En pantoufles, devant la télé, une nouvelle manière de gérer les crises

(B2) Le fonctionnement de la mission de l’UE de soutien aux forces de sécurité intérieure (EUAM Iraq) prête aujourd’hui à interrogation

Notre enquête (lire : EUAM Iraq, une mission à 40 millions qui tourne à vide, dirigée en pantoufles à distance) est édifiante. Au début, nous étions assez incrédules. Je dois le reconnaitre. Cela nous paraissait une bonne grosse blague. Mais au lieu de se dédire, nos informations internes ont été peu à peu confirmées en interne, ainsi que formellement par les autorités européennes. 

Un chef de mission depuis sept mois en Allemagne

Nous avons appris, incidemment, que le chef de mission de EUAM Iraq, Christoph Buik, un policier allemand venu de la police spéciale de Cologne, pourtant rodé aux missions internationales de l’ONU en particulier (Lire: Relais allemand à la tête de la mission EUAM Iraq. Berlin entend garder des postes d’influence) est aux abonnés absents depuis fin mars. Rentré chez lui, en Allemagne, au moment de la première vague du Covid-19, dans le cadre du rapatriement des personnes jugées « vulnérables », il n’est pas revenu depuis.

Une mission déplumée

Il n’est pas le seul. Sur les quelque 60 personnels, 11 seulement sont restés sur place. Suivant l’exemple du chef, les autres sont rentrés et télétravaillent (cf. encadré 1). La mission n’est donc plus que l’ombre d’elle-même.

À distance, un verre à la main

Aucun problème, nous a-t-on répondu officiellement. Le chef de mission peut fort bien « exercer ses fonctions à distance, y compris participer aux réunions virtuelles avec les partenaires irakiens ainsi qu’avec les partenaires internationaux » a indiqué un responsable européen à B2. Il peut ainsi « maintenir un contact permanent avec le chef de la mission de l’OTAN, avec le PNUD, l’UNAMI (la mission de l’ONU en Iraq) et le commandement de la coalition » contre Daech. De même, il « est en contact permanent avec le chef de la délégation de l’UE », resté sur place, lui, à Bagdad !

Le virtuel, l’avenir de la gestion de crises

Notre chef d’EUAM Iraq bosse, nous assure-t-on. Le chef de mission « peut utiliser les plateformes virtuelles de coopération et dialogue avec les partenaires ». Et « il l’a constamment fait avec une présence très active dans les réunions de la mission ». Cela « prouve que ses fonctions ont été assurées d’une manière adéquate ces derniers mois ». Et, en même temps, il se soigne. « Depuis plusieurs mois déjà, le chef de mission s’est efforcé, en concertation avec des médecins spécialistes, d’améliorer sa condition médicale pour pouvoir être redéployé. »

Aux frais de la princesse

Précisons tout de même que cela n’empêche aucunement notre aimable policier ‘de haut niveau’ de continuer à toucher un confortable émolument, classé confidentiel défense (cf. encadré 2). Son montant l’amènerait au niveau de la rémunération de la chancelière allemande (23.000 euros par mois), voire même au-dessus, nous sussurre-t-on. Et la mission de soutien aux forces de sécurité intérieures — dont les résultats sont pour le moins difficiles à apprécier (en interne, on appelle ce genre de mission, des missions ‘piscine tennis apéro’) — émarge tout de même à près de 40 millions d’euros, au budget européen… par an ! Un budget bien dépensé apparemment (cf. encadré 2).

Une nouvelle politique est née : totalement virtuelle ?

L’idée européenne est ainsi tournée en dérision par ceux-là même sensés la mettre en application. Dans cet esprit, cela nous amène à réfléchir et à faire trois propositions.

Faites des économies : supprimer des postes d’expatriés…

Premièrement, quand il y a une crise, il n’y aura plus besoin de déployer du personnel sur place. Il y a bien moins cher et plus rapide. Une bonne liaison vidéo, un factotum et quelques agents locaux ou expatriés, bien dévoués, pour porter les messages et faire une ou deux photos. Et, hop, le tour est joué. Le ‘zéro risque’ est assuré puisqu’on ne pose pas le pied dans un pays dangereux.

… supprimer la PESC

En fait, on pourrait aller plus loin et généraliser la méthode ‘Buik’,  avec des missions 2.0, à distance de tout, pépères dans les pantoufles. Il n’y même même plus besoin de mission civile de la PSDC ni même de budget de la PESC. Il suffit d’avoir quelques experts au quartier général du service diplomatique européen à Bruxelles et une délégation de l’UE sur place. On pourrait ainsi faire économiser à l’UE pas moins de 350 millions d’euros par an… 🙂

… et étendons le concept aux opérations militaires

On pourrait même imaginer généraliser ce procédé aux opérations combattantes, comme Barkhane par exemple. Le chef serait tranquillement installé à Paris, au lieu d’être au Tchad ou sur place. Il pourrait passer un ou deux coups de fil par jour à ses troupes. Et commander une ou deux frappes de drones au besoin. La mission de maintien de la paix virtuelle et téléguidée en quelque sorte. Un modèle pour le futur ?

Conclusion : Il est temps de réagir

On l’aura compris. Ces idées poussées à l’extrême montrent bien tout le ridicule de la situation. Et les explications gênées des responsables européens qui s’empêtrent dans leurs propos le confirment. Heureusement, la plupart des autres missions et opérations de la PSDC (en Géorgie, en Centrafrique, en Méditerranée…) n’ont pas une telle attitude et ont, malgré la crise du coronavirus, tenu bon.

Une politique suicidaire

Persister dans cette attitude, et la défendre, revient concrètement à confondre les gens de terrain (militaires et diplomates qui risquent leur peau) et ceux du siège (cf. encadré 3). Cela revient aussi à miner toute idée de la politique de sécurité et de défense commune. C’est une politique suicidaire qui s’inscrit en faux contre toutes les déclarations officielles : d’un ‘hard power’ européen défendu par le Haut représentant Josep Borrell ou le commissaire européen Thierry Breton ; d’un rôle géopolitique prôné par la Commission Von der Leyen ; d’une Europe ‘fournisseur de sécurité’ telle que la voient des dirigeants comme Emmanuel Macron ou Angela Merkel.

Des mesures à prendre en Iraq

Le laxisme en cours doit cesser. Soit la mission EUAM est fermée. Son inutilité a, en effet, été démontrée au cours des mois. Un bon chef de délégation de l’UE avec quelques experts suffit alors largement. Nul besoin d’une mission PSDC. Soit, le fonctionnement de cette mission est repris d’une main ferme. La mission est réorientée. Et ses cadres changés. Une enquête de l’OLAF, l’office européen de lutte anti-fraude, doit aussi être saisie pour faire la lumière sur ce qui apparait, au mieux, comme un gaspillage de fonds européen.

(Nicolas Gros-Verheyde)


1. L’avion privé préférable aux lignes régulières

Il faudrait aussi s’interroger sur le mode d’évacuation choisi par les responsables de la mission en Iraq, au moment du Covid-19, par avion privé. Avec champagne à la clé. Aux frais du contribuable européen, bien entendu. Ce mode d’évacuation était réservé aux missions qui n’avaient plus de liaisons régulières ou internationales utilisables (ONU, OTAN…). Ce qui n’était pas le cas de l’Iraq nous ont assuré des sources dignes de foi.

2. ‘Confidentiel défense’ sur les questions gênantes

Nous avons interrogé à plusieurs reprises soit la Commission européenne et le SEAE, soit l’intéressé lui-même (qui n’a pas daigné répondre, laissant le service du porte-parole répondre) sur plusieurs points concrets, son salaire par exemple, et où il travaille. À chaque fois, nous nous sommes heurtés à une fin de non-recevoir. Savoir où l’intéressé travaille, c’est une « question personnelle qui ne concerne pas des fonctions de chef de mission ». Tout ce qui semble sûr, c’est qu’il ne travaille ni au siège de la police de Berlin ni dans un bâtiment officiel de la Commission européenne à Berlin… Son salaire et sa prime d’éloignement, « c’est une information confidentielle ». Protection des données oblige…

3. Le chef de mission sur le terrain, le chef d’opération à distance

La PSDC n’a pas vraiment été conçue pour être un outil de gestion intellectuelle, à distance. Au contraire, elle permettait aux gens de Bruxelles d’avoir des jambes, des yeux et des oreilles sur le terrain. C’est précisé dans l’article 42 du Traité : la PSDC vise à « assurer à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires ». Dans l’architecture européenne des missions de la PSDC, il y a un commandant d’opération, le commandant d’opération civile, basé à Bruxelles, et un chef de mission sur le terrain. Ce schéma, somme toute assez classique dans la gestion de crises, distingue le niveau ‘politique et stratégique’ du niveau ‘technique et tactique’. C’est d’ailleurs expressément décrit dans la décision mettant en place EUAM Iraq. « Le chef de mission est responsable de l’EUAM Iraq et en exerce le commandement et le contrôle sur le théâtre d’opérations » (article 6.2). Il « représente l’EUAM Iraq dans sa zone de compétence ».

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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