Présidence française de l’UE. Les drôles de méthodes de l’Élysée avec la presse européenne

(B2) Aux yeux des journalistes européens, la France, c’est la France, ce mélange de grandeur, de grandiloquence, un zeste d’arrogance aussi, mais d’élégance et d’efficacité. Une République dans toute sa majesté. Bref un pays à part dans le schéma européen. Mais attention à ne pas décevoir.

La centralité du pouvoir

La verticalité du pouvoir en France surprend toujours le journaliste européen. Il n’y a pas un seul pays qui puisse prétendre à une telle organisation en Europe (à l’exception… de la Russie) où un ordre donné du haut est rapidement exécuté dans tous les pans du territoire, de façon assez similaire, et efficace. Là où, dans la plupart des autres pays, il faut souvent passer par des négociations dans de multiples cénacles (gouvernement, parlement, régions…), où le compromis est si inné qu’il en est parfois inexplicable, où il y a une certaine autonomie des pouvoirs. En France il n’y a pas de discussion trop ésotérique. La centralité est de rigueur.

Pour le meilleur… et le pire

Tout détail nécessite un aval du pouvoir. Le parti majoritaire, le gouvernement, le parlement sont aux ordres. L’armée et la diplomatie sont directement impliquées au plus haut du pouvoir. Avec une chaîne de commandement directe et infaillible, elles peuvent très rapidement mettre en œuvre toute décision. Les contre-pouvoirs souffrent d’une faiblesse congénitale et sont incapables d’exercer leur rôle. Résultat : une efficacité à toute épreuve quand le pouvoir sait ce qu’il veut,… mais passablement erratique dès que le pouvoir hésite ou est tellement engorgé par toutes les demandes que la machine s’enraye. Le meilleur… ou le pire.

Le contrôle de la presse, une tentation forte du pouvoir

Et en matière de relation avec la presse, l’Élysée est en train de se tailler la réputation du pire dans les cénacles européens.

Des mœurs d’un autre âge

Les coutumes habituelles — qui se fondent sur un principe fondamental, celui de la liberté de la presse — sont mises au rebut. Ce qu’on appelle le follow-up (ou question de suivi) c’est-à-dire la possibilité pour un journaliste de reprendre sa question ou de la reposer d’une autre manière, après avoir obtenu une première réponse — un droit quasi-absolu au niveau européen comme anglo-saxon —, est considéré par le service de presse de l’Élysée comme un geste « peu aimable ». Là où un porte-parole européen ira s’excuser auprès du journaliste s’il a oublié (par inadvertance ou manque de temps) de lui redonner la parole pour son follow-up, le porte-parole français l’assume sans vergogne. Pas de question de suivi.

La préférence aux questionneurs nationaux

Idem pour les questions. Dans une conférence de presse, c’est souvent (il faut le reconnaître) un joyeux désordre. Chacun lève la main. Et le porte-parole choisit qui il veut. Mais, en général, il essaiera de varier les différentes nationalités. C’est tout l’art du porte-parole alors de panacher entre les grands et petits pays, ceux du sud et de l’est ou du nord et de l’ouest, en n’oubliant pas les non européens (Arabes, Russes ou Ukrainiens, Chinois ou Japonais, Africains, etc.). Chacun a sa chance. À l’Élysée, cet impératif de la variété existe peu. On prendra d’abord les “connus” : BFM, TF1-LCI, AFP, etc. Et après, un ou deux pour voir.

Choisir le journaliste c’est choisir la question

Exemple. Lors de la conférence de presse du président Macron face à la presse européenne, au début de la présidence, en janvier, les questions avaient été soigneusement distribuées à l’avance, à un public très choisi de journalistes sensés représenter un panel de questions intéressantes pour le président. Si soigneusement distribuées que le porte-parole chargé de désigner le journaliste qui allait poser la question savait son nom, son prénom, son média (voire la question qu’il allait poser) (1). Si soigneusement limitées en nombre — deux Français, deux Européens (Italien et Allemand) — que c’était ridicule au sens de la diversité européenne et de la liberté de la presse. L’Europe ne peut se résumer aujourd’hui à l’Italie et à l’Allemagne. On n’est plus dans les années 1950, au temps de l’Europe des Six et de la CECA, la communauté européenne du charbon et de l’acier.

Des pratiques courantes dans des pays plus autoritaires

On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un errement passager. Que nenni. Lors du voyage de presse de la présidence, organisé début janvier, quel n’a pas été l’étonnement des journalistes de voir s’approcher quand ils voulaient poser une question, un responsable du service communication pour savoir quelle question ils allaient poser ! Idem lors du gymnich, un porte-parole du Quai s’approchait pour demander quel était le sujet de la question. Une pratique qui choque la plupart des journalistes européens, français, belges, mais aussi (et surtout) les plus habitués à ce type d’entrisme du pouvoir (ceux des pays de l’Est notamment). Une pratique très soviétique en fait.

La liberté de la presse remise en cause

De plus, les questions étaient soigneusement limitées à quelques unes. En janvier, lors de la présentation à la presse, les ministres français se sont laissés aller à un long soliloque, ne laissant ensuite qu’une portion congrue aux questions. Un procédé bien connu et répertorié dans les cours de communication : pour ne pas laisser trop de questions, il faut occuper le terrain. Ce qui, là aussi, est un problème, un vrai problème d’égalité. D’ordinaire, le but de ces exercices, où il y a une bonne trentaine de nationalités représentées (UE et non UE), est de donner la parole à un maximum de personnes. Ce, afin de donner à chaque sensibilité le soin de pointer une question. C’est d’ailleurs une règle non écrite quand un pays a la présidence de l’Union européenne de se plier à cet exercice (parfois fastidieux, il faut le reconnaître).

La diversité battue en brèche

C’est cette diversité de questions, venant de tous horizons, qui fait l’intérêt et le charme d’une conférence européenne. On découvre tout à coup un problème sous-estimé ou tout simplement inconnu. L’Élysée n’en a cure apparemment. L’objectif n’est pas de faciliter le travail de la presse, c’est de contrôler, tout organiser, tout régenter. Avec cinq ou six questions, il estime même être fort généreux par rapport à l’habitude (2). Plusieurs collègues européens me l’ont rappelé : même le Hongrois Viktor Orban (lors de la présidence de 2011) ou le Slovène Janez Jansa (lors de la présidence 2021) — qui prennent parfois leurs aises avec la presse nationale et l’état de droit — n’osent pas adopter ce type de comportement.

L’égalité bafouée

Autre exemple qui peut paraître un détail administratif mais n’en est pas un : les accréditations pour les réunions — tels le gymnich (informelle des ministres des Affaires étrangères) ou le sommet de Versailles (10 et 11 mars). Celles-ci sont ouvertes de façon très tardive et, surtout, le journaliste ne saura pas jusqu’au dernier moment (la veille) si son accréditation est acceptée. Pour le sommet de jeudi et vendredi prochain, il faudra attendre mercredi ! Ce qui laisse une bonne part à l’arbitraire et empêche le journaliste européen venu de Bruxelles ou du fin fond de l’Europe de s’organiser. Contrairement à celui qui habite Paris et peut venir. On est là au summum de l’inorganisation discriminatoire (2). Le but inavoué est en fait de favoriser au maximum les journalistes parisiens et “élyséens” aux dépens des journalistes européens, réputés plus frondeurs et, en fait, dont l’Élysée a peur, car il ne les contrôle pas.

  • Il ne faut pas sous-estimer non plus la désorganisation totale de la PFUE 2022 qui veut tout gérer, faire du micro-management et multiplie les niveaux de commandement à un point tel que l’inefficacité et l’absence de responsabilité deviennent la règle. L’organisation des réunions informelles de la défense et des Affaires étrangères à Brest en janvier avait été un monument. Entre les Armées qui ne communiquaient pas avec le Quai d’Orsay, les gardes privés qui ne communiquaient pas avec la sécurité officielle, les prestataires privés qui n’en faisaient qu’à leur tête, et un total manque d’organisation et de savoir-vivre, des règles Covid poussées à un tel extrême… cette réunion restera dans la mémoire européenne comme la plus mal organisée et la plus mal gérée de toutes les réunions depuis 30 ans. Aucune présidence n’a réussi à faire pire.

Ne pas respecter les règles = crime de lèse-majesté

Pour l’Élysée, en fait, la presse se doit d’être disciplinée, organisée et structurée. Et surtout de ne pas avoir un seul poil qui dépasse du caillou. J’en étais le témoin, amusé. Au déplacement du président Macron à Budapest, alors que les questions avaient été soigneusement réparties : deux maximum, et les journalistes habilités à poser la question désignés (3). Fidèle à nos pratiques européennes et aux règles de la liberté de la presse qui veut que chaque journaliste a le droit de tenter sa chance et poser une question, J’ai osé lever le doigt pour poser une troisième question. Non prévue au programme : un sacrilège. La question était pourtant évidente et naturelle (sur l’autonomie stratégique européenne). Question à laquelle Emmanuel Macron s’est plié sans aucune difficulté, a répondu de façon courte et intéressante. Il était prêt d’ailleurs à poursuivre cette discussion. Mais les “sbires” de l’Élysée ont coupé court. Pas question de rompre le scénario écrit à l’avance. La réponse du président n’a d’ailleurs pas été reprise dans le compte-rendu officiel. Un crime de lèse-majesté.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. D’ordinaire dans une conférence de presse européenne, chaque journaliste se présente de lui-même.
  2. Ne serait-ce que pour réserver les billets de train/avion ou de logement, ne pas payer le prix fort ou risquer de ne rien avoir.
  3. Cette pratique ne choquera pas les journalistes chargés de suivre l’Élysée, habitués à se voir limiter le nombre de questions et prédéterminer qui posera la question. Le chargé de presse passant en général dans les rangs pour savoir qui posera la question.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).