Frappe de Bounti : deux versions différentes qui convergent ? L’hypothèse d’une demi-bavure reste latente

(B2) Les derniers témoignages ne permettent pas de lever le voile. Mais ils amènent quelques éléments intéressants qui posent nombre d’interrogations sur la frappe française au Mali, début janvier

Début janvier, une frappe française a visé un groupe terroriste près de Bounti, selon l’état-major des armées, sans faire de victimes civiles (lire : Frappe aérienne à Bounti. Aucun dégât collatéral affirment Maliens et Français). Au même moment, tout près, des civils rassemblés pour un mariage, selon les représentants de la communauté peule, ont été pris sous le feu de bombes. Deux versions différentes pour un même évènement. On a pu s’interroger sur la véracité des témoignages, sur l’existence d’un hélicoptère (non réelle), d’un autre avion (assez hypothétique)… En fait, les deux évènements pourraient ne pas être aussi séparés que cela, si l’on dissèque bien les différents éléments, rassemblés par le journaliste Omar Ouahmane et diffusés sur France-Inter ce matin.

Cinq précisions intéressantes

Premier élément, il y avait bien deux avions, il était environ 15 heures. « J’ai entendu plusieurs explosions, c’était la panique, j’ai eu très peur, j’ai fui en direction de la brousse. [… ] Il y avait deux avions, un qui volait très haut et un autre à basse altitude ». NB : on est ainsi très proche d’une patrouille, plutôt classique dans les frappes ciblées, avec deux avions, un qui frappe à basse altitude pour être au plus près, et un plus loin.

Second élément, il y avait bien un regroupement d’hommes, une cinquantaine, rassemblés pour le mariage, séparés des femmes et des enfants comme le veut la tradition. « Nous étions plus d’une cinquantaine d’hommes assis sous des arbres à l’ombre où il fait plus frais, on était entre nous à l’écart des femmes. » Il étaient « divisés en trois groupes éloignés les uns des autres, chacun sous son arbre, un premier composé de personnes âgées, un autre plus jeune et un dernier groupe d’enfants et d’adolescents pendant que les femmes préparaient le déjeuner dans les cases ».

Troisième élément, les rebelles font la loi à Bounti avec l’imposition de la loi islamiste. « Depuis qu’ils ont pris les armes, il n’y a pas une loi qu’ils ne dictent pas. Ils imposent la zakat sur nos récoltes. Ils prélèvent l’impôt islamique de force. Ils viennent, ils nous disent comment nous habiller, lorsque nos pantalons sont trop longs, ils les coupent. On doit porter la barbe sinon ils nous frappent. Nous n’avons pas le choix c’est la domination totale. »

Quatrième élément, certains hommes collaborent de près ou de loin, de manière plus ou moins forcée, avec les rebelles. « Parmi la population de Bounti, il y en a qui se cotisent pour aider les djihadistes, pour leur acheter des vivres ou des munitions. En fait, ils s’entraident, ils parlent d’une même voix. […] Il y en a même qui possèdent des Talkie Walkie, ils les utilisent pour fournir des renseignements comme les positions de l’armée malienne ou de Barkhane. Ils apportent aussi un matériel et logistique. » « Ceux qui sont morts étaient des sympathisants des djihadistes. Ils travaillaient main dans la main. »

Cinquième élément, il n’y avait pas de combattants sur place. « Les combattants djihadistes n’étaient pas sur place. […] Le jour du bombardement, les djihadistes étaient dans leur cachette située dans la brousse, où ils vivent jour et nuit. » Mais ils n’étaient pas loin. Ils « sont venus sur les lieux juste après les frappes pour voir les dégâts. Ils ont dit que les victimes étaient des martyrs mais ils ne sont pas restés pour les funérailles, ils sont vite repartis […] ».

Commentaire : si ces faits se confirment, difficile de ne pas voir dans la frappe aérienne, celle effectuée par l’armée française. Les deux versions concordent non seulement sur la date, mais sur la nature de la frappe, sur le nombre de personnes présentes, tous des hommes, à l’écart du village, etc. Et l’hypothèse d’une autre intervention parait peu plausible et n’a d’ailleurs pas été vraiment avancée par les autorités françaises.

C’est davantage maintenant l’implication de ces hommes dans les mouvements rebelles et leur armement potentiel qui pourrait poser question. Et cet élément n’est pas vraiment à écarter. La présence de combattants tout près, et après la frappe, est interpellante. Les mouvements rebelles ont de tous temps mêlé leurs activités à celles des civils. Et il n’est pas interdit de penser que certains d’entre eux étaient présents au mariage. L’affirmation de ‘zéro dégâts collatéraux’ parait difficile à soutenir dans autre élément.

Il serait donc être intéressant que l’armée française fasse toute la lumière sur les éléments qui l’ont incité à passer à l’action, ainsi que les photographies. Toute opacité sur ce dossier pourrait générer encore de plus de confusion. On peut se rappeler la frappe de Kunduz, en Afghanistan, début septembre 2009, sur deux camions citernes capturés par les Talibans, qui avait fait 142 morts, en bonne partie civils, venus des villages voisins (à la demandes Talibans). Cela avait provoqué un séisme en Allemagne. Avec des démissions en cascade : du chef d’état major Wolfgang Schneiderhan au ministre Franz-Josef Jung, accusé d’avoir caché une partie de la vérité au Bundestag.

La France n’est pas l’Allemagne. Le Parlement français n’a pas la force de son homologue allemand en matière de défense. Et on n’a pas vu un ministre de la Défense démissionner pour une frappe difficile à justifier. Mais ne pas jouer le jeu de la vérité pourrait se révéler dommageable sur le terrain.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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