qui entendent que l’OTAN reste l’organisation militaire privilégiée. Elle est compliquée par les positions différentes des différents partenaires : l’Allemagne est limitée par sa Constitution interne, la France milite pour une opération de l’ONU, les Pays-Bas militent pour une implication égalitaire de l’OTAN et de l’UEO. Nous sommes également en pleine discussion du traité sur l’Union politique européenne et la question de l’intégration de l’UEO comme bras armé de la CEE est posée sur la table. Bref les intérêts se croisent et décroisent. Et finalement l’option militaire restera rangée dans les tiroirs.

Faute de mieux (ou grâce à la crise), les 9 (*) adoptent en juin 1992, une déclaration dite  » de Petersberg  » (du nom de l’hôtel dominant le Rhin, près de Bonn, où ils étaient réunis), qui affirment leur intention de mettre des moyens militaires à la disposition de l’UEO, dans des opérations de maintien de la paix sous l’autorité politique de la CSCE ou de l’ONU. Ces unités pourraient être utilisées – est-il précisé – « pour des missions humanitaires ou d’évacuation de ressortissants ; des missions de maintien de la paix ; des missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris des opérations de rétablissement de la paix ». On trouve là l’ancêtre de la PeSDC et des battlegroups.

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Il y a 20 ans, en Yougoslavie, le feu couve sous la cendre

La ville de Jajce en Bosnie centrale a perdu la moitié de sa population en 20 ans (© NGV / Bruxelles2)

(Dossier) Dans un coin d’Europe, quelques dirigeants politiques sont cependant bien décidés à ne pas laisser faire la paix. La Yougoslavie, pourtant promise à un resserrement des liens avec l’Europe (avec en vue un accord d’association), le feu couve sous la cendre…

Le soulèvement serbe commence en Croatie, le 17 août 1990, après une attaque des forces spéciales de la police croate sur le poste de police de Benkovac contrôlé par les Serbes, ces derniers saisissent des armes des policiers de réserve et élèvent des barricades sur les routes. Les Serbes se prononcent, peu après, à 99 o/o des voix ( !) pour leur séparation de la Croatie. Quelques semaines auparavant, le 13 mai 1990, au stade de Zagreb, des incidents violents ont éclaté entre supporters du Dynamo de Zagreb et de l’Etoile Rouge de Belgrade. Incidents sciemment provoqués (1).

Le 3 sept 1990, au Kosovo, c’est la grève générale et le début du renvoi de la plupart des Albanais des postes de l’administration (75.000 personnes seront chassées en un an de leur poste après cette grève). Le 7 septembre, après un référendum clandestin, le Kosovo promulgue adopte, dans le cadre yougoslave, la Constitution de « sa République » promis à devenir la 7e république fédérative socialiste de Yougoslavie (non reconnue par les Serbes). Une proclamation symbolique, le 28 septembre, la Serbie abolit le statut d’autonomie de sa province du Kosovo. Le parlement de la province avait déjà été dissous début juillet (2) après le placement sous état d’urgence en mars.

Le 11-12 septembre 1990, en Bosnie-Herzégovine, commencent des troubles interethniques. L’état d’urgence est proclamé.

Le 5 octobre 1990, l’armée fédérale yougoslave investit le quartier général de la défense territoriale de Slovènie, dans le centre de Ljubljana. Conséquence du refus du gouvernement slovène de placer sa défense sous le commandement de l’armée yougoslave.

(1) Les récents incidents à Rome lors du match Italie – Serbie à Gênes, le 12 octobre 2010, sont là pour rappeler que les « hooligans » de l’Etoile rouge de Belgrade ne sont pas vraiment des voyous ordinaires mais plutôt une organisation structurée qui nourrira tout au long de la guerre les groupes paramilitaires.
(2) A l’été 1990 (nous étions une équipe de 3 journalistes partis en reportage dans la région), le leader du principal parti autonomiste du Kosovo, Ibrahim Rugova, élu « président » lors des élections en septembre, avait confié à l’un de nous avoir demandé à Jacques Delors une implication plus forte de l’Europe dans la région, et de placer le Kosovo sous protection européenne. Il ne recevra aucune réponse…
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84 Casques bleus français morts en Bosnie … On l’oublie !

PoliciersFrancaisHOmmag2569a.jpg(A Sarajevo) 84 soldats français sont morts en ex-Yougoslavie, engagés dans les casques bleus ou autres forces d’interposition. On l’oublie trop souvent. 

En effet, dans les guerres yougoslaves qui ont fait près de 100.000 morts civils et militaires, les Casques bleus et autres observateurs internationaux ont aussi
payé un prix lourd. La France en tête. Souvent par faute de courage politique et avec un mandat étriqué. Imposer la paix sans tirer ou répliquer face à des enragés qui jouaient avec leurs
adversaires à la roulette slave était impossible à tenir.

« On tire ou on se tire »

Lors de son passage à Sarajevo hier, pour le Sommet
UE-Balkans,
le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Pierre Lellouche, a tenu à déposer une gerbe devant la
stèle placée à proximité de l’ambassade de France et qui commémore ces soldats morts pour la paix. Un certain moment d’émotion au moment de la minute de silence (plusieurs militaires français
engagés étaient là) et une sorte d’engagement personnel
 pour celui qui fut de 1989 à 1995, le « conseiller diplo »
de Jacques Chirac à la Mairie de Paris.
Quand il se rappelle cette époque,
Lellouche en frémit encore «
J’étais vert. Et j’en suis encore malade de voir ce qui se passait à l’époque : les sacs de riz des uns, les envolées
lyriques des BHL et autres. Alors que nos types se faisaient proprement tirer comme des lapins. J’ai été un de ceux à conseiller à Chirac: « on tire, ou on se tire ». » 

Quand Jacques Chirac arrive au pouvoir,  en mai 1995, il rompt avec la politique mitterandienne d’équilibre et décide de
rendre coup pour coup.
« Le temps de l’impuissance est fini » déclare-t-il. Il obtient l’accord des
Britanniques « En quelques semaines, avec l’appui de John Major, c’était réglé » se rappelle Pierre Lellouche. Et effectivement, quelques semaines plus tard, les Casques bleus français
passent à l’action, sans le feu vert du commandement onusien.

Il y a 15 ans, quand les Casques bleus français passent à l’action

C’était, juste, il y a 15 ans maintenant… Le 27 mai 1995, l’histoire bascule dans les Balkans. Les hommes du 3e Rima,
engagés dans la FORPRONU, viennent de se faire prendre
en otages 12 des leurs qui gardaient le pont de Vrbanja
(Verbania) à Sarajevo. Ce ne sont que quelques uns des 300 casques bleus pris en otages par les Serbes en réaction des premiers bombardements d’ampleur de l’ONU. Mais c’est trop pour les
Français.

Le général français Gobilliard qui commande le secteur de Sarajevo des casques bleus décide de répliquer, sans attendre une quelconque autorisation du QG de la
FORPRONU et même de Paris, il lance une section du 3e Rima « Les Forbans » à l’assaut (1). Les « marines » ont 2 tués et 17 blessés. Mais les Serbes acceptent l’échange « otages contre
prisonniers ». Cette victoire tactique constitue un des tournants de la guerre…

SteleCasquesBleusCouronneFleurs2570a-copie-1.jpgLa stèle en hommage aux Casques bleus français morts pour la Bosnie près de l’ambassade
de France (© NGV)

Pour aller plus loin :

- Retex Video (2003) le témoignage du capitaine Lecointre

- la reprise du pont, sur le site des anciens du 3e RIMA

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Il y a 14 ans, l’Europe faillissait à son devoir …

La normalisation des relations entre la Serbie et l’Union européenne est actuellement bloquée par les Néerlandais (et les
Belges), considérant que Mladic n’est pas livré au tribunal international pour l’ex-Yougoslavie, ou que des preuves patentes de la collaboration de la Serbie avec le Tribunal n’ont pas été
apportées. Parfois dans certains cercles européens,
on maudit ces satanés néerlandais qui empêchent cette normalisation. Et on préfère parler – à
l’image du tout nouveau président du Parlement, le Polonais Jerzy Buzek, à qui les journalistes ont posé la question mardi -, de nécessaire réconciliation et de
respect des droits de l’homme, en termes généraux.
Il faut le souligner : les Néerlandais ont raison de bloquer cet accord (1).

On ne peut pas, en effet, passer sous silence l’histoire. Un des massacres les plus sordides et les plus importants de l’histoire de l’Europe moderne a eu
lieu à quatorze ans. Là, l
a Communauté internationale – et l’Europe – ont failli à leur devoir premier : protéger les populations civiles mises sous leur
protection.


Qu’on se souvienne. A la mi-juillet 1995, ils
attaquent les « enclaves » bosniaques, placées cependant sous la protection des Nations-Unies. Notamment à Srebrenica, où la situation allait devenir dramatique. Prenant sous le feu, le détachement
néerlandais de 450 casques bleus qui assurait la protection de la zone, faisant 30 prisonniers pami les militaires des Nations-Unies, les forces bosno-serbes de Mladic arrivent dans la zone le 11
juillet. Malgré la demande du Col. Karremans, commandant le détachement, d’un appui aérien, le commandement international, assuré notamment par le général Janvier refuse cet appui, par crainte de
faire d’autres victimes, notamment les militaires otages. Au camp de Potocari, environ 20 000 civils ont trouvé refuge. Ils croient être en sûreté. Erreur. Si les Serbes autorisent l’évacuation -
par car – de femmes et d’enfants, ils retiennent les hommes. 8372 personnes – selon le décompte officiel – furent tuées en quelques jours. Le 21 juillet, les soldats néerlandais sont autorisés à
quitter l’enclave, cadeau et verre de l’amitié en prime.

Pour mémoire, ce reportage éloquant de la BBC (même si il est à prendre « avec des pincettes » car il s’appuie en partie sur des images de propagande tournées par les Serbes eux-mêmes). En trois
parties

Suite : 2e partie et 3e partie


(1) Autre chose est la libéralisation des visas pour les Serbes que la Commission européenne vient de décider aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire de punir un peuple pour les méfaits de son
gouvernement. Plus discutable est le fait de ne pas accorder aux Bosniaques le même traitement
(même si elle peut se justifier sur d’autres
critères)
.

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Années 1990 ex-Yougoslavie, les dix faux-pas de l’Europe ?

Si comparer une crise à une autre est toujours hasardeux, on peut cependant relever que détailler – à l’aide des différents points de vue des acteurs ou observateurs de cette crise – la position de
l’Europe (des Douze alors) au début des années 1990 lors des guerres en
ex-Yougoslavie
peut être intéressant pour les actuelles crises (notamment en Géorgie). On peut cerner une dizaine d’erreurs (impréparations, incohérences) :

l’impréparation de la crise visiblement montante. Cette impréparation dure de longues années. Et, événement après événement, on ne tire pas des leçons des erreurs précédentes. La réaction
à une nouvelle est calée avec les instruments de la précédente crise : d’abord le silence quand il faut de la diplomatie, ensuite la diplomatie quand il faut des observateurs sur place, enfin des
observateurs non armés quant il faut des militaires, etc… L’Europe s’est ainsi fait surprendre au moins quatre fois : au Kosovo, Slovénie et Croatie (1991), puis en Bosnie (1992).

• Le refus de reconnaître l’agresseur. En considérant durant longtemps les adversaires à part égales (sentiment particulièrement présent pour le gouvernement français), sans pointer
l’agresseur principal, la Serbie, l’Europe a ainsi donné une prime à l’agresseur .

L’envoi d’une mission de surveillance (juillet 1991), d’observateurs non armés, en faible nombre, sans capacité de réaction précise, a aussi été un signe d’impuissance (et d’encouragement)
donné à l’agresseur (s). Les observateurs ont souvent bien « observé », rendu compte, au besoin su temporiser ou s’interposer face à certaines agressions. Mais ils ont souvent été débordés par la
situation.

L’embargo sur les armes (juillet 1991) a favorisé le plus fort (les Serbes) et diminué la capacité de résistance des Croates d’abord, mais surtout des Bosniaques.

Le refus d’une intervention militaire (septembre 1991). Contrairement aux idées répandues, il y a eu plusieurs projets d’intervention (par les Français ou les Allemands, par les
Néerlandais et l’UEO). Mais tous ont achoppé, morts nés. Le rôle joué par les Britanniques est ici assez trouble. Le Royaume-Uni était réticent pour plusieurs raisons, notamment la crainte de
réitérer un engagement difficile comme en Irlande du Nord mais aussi le refus de déclencher une intervention autonome de l’Otan et de concrétiser ainsi une Europe de la Défense et une Europe
politique qu’ils refusaient (nous sommes en pleine négociation du traité de Maastricht). Une intervention militaire à ce moment aurait pu changer la face du conflit, la plupart des intervenants le
reconnaissent. En refusant de donner suite à un projet d’intervention, les Européens donnent ainsi une « carte blanche » aux partisans des armes.

La reconnaissance en solo des indépendances (décembre 1991) : la reconnaissance en solo de la Croatie (par l’Allemagne) a signifié aux yeux extérieurs la désunion de l’Europe, d’autant
qu’elle suivait la réunion d’un Conseil européen et précédait une décision possible commune de reconnaissance.

La demande de la tenue d’un référendum (janvier 1992), faite à la Bosnie pour être reconnue indépendante, sans prévoir d’autres dispositions, notamment de protection (jeu Franco – Allemand
UEM / Europe politique).

• Les cessez-le-feu non respectés donnent une image d’impuissance avérée mais surtout le plan de cantonisation proposé par l’ambassadeur portugais Cutileiro en 1992 et qui servira de modèle,
grosso modo, pour les accords de paix de Dayton donnent une prime à la force. Les plans de paix successifs, (en Bosnie notamment) stimulent chez les belligérants l’envie immédiate de prendre
ou de défendre, par la force, des positions contestées.

• Le refus d’accueillir les réfugiés (1991-92). Quand les Serbes libèrent les réfugiés, peu de pays sont d’accord de les accueillir (l’Autriche, l’Allemagne, la Hongrie seront les principaux
« volontaires »). Manquent à l’appel notamment la France et le Royaume-Uni.

• Les actes unilatéraux « d’héroisme », comme l’échappée solitaire de Mitterand, à Sarajevo (juin 1993), ont surtout permis de repousser l’échéance de sanction contre les agresseurs.

On peut lire aussi « The real Balkan lessons of the Georgia conflict » par Gordana Kneževic, ancien chef
politique de Oslobodenje (Sarajevo), au temps de la guerre, et maintenant directeur de Radio Free Europe, section slaves du sud. Il dresse un parallèle (intéressant) entre la politique russe en
Géorgie et l’intervention de Milosevic dans les républiques de l’ex-Yougoslavie.

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Doris Pack (all.): personne ne croyait sérieusement à la guerre (itv)

NB : cet article fait partie d’une série entamée en 2007 pour tenter de cerner les responsabilités européennes

dans le drame en ex-Yougoslavie dans les années 1990.


Doris Pack, eurodéputée allemande (CDU / PPE-DE) depuis 1989. Elle est une des meilleures spécialistes des Balkans dont elle a suivi tous
les soubresauts, en tant que vice-présidente de la délégation avec la Yougoslavie puis l’ex-Yougoslavie (jusqu’à 1994), et présidente de la délégation du Parlement sur l’Europe du
Sud-Est



Pourquoi n’a-t-on pas réagi dans le début des années 1990 ?
Naturellement, on
aurait du réagir après 1989 quand Milosevic a supprimé l’autonomie du Kosovo. Mais on n’a pas pris au sérieux Milosevic, on n’a pas cru qu’il pouvait réaliser ce qu’il promettait aux Serbes. (par
contre) Tout le monde le croyait quand il disait qu’il pourrait sauvegarder la Yougoslavie. C’était un grand acteur. On n’a pas cru véritablement que la Yougoslavie allait disparaître. On soutenait
Ante Markovic (le premier ministre proeuropéen), qui avait promis beaucoup de choses, était quelqu’un d’Européen,qui soutenait le marché…
Et, puis on était préoccupé ailleurs. On avait, en même temps, la réunification de l’Allemagne. On était occupé par nos problèmes à l’intérieur qui n’étaient pas faciles à digérer.

Quelles étaient les commentaires officiels réagissait-on à l’époque…
La première fois que j’étais à Belgrade, j’ai vu l’ambassadeur allemand qui m’a dit : « il faut garder la Yougoslavie.
Entre les Slovènes et les Croates, ce n’est qu’un jeu, ça va s’arrêter. Quant au Kosovo, çà ne nous regarde pas ». Tous les ambassadeurs ont dit, à peu près la même chose à leurs capitales : «
Ne nous en mêlons pas ». On n’ a pas vraiment aidé les Yougoslaves démocrates. On n’a pas réussi à persuader ainsi les Serbes qu’il fallait trouver un autre chemin que la guerre,
par exemple en enlevant plus de centralisation. On s’en est rendu compte trop tard.

Les Allemands ont cependant poussé à l’indépendance ?
Non. Au début, les Allemands étaient comme les autres. Ils n’étaient pas spécialement pour l’indépendance. Et puis, on a vu Vukovar et les bombardements de Zagreb. Ca nous a alerté. Nous (les
Allemands) nous avons simplement aidé, après octobre 1991, à reconnaître les faits tout simplement. (…) L’Europe n’avait pas de vue commune sur la situation dans les Balkans. On n’était pas
habitué à regarder la Yougoslavie avec une vue neutre. Les Français et les Anglais regardaient çà avec leurs yeux de la Seconde guerre mondiale, rangeant les pays entre alliés et non alliés. Nous
les Allemands, on a recommencé à zéro, sans avoir d’idée de grande Allemagne. Et on ne raisonnait plus en ces termes. Je crois que les Anglais et Français n’ont pas eu, comme nous, le « devoir de
changer de politique » (après la 2e guerre mondiale).

On a donc laissé faire ?
Oui Pendant quatre ans, on a rien fait. Les Serbes de la Krajina ont même bombardé Bihac. On a tout laissé faire et on n’a pas aidé les Croates. Tudjman a récupéré des armes, refait son armée avec
l’aide des Américains et reconquis les territoires perdus. (…) La même chose s’est reproduit avec la Bosnie. On n’a pas voulu s’en mêler. On n’est pas intervenu. Pas parce que c’étaient des
Musulmans, comme l’Europe a été, un moment, accusé. Non, la vérité, c’est qu’on ne voulait pas s’en mêler. L’Europe n’était pas préparée à faire une guerre pour cela. L’Europe n’avait tout
simplement  pas fait de guerre depuis la seconde guerre mondiale. Elle n’était pas prête à aider les peuples. (…) Il a fallu Srebrenica et l’aide de l’Amérique pour faire le chemin ensemble.
Et en 1998, on a eu (enfin) une approche commune. Cela a été l’idée allemande d’un Pacte de stabilité.

L’indépendance du Kosovo ?

Maintenant faire digérer à un gouvernement démocratique l’héritage de Milosevic, c’est plus dur. Il fallait faire tout de suite l’indépendance, après la guerre au Kosovo. Si on avait trouvé une
solution immédiatement, cela aurait été facile. C’est le problème des Européens avec les Balkans : on a toujours eu peur d’aller plus loin. Après les précédents (bombardements), on ne voulait pas
faire plus de mal à Milosevic et les Serbes. Actuellement (juillet 2007), je ne vois pas d’autre solution que l’indépendance. Ils (les Kosovars) sont en attente depuis 1989 (fin autonomie) et 1999.
Les Américains ont toujours été pour cette indépendance.

Et les Russes ?
I
ls se servent du veto par rapport à la Serbie pour nous emmerder, et avoir du pouvoir. Il y a crainte aussi d’une situation identique en Transnistrie.

(entretien réalisé le 3 juillet 2007 en vis-à-vis, avec Ernest Bunguri)

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Hannes Swoboda (Aut): une stratégie préventive possible (itv)

NB : cet article fait partie d’une série entamée en 2007 pour tenter de cerner les responsabilités européennes
dans le drame en ex-Yougoslavie dans les années 1990.

Socialiste autrichien. Hannes Swoboda est député européen depuis 1996, membre de la commission des Affaires étrangères et
vice-président (depuis 1997) de la délégation du PE pour les relations avec les pays de l’Europe du Sud-Est.



Votre sentiment en 1990-91 ? Dans la coalition au pouvoir, il y avait
des divergences. Pour nous socio-démocrates, les Balkans c’était du passé, une affaire terminée. Pour les Chrétiens-Démocrates, c’était légèrement différent. Pour un homme catholique comme Alois
Mock (nb : le ministre des Affaires étrangères), la Croatie avait plus d’importance. On avait dit à nos amis français que c’était impossible de garder la Yougoslavie. Les tendances séparatistes en
Slovénie et Croatie étaient très fortes.

Que fallait-il faire ? Une stratégie préventive de la Communauté européenne, incluant Autriche, aurait permis un processus de séparation plus pacifique, comme entre la République tchèque et
Slovaquie ou, plus tard, entre la Serbie et Monténégro. C’est à mon sens la plus grande erreur. La question n’était pas de dire Ok pour la séparation, mais de l’accompagner. Une intervention
militaire limitée, incorporée par l’Otan et sous l’ombrelle de l’Onu aurait permis ensuite d’avoir une discussion, d’avoir la possibilité d’un processus pacifié de discussion.

Quel est la faille de l’Europe ? La Communauté européenne n’a pas été fondée pour stabiliser le voisinage mais pour amener la paix entre ses membres. Ce qui a certaines conséquences avec nos
voins, les réfugiés… La nouvelle stratégie européenne n’est pas d’aller avec des forces militaires, pour faire des colonies, mais de stabiliser ces zones. Mais cette intervention doit relier le
militaire (comme au Kosovo), la police, la reconstruction des institutions et de l’Etat de droit, et amener une changement d’état d’esprit dans la population. Cela ne se fait pas en un an. Il faut
donc éviter d’intervenir un ou deux ans et se retirer ensuite. Cela n’aurait encore aucun sens.

L’Europe est-elle mieux préparée aujourd’hui ? Nous n’avons pas de structure militaire, sauf l’Otan. On n’a pas plus instruments ni juridiques, ni militaires. Et les Etats membres ne sont
pas prêts à changer cela. Il y a une résistance de plusieurs gouvernements. Avec des règles nationales, des commandements différents, on ne peut rien faire d’efficace. Avoir des règles communes
d’intervention militaire n’est pas uniquement une question de bonne volonté. Si des groupes recréent une armée de libération nationale ou des groupes terroristes, on sera face à une situation
difficile.

Aujourd’hui, pour le Kosovo, vous craignez un dérapage ? Je ne crois pas. On craignait des évènements après la décision des Nations-Unies de prolonger les discussions en mai – juin 2007. Et
il n’y a pas eu çà. (…) Les Serbes ne seraient pas heureux avec le Kosovo, ils auront un permanent conflit. Ils auraient peut-être formellement le Kosovo, mais aucune influence sur celui-ci.
(…) S’ils cherchent à séparer la Rep Srbska, ils auront aussi de nouveaux problèmes.

Les Serbes ne l’acceptent pas ? On doit faire pression sur les Serbes pour favoriser une solution au Kosovo. On ne peut pas leur demander d’accepter cette solution mais il s’agit qu’ils ne
l’entravent pas. En Europe, nous avons eu des conflits qui viennent seulement d’être résolus, plusieurs années après, regardez l’Irlande et le Royaume-Uni c’est tout récent – ou ne le sont pas
encore (l’Eta). Je reste assez optimiste. Si le traité est ratifié et que la Croatie rentre en 2011, on aura un processus avec une adhésion à l’Union européenne à l’horizon 2014-2015.

(Entretien réalisé le 28 août 2007 en vis-à-vis)

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Alain Lamassoure(Fr): la diplomatie française a été nulle (itv)

(BRUXELLES2) Cet article fait partie d’une série entamée en 2007 pour tenter de cerner les responsabilités européennes dans le drame en ex-Yougoslavie dans les années 1990.


Une crise prévisible.

« L’explosion de la Yougoslavie était un événement prévu, prévisible et annoncé par ses acteurs. La diplomatie française et, François Mitterand, portent un poids important. Mitterand a particulièrement méprisé et sous-estimé les acteurs dans ce conflit. C’était une réaction assez extravagante. Alors que l’homme était profondément engagé au niveau européen, en matière monétaire par exemple, il a réagi comme si on était 80 ans en arrière, en 1913, dans un réflexe d’alliance traditionnelle de la France avec la Serbie. Ce qui est dément et difficile à comprendre…

Comment avez-vous découvert le « problème » yougoslave ?

C’était en avril 1991, j’étais alors porte-parole de l’UDF, nous avons reçu une demi-douzaine de personnes représentant la Slovénie. On savait à peine à l’époque que la Slovénie existait et où elle était. Et je vois arriver une espèce de « Jésus-Christ », en costume et cravate, Alojz Peterle (aujourd’hui député européen) qui, d’une voix très douce, me dit : « Je suis le Premier Ministre de Slovénie. Voici mes ministres. Je fais le tour d’Europe, des gouvernements et des oppositions. Nous avons organisé un référendum qui a donné que 80% de la population veut l’indépendance. A compter du 24 juin prochain, nous la proclamerons. Nous négocions avec les Ministères fédéraux à Belgrade l’indépendance, ça se passe bien avec certains Ministres (éducation…) mais avec la Défense, ça se passe mal. C’est vraisemblable qu’il y aura une guerre en Europe ». Je suis resté interloqué, on a pris note. J’ai téléphoné au Quai d’Orsay (le Ministère des affaires étrangères français). Cela n’intéressait personne. Je me suis même demandé si tout çà était vraiment sérieux. On a cependant reçu une lettre officielle des Slovènes nous remerciant de l’audience. Et plus de nouvelles. Et, quelques temps plus tard, le 24 juin au matin, je me rase le matin, j’écoute les informations et j’apprends qu’il y a la guerre en Europe.

La réaction communautaire ?
La première réaction européenne a été bonne – d’autant qu’on n’avait pas de politique étrangère commune, juste une coopération politique. Nous étions allé, avec un petit groupe en août 1991,
rencontrer les dirigeants des républiques yougoslaves : on a vu sous nos yeux la Yougoslavie éclater. Et la guerre se déclencher en Croatie, avec le bombardement de Vukovar. L’Ambasssadeur français a été scandaleusement nul ; il nous a dit : « Vous vous laissez prendre par la propagande croate, on fait brûler de vieux pneus pour faire croire que la ville brûle »… A Sarajevo, tous les partis politiques nous ont supplié de ne pas faire un référendum sur l’indépendance: « Si on l’organise, il y aura deux-tiers de Oui à l’indépendance. Mais les Serbes qui ne sont pas d’accord prendront leur armes le lendemain (et sur 201 communes sur 208, il y avait un mélange des trois communautés présentes dans tous les villages). S’il y a une guerre, ce sera terrible, on se battra dans tous les villages et les villes ».

Et puis l’Europe dérape… Le projet d’Europe politique éclate les Européens, juste au moment où Dubrovnik est encerclé, fin septembre ?  Effectivement, s’il y a un moment  où on
peut dire qu’il y a une perte de contrôle, c’est ce 30 septembre 1991. Il est incontestable que le débat sur l’Union politique a pollué le débat sur Yougoslavie.

Pourquoi êtes vous si dur avec cette négation française ?

La France a commencé par nier le droit à l’indépendance. Nous avions face à nous une population qui fait un référendum et à 80%, dit « nous voulons être indépendants ». Quelle légitimité aurions-nous à refuser ce qui n’est que l’expression du droit des peuples à disposer eux-mêmes. Jacques Delors, lui-même, était hors du coup: en juillet 1991, il disait: « les Slovènes sont fous, comment un pays de deux millions d’habitants qui n’a pas vraiment de débouché sur mer, peut avoir l’indépendance. » (…) La France a estimé (ensuite) que, si éclatement il y avait, toutes les Républiques devaient avoir le droit de prendre leur indépendance – sous l’influence de Badinter, et même de Jacques Delors, qui se sont complètement « plantés« , il faut le reconnaître…

Et la division européenne ?

L’Allemagne, l’Autriche, le Vatican étaient furieux ; la Communauté européenne au Sommet de décembre 1991 arrive divisée. Cette division très forte était aussi présente au Parlement européen. Les Britanniques s’opposèrent à la proposition française d’interposition militaire (l’Allemagne n’était pas très chaude non plus d’avoir des troupes dans les Balkans), ils répondirent : c’est l’Otan ou rien. Résultat, çà a été rien. Ou plutôt, ca été le temps des « marchands de glace ». Ces quelques dizaines d’observateurs qui observaient. Puis on est entré dans un circuit de l’Onu.

Le vrai tournant politique est arrivé en 1995 avec Chirac qui a dit « On arrête, est allé voir les Américains, pour leur demander d’intervenir. On a commencé à tirer sur les Serbes. Et ils ont mis les pouces. Car l’armée serbe n’était pas aussi redoutable qu’on l’a dit. On le savait bien dans les milieux militaires. Mais on ne voulait pas s’engager…

Et aujourd’hui ?

On a été nul au moment de l’éclatement de la Yougoslavie et on continue de l’être. Pourquoi ? Comme on dit que c’est de la politique extérieure, donc de l’intergouvernemental, et pas du communautaire, la Commission européenne et le Parlement européen se sentent déchargés de cette tâche. Comme l’a dit justement Clinton « it’s your back home, itsn’t mine ». (…) En octobre 2006, je suis à Washington, je vois Dan Fried (sous-secrétaire Etat, en charge de l’Europe et de la Russie), je voulais lui faire passer le message sur la réforme constitutionnelle en France (qui a des conséquences sur la Turquie). Il me répond surtout Kosovo : « il faut qu’on règle le Kosovo » me dit-il. Je me suis rendu compte que ce sont eux les Américains qui se rendaient compte que (l’accord de) Dayton ne marchait plus, et qu’il fallait « trouver une solution pour la Serbie et régler la question de la Bosnie qui reste entière ».

Et maintenant l’adhésion des Balkans ?

Je dis « Oui » à l’adhésion des Balkans, ensemble, en bloc ou étalé dans le temps. Mais il faut qu’ils aient réglé leurs problèmes internes avant l’adhésion, comme l’ont fait la République tchèque et la Slovaquie, et ne pas reproduire ce qu’on a fait pour Chypre. Ce n’est pas en allant dans l’Union qu’on règle les problèmes. (…) Il faut aussi expliquer aux nouveaux arrivants qu’il y a une règle non écrite quand on rentre dans l’Union, c’est qu’on ne parle plus du passé: la patrie c’est la terre de nos pères, l’Europe la terre de nos enfants. Entre un Français et un Allemand jamais on ne reparle du passé. C’est un tabou. L’histoire, on doit la laisser aux historiens. Sinon on ne peut pas bâtir l’Europe. Pour reprendre la parole de Jésus dans St Mathieu « viens, suis-moi, et laisse les morts enterrer les morts ».

Alain Lamassoure est aujourd’hui député européen. Parlementaire européen il l’avait déjà été de 1989 à 1993, avant de le redevenir à partir de 1999. Entretemps, il a été ministre délégué aux
Affaires européennes (1993 – 1995, gouvernement Balladur), puis au Budget et porte-parole du Gouvernement français (1995 – 1997
gouvernement Juppé).

(entretien réalisé le 3 juillet 2007 en vis-à-vis à Strasbourg)

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Michel Rocard (Fr): le problème Européen, le désaccord… (itv)

NB : cet article fait partie d’une série entamée en 2007 pour tenter de cerner les responsabilités européennes

dans le drame en ex-Yougoslavie dans les années 1990.


Homme politique français. Responsable des étudiants socialistes en pleine guerre d’Algérie, chrétien de gauche, Michel Rocard rejoint le
PSU, parti socialiste unifié – mouvement alternatif de gauche non-communiste – en 1960 et est son candidat aux présidentielles en 1969. Adepte de l’autogestion, il préface notamment l’ouvrage de
Milojko Drulovic sur l’expérience yougoslave « L’autogestion à l’épreuve » (Ed. Fayard, 1973). Il rejoint ensuite le parti socialiste (PS), en pleine recomposition sous la férule de Mitterand, en
1974. Il est Premier ministre français de 1988 à 1991 où il règle la « crise » calédonienne. Premier secrétaire du PS en 1993-1994, il est élu
député européen en 1994 et siège au Parlement européen depuis (président de la
Commission développement, puis de la Commission emploi et, enfin, de la Commission « Culture » et aujourd’hui membre de la Commission Affaires Etrangères / Défense).



En 1990-1991, vous êtes Premier ministre, votre rôle dans les Balkans
?
Vous savez, dans la « religion » de la France de Mitterand, les Affaires étrangères, c’était lui seul. J’étais le Ministre des affaires intérieures et… du Pacifique sud. Je me suis donc peu
occupé d’affaires européennes. C’est le président qui avait la main directe sur les Balkans avec le SGCI (secrétariat général des affaires européennes) dirigé par Elisabeth Guigou.

Vous connaissiez cependant bien certains dirigeants Yougoslaves, quel était le sentiment à l’époque, votre sentiment ? On n’était ni indifférent, ni mal informé. On était inquiet. J’avais
passé mes vacances en 1990 sur la cote dalmate. Et j’avais retrouvé Ante Markovic, le Premier Ministre yougoslave, un homme de paix, pour prendre un verre dans un port de la Cote. Il m’avait dit
son énorme inquiétude, comment avec Milosevic ce serait difficile. Il était bien conscient que Milosevic (le serbe) et Tudjman (le croate) voulaient l’éclatement de la Yougoslavie. Il savait très
bien que les forces centripètes étaient supérieures aux forces de maintien de cohésion, que sa position était fragile. Il avait raison. On a appris après coup que, lors d’une réunion secrète entre
Milosevic et Tudjman, les deux secrétaires des Pc serbe et croate avaient convenu de faire éclater le cadre yougoslave et de se partager la Bosnie. Nous l’avons su, en 1995-96, quand les carottes
étaient déjà cuites, et les massacres déjà commis. (…) Je ne connaissais pas à l’époque Kucan (représentant slovène à la présidence collégiale), le plus perspicace et le plus brillant (des
responsables politiques yougoslaves). J’ai fait sa connaissance ensuite. Quand il a vu la Serbie ratifier le choix de Milosevic, il a tout de suite compris que çà allait barder. Et il a commencé
tout de suite à renforcer la police de Slovénie.

L’absence de réaction des Européens, comment la qualifiez-vous ? Ce n’était pas un problème de sérieux ou de brouillon, il y avait tout simplement un désaccord. (…) Les Britanniques ne
tenaient pas à s’en mêler. Et les Allemands tenaient à s’en mêler sans que les autres s’en occupent. C’est seulement après l’indépendance qu’ils deviennent disponibles pour une réflexion (plus
avancée).

La reconnaissance des indépendances par l’Allemagne a joué un rôle négatif ? Oui. Très vite on a senti que les Allemands jouaient tout seuls. (…) La diplomatie allemande, ravie de voir ses
anciens commensaux Slovène et Croate, a poussé à l’indépendance trop vite, mettant en situation de faire disparaître le cadre fédéral yougoslave.

Une erreur ? Oui. Je crois et persiste à croire que la disparition du cadre yougoslave a nui. Son éclatement nous a mis dans une situation tout à fait nouvelle et ouvert la voix à une guerre
internationale. (…) On n’y pouvait rien. Quand on est sans moyen d’intervention, cela ne disqualifie pas la pensée. Mais on avait le sentiment qu’on n’en avait pas la possibilité.

Ne pouvait-on réagir tout de même ? Le diagnostic de Bernard Kouchner « décidément on n’y peut rien » est malheureusement exact. (…) La Communauté internationale ferait mieux (dans ce cas)
d’expliquer son indignation mais aussi son incompétence, plutôt que de risquer des coups tordus qui foirent.

L’intervention militaire impossible ? Les Yougoslaves étaient des guerriers épouvantables, et le terrain était difficile. L’idée d’une intervention pour calmer le jeu n’était pas à la portée
des Européens et de pas grand monde d’ailleurs. Il nous fallait 200 000 hommes. (…) J’ai retiré de l’Afrique ou du Pacifique – si on peut le comparer à la situation yougoslave – qu’on ne peut faire
la paix que si les chefs le veulent, et sont obéis. C’était le cas dans le Pacifique. Mais pas en Yougoslavie où chacun était occupé à rogner sur le territoire de l‘autre et à faire le jeu de la
force.

Au bilan ? Il y a eu un échec complet dans le fait de maintenir la paix et d’éviter le génocide. Oui. Mais aussi un succès dans le fait de limiter le conflit à l’intérieur des frontières
yougoslaves.

(Entretien réalisé le 29 août 2007 en vis-à-vis)

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1914-1990 Une terre à l’histoire mouvementée

Une histoire mouvementée. Issue pour partie de l’ancien empire austro-hongrois et des condominiums turcs, et des Etats autonomes (Serbie), la première Yougoslavie est créée en 1918, sous
forme d’un Royaume. Arrivant à rester neutre jusqu’en 1941, elle est démembrée par les Allemands qui y créent trois Etats plus ou moins fantoches : en Croatie, sous la coupe du dirigeant d’extrême
droite, Ante Pavelic et ses oustachis ; en Serbie, sous la coupe du général Nedic, et dans une partie de Macédoine. La résistance est divisée entre les Tchechniks, royalistes, et les partisans
communistes qui l’emportent… avec le soutien des Britanniques. Entre les massacres et la guerre, on dénombre un million de morts dans le pays.


La mosaïque
yougoslave.
La République fédérale socialiste de Yougoslavie, créée en 1945, compte, en 1989, six Républiques (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Macédoine et Monténégro) et deux
provinces autonomes rattachées à la Serbie (Kosovo et Vojvodine). Au découpage territorial s’ajoute un découpage national. Six nations principales (Serbes, Croates, Slovènes, Monténégrins,
Macédoniens et Musulmans) y sont reconnues, la répartition de ses peuples ne correspondant pas systématiquement au découpage territorial (sauf en Slovénie, la seule République homogène). A cette
mosaïque s’ajoutent les trois langues officielles (le slovène, serbo-croate – parlé en Croatie, Bosnie et Serbie – et le macédonien), sans compter l’albanais et le hongrois, parlés par les deux
principales minorités de Serbie; ainsi que deux alphabets (cyrillique et latin) et la pratique de trois religions : le catholicisme (surtout chez les Croates et les Slovènes), l’orthodoxie (surtout
chez les Serbes et les Macédoniens non Albanais) et l’islam (surtout au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine).

La mort de Tito en 1980
est concomitante avec l’irruption publique de la crise, sous-jacente depuis des années, à la fois économique et des nationalités. Les manifestations d’Albanais du Kosovo
qui réclament le statut de république au sein de la Yougoslavie sont sévèrement réprimées en 1981. En 1986, l’Académie serbe des sciences et des arts publie un mémorandum redéfinissant l’identité
serbe. Milosevic accède à la tête de la Ligue des Communistes en Serbie et, dès lors, n’aura de cesse que de développer des thèmes nationalistes, d’entraîner des heurts contre les autres « Nations
» de la Yougoslavie, particulièrement au Kosovo.

En 1989, la Yougoslavie est un des pays « communistes » le plus proche de l’Europe occidentale. Leader du mouvement des pays « non alignés », elle mène une politique pragmatique au point de
vue politique et économique et a passé un accord de coopération avec la CEE.

Tous les clignotants sont au rouge. Dans ce pays, où il pourrait faire bon vivre (la mer, le soleil, les montagnes), qui vit en grande partie grâce aux rentrées de devises du tourisme, du
transit routier (la voie royale entre l’Europe et le Moyen-Orient) et de ses immigrés – largement présents en Allemagne, Italie ou en France -, les prémices de crise sont visibles. Une triple crise
– économique, politique, de nationalités – menace. Tous les témoins ont été avertis. Mais les regards internationaux, en 1989-1990, sont tournés ailleurs : vers l’Europe de l’Est qui retrouve son
autonomie (1989), vers l’Irak et la première guerre du Golfe (1990), vers l’Urss qui implose (1991).

(photo : © NGV)

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1990, Vaclav Havel: le parcours de la « haine collective » (Citation)

Dans un discours prononcé à Oslo, le 28 août 1990, Vaclav Havel, alors président de la Tchécoslovaquie, explicite le parcours qui conduit à la haine collective. Quelques phrases, concises,
précises, qui préfigurent beaucoup…

« Les peuples d’Europe occidentale (…) ont l’impression justifiée d’avoir subi un préjudice historique. Le sentiment hypertrophié d’avoir été lésé, caractéristique de la haine, y trouve donc
logiquement un terrain favorable. Le système totalitaire, qui a régné pendant longtemps dans ces pays, avait tendance à tout uniformiser, à tout rendre identique et, de ce fait, pendant des
décennies, il a réprimé toute expression d’autonomie ou, pourrait-on dire, tout « particularisme » des nations soumises. (…) Comment s’étonner donc que, au moment de leur libération, ces peuples
aient perçu leurs différences respectives d’une manières aiguë ? Et comment ne pas s’étonner de cette différence, invisible durant des années, jamais vécue et jamais mentalement assimilée ?
Débarrassés de notre uniforme et de nos masques, nous nous regardons pour la première fois mutuellement dans les yeux ; Et cette sorte de choc de notre « différence » qui se produit, peut favoriser
l’apparition d’un rejet collectif, capable de se transformer, sans certaines conditions, en haine collective. »

(« L’Amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge », Vaclav Havel, éditions de l’Aube, 2007, p. 69).

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