Elargissement Europe Centrale

Faudra-t-il reconstruire un nouveau mur ?

(publié dans France-Soir, octobre 2004) Hier d’aucuns pressaient les Irlandais de voter « Non » au référendum sur le traité de Nice (*). Aujourd’hui ce serait le
financement qui ne serait pas au point. L’Europe serait mal préparée ; les pays candidats non plus, disent les uns. Le traité de Nice est mauvais, incomplet et mal rédigé, il vaudrait mieux
attendre un peu avant de s’engager, disent les autres. Triste hypocrisie…

Le dilemme entre approfondissement et élargissement est un leurre. Qui peut en effet être assez naïf aujourd’hui pour croire que les chefs d’Etat ou de gouvernements des Quinze pourront se
mettre d’accord demain ce qu’ils n’ont pas résolu hier. Les tenants de ce « Non », par procuration, ne veulent pas en fait de cet élargissement à dix nouveaux pays, essentiellement d’Europe
centrale et orientale. Pour résumer, une seule motivation anime ces soubresauts médiatiques. La nostalgie d’un mur révolu. Où tout était simple, tranché. Où les « bons » etaient d’un coté, les
méchants de l’autre. Où Mitterand et Kohl se promenaient main dans la main. Le soi-disant moteur franco-allemand n’est plus seul maître à bord.

D’autres couples se sont donc formés, se forment, se formeront. Il serait donc peut-être temps que les Français se réveillent, qu’ils s’aperçoivent que l’Europe de Papa est morte. Par
sentiment politique ou incompréhensions personnelles, nos différents dirigeants – peu aidés par une diplomatie frigide – n’ont pas pressenti cette évolution. Ils n’ont pas eu l’heur et le courage
d’en expliquer le sens aux Français. Erreurs et approximations ont ainsi émaillé notre politique dans ces pays depuis dix ans.

Les Français ne doivent pas avoir peur de ces « inconnus » de l’Est. Structurellement, politiquement, idéologiquement, la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie pour ne citer que les
plus importants de ces pays, apparaissent plutôt comme un renfort pour notre conception de l’Etat et de l’économie. Elevés au biberon du code napoléon, saturés d’une idéologie soviétique – qui on
l’oublie souvent – s’est fortement inspirée des principes de la révolution française, tous ces pays ont ainsi une conception unitaire de l’Etat. Où un gouvernement national décide de manière
égalitaire pour tout le pays. alors que le modèle prédominant en Europe était jusqu’ici le modèle fédéral. Cette même identité de vue prédomine au niveau socio-économique. Le concept d’intervention
de l’Etat reste encore fortement ancré dans la population. Malgré les discours politiques et les apparences, le service public à la française, mêlant public et privé, reçoit là aussi un renfort
inespéré.

Accepter l’élargissement c’est accepter de rejoindre la réalité, cesser de se cacher les yeux. De gré ou de force, ces pays d’Europe centrale et orientale, et leurs habitants, se sont déjà
en effet agglomérés à « notre » Europe. Ceux des travailleurs de l’est qui ont voulu émigrer dans nos contrées et abandonner leurs foyers sont déjà présents dans nos pays, légalement ou au noir. A
l’inverse, les entreprises de l’ouest sont déjà présentes a l’Est, ouvertement ou par le biais de filiales. Toute la problématique de l’élargissement est donc faussée : ces pays sont déjà en simili
concurrence dans l’Union européenne. Il ne s’agit donc pas de savoir s’il faut leur ouvrir la porte. Mais de résoudre trois questions. Voulons-nous que leurs habitants aient également le droit de
participer démocratiquement aux instances européennes ou seulement de les subir ? Voulons-nous amener ces pays à un niveau pour que toute concurrence déloyale, tout dumping social ou économique
cesse d’être intéressant ? Voulons-nous que les échanges se fassent ouvertement ou subrepticement ? En gros, légalisons-nous cette nouvelle Union. Ou préférons-nous reconstruire un « Mur » ? C’est
aussi à cette question que nous devons répondre aujourd’hui plutôt que de voter par procuration.

(*) Par référence à un article de Jean Quatremer (Libération).

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L’Europe à 25 en 25 mots

Il faudra s’y habituer. Après longtemps dit les 12 puis les 15, quand on désignera l’Europe, il faudra désormais les appeler les 25, avant de les appeler 28 etc. Petit inventaire des mots-clés
d’aujourd’hui et… de demain.
Dix Etats deviennent membres de l’Union européenne au 1er mai: trois Baltes issus de l’ex-Urss (Estonie, Lettonie, Lituanie), quatre de l’ancien bloc
socialiste (Hongrie, Pologne, Slovaquie, république Tchèque), un de l’ex-Yougoslavie (Slovénie) et deux iles de Méditerranée (Chypre et Malte).

450 millions d’habitants. Avec ce chiffre, l’Europe est au troisième rang de la population mondiale derrière la Chine et l’Inde, loin devant les Etats-Unis.

Acquis. Toutes les règles communautaires sont applicables dans les nouveaux Etats ou à l’égard de leurs ressortissants en France.

Berlaymont. La Commission européenne doit réintégrer cette année son ancien siège déserté pour cause de désamiantage depuis 1991. Tout de verre vêtu, majestueux et moderne, situé en face du
siège en art néo-stalinien du conseil des ministres, il doit redonner tout son lustre à la Commission…. Au moins au niveau architectural.

Commissaires. A titre transitoire, jusqu’au 31 octobre prochain, l’exécutif bruxellois comptera 30 membres. Les petits nouveaux auront le droit de vote mais pas de portefeuille propre.

Constitution. Même si son adoption paraît proche, l’entrée en vigueur paraît incertaine. Chaque Etat membre doit encore ratifier ce texte, soit par referendum, soit par voie parlementaire.
« L’œuvre » de Giscard D’Estaing risque bien de passer directement au rayon archives.

Dérogations (ou opt-out). Dans certains domaines— environnement, télécom, énergie — les nouveaux Etats membres bénéficient d’une phase transitoire pour se mettre aux normes.

Egalité. Les ressortissants de l’Est peuvent voter aux élections municipales ou se présenter à la majorité des concours de la fonction publique.

Elargissement. Mot toujours d’actualité. Cinq pays sont dans les starting blocks. La Bulgarie et la Roumanie doivent adhérer en 2007. La Croatie et la Macédoine viennent de déposer leur
candidature et pourraient les rejoindre rapidement. Le cas de la Turquie (*) est plus épineux.

Emplettes. Le grand marché sera la règle. Certains produits – alcools, lunettes, vêtements, jouets… – sont moins chers à l’Est. A vos bourses…

Environnement. La mise aux normes à l’est – gestion des déchets, dépollution de l’eau et de l’air – devrait coûter entre 50 et 80 milliards d’euros.

Euro. Les nouveaux Etats membres doivent encore remplir les critères de Maastricht pour adopter l’euro. Déjà, cependant, la monnaie européenne supplante le dollar comme seconde monnaie dans
toute l’est de l’Europe.

Frontières. L’Europe se rapproche de ses limites historiques, la Russie et le Moyen-Orient. Autant dire que l’étanchéité des frontières relève davantage de la gageure et de l’utopie !

Immigration. L’arrivée de nouveaux travailleurs en provenance des pays de l’Est ne devrait concerner, tout au plus qu’1 % de la population active, 220 000 personnes par an selon la
Commission européenne. En fait, c’est surtout à une « invasion » (ou un exode) des cerveaux à quoi il faut s’attendre. Un étudiant sur dix envisage de passer à l’Ouest.

Langues. 20 langues officielles auront droit de citer dans les institutions européennes. Mais l’Allemand, le Français et surtout l’anglais gardent leur statut de « langue de travail ».

Manne. Un euro sur deux versé par l’Europe au titre des fonds régionaux ira aux nouveaux Etats membres à partir de 2007. Mais le problème reste la capacité des pays à absorber cette manne.
Environ un tiers des fonds n’était même pas sollicité ces dernières années…

Pauvreté et chômage. Un des principaux problèmes des Etats entrants, confrontés à des taux de chômage ou de pauvreté frôlant parfois la barre des 20 % comme en Pologne ou en Estonie.

Prodi (Romano). L’actuel président de la Commission européenne aura réussi son pari, mener l’élargissement à terme, sans trop de heurts.

Recrutement. Les institutions européennes recrutent ! Environ 3500 postes sont ouverts aux nouveaux Etats membres. Des concours ouverts également aux doubles nationaux. A vos actes de
naissance…

Schengen. Les Français en déplacement à l’Est bénéficieront de contrôles allégées, avec les files spéciales UE. La carte d’identité devient le seul sésame pour aller de Brest à Riga, de
Bordeaux à Nicosie.

Strasbourg. La capitale alsacienne est en perte de vitesse face à Bruxelles comme siège du Parlement européen. De plus en plus de députés grognent contre les déplacements mensuels. L’absence
de liaison aérienne directe avec plusieurs pays aggrave la situation.

Traité de Nice. En attendant la Constitution (*), ce sera ce Traité qui régira le fonctionnement des institutions européennes – avec les traités de Maastricht et de Rome qu’il modifie.

Tsiganes (Roms). Le principe de protection des minorités nationales va obliger l’Europe réunifiée à se pencher enfin sur le sort des Tsiganes et autres Roms. Victimes du génocide nazi, leur
condition souvent de parias, laisse à désirer dans nombre de pays européens, à l’Est comme à l’Ouest.

Turquie. La candidature de l’ancien empire ottoman empoisonne la vie des responsables européens. Le pays se voit promettre l’adhésion dès la signature d’un accord d’association en 1963. Sa
candidature déposée en 1987 est reconnue légitime en 1999. Reste la décision d’ouvrir formellement les négociations d’adhésion. La Commission doit rendre son avis à l’automne. Ce sera aux chefs
d’Etat et de gouvernement de prendre leurs responsabilités (en décembre).

TVA. S’il était possible auparavant de se faire rembourser la TVA (sur les achats de marchandises ou les locations de voitures) ou certains achats, en Lituanie ou en Hongrie, cela ne sera
désormais plus possible.

Union. C’est sous ce terme raccourci que, bien souvent, les pays membres de l’Union européenne se dénomment. Qu’il paraît loin le temps de la CEE ou Communauté économique européenne…

(*) Voir ce mot.
(article paru dans France-Soir)

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N’ayons pas peur de l’Est…

(article paru dans France-Soir, octobre 2002)

D’aucuns pressent les Irlandais de voter aujourd’hui « Non » au référendum sur le traité de Nice. L’Europe serait mal préparée ; les pays candidats non plus, disent les uns. Le traité de Nice est
mauvais, incomplet et mal rédigé, il vaudrait mieux attendre un peu avant de s’engager, disent les autres. Triste hypocrisie.

Le dilemme entre approfondissement et élargissement est un leurre. Qui peut en effet être assez naïf aujourd’hui pour croire que les chefs d’Etat ou de gouvernements des Quinze pourront se
mettre d’accord demain ce qu’ils n’ont pas résolu hier. Les tenants de ce « Non », par procuration, ne veulent pas, en fait, de cet élargissement à dix nouveaux pays, essentiellement d’Europe
centrale et orientale. Pour résumer, une seule motivation anime ces soubresauts médiatiques. La nostalgie d’un mur révolu. Où tout était simple, tranché. Où les « bons » étaient d’un coté, les
méchants de l’autre. Où Mitterand et Kohl se promenaient main dans la main. Le soi-disant moteur franco-allemand n’est plus seul maître à bord. D’autres couples se sont donc formés, se forment, se
formeront.

Il serait peut-être temps que les Français se réveillent, qu’ils s’aperçoivent que l’Europe « de papa » est morte. Par sentiment politique, ou incompréhensions personnelles, nos différents
dirigeants – peu aidés par une diplomatie frigide – n’ont pas pressenti cette évolution. Ils n’ont pas eu l’heur et le courage d’en expliquer le sens aux Français. Erreurs  et approximations
ont ainsi émaillé notre politique dans ces pays depuis dix ans. Or, les Français ne doivent pas avoir peur de ces « inconnus » de l’est. Structurellement, politiquement, idéologiquement, la
Pologne, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie pour ne citer que les plus importants de ces pays, apparaissent plutôt comme un renfort pour notre conception de l’Etat et de l’économie. Elevés au
biberon du code napoléon, saturés d’une idéologie soviétique – qui on l’oublie souvent – s’est fortement inspirée des principes de la révolution française, tous ces pays ont ainsi une conception
unitaire de l’Etat. Où un gouvernement national décide de manière égalitaire pour tout le pays. Alors que le modèle prédominant en Europe était, jusqu’ici, le modèle fédéral. Cette même identité de
vue prédomine au niveau socio-économique. Le concept d’intervention de l’Etat reste encore fortement ancré dans la population. Malgré les discours politiques et les apparences, le service public à
la française, mêlant public et privé, reçoit là aussi un renfort inespéré.

Accepter l’élargissement, c’est accepter de rejoindre la réalité, cesser de se cacher les yeux. De gré ou de force, ces pays d’Europe centrale et orientale, et leurs habitants, se sont déjà
en effet agglomérés à « notre » Europe. Ceux des travailleurs de l’Est qui ont voulu émigrer dans nos contrées et abandonner leurs foyers sont déjà présents dans nos pays, légalement ou au noir. A
l’inverse, les entreprises de l’Ouest sont déjà présentes à l’Est, ouvertement ou par le biais de filiales. Toute la problématique de l’élargissement est donc faussée : ces pays sont déjà en simili
concurrence  dans l’Union européenne. Il ne s’agit donc pas de savoir s’il faut leur ouvrir la porte. Mais de résoudre trois questions. Voulons-nous que leurs habitants aient également le
droit de participer démocratiquement aux instances européennes ou seulement de les subir ? Voulons-nous amener ces pays à un niveau pour que toute concurrence déloyale, tout dumping social ou
économique cesse d’être intéressant ? Voulons-nous que les échanges se fassent ouvertement ou subrepticement ? En gros, légalisons-nous cette nouvelle Union. Ou préférons-nous reconstruire un « Mur »
? C’est aussi à cette question que nous devons répondre  aujourd’hui plutôt que de voter par procuration irlandaise.
Nicolas Gros-Verheyde

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Zagreb, les retrouvailles yougoslaves

Réunis à Zagreb avec l’Union européenne, les ex-Yougoslaves et l’Albanie se sont engagés à devenir de bons voisins. Un marché commun balkanique va être créé. Mais le Kosovo est resté à la porte de
la conférence… tout comme il persiste à rester aux confins de la paix.
(article paru dans France-Soir, novembre 2000)

L’événement est « historique ». Près de dix ans après le début des guerres yougoslaves, les différents protagonistes du conflit se sont retrouvés à Zagreb, la capitale croate, autour d’une
table commune avec les Quinze pays membres de l’Union européenne. Initiative personnelle de Jacques Chirac, ce sommet prévu depuis le printemps dernier était promis à n’être qu’une réunion bien
ordinaire de dirigeants internationaux et se cantonner à un message pâlichon « aux Serbes et à la démocratie ». L’élection de Vladimir Kostunica en septembre à la tête de la Yougoslavie a changé la
donne et permis à la présidence française de l’Union européenne d’engranger son premier succès diplomatique. Le seul peut-être ! Pour une fois, en effet, la rencontre entre frères ennemis serbes,
macédoniens, croates et bosniaques n’avait pour objet de mettre fin à une guerre mais de décider de leur avenir. Un défi comme l’a commenté le jeune ministre serbe des affaires étrangères, Goran
Svilanovic. « Il est facile d’entraîner des générations entières dans la guerre, il est plus difficile de faire face à ce que la paix apporte ». Les Quinze ont donc voulu tracer à chaque pays de la
zone une perspective – l’adhésion à l’Union européenne – et un préalable – la signature d’un accord de stabilisation et d’association. Mais ils y ont mis un prix : le « bon voisinage ».

Les Balkans doivent ainsi s’habituer à régler pacifiquement leurs différends, à protéger leurs minorités et à solutionner la question des réfugiés. Au passage, la compétence du tribunal
pénal international a été rappelée. Les États concernés (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie et Monténégro, Macédoine) se sont engagés à créer un marché commun balkanique sur trois
priorités : politique, économique – une zone de libre-échange va être créée – et policière, notamment pour lutter contre les mafias locales qui prolifèrent. La fête paraissait donc parfaite. Mais
le Kosovo, dont les autorités politiques n’avaient pas été conviées, a occupé tous les esprits. L’ancienne province serbe, actuellement sous mandat des Nations-Unies, connaît en effet depuis
plusieurs jours un regain de violences. C’est « le problème majeur en Europe » a tenu à souligner le président serbe Vladimir Kostunica, « qui pourrait provoquer de nombreux autres conflits ».
Mercredi un attentat a visé à Pristina le siège du représentant yougoslave au Kosovo, son chauffeur a été tué. Jeudi, c’était au tour de la Ligue démocratique du Kosovo de pleurer un des siens,
Xhemajl Mustafa, un proche de Rugova. A la frontière administrative du Kosovo, dans le sud-est de la Serbie, trois policiers serbes sont morts et cinq blessés après un accrochage avec des hommes de
l’ex-UCK. Resté aux portes de la conférence, le Kosovo ne paraît pas prêt de briser la spirale du sang…

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Liberté, études, démocratie… (la révolution de velours avec les étudiants en médecine)

(paru dans Impact médecin, 30 novembre 1989)
 

Depuis plusieurs jours, l’histoire subit un sacré coup d’accélérateur à l’est, notamment en Tchécoslovaquie. Dans ce mouvement, les étudiants des deux
‘capitales’ du pays, Prague et Bratislava ont joué un rôle majeur. Projecteur sur les facs de médecine.

« Le 16 novembre, veille de la journée internationale étudiante » racontre Pavel, étudiant en médecine à Bratislava, « commence une manifestation dans
notre ville, regroupant environ 250 étudiants. La police nous a contrôlés, mais n’est pas intervenue. Surpris par notre initiative, les policiers se regardaient et se demandaient: comment est-ce
possible
? ». A Prague par contre, le lendemain, la police est intervenue brutalement, faisant 70 blessés, dont plusieurs graves. Ces faits, présentés à la télévision et la radio comme
« la mise au pas de hooligans« , ont décidé les étudiants à agir. Très vite, dès le lundi 20, les étudiants se mettent en grève et un comité de coordination regroupant l’ensemble des
facultés du pays est constitué. Les enseignants dans la majorité les soutiennent ; mais beaucoup ont vécu 1968, se souviennent, pronent la modération. De fait cette « révolution » s’avère
très sage.

Trois tâches essentielles occupent alors les étudiants de médecine : informer, prévoir, réfléchir. Les universités de médecine occupées ne désemplissent plus. Une
nouvelle vie s’est installée, rythmée par les conférences, les débats et la préparation des manifestations. Un hotel a même été installé pour les étudiants résidant loin du centre. Dans la
cellule d’information – le nerf de la guerre -, machines à écrire et ronéos tournent quasiment jour et nuit pour imprimer communiqués, tracts et le journal de la faculté, que des équipes
d’étudiants partent ensuite distribuer dans les coins stratégiques de la ville, ou dans les universités et comités de grève des villes voisines.

Une organisation de secours des étudiants en médecine, a même été mise en place… au cas où. En liaison permanente radio avec le service de secours officiel, elle
compte 300 membres. Car tous les jours, une manifestation rassemble à Prague pendant plusieurs heures, des miliers de personnes dans le froid. Et boissons chaudes et soins sont alors bienvenus.
Le comité central de la Croix-Rouge tchécoslovaque contacté a refusé son concours – liens gouvernementaux obligent ! – , interdisant même aux équipes étudiantes de porter le brassard des
conventions de Genève… Malgré cela, des comités locaux et des initiatives individuelles ont permis de doter les étudiants en matériel, trousses de secours, et même brassards ou drapeaux à
Croix-Rouge. A Bratislava, le poste de secours permanent installé à la coordination des étudiants ne chôme pas, la plupart des étudiants ayant, aussi peu dormis que mangés.

La troisième tâche des étudiants concerne la réflexion sur leur devenir. Car leurs revendications portent tout autant sur leurs études que les problèmes de société.
Le caractère forcément marxiste de l’éducation fait l’unanimité contre lui. Les étudiants ne veulent plus consacrer énergie et temps aux cours de politique ou d’économie marxistes…. Ce d’autant
plus que ces matières sont notées pour le passage dans l’année supérieure. De même, l’enseignement obligatoire du russe est critiqué : « pas nécessaire pour nous, car nous l’utilisons pas. Nous
préférerions apprendre des langues plus utiles, l’anglais, l’allemand ». La qualité de l’enseignement est le second sujet de mécontentement, « trop théorique, pas assez pratique. Avec la même durée
d’études – six ans – on pourrait apprendre davantage et mieux ». Les étudiants ne trouvent pas tous les professeurs au niveau, pas seulement d’un point de vue personnel mais « parce qu’il n’ont pas
assez de temps pour l’éducation à coté de leurs patients à l’hopital ». Il faut dire que pour être professeur en université, l’appartenance au parti communiste est fortement
recommandée.

L’obligation de service militaire pour les garçons est également contestée : en effet, en quatrième et cinquième année d’études, l’étudiant doit consacrer un jour
par semaine à l’éducation militaire. A la fin de ses études, il devra effectuer en plus, souvent à l’autre bout du pays, un an dans les casernes. De quoi oublier tout… La Tchécolovaquie étant un
pays surmédicalisé (cf encadré), les étudiants veulent… une sélection, fondée non sur des critères de protection ou d’appartenance au Parti mais sur des critères de connaissances. Enfin, ils
veulent également être représentés à la direction des universités et voir reconnaître l’inviolabilité des facultés par la police. Les étudiants rejoignent ici les réoccupations exprimées par le
Forum civique, l’organisation regroupant toutes les forces d’opposition, pour davantage de démocratie et de libertés politiques…

 

Le système de santé : insuffisant

En Tchécolovaquie, il n’y a pas un ministre de la santé, il y en a deux : un Tchèque et un Slovaque, car le pays est une fédération de deux Etats. Malgré cette
particularité, le système de santé est, comme dans tous les pays de l’Est, public et gratuit. Les hôpitaux sont classés en trois niveaux : locaux, régionaux et universitaires. Seuls ces derniers
disposent de toutes, ou presque, les spécialités et d’équipements lourds. Mais ces équipements sont souvent vieux et obsolètes. Les médecins sont payés par l’état, et répartis en secteurs. Les
malades devant obligatoirement consulter le médecin de secteur – « médecin de premier contact » – où ils travaillent, et être hospitalisé dans celui où ils habitent.

Les membres de la Nomenklatura bénéficient d’hôpitaux spécifiques. Ce tabou vient d’être levé. Une clinique en construction à grands frais, dans le 5e
arrondissement de Prague, vient d’être devant les protestations, reconvertie en institut d’analyse. Les cliniques fonctionnant déjà seront réaffectés prochainement, mais le problème se pose de
savoir en quoi. Par contre, aucune ouverture au privé n’a été ni faite, ni prévue. Tous ne le souhaitent pas d’ailleurs. Selon un observateur averti, « la privatisation n’apportera rien de plus.
Ce sera encore pire pour tous, car les gens devront, et voudront, prélever sur le strict nécessaire pour payer le médecin. Ce système ne profitera qu’aux privilégiés.

Le vrai problème, c’est que les moyens consacrés à la santé sont insuffisants. La santé comme l’éducation ne reçoivent que les miettes du budget de l’Etat. Nous
avons le plus grand nombre de médecins par habitants, 1/284, un des plus forts taux au monde avec Israël ; mais nous sommes prolétarisés… Nous voulons travailler comme des hommes libres. Le
salaire est si petit (en moyenne 3000 couronnes*, soit près de deux fois moins qu’un ouvrier des mines) que le médecin occupé à satisfaire son budget familial et… choisit parmi les malades ceux
qui sont spécialistes, plombiers…, et qui pourront faire quelque chose pour lui ! ». Dans les hopitaux, le manque de lits est criant, car « ouvrir un lit coute plus cher – environ un million de
couronnes* que former un médecin. Aussi on ne peut parfois placer un patient car il n’y a pas assez de lits ».

L’approvisionnement en matériel médical a atteint un point critique, même si l’augmentation du budget de la santé (de 4 à 6,3%), récemment effectuée à la faveur
d’une diminution des dépenses d’armements, a sensiblement amélioré certains secteurs (ex: seringues à usage unique). Mais pour les médicaments, les hopitaux sont alimentés irrégulièrement. Plus
régulier est la liste de médicaments à ne pas prescrire, car pas diponibles. On comprendra ainsi que la situation sanitaire de la population n’est pas excellente. Selon des chiffres publiés dans
« Ochranca prirody », journal de la protection de la nature, la Tchécolovaquie est en Europe au dernier rang pour la mortalité masculine, avant-dernier pour les femmes ; au dernier rang pour la
mortalité infantile (7e en 1962, 17e en 1977) !

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1989. Douce révolution

(papier pour Kiss Fm radio, 1989) Je suis en Tchécoslovaquie depuis jeudi soir. Ce qui m’a le plus frappé, c’est le retournement dans la mentalité des gens le lendemain, quand on a annoncé la démission du bureau politique. C’était le première victoire de l’opposition. Tout un peuple tout d’un coup a repris confiance en lui, en se disant, »et si c’était possible ». Et spontanément malgré la manifestation déjà de l’après-midi, les gens sont ressortis, se sont rassemblés, s’embrassaient. Les voitures passaient en pleine rue en klaxonnant, drapeau au vent. S’il y a une image que je garderais de ces moments en Tchécoslovaquie c’est bien celle-là. L’extraordinaire aussi de la situation actuelle, c’est qu’en à peine dix jours, depuis le 17 exactement, depuis la charge brutale de la police contre les étudiants, la population a su trouver une sagesse d’organisation. Certes tout n’est pas encore professionnel », comme se plaisent à le souligner les responsables du forum civique, l’organisation d’opposition. Mais chacun s’est réparti la tâche. Etudiants en médecine ont organisé leur propre service de secours, ceux de l’université d’art s’occupent des affiches, des photos… La solidarité avec la population joue pleinement son rôle. Je crois que deux choses ont énormément joué dans ce sens d’une libéralisation des esprits. La rediffusion par la télévision et la radio nationales dès dimanche, et la diffusion dans les théâtres, les universités, et même dans la rue de la vidéo tournée le jour même des évènements du 17 novembre par les étudiants. J’ai été à une de ces projections à Prague. Je peux vous dire d’une part, que chaque séance était bondée et que les spectateurs ressortaient plus déterminés que jamais. Mais sans violence. car si un seul mot caractérise la véritable révolution qui tous les jours se produit ici, c’est bien celui de « sage ».

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Tchécoslovaquie : le trait d’union n’existe plus

Depuis le 1er janvier, la Tchécoslovaquie – contrairement à toute l’Europe – tente tant bien que mal de créer une frontière entre ses deux peuples… pas totalement artificielle d’ailleurs. Mais
essayons de voir pourquoi ?

Depuis des années on parle des habitants de ce pays situé entre la Pologne et l’Autriche, l’Allemagne et la Russie comme des tchécoslovaques. Mais en fait si la Tchécoslovaquie existe bien, c’est
en tant qu’union au sein d’un même État de peuples différents dans la culture, la langue et le passé : les Tchèques et les Slovaques. Et si vous dites encore aujourd’hui à un (ou une) Slovaque
qu’il est tchécoslovaque, et que vous admirez beaucoup Vaclav Havel (un tchèque) ce n’est sûrement pas la meilleure manière de créer l’intimité… ! La différence se marque d’abord par l’histoire.
Issus de l’empire austro-hongrois, la Bohème-Moravie (le pays tchèque) était dépendant du gouvernement autrichien, la Slovaquie était dépendante du gouvernement hongrois. Elle est ensuite
économique, la partie tchèque, au nord et à l’ouest, est largement plus industrialisée tandis que la partie slovaque, au sud et à l’est, est essentiellement de tradition agricole et paysanne.

Mais depuis la révolution manquée de 1968, ces deux républiques avaient su conquérir une mini-indépendance. Chacune avait à leur tête une capitale, Bratislava en Slovaquie, Prague pour la
Bohème-Moravie, un gouvernement autonome et un Parlement local. Certains ministères tchécoslovaques d’ailleurs n’existaient pas. Ou plutôt si, mais il y en avait deux : un Slovaque, un Tchèque.
Comme par exemple en matière d’éducation, de culture ou de santé. Il n’y avait pas d’hymne tchécoslovaque mais deux hymnes juxtaposés l’un à l’autre, l’un tchèque rapide et nerveux, l’autre plus
lent et triste, le Slovaque. Bref on pourrait énumérer sur une longue liste les différences infimes qui séparaient ces deux peuples.

Malgré cela ils étaient restés unis. Depuis 1918, de nombreux couples se sont formés cimentant la réalité tchéco-slovaque.
Pourquoi aujourd’hui alors se séparer ? Les Tchèques & Slovaques sont alors comme une vieille famille vivant, pour le bien comme pour le pire, dans une seule maison et qui décide sur un coup de
tête de se séparer en deux. Comment partager la cuisine, la chambre, la voiture, le jardin… ? Bien des habitants des deux cotés de la nouvelle frontière commencent aujourd’hui à réfléchir et
regretter… Un peu tard.

 Car, surtout, en Slovaquie les problèmes ne manquent pas. D’abord la situation économique est très dure. Ses deux principales richesses, l’agriculture et l’industrie lourde (métallurgie,
militaire…), ont bien du mal à s’adapter à la nouvelle situation économique et aux normes occidentales. Ensuite l’emplacement géographique de la capitale – Bratislava est située à 3 kilomètres de
la frontière et 65 kms de Vienne – fait craindre qu’elle ne devienne qu’une simple annexe de l’Autriche. Enfin la situation interne politique est très délicate avec la minorité hongroise, forte de
près de 500.000 personnes, et l’importante communauté tzigane. Les tensions risquent d’être d’autant plus importantes que le nationalisme slovaque est (ré)apparu. Sorte de revanche sur le temps -
lointain – où la Slovaquie n’était qu’une partie opprimée du royaume hongrois, l’emploi de la langue hongroise jusqu’à là protégé a donc été supprimé, et certaines écoles fermées. Des supporters de
football ont même été molestés.

Même si la situation est très différente et la majeure partie de la population pacifique , cela ne va pas sans rappeler les premiers pas de la guerre yougoslave en 1989 contre les Albanais du
Kosovo…

Nicolas Gros © Quotidien de Paris 7 décembre 1989

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1989. Tchécolovaquie. Le silence français

La création d’un mouvement d’opposition, ses premiers succès et le recul du pouvoir ont provoqué maintes réactions à l’étranger.

Un des premiers à réagir a été le Premier ministre polonais, Mazowiecki. La veille du sommet de Malte, un long télégramme signé du président Bush, adressé au Forum civique, se réjouissait de
« l’avancée démocratique en Tchécoslovaquie », tandis que le gouvernement anglais accueillait « chaleureusement le processus de démocratisation en cours ». Les jeunesses des différents pays, notamment
à l’est, n’ont pas été en reste. Le NZS polonais et la FIDESZ hongroise ont envoyé des délégués à Prague. Un représentant des étudiants autrichiens avait apporté dimanche dernier à Bratislava, un
bouquet de fleurs aux couleurs tricolores, en guise de cadeau de bienvenue à la veille de l’ouverture de la frontière. Plusieurs partis politiques d’Europe ont exprimé leurs vœux de solidarité, tel
le Parti populaire italien.

Coté français…rien ! Ni communiqué officiel, ni réaction des organisations étudiantes, ni message de la part d’organisations non gouvernementales, comme la Fondation France-Libertés par exemple,
d’habitude si promptes à réagir. Dommage, car le souvenir français est toujours vivace en Tchécoslovaquie. Les personnes âgées ne se font pas faute de rappeler que la France a contribué à créer
leur République en 1918. Et le portrait du général franco-slovaque Stefanik qui lutta pour l’indépendance, orne toujours symboliquement la boutonnière des étudiants en grève en Slovaquie.

(article paru dans le Quotidien de Paris, 7 décembre 1989)

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1989. Tchécolovaquie. La préoccupation écologique

La protection de l’environnement occupe une bonne place dans les revendications de l’opposition. D’une part, parce que les spécialistes de l’environnement ont été parmi les initateurs du mouvement,
d’autre part car la situation est réellement critique. La Tchécoslovaquie est aujourd’hui un des pays les plus pollués d’Europe, avec près de 30% du territoire atteint, dont 8% à un taux supérieur
à celui existant en Europe. Tout le nord-ouest du pays a un air saturé en pollution, et la plupart des résineux y ont été détruits.

A Prague, lundi, la radio lançait des appels à la population pour réduire les déplacements en voiture, le seuil de pollution étant dépassé. Mais le problème réel est ailleurs… En Slovaquie, région
à tradition agricole, l’enfouissement de déchets chimiques et de de phosphates à même le sous-sol, le plus souvent sans aucune précaution. Peu, pour ainsi dire pas, d’usines se sont équipées en
dispositifs anti-pollution. C’est le résultat de l’absence de toute volonté politique du gouvernement d’agir. Car comme le souligne, amèrement, un universitaire de Bratislava « dans les pays
socialistes, personne n’est responsable… la terre est à tous. J’aimerais voir le jour, où comme à l’ouest, on pourra mettre en cause la responsabilité d’un chef d’entreprise qui mettrait en danger
la vie de nos enfants »
.

Dernièrement, la RFA a bien offert de fournir gratuitement des filtres pour les usines… Mais le pouvoir tchécoslovaque n’a pas donné de réponse, sinon de façon indirecte, dans la revue de
l’officiel mouvement de la nature… « Les pays occidentaux ont réussi à se développer en polluant leur territoire, et maintenant ils voudraient nous empêcher de nous développer économiquement en
nous imposant des normes minimales de pollution
 » !  C’est cette même stratégie qui a motivé la continuité des travaux de construction d’un barrage géant sur le Danube, à Gabcikovo, à la
lisière de la frontière hongroise, malgré l’opposition du gouvernement de Budapest et des scientifiques. Le canal, détournant le cours du Danube, est aujourd’hui terminé, atteignant par endroits
une hauteur de 18 mètres. Mais il est encore vide, l’ouverture des vannes dépendant du changement de pouvoir en cours à Prague. 

(article paru dans le Quotidien de Paris, 3 décembre 1989)
 

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1989. Bratislava : renaissance ou effrondrement ?

Située à l’extrême sud de la Tchécoslovaquie à la limite de l’Autriche et de la Hongrie, Bratislava, aussi appelée Pressbourg, était autrefois une cité importante commercialement. De par sa
situation stratégique sur le Danube, au confluent d’axes routiers et fluviaux, elle avait même acquis un rôle politique en devenant après l’invasion des Turcs en 1541, la capitale de la
Hongrie.

Mais, ces dernières années, la capitale de la Slovaquie était en passe de devenir un « cul de sac » économique, en même temps qu’un désastre touristique. En effet, communisme et orthodoxie aidant,
les relations avec l’Autriche et même avec la Hongrie (voyages privés limités à deux par an), se sont réduites au minimum. L’industrialisation menée de façon assez anarchique par le pouvoir, s’est
accomplie au détriment de l’environnement et des sites historiques. Celui qui passe à Bratislava en venant de Prague pourra admirer la redoutable efficacité des urbanistes qui leur a fait choisir
pour tracé de l’autoroute – la seule qui existe dans le pays – le lieu précis de l’ancien quartier historique, à quelques centaines de mètres du vieux Burg datant du Xe siècle, et au ras de la
cathédrale. Tant pis pour les vitraux qui tremblent à chaque passage des 38 tonnes ! De même si aujourd’hui quelques tentatives de réhabilitation ont été engagées, l’état des maisons typiquement
hasbourgeoises ne cesse de se détériorer.

Aussi aujourd’hui, à Bratislava, tout le monde espère de l’ouverture des frontières avec l’Autriche qui a succédé à la libéralisation du transit avec la Hongrie. D’abord bien sûr à titre personnel,
ensuite parce que chacun en attend une bouffée d’oxygène pour la vieille cité. En effet, quel autrichien, parfois d’origine slovaque, ne se laisserait tenter par cette proximité de 65 kms, pour un
coût de vie de trois à six fois moindre en moyenne ? D’abord à titre privé, travailler à Vienne et vivre à Bratislava, c’est un peu comme avoir le beurre et l’argent du beurre. Ensuite, installer
des usines à Bratislava pour un industriel autrichien tient du rêve, toutes proportions gardées, d’avoir un petit Taïwan à sa porte : main d’oeuvre qualifiée, salaires plus bas.

Mais cette situation de brusque ouverture, risque de produire des effets pervers pour la population et d’être uniquement à sens unique. La crise du logement ici, n’est pas qu’un slogan. Elle est
bien là. Dernièrement, sur deux appartements disponibles pour 20 demandes, un a été attribué à un vieux couple…ils l’attendaient depuis 15 ans. Ensuite, si l’offre de biens de consommation sera
plus satisfaisante, les prix risquent d’accélérer leur augmentation, à la manière du scénario hongrois,… même si officiellement ici l’inflation n’existe pas.

Aussi, après les libertés politiques en passe d’être arrachées somme toute assez rapidement ; les experts économiques indépendants se penchent  d’ores et déjà, sur la question plus délicate de
redresser l’économie. Le retour à Bratislava d’antan n’est pas pour demain.

(article paru dans le Quotidien de Paris, le 3 déc 1989)

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Tchécoslovaquie : la nouvelle politique médiatique

La télévision tchécoslovaque a retrouvé aujourd’hui sa fierté d’être et sa légitimité. Après, la retranscription faussée de l’intervention policière du 17 novembre – les manifestants étant
présentées comme des hooligans, ce qui avait tout autant que les faits eux-mêmes, alimenté la colère des étudiants – elle a pris un virage à 180 degrés. Il faut dire qu’elle revient de loin.
Dépendant directement du parti, ses directeurs étaient soigneusement choisis parmi les membres de la nomenklatura. Les programmes étaient conçus pour éluder toute contestation et contribuer à
« l’éducation socialiste des masses ». Au mépris parfois de la concurrence naturelle. En effet, de par sa situation géographique où de n’importe quel point du territoire, une frontière n’est distante
que de moins de cent kilomètres, la Tchécolovaquie est un pays privilégié. Les postes étrangers les plus écoutés sont les télévisions autrichienne et hongroise, une grande minorité de la population
parlant toujours le hongrois ou l’allemand. Cette télévision hongroise qui a souvent fait les frais de l’ire du gouvernement de Prague, pour ses reportages, un tantinet provocateur, sur le
printemps 1968, sur Dubcek…

Depuis une semaine, les émissions sont à la fois plus fournies et l’actualité plus objective. La « langue de bois » a été remisée au placard, même si la radio inter-programmes à Prague, destinée aux
étrangers, continue à donner des informations soigneusement édulcorées. La reconquête du public a aussi commencé. Reportages, débats, commentaires de l’actualité… se succèdent à un rythme allant
parfois jusqu’à 10 heures par jour. Mais, rien ne sert de regarder le programme dans les journaux. Il n’est quasiment jamais respecté ! Même pour les films. En effet, le ministère slovaque de la
Culture a depuis mardi dernier, levé l’interdit sur les films dits bourgeois. Et ce sont des kilomètres de films qui sont désormais disponibles et que redécouvrent les téléspectateurs.

Phare de cette nouvelle interactivité, l’émission DIALOG diffusée en direct, met face à face pendant près de deux heures, représentants de l’opposition, du parti communiste et de simples citoyens
sur un sujet encore tabou hier : la censure, la police…. Il semble que les journalistes aient réussi à reprendre les rênes d’un pouvoir qu’ils avaient depuis 21 ans perdu. A la radio, même si les
structures demeurent, une commission de coordination des programmes, composée de douze personnes, 11 journalistes (5 représentant le PC, 6 l’opposition) et le directeur, a été mise en place pour
changer les programmes et l’actualité. A la télévision, le changement est plus radical puisque Miroslav Pavel, ancien porte parole du gouvernement en 68/69, réintégré dans le Parti en 1984, a été
nommé mardi dernier au poste de directeur ; et qu’une réforme, dont un des points fondamentaux est la décentralisation et la transformation de la 2e chaine en une chaine régionale, devrait
intervenir en janvier prochain.

(article paru dans le Quotidien de Paris, 2 décembre 1989)

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1989. Dans les campagnes, l’information enjeu de la démocratie

Si dans les grandes villes (Prague, Bratislava, Brno…) le mouvement a atteint un point de non retour dans sa force et sa capacité d’organisation, en province la situation est quelque peu
différente. Les campagnes n’ont été que peu informées. L’enjeu de la lutte pour la démocratie repose là plus que jamais sur le pouvoir de l’information.

Aussi, étudiants et acteurs, les deux groupes leaders du mouvement d’opposition, parcourent depuis dix jours le pays. Plus ils avancent vers l’est, vers l’Union Soviétique, moins les gens sont
informés; un décalage que certains observateurs estiment à trois jours au moins. Entassés à trois ou quatre par voiture, ils informent les habitants des villages, discutent avec les ouvriers et les
paysans, ou apportent du matériel d’information aux groupes locaux de l’opposition qui se sont spontanément formés. Une mission qui n’est pas encore dénuée de tout risque. Ainsi à Novesamski, un
étudiant a été arrêté samedi par la police et gardé à vue quelques heures, puis menacé d’être gardé en prison pour lui faire avouer où étaient imprimés les tracts qu’il transportait.

Même si depuis vendredi en Slovaquie – samedi en pays tchèque -, la rediffusion par la télévision et la radio nationales a énormément joué dans le sens d’une libéralisation des esprits ; encore
maintenant, dans de nombreux villages, les habitants restent cloués par la peur, surtout les plus agés, ceux qui ont connus 1968 et refusent tout contact avec l’extérieur. Témoin, ces vieilles
dames, à Laksarska Novà Ves, qui refusaient les tracts que leur donnaient les étudiants. C’est finalement le curé de la paroisse qui les prendra et diffusera aux paroissiens. L’Eglise qui joue le
rôle, dans ces populations très croyantes, de « décrispation des esprits ». La lecture en chaire dans tout le pays du discours de Monseigneur Tomasek et l’exposé des principales revendications ont
permis d’aller dans ce sens. Car comme le souligne un des plus célèbres chanteurs de Tchécolovaquie, Jozo Raz, leader du groupe Elan, « l’esprit a ici plus souffert que le ventre » et d’ajouter « tous
veulent le changement, mais tous n’agissent pas, car la peur règne encore. Pavel un étudiant de médecine de Bratislava, poursuit « le système communiste est conçu de telle façon qu’il impose un
système absolu de pression sur les esprits, par un mécanisme qui s’apparente à une véritable mafia ».

Cette peur est savamment entretenue par certains responsables locaux du parti communiste ou des mairies qui ne tiennent que peu compte des changements intervenus dans la capitale et font pression
sur la population. Même, à quelques kilomètres de Bratislava, la capitale de la Slovaquie, le maire a ainsi empêché la population de se rassembler et d’écouter les étudiants venus de Bratislava. Un
des responsables a même diffusé sur les amplificateurs dans la rue un appel à la méfiance… envers les manifestants. Plus à l’est, à Namestovo dans la région d’Orava, une des plus pauvres du pays,
des soi-disant « juristes » se promènent dans la ville et conseillent aux gens de « ne pas parler aux étudiants car c’est interdit par la loi et ils risquent de graves ennuis ». La milice
ouvrière, qui n’a d’ouvrière que le nom, est même intervenue dans les usines pour interdire tout contact entre les travailleurs et les étudiants. Passant outre, ceux-ci ont tenu meeting dans la
rue, rejoint en cela par de nombreux travailleurs.

(article paru dans le Quotidien de Paris)

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1989. Tchécolovaquie. Le « miracle étudiant »

Fer de lance de l’opposition, les étudiants sont avec les acteurs, « sur la brèche » depuis le 17, date de leur dispersion brutale par la police à Prague. La grève déclenchée le lundi 20, continue
cependant toujours aujourd’hui. Car à coté des revendications pour la démocratie et les libertés politiques, leur avenir n’est pas assuré. Dans les universités occupées, débats ouverts à tous,
conférences et activités de grève… se succèdent de façon ininterrompue du matin au soir. L’emprise du Parti sur le contenu des études, la carrière des professeurs, les cours d’idéologie
obligatoires, et le monopole de l’organisation des jeunesses socialistes… sont au centre des critiques, de même que les conditions d’études. La part de budget consacrée à l’éducation est un des
plus faibles d’Europe. L’équipement des universités est pauvre, peu de photocopieurs ou d’informatique. Les étudiants ne peuvent vivre qu’avec l’aide fincière des parents…etc… Si la majorité des
enseignants soutient ces revendications ; certains se souviennent, et préfèrent s’abstenir de toute publicité… la peur.

Dans chaque faculté, un comité de grève, constitué des éléments les plus dynamiques, règle les problèmes quotidiens d’organisation. Un centre de coordination siège 22h/24 dans les deux capitales :
Prague et Bratislava (l’éducation étant depuis 1968 décidée au niveau régional), le tout coordonné par un comité fédéral à Prague. Une structure interne de soins est assurée par les étudiants en
médecine, malgré le refus d’aide du comité central de la Croix-Rouge tchécoslovaque. Sage « révolution » tout de même, qui invite à dénoncer les incitations à la violence à … la police !  Police
qui collabore parfois à la discipline instaurée, avec succès, puisque aucun incident grave n’est à déplorer – la criminalité ayant même baissé en Slovaquie de 75% !  Le nerf de la « guerre »
reste pourtant l’information. Machines à écrire, ordinateurs et ronéos tournent quasiment jour et nuit pour imprimer journaux et tracts, diffusés ensuite dans tous les lieux stratégiques. Signant
la faillite du système d’éducation communiste, « ce mouvement – déclare le doyen TICHY, exclu de l’enseignement depuis 1969 – est un vrai miracle; ce que nous, les vieux, n’avons pu réalisé, nos
enfants l’ont fait. Ils ont eu assez de courage pour sortir dans la rue exprimer leurs idées »…

(article paru dans le Quotidien de Paris, 1er décembre 1989)

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