Un prix Sakharov au coeur d’un conflit européen

(B2) L’avocat d’Oleg Sentsov, Dmitriy Dinze, et sa cousine, Natalya Kaplan, venus recevoir au Parlement européen le prix Sakharov au nom de leur client et parent, expliquent, dans un entretien à B2, les rouages politiques qui ont conduit Oleg Sentsov en prison en Russie. Et leurs tentatives pour l’en faire sortir.

L’avocat d’Oleg Sentsov, Dmitriy Dinze, au Parlement européen, à Strasbourg, le 12 décembre 2018 (© E.S./B2)

Oleg Sentsov a été condamné en 2015 à 20 ans de prison pour « préparation d’attentats terroristes » contre le pouvoir russe en Crimée. Cette année 2019 pourrait être déterminante pour l’intéressé : on attend la décision de la Cour européenne des droits de l’Homme.

Où est Oleg Sentsov aujourd’hui ?

DD – Il est toujours hospitalisé, dans un camp en Sibérie, au-delà du cercle polaire. Dans ce camp, sont maintenus des prisonniers condamnés à vie. Là-bas, la neige tient dix mois sur douze. S’il sort de l’hôpital, ce sera pour aller au travail. Lui refuse de marcher au pas, de se présenter à tous les contrôles et de respecter la discipline du camp.

Il a fait une grève de la faim durant plusieurs mois, de mai à octobre 2018, qui l’a conduit à cet hôpital. Qui sont ces 70 prisonniers politiques dont Oleg a demandé la libération ?

NK –  La plupart sont des Tatars de Crimée dont l’écrasante majorité n’a pas accepté l’annexion de la Crimée par la Russie. Les tatars ukrainiens ont été déportés sous Staline. A l’heure actuelle, ils doivent faire face à une déportation hybride. Une façon de les évincer de la péninsule. La plupart sont accusés d’être membres d’un groupement islamique. Les fonctionnaires du FSB [les services renseignement russes] placent dans leur appartement une brochure de l’organisation interdite, juste avant de faire une perquisition.

Quelque chose a t-il changé après la grève de la faim d’Oleg ?

NK – Non. Personne n’a été libéré. En revanche, cela a déclenché une vague de grèves de la faim, dont certaines pour soutenir Oleg.

Oleg a été arrêté en 2014 et condamné en 2015 parce qu’il aurait eu le projet de commettre un attentat contre le pouvoir russe en Crimée occupée. Des preuves ont été apportées au procès ?

DD – Il leur fallait une organisation qui aurait pu être interdite sur le territoire russe, liée à l’Ukraine. Le principe étant de trouver ou créer une organisation, qu’on appelle organisation terroriste et on accuse des gens d’y appartenir pour pouvoir les arrêter. Un mouvement ukrainien, ‘Secteur de droite’, a été choisi pour tenir ce rôle. Il a été très actif pendant les évènements de Maïdan (en Ukraine). Les services spéciaux ont ensuite réussi à établir un lien entre eux et Sentsov. Il y avait eu un mouvement d’assistance aux citoyens ukrainiens qui ne voulaient pas vivre sous occupation russe. Oleg y était assez actif. Il organisait l’évacuation de citoyens ressortissants ukrainiens de la Crimée. Il était donc très connu. Beaucoup de gens venaient aux rassemblements organisés par Oleg. C’était facile ensuite de l’accuser de connaitre tous ceux qui étaient arrêtés pour avoir voulu acheter des explosifs, provoquer des incendies criminels d’institutions russes en Crimée.

Aucune preuve à l’appui ?

DD – Aucune, malgré la torture… Même pas des écoutes téléphoniques. Comme témoins, ils ont utilisé d’anciens prisonniers de droit commun disant avoir vu Oleg en contact avec les membres de la communauté criminelle et dans un endroit où l’on stockait des armes. Nous n’avions aucun moyen de vérifier la véracité de ces témoignages. C’étaient leurs paroles contre celle d’Oleg qui, lui, répétait n’avoir rien commis de mal et qu’il ne connaissait pas ces gens-là. L’un d’eux a d’ailleurs dit pendant son procès qu’il avait été torturé. Le deuxième a gardé le silence. Et le procès a été clos.

Il reste cette empreinte tout de même ?

DD – Ils n’ont trouvé comme stock d’armement que quelques cartouches et chargeurs et un pistolet avec une empreinte digitale d’Oleg. Oleg nous a expliqué comment elle est arrivée là : lorsqu’il a été arrêté, il a été menotté mains dans le dos. Et, au poste, on lui a fait toucher un certain nombre d’objets pour y laisser des empreintes.

Vous avez saisi la Cour européenne des droits de l’Homme (1). Où en est le dossier ?

DD – Nous recherchons la révision du procès. La procédure est entamée depuis trois ans. J’estime que nous avons prouvé, en première instance, qu’Oleg est innocent. On nous a dit que ce dossier est aujourd’hui prioritaire. D’après les avocats spécialisés en justice européenne, une décision devrait être rendue dans le courant de cette année (2019).

(Emmanuelle Stroesser)

Entretien réalisé en face à face, dans les locaux du Parlement européen, à la mi-décembre

(1) La Cour est intervenue en juillet 2018 pour demander (par une mesure provisoire) à la Russie d’apporter des soins à Oleg Sentsov, en conseillant à ce dernier de stopper sa grève de la faim, dans l’attente d’un jugement sur le fond. (communiqué).

NB. L’examen de la requête Sentsov c. Russie (requête n° 48881/14) a récemment été ajourné dans l’attente de l’arrêt de la Grande Chambre dans l’affaire interétatique Ukraine c. Russie (concernant l’est de l’Ukraine) (n° 8019/16) à laquelle est est liée. (voir le communiqué de la Cour du 17 décembre 2018).


Trente ans de prix Sakharov

Le prix Sakharov, décerné chaque année en décembre par le Parlement européen, a été créé en 1988. « Parce que la promotion et la défense des droits de l’Homme sont au coeur de l’approche multilatérale de l’Union européenne » rappelle Heidi Hautala, eurodéputée finlandaise (Verts/EFA). Il fêtait cette année son 30e anniversaire. Lors de la cérémonie de remise, au Parlement le 12 décembre, les deux autres finalistes étaient présents (lire Prix Sakharov, les trois nominés sont…)

« J’ai enterré presque 400 cadavres, c’est trop ! » (M. Chamseddine Marzoug, pêcheur tunisien)

(B2) Pêcheur tunisien, Mohamed1 Chamseddine Marzoug, enterre les cadavres de migrants qui échouent dans ses files ou sur les plages de Zarzis, au sud de la Tunisie, à proximité de la frontière libyenne. Depuis 2011, il donne une sépulture à ceux qui n’ont pas de noms. Il interpelle les Européens…

Le pêcheur était présent au Parlement européen, ce mardi (17 avril), invité par l’eurodéputée de gauche Marie-Christine Vergiat. Il témoigne aussi des difficultés avec les milices libyennes et du brouillard des relations avec les garde-côtes tunisiens.

Pas d’autre choix que de pêcher des cadavres

Avant même que les premières ONG n’assurent des sauvetages en Méditerranée (depuis 2016), les pêcheurs de Zarzis, au sud de la Tunisie, à la limite de la frontière libyenne, ont  « dû sauver des migrants » ou  « repêcher leurs cadavres », certains coincés dans les filets des chalutiers, comme ce cadavre d’enfant dont le pêcheur brandit la photo : « Quelle était sa faute ? » interpelle-t-il à l’adresse des Européens qui, selon lui, détournent les yeux.

Quand le vent souffle du Nord

A Zarzis, les pêcheurs voient des migrants « morts et des vivants » fuir la Libye. Ce qu’il redoute aujourd’hui, c’est que le nombre de cadavres dans les eaux de Zarzis ne reparte à la hausse, « comme chaque année » car « souffle le vent du Nord », « celui qui amène les cadavres » alors que les conditions météorologiques sont à priori plus favorables aux traversées.

Qui coordonne les secours en mer en Tunisie ?

La réponse est évasive ou parfois confuse car les responsabilités ne semblent pas clairement distribuées. Au début, les marins de Zarzis sont seuls pour sauver ces migrants. Mais « sans expérience ». Les marins ont ensuite « cherché à parler et coordonner leurs efforts avec les garde-côtes pour échanger les infos sur les bateaux venant de Libye », que les marins « rassemblaient et nourrissaient ». Il semble aussi que les garde-côtes aient tendance à appeler les marins plutôt que de sauver les migrants en mer. La marine tunisienne a un rôle flou pour le pêcheur qui ne veut pas en dire plus. Quand les garde-côtes ou la marine ne sont pas disponibles, les pêcheurs interviennent. Même si, « ces sauvetages nous empêchent aussi de travailler ».

Des eaux internationales mouvantes

« Nous avons toujours beaucoup de mal à savoir où pêcher sans problèmes, jusqu’à 18 ou 20 miles », à cause de « l’absence de délimitation des eaux territoriales ». Il arrive aussi que les bateaux de pêche « soient interceptés par les milices libyennes avec des demandes de rançon qui peuvent atteindre 50.000 euros ». Une somme énorme. « C’est cinq années de travail ».

Une message à l’Union européenne

« Nous n’en pouvons plus de de voir les cadavres dans la mer » lance le pêcheur qui demande « au monde » de prendre ses responsabilités. A l’Union européenne, il demande aussi « qu’elle arrête de nous imposer des quotas de pêche de thon qui limitent notre activité ». Au port de Zarzis, « 10 chalutiers et 1250 pêcheurs tentent de travailler avec trois quotas seulement ». « C’est pourtant nous qui protégeons les migrants ! ».

Ils ont droit à une sépulture

Il demande aussi « des moyens pour enterrer dignement les cadavres ». Un « terrain », « du matériel adapté » « car avec nos moyens de fortune on peut mettre trois heures à tracter un cadavre et tenter de le sortir de l’eau », « une chambre funéraire ». A terre, « on les transporte comme on peut, avec nos voitures ». Mais « ils ont droit à une sépulture et à la dignité ». « C’est moi qui lave les cadavres et les prépare depuis des années. J’en ai enterré presque 400. C’est trop ! ».

(Emmanuelle Stroesser, à Strasbourg)

Le pêcheur a reproduit, avec son neveu, devant le Parlement, mercredi (18 avril), les gestes de la préparation des corps de migrants qu’il réalise depuis 2011 (Crédit : groupe GUE)

Anti-terrorisme, Renseignement. L’Europe doit se doter de ses propres capacités (Gilles de Kerchove)

(B2 – exclusif) A l’heure où la France se rappelle des attentats de Charlie Hebdo et de l’hypercacher en janvier 2015, B2 a rencontré longuement Gilles de Kerchove (*). Ses analyses sont toujours écoutées avec attention.

Le coordinateur européen de la lutte anti-terroriste, en poste depuis désormais dix ans, abandonne une certaine prudence qui le caractérise normalement et se prononce pour franchir de nouvelles étapes au niveau européen. A défaut d’une agence européenne de renseignement, il préconise de s’en rapprocher : renforcer la plate-forme d’échange de renseignements, au sein d’Europol, utiliser davantage tous les « capteurs » dont dispose l’Union européenne à l’étranger, doter le futur procureur européen de compétences en matière de terrorisme. Bref, l’Union européenne devrait, à terme, devenir, un fournisseur de sécurité, tout en gardant un rôle de soutien aux États membres.

 

On pourrait créer un FBI ou une agence de renseignement à l’européenne comme le proposent certains responsables européennes ?

On peut avoir une ambition de long terme. C’est ce qu’a exprimé le président de la Commission dans son discours sur l’état de l’Union en disant qu’il voulait à terme une unité dans le renseignement ou un partage automatique. Mais l’Union ne se construit pas en un jour. Aujourd’hui, le défi c’est s’assurer que les États membres alimentent, de façon systématique, les bases de données européennes (SIS, Europol, Eurojust, etc), et les utilisent, de manière systématique. (…) Et la question posée aujourd’hui est de savoir dans quelle mesure la plate-forme de renseignement, créée il y a un an, dans laquelle les États membres échangent de plus en plus d’informations entre eux et font des analyses entre eux, peut être rapprochée d’Europol…

Europol, le noyau d’une future agence de renseignement ?

Pour moi, Europol n’est pas qu’une agence de police, c’est un hub de l’information sécuritaire. Rien n’empêche aujourd’hui un service de renseignement de participer à Europol, de devenir une autorité compétente. Cinq États ont d’ailleurs déjà une agence de renseignement permanente auprès d’Europol.

Partager du renseignement reste complexe cependant ?

Il y a un certain nombre de contraintes liées au monde du renseignement : la règle du tiers (si les Américains donnent une information, vous ne pouvez pas la donner automatiquement, etc), certains règles de coopération internationale. Ce qui fait que c’est plus compliqué au niveau du renseignement. Mais je pourrais m’imaginer que [cet échange de renseignements au niveau européen] se fasse de plus en plus. C’est sans doute une vision de plus long terme. On peut envisager des étapes supplémentaires. L’Union construit ses capacités en matière de défense, développe sa politique étrangère. On ne pourra pas à très long terme se contenter, comme aujourd’hui, d’un IntCent [NB : le centre d’analyse du renseignement situé au sein du SEAE] …

… L’IntCen n’est pas suffisant ? Il faut d’autres capacités au niveau européen ?

(…) L’analyse du renseignement s’est améliorée considérablement. Mais, à un moment donné, si l’Europe veut jouer un rôle important, elle devra aussi se doter de capacités autonomes. Quand on voit la quantité d’informations qu’engrange la Commission européenne dans ses différentes fonctions, le déploiement de ses diplomates, avec des experts en terrorisme dans une quinzaine de délégations, on est en train de se professionnaliser de plus en plus.

…Cela signifie avoir des capteurs à l’étranger ?

Oui, des capteurs supplémentaires. Vous avez aussi beaucoup de sources ouvertes qui vous fournissent de l’information. Inévitablement, à terme, l’Europe sera producteur de renseignements.

Un pas est franchi. Mais peut-on dire que l’Europe est passé d’observateur de la sécurité à un acteur réel de la sécurité ?

Il faut être clair. Même si on a fait de la sécurité intérieure, dans le Traité de Lisbonne une compétence partagée, même si on a la méthode communautaire — ce qui est un changement considérable depuis l’époque de Maastricht et d’Amsterdam –, même si on est en train de mettre en place un procureur européen, il n’y a pas de dimension proprement fédérale. Europol ne peut pas, par exemple, de manière autonome, déclencher une enquête et arrêter des gens. Nous sommes toujours en soutien des États membres et nous le restons.

Ce procureur européen est chargé uniquement de la protection des intérêts financiers, faut-il aussi lui confier les grandes affaires terroristes, comme le Traité le permet ?

Ce serait une bonne idée. (…) Il faut réserver les entités les plus efficaces aux crimes les plus odieux ou les plus complexes. Mais ce n’est pas simple. Quand on voit que pour créer ce poste de procureur, juste pour la protection des intérêts financiers de l’Union, il a fallu recourir à la coopération renforcée. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui l’unanimité des États membres en faveur d’un parquet européen contre le terrorisme.

 

 

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

 

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

(*) L’entretien a été enregistré en face-à-face, dans les locaux du Conseil de l’UE à Bruxelles, en marge du Conseil des affaires étrangères, le 11 décembre. Il a été publié en deux parties sur B2 Pro :

Ainsi que dans Sud-Ouest dans une version courte, consacrée davantage à la lutte anti-daech et aux revenants.

La France préoccupée par le Liban, défend le principe de non ingérence

Le ministre J.Y. Le Drian exprime sa préoccupation sur le Liban (crédit : EBS – Conseil de l’UE / Archives B2)

(B2) A son arrivée au Conseil des Affaires étrangères et de la Défense, ce lundi matin 13 novembre, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian a tenu aussi à montrer sa préoccupation sur la situation au Liban. De façon spontanée, il s’est confié à B2 sur ce sujet, semblant viser indirectement l’attitude de l’Arabie saoudite.

Vous êtes préoccupés sur ce qui se passe au Liban ?

« Nous sommes préoccupés par la situation au Liban. Le Liban a une longue histoire avec la France. Nous sommes soucieux de la stabilité du Liban. Nous sommes soucieux de son intégrité. Nous sommes soucieux de la non ingérence. Nous sommes soucieux du respect de la constitution libanaise. Et nous souhaitons que le calendrier fixé aboutisse à ce que le gouvernement libanais puisse se stabiliser le plus vite possible. »

Le Premier ministre libanais est réfugié en Arabie Saoudite, est-il vraiment libre de ses mouvements ?

« Il déclare être libre de ses mouvements. Nous n’avons pas raison de ne pas le croire. Mais pour qu’il y ait une solution politique au Liban, il faut que chacun des responsables politiques ait évidemment sa totale responsabilité de mouvement. Et que la non ingérence soit un principe de base. »

…de tous les partenaires au Moyen-Orient ?

La non ingérence est un principe de base [de tous].

A Alep, l’hôpital reste debout malgré tout. Deux médecins syriens témoignent

Le Docteur Al-Shiekh

(B2) L’une est pédiatre, l’autre est chirurgien vasculaire. Ils sont jeunes, à peine plus de trente ans, mais avec déjà une expérience comme peu de médecins ont eu au cours de leur carrière. Tous deux ont, durant le siège d’Alep, fait leur métier : soigner, assister, sauver. Le docteur Nour et le docteur Al Shiekh (1), étaient de passage à Bruxelles. Ils témoignent.

Ce récit peut paraître chirurgical, abstrait de toute émotion. Détrompez-vous : sous le verbe de l’analyse comme du scalpel du chirurgien se cache une sensibilité que les mois de guerre n’ont pas émoussée. Car Alep, ville située dans le nord-ouest de la Syrie proche de la frontière turque, s’est retrouvé à de nombreuses reprises au centre des combats. Et les hôpitaux étaient en première ligne. Le pouvoir syrien n’hésitant pas à viser ces lieux qui auraient dû être neutres, comptant ainsi assécher les capacités de survie de la population, et des combattants. (2)

Un seul hôpital debout à Alep

« Au début de la guerre, on comptait dix hôpitaux à Alep. Durant le siège, il n’en restait plus qu’un seul débout pour plus de 200 cas par jour. Nous travaillions sous les bombes, nous avons donc dû renforcer notre hôpital pour qu’il résiste aux attaques, nous avons ainsi construit jusqu’à deux paliers de sous-sol pour pouvoir protéger nos patients et nous protéger nous-même. Quand les bombardements arrivaient par vagues, on allait au sous sol, et on attendait que cela finisse. Puis nous retournions travailler comme si rien ne s’était passé ».

La crainte des bombardements

« Nous avions peur pour nos vies, mais nous étions là pour sauver la vie des gens dans la ville, il s’agissait d’une bonne cause. […] Une mère qui ne voulait pas laisser son enfant à l’hôpital m’a répondu qu’elle avait peur des bombardements. Elle préférait le garder et prendre soin de lui à la maison. Elle voulait son enfant « en un seul morceau » ».

Des choix cornéliens à faire

« Avant le siège, nous avions une possibilité : transférer certains patients de l’unité de soins intensifs, dont l’état le permettait, dans d’autres hôpitaux ou villes de Syrie ou en Turquie. Et garder dans notre hôpital, en soins intensifs, les patients de longue durée et dont les cas étaient les plus graves. Durant le siège, nous avons perdu cette option. Nous nous sommes servis des lits en unités de soins intensifs pour les urgences. Le nombre de lits était limité, face à un nombre de victimes toujours grandissant à cause notamment des bombes à fragmentation. Nous avons du faire une “balance” entre les patients ayant le moins de chance de survie et ceux avec le plus de chance. Ce sont les choix les plus difficiles de ma vie ».

Le matériel compté et rationalisé

« Nous manquons de beaucoup de matériel. Nous avons perdu deux générateurs d’oxygène sur trois dans les bombardements. Pour l’économiser, nous devions le rationaliser en fonction des besoins des patients et des durées des opérations. Les voitures de particuliers avaient remplacé les ambulances. […] Nous avons besoin de plus d’aide pour lutter contre la malnutrition, du matériel médical à destination des personnes des zones assiégées. Le plus important, c’est l’évacuation des zones assiégées. »

Le fléau des enfants : la malnutrition

« Beaucoup d’enfants nécessitent de l’aide. Ils ont besoin de plus de soins, de vaccination, de nourriture, d’eau. Je traite environ 60 à 70 enfants par jour. Le cas le plus fréquent que l’on rencontre, c’est la malnutrition des enfants venant des zones assiégées. Les mères, également, souffrent de malnutrition pour nourrir leurs enfants. C’est extrêmement grave. Ces enfants malnutris sont plus vulnérables aux maladies. »

Adulte avant l’heure

« Aicha, 10 ans est arrivée au centre un jour. Sa mère était morte dans un bombardement et son père l’avait abandonnée. Elle était devenue une adulte avant l’âge. C’est très dur et très douloureux de voir ça, il n’y a pas d’orphelinat, ni de prise en charge et soins psychologiques ».

Les médecins ont fini d’apprendre sur le « tas »

« J’ai effectué des opérations en dehors de mon champ de compétences. Parce qu’il n’y avait pas assez de médecins pendant le siège surtout en chirurgie, j’ai été amené à effectuer des opérations thoraciques et de chirurgie générale » (NB : alors qu’il a été formé à la chirurgie vasculaire).

Un message immédiat : l’arrêt des bombardements

« Tout ce que les Syriens veulent, c’est, quelle que soit l’issue, l’arrêt immédiat des bombardements et des massacres. C’est le plus important aujourd’hui. Il faut aussi protéger les hôpitaux et centres médicaux. »

L’espoir pour le futur

« Les Syriens veulent vivre en paix et pouvoir choisir leur gouvernement et leur président. Il faudra aider les gens à rentrer chez eux. Nous devons aussi et surtout nous concentrer à l’accès à l’éducation et à la santé pour reconstruire le pays ».

(Propos recueillis par Elena Barba)

Entretien en face à face à Bruxelles dans les locaux de l’association Crisis Action, avec deux autres confrères.

(1) Le Dr Al Shiekh, est marié et a deux enfants. Sa famille vit en Turquie. Il a été le dernier civil à quitter la ville d’Alep à sa libération, s’assurant que tous les patients avaient pu être évacués. Le Dr Nour a tenu à rester plus anonyme, par peur de représailles, elle vit actuellement en Syrie avec sa famille.

(2) Depuis 2012, la ville était séparée en deux. Une partie tenue par le régime syrien de Bachar Al-Assad, une autre par l’opposition, l’Armée syrienne libre. Depuis septembre 2016, les forces régulières syriennes aidées de ses alliés russes bombardent la ville. Le 15 décembre 2016 Bachar Al-Assad a revendiqué la « libération » de la ville.

Ne perdons pas de temps à faire un google européen (Mariya Gabriel)

Mariya Gabriel lors de notre entretien © NGV / B2

(B2) Agée de 38 ans, Mariya Gabriel a été propulsée en juillet 2017, au sein de l’exécutif européen pour remplacer sa compatriote, la Bulgare Kristalina Georgieva, nommée à la Banque mondiale. En charge de la révolution numérique, la benjamine de la Commission européenne parle un français parfait, perfectionné à l’institut des études politiques de Bordeaux Bordeaux, où elle a également enseigné.

Séduisante, intelligente, la benjamine de la Commission semble très pressée de laisser un bilan positif. En déniant l’importance des outils principaux détenus par des entreprises américaines (Google, Facebook, Twitter), elle en oublie la donne stratégique. L’internet est non seulement un tuyau et un contenu, mais aussi un outil de pouvoir. En se donnant un objectif très pragmatique tenant compte de la réalité, elle avoue avoir perdu la bataille. Ce qui est une erreur notable sur ce terrain. Ne pas maitriser les principaux outils condamnent les Européens à être des supplétifs, des fournisseurs de technologie de niche alors que la donne sera imposée et donnée par les Américains, en avance d’une génération tant en matière de technologique que de commercialisation ou de services.

A regarder les géants comme Google, Facebook ou Amazon, on a l’impression que les Européens ont raté une marche ?

C’est vrai. Nous ne sommes pas leaders dans les plateformes. Pour la première fois, nous n’avons pas été au centre d’une révolution technologique. Mais on garde le leadership dans « la partie invisible » de l’internet : la nanorobotique, les puces de sécurité, l’automobile…

Faut-il avoir un Google européen ?

Il faut arrêter de perdre du temps à copier ce que les autres ont fait. On ne doit pas chercher à avoir un Google Européen ou un Netflix européen. Il faut plutôt se focaliser sur ce qu’on a d’unique, ce qui est innovant pour le futur. C’est le moment de remplir le contenu [d’internet]. Je suis convaincu que les futurs champions européens ils sont là. Il faut leur donner une sécurité juridique, une perspective à nos entreprises qui ne demandent qu’à grandir. Il y a une prise de conscience, un momentum, que le numérique est une priorité.

Cela veut dire avoir des règles pour tous ?

Bien sûr. La loi de la jungle, c’est fini. Il faut vraiment assurer un niveau minimal pour tous. Dès lors qu’il y a des services proposés, il y a des responsabilités qui sont les mêmes. Nous ne sommes pas contre ces plateformes, on est très conscients du rôle joué, elles se sont révélées des entreprises extrêmement performantes. Mais nous avons des valeurs, nous avons des règles à respecter. Personne ne peut être au-dessus de la loi.

… y compris fiscales, notamment pour les GAFA ?

Oui c’est clair. Nous avons mis comme principe de trouver une approche générale au niveau mondial, avec l’OCDE. Mais si rien ne sort, nous irons de l’avant. Nous mettrons sur la table une proposition législative au printemps 2018.

Vous portez aussi un nouveau paquet de mesures sur la cybersécurité, les cyber-attaques vous semblent-elles un risque important ?

Oui. Une cyber attaque peut causer aujourd’hui plus de dégâts qu’une destruction par arme physique. Aucun État membre, aucune entreprise ne peut aujourd’hui y faire face seul. 80% des entreprises disent avoir subi ou ont pu avoir une attaque. Et nous avons quatre à cinq incidents majeurs par an. Le paquet que nous avons proposé en septembre est de doter l’Union européenne d’une vraie agence pour lutter contre le cyber. Nous proposons de doubler l’effectif, de doubler le budget. [Cette agence] sera chargée de donner une certification afin de donner à chacun, aux entreprises, la certitude que le produit qu’ils utilisent a le niveau de sécurité suffisant.

Comment peut-on réagir ?

Il faut avoir un mécanisme de coordination en cas d’attaque à large échelle. Ce n’est pas évident. Il ne faut pas se situer dans une réaction face à une attaque. Mais nous visons surtout la longue durée, en créant des centres de compétence, pour attirer les experts, profiter de leurs bonnes pratiques, faire de l’Europe un hub du cyber. Nous avons lancé un programme pilote lancé dans Horizon 2020 [le programme de recherche de l’Union européenne]. Les experts existent. l’enjeu est de leur montrer qu’il y a une valeur ajoutée au niveau européen et qu’ils viennent chez nous. Notre idée est d’avoir dans chaque État membre un centre anti cyber attaque, 24 h sur 24 7 jours sur 7. C’est le dialogue et la coopération entre États membres qui est une valeur ajoutée.

Faut-il développer une capacité offensive ?

C’est très difficile de démontrer d’où l’attaque vient. Cela sert à quoi de soupçonner quelqu’un si on n’a pas de preuve.

(Recueilli par Nicolas Gros-Verheyde)

Entretien en tête à tête dans les bureaux de la commissaire au Berlaymont, avec un journaliste autrichien le 9 octobre 2017

Nous devons être fiers du travail européen pour reconstruire la RCA (García Blázquez)

(B2) La troisième rotation de la mission européenne de formation des forces armées centrafricaine est sur le départ. Les premiers militaires s’envoleront début juillet. A leur tête, le général espagnol Fernando García Blázquez est particulièrement enthousiaste. Souriant et décontracté, il a bien voulu nous faire part de ses sentiments, en marge de la cérémonie symbolique du départ, organisée par l’Eurocorps, jeudi 1er juin.

A la veille de partir pour six mois, quelle est votre motivation principale ?

Mon objectif le plus important est qu’on reconnaisse l’Union européenne comme un acteur bénéfique pour la République centrafricaine, un acteur qui travaille pour laisser une situation beaucoup meilleure que l’antérieure. Il est important que les nations qui participent à la mission, qu’elles soient européennes ou pas — puisque la Bosnie-Herzégovine est notamment présente – se sentent fiers de notre travail.

Vous êtes pilote d’hélicoptères. Et vous avez toujours volé, y compris dans vos missions en Bosnie ou en Afghanistan. Cela ne vous manquera pas? 

(rires) Jusqu’à la semaine dernière, j’étais pilote… je commandais les forces aéromobiles de l’armée de terre (FAMET). J’ai été pilote pendant plus de 22 ans, j’ai fait plus de 5000 heures de vols… Véritablement, c’est quelque chose que j’aime beaucoup. Mais je n’ai pas vraiment d’appréhension. Cette mission européenne est un défi que j’affronte avec plaisir.

C’est votre première mission en Afrique, cela change quelque chose ?

Chaque mission a une préparation spécifique car rien n’est jamais exactement pareil. Dans ce cas, la principale différence, ce sont les vaccins. Je n’avais encore jamais été vacciné autant (rires).

Cela suppose une préparation spécifique ?

Dans les trois piliers de la mission, j’ai surtout dû me préparer pour le pilier « conseil », qui suppose un contact plus important avec les autorités politiques, avec la diplomatie, avec des organisations civiles. Cela ne correspond à rien de ce que j’ai pu faire antérieurement. La formation, au contraire, est quelque chose que je connais bien.

Vous serez le troisième chef de mission envoyé par l’Eurocorps. Cela facilite la transition ?

Bien sûr. J’hérite de l’extraordinaire travail fait par les deux généraux français et belge qui m’ont précédé. Tant avec le général Hautecloque que Ruys, ont passé de nombreuses heures à me briefer. Nous avons eu de très longues conversations pour que je connaisse, avant même d’atterrir, qui est qui, quel sont les objectifs, le mandat, comment le mettre en œuvre. Un exercice utile pour m’expliquer les difficultés auxquelles je vais devoir faire face et les manières de les résoudre. Cette maturité de la mission, qui fête sa première année de mandat, mes deux prédécesseurs me l’ont transmise exhaustivement.

Quelles sont ces difficultés ?

Rien qui ne puisse être résolu avec du travail.

Le manque d’équipements reste une question lancinante pour redresser les forces centrafricaines ?

Oui bien sûr, c’est un problème important mais ce n’est pas le nôtre. Notre mandat est de former trois bataillons, de donner un conseil stratégique afin d’accompagner les états-majors pour leur réforme et conseiller les Centrafricains pour qu’ils atteignent leurs objectifs. De chez nous, ils sortiront formés. Bien entendu, ensuite, les Centrafricains doivent trouver des armes, des équipements.

La situation en Centrafrique reste instable, pouvez-vous intervenir pour maintenir l’ordre ?

Non. S’il y a un problème de sécurité, c’est à la MINUSCA d’intervenir. Notre mandat est très clair.

(Leonor Hubaut)

Lire aussi :


Le NH-190, un hélicoptère magnifique

Pilote d’helicoptère chevronné, Fernando García Blazquez a notamment été a la tête de l’équipe de travail espagnole sur l’hélicoptère NH90 Caiman, construit par Airbus. Nous l’avons donc interrogé sur cet appareil. Sa réponse est claire. « J’ai eu l’occasion de faire de nombreuses heures de pilotage et je peux vous assuré qu’il s’agit d’un appareil aussi extraordinaire que moderne. Pour le pilote, il n’y a pas de comparaison avec aucun autre hélicoptère. Le problème est qu’il faut du temps pour construire un object parfait. Ils sont trop récents pour être totalement finis. C’est aussi vrai pour l’hélicoptère tigre. Il faut leur donner du temps pour madurer. Airbus s’adapte, change des pièces, fait de nouveaux design pour améliorer les petits défauts qui apparaissent au fur et à mesure des vols. Dans 10 ans, ils seront à la pointe de toutes les unités occidentales. »

Au Mali, tout concourt à ce que l’instabilité perdure (A. Danjean)

(B2) Alternant les visites sur le terrain et les travaux parlementaires, Arnaud Danjean est, sans doute, un des meilleurs spécialistes des questions de défense et de sécurité au Parlement européen, n’hésitant pas à asséner quelques vérités. B2 l’a rencontré pour une longue interview, portant tant sur la défense européenne que la lutte contre le terrorisme. Son examen critique vaut le détour, notamment sur ce qui se déroule au Mali. Extraits…

Vous rentrez d’une visite au Mali. Ce n’est pas la première. Vous avez donc du recul. Comment jugez-vous la situation ?  

Je suis très inquiet. La situation se dégrade, surtout dans le centre du pays. Les problèmes du passé se maintiennent. Et d’autres apparaissent. Tout concourt à ce que l’instabilité perdure.

En 2012, le pays s’était effondré. On peut craindre, à nouveau, une faillite de l’État malien ? 

Si cela arrive, il n’y aura pas de surprise cette fois. Les interlocuteurs que j’ai rencontrés sur place sont tout à fait conscients de la situation. C’est plutôt en France qu’on trouve un narratif excessivement positif. Le président François Hollande veut faire de son engagement au Mali une réussite. Ce que je comprends tout à fait… (il n’en a pas tant que ça dans son quinquennat). L’opération Serval a été une réussite. Et les opérations de Barkhane le sont également. Mais les aspects militaire et sécuritaire ne sont qu’une partie du problème malien. Il y a des problèmes de gouvernance, des problèmes structurels qui sont lourds. Sur la situation globale du Mali aujourd’hui, on ne peut donc pas parler de réussite.

L’Europe a un levier important, au Sahel, avec son aide. Faut-il la conditionner davantage à des progrès ?

Il faut, en effet, se poser cette question. Je n’ai pas la réponse. Mais il faut s’interroger pour savoir comment on continue, avec quels moyens et qui participe. Ce n’est ni la tâche de la France seule ni même celle de l’Union européenne seule. Il existe une multiplicité d’acteurs au Mali. C’est sûrement le plus frustrant : voir tous ces acteurs sur le terrain et voir que la situation ne s’améliore pas. Tout le monde a, vraiment, des questions à se poser.

Au niveau sécuritaire, le dispositif est important également, est-ce suffisant ? 

Assurément non. Il est surtout beaucoup trop éclaté. Nous avons des missions européennes, civiles et militaires [au titre de la PSDC], qui font plutôt bien leur travail mais qui sont d’ampleur limitée. Elles mériteraient d’être un peu renforcées. Cela ne fait aucun doute. On a Barkhane, qui fait le gros du travail, que ce soit en lutte anti-terroriste, en stabilisation ou en assistance aux forces maliennes. Avec le soutien de la MINUSMA certes, mais ce n’est pas satisfaisant. Les Français ne pourront pas maintenir ce niveau d’engagement ad vitam aeternam au Mali. Il va bien falloir que d’autres s’en mêlent… Les États doivent s’interroger. S’ils envoient des troupes simplement pour cocher une case et dire que la solidarité européenne s’exerce…, je concède que c’est déjà un premier pas politique. Ce n’est pas neutre que l’Allemagne projette 1000 soldats au Mali. Mais il faut davantage.

(Propos recueillis par Leonor Hubaut)

Lire nos interviews complètes :

Haut-Karabagh : Il faut une mission d’observation de l’OSCE (Frank Engel)

Frank Engel intervenant au Parlement européen (Crédit: PE)

(BRUXELLES2 à Strasbourg) La guerre du Haut-Karabagh entre Azerbaïdjan et Arménie, est une vieille histoire. Un conflit gelé. Pour l’eurodéputé luxembourgeois Frank Engel, membre du parti populaire chrétien-social (CSV), c’est une erreur : loin d’être gelée, la situation sur le terrain s’aggrave.

Le cessez-le-feu est violé régulièrement

« L’Azerbaïdjan viole le cessez-le-feu tellement sciemment et fréquemment que ça en devient simplement ridicule. » Frank Engel (1) est ferme sur ce point. « C’est un pays qui pratique la guerre, qui commet des crimes de guerre, qui procède à des arrestations arbitraires, à des décapitations… Tout ce que vous pouvez imaginer. C’est une république bananière kleptocrate comme il y en a peu. En Azeri, quand ça tue, ça tue bien. »

Appel à une mission d’observation de l’OSCE 

Une solution existe pour « aider à faire respecter le cessez-le-feu ». Après le pic de violences d’avril 2016, l’Arménie « a demandé qu’une mission d’observation du cessez-le-feu soit mise en place », comme cela a été fait en Ukraine pour la Crimée. « Mais l’Azerbaïdjan a refusé. C’est tellement clair que ça saute aux yeux. »

Rompre avec Bakou ?

Il faudrait que l’Union européenne « conditionne toutes ses relations à l’adhésion à ce mécanisme de surveillance du cessez-le-feu au sein de l’OSCE. S’ils continuent de refuser. [On doit faire la] rupture… de tout. J’aimerais y croire. Si l’Union européenne prétend être celle qui défend les droits de l’Homme, elle ne peut pas laisser faire quelque chose de pareil. » Aujourd’hui, ce n’est pas une question du statut du Karabagh, insiste le député. « L’urgence c’est de faire respecter le cessez-le-feu, qu’il soit surveillé par l’OSCE, pour que les violences cessent. »

Abolir le groupe de Minsk

Obtenir un mécanisme d’observation de l’OSCE est d’autant plus important que « le groupe de Minsk, composé de la France, la Russie et les États-Unis, ne sert à rien du tout. Il faudrait même abolir le format. Sa seule utilité est de donner un semblant de cadre pour continuer à se parler. Ce qui ne se fait pas. » (2) L’eurodéputé compte notamment sur la France pour changer la donne.

Reconnaître le Karabagh

Pour Frank Engel, il faudrait aussi « reconnaitre le Karabagh » (NB : et sa demande d’indépendance). Pour lui, l’argument de la souveraineté nationale ne tient pas. « L’Union européenne pose pour principe le respect de l’intégrité territoriale, alors qu’on parle d’États qui n’ont jamais existé. » Il n’est pourtant pas très optimiste… « On en est loin. C’est de tous les territoires non reconnus, celui avec lequel nous entretenons le moins de contacts. »

La loi du pétrole azéri

« C’est une question taboue. Le représentant spécial de l’Union pour le Caucase du Sud n’a même jamais mis les pieds dans le Haut-Karabagh, alors qu’il est allé en Ossétie du sud ou en Abkhazie. […] Nous continuons à maintenir une relation parfaitement normale avec l’Azerbaïdjan dans le cadre du Partenariat oriental. Simplement… pour son pétrole. »

(Leonor Hubaut)

(1) Frank Engel est un arménophile engagé. Il est aussi consul honoraire de l’Arménie à Luxembourg.

(2) Notons que le Groupe de Minsk, instauré par l’OSCE a demandé, le 8 décembre 2016, à « Bakou (Azerbaïdjan) et Erevan (Arménie) de respecter l’accord signé en juin (2016) », notamment « de permettre l’élargissement de la mission de l’OSCE et la mise en place d’un mécanisme d’enquête » (communiqué).

Lire aussi: « Il ne faut pas sous-estimer les dangers du conflit du Haut Karabagh » (Federica Mogherini)


Les conséquences du conflit d’avril 2016

L’avocat arménien, Ruben Melikian, défenseur des droits de l’homme (ombudsman) du Haut-Karabagh était l’invité de Frank Engel au Parlement européen cette semaine. Dans une conférence de presse à Strasbourg, il a présenté un rapport sur la flambée de violence d’avril 2016, soulignant « les violations systématiques des droits de l’homme commises pendant la guerre d’avril ». Selon lui, « 90% de tous les citoyens du Haut-Karabagh qui étaient sous le contrôle de l’Azerbaïdjan ont été torturés et mutilés » et 32 « exécutés ». 

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Il faut un Procureur spécial pour la Syrie ! Il faut dire stop aux criminels (Ana Gomes)

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(Crédit : PE)

(BRUXELLES2 – exclusif) L’eurodéputée Ana Gomes n’en peut plus de l’attentisme ambiant face au drame syrien. Chaque jour  décompter les morts, déplorer les violences en Syrie, alors que le gouvernement de Bachar el Assad bombarde Alep de plus belle. B2 l’a rencontrée aujourd’hui dans son bureau au Parlement européen. Elle vient tout juste de terminer d’écrire une lettre (1) à l’intention de tous les représentants européens — eurodéputés mais aussi États membres et institutions  de l’UE— pour les inciter à réagir et à agir.

Que voulez-vous ? Un procureur spécial sur la Syrie ?

Oui. Il faut dire stop. Notre message doit être clair. Il faut dire nettement aux criminels que nous n’allons jamais les oublier, que nous poursuivrons jusqu’au bout tous ceux qui sont responsables de ces atrocités. Un procureur spécial doit être nommé pour enquêter sur les crimes de guerre, sur les crimes contre l’humanité commis en Syrie, notamment à Alep.

En plénière, à midi, vous avez défendu avec passion votre initiative. Vous espérez que les eurodéputés vont rejoindre votre initiative ?

Beaucoup m’ont déjà fait savoir leur disposition à signer la lettre. C’est positif.

Quel a été le déclic pour vous ?

En apprenant que des pamphlets étaient lancés, depuis les airs, sur la ville, recommandant à la population d’Alep de fuir parce que les bombardements les tueraient et, surtout, en leur disant qu’ils ont été abandonnés de tout le monde. J’ai tout de suite pensé NON ! On n’oublie pas. On va continuer à être là. Il faut dire que nous n’oublions pas les Syriens et, particulièrement, la population d’Alep.

L’envoyé spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, a dit qu’Alep tomberait très vite, cependant, n’est-ce pas trop tard ?

… C’est précisément à cause de ces bombardements commis par les forces russes et celles d’Assad qu’il faut agir. Il y a un objectif stratégique dans cette horreur. Quand on connait le blocage au Conseil de sécurité et quand on voit qu’Assad et ses alliés interprètent ce moment comme une fenêtre de tir pour tout résoudre militairement avant que Trump ne soit là. L’objectif est de nous mettre — le monde et l’Europe —, devant les faits accomplis. Ensuite on va organiser une belle conférence internationale pour la reconstruction. Et on laissera Assad au pouvoir.

L’Union européenne vous semble trop timide ?

L’Europe a beaucoup de tort dans tout le processus, plutôt par omission que par action d’ailleurs. Le moment est venu pour l’Union européenne d’agir. Elle doit maintenant se mobiliser à l’Assemblée générale des Nations Unies.

(Propos recueillis par Leonor Hubaut)

(1) Télécharger la lettre ici

Lire : L’UE attendue pour la reconstruction de la Syrie (Staffan De Mistura)

LamassoureCommRulingSourire@PE160418

En cas de Brexit, les Brit’s privés de droit de vote… dès le 24 juin (Lamassoure)

LamassoureCommRulingSourire@PE160418(BRUXELLES2 à Strasbourg) La question d’un vote « Exit » au référendum britannique sur le maintien du Royaume-Uni de l’Union européenne, le 23 juin, hante les couloirs européens aujourd’hui. Toutes les institutions européennes retiennent leur souffle, haletant sur le résultat des urnes outre-manche. Pour faire face, elles ont choisi la méthode de la taupe. Elles s’enterrent au fond du terrier, en se disant que çà va passer, et qu’il ne faut rien dire. Une erreur fondamentale selon Alain Lamassoure que nous avons rencontré.

Non, c’est non : dès le 24 juin !

Pour l’eurodéputé français UMP, cette situation n’est pas tenable. Il le dit clairement : « Si le Non l’emporte le 23 juin, dès le 24 juin, il faudrait indiquer que les représentants britanniques dans les institutions européennes ne participent plus aux prises de décision ». Une question légitime selon lui car cette consultation présente « au moins une chance sur deux d’être perdue », surtout de la manière « dont Cameron mène la campagne, multipliant les erreurs ».

Les représentants britanniques n’auront plus le droit de vote

Si on écoute Alain Lamassoure — qui ne semble pas être le seul à penser ainsi même s’il est des seuls à s’exprimer aussi clairement —, les représentants du Royaume-Uni au Conseil n’auraient plus le droit de voter pour se prononcer sur les sujets en cours. Ils continueraient de siéger mais à titre d’observateurs, par exemple, comme le sont les pays qui sont en cours d’adhésion, avant la ratification définitive de leur adhésion. Idem au Parlement européen pour les 73 parlementaires britanniques. « Je n’imagine pas qu’ils puissent se prononcer sur des sujets comme la directive sur le détachement, les questions fiscales, le Panama papers influer sur des textes qu’ils n’auront pas à appliquer. … Ce n’est pas légitime. »

Une question taboue

L’ancien conventionnel européen s’étonne que personne ne se pose la question. « C’est surprenant que personne au Conseil européen, à la Commission européenne, au Parlement européen ne s’en soit soucié. Mais ils dorment donc ? » Officiellement, les services juridiques des trois institutions n’ont pas rendu d’avis… En pratique, les juristes ont commencé à plancher sur les différentes hypothèses, ne serait-ce que pour éclaircir ce que dit ou ne dit pas l’article 50 du Traité (Lire : Brexit ! Quelle procédure pour le retrait ? Quand est-ce applicable ?).

Garder le droit de vote : politiquement inacceptable

Certains (juristes PE) estiment que tant que le Royaume-Uni n’est juridiquement pas dehors, il n’est pas hors de l’Union européenne, et ses représentants peuvent voter. Cela signifie que les représentants britanniques votent durant la période de négociation du processus de sortie. Pour Alain Lamassoure, « juridiquement ce n’est pas aussi clair. Et, surtout, politiquement ce n’est pas acceptable » ! A ceux qui estiment que cela serait contre-productif et pourrait entraver la campagne référendaire, il rétorque : au contraire : « Nous devons le faire. Ce faisant nous rendrons service à ceux des Britanniques qui plaident en faveur du Oui à l’Europe. »

Un avis partagé mais mezzo vocce

Le dirigeant du groupe PPE, Manfred Weber, l’a expliqué vertement lors de la réunion de groupe mardi soir. « S’ils votent non, c’est non, et ils ne participent plus aux décisions » a-t-il dit en substance selon les propos, rapportés par Françoise Grossetête. Contacté par B2, le bureau de Manfred Weber n’a pas voulu confirmé ces propos. Mais il ne les a pas démentis non plus…

Une solution pas illogique…

Une solution pas totalement illogique selon nous et qui trouve des justifications, par parallélisme, dans les processus d’adhésion comme, par défaut, dans la procédure définie à l’article 50 du Traité qui fixe les conditions de sortie d’un Etat membre. L’Etat membre partant ne prend pas, en effet, part au vote sur la procédure de sortie. Il serait ainsi logique que cette solution écrite noire sur blanc s’applique à toute la législation débattue entre temps.

On en reparle le 24 juin !

Du côté de la Commission européenne, on joue la taupe. Interrogé par B2, le porte-parole en chef de la Commission, Margaritis Schinas, a répondu, non sans humour, sur un mode assez connu de la communauté journalistique à Bruxelles : « La Commission ne va pas spéculer sur les conséquences potentielles du référendum britannique. Faisons le point le matin du 24 juin ! »

(Nicolas Gros-Verheyde)