Un cargo sous escorte turque soupçonné de violer l’embargo sur les armes (v3)

(B2) Un cargo soupçonné de transporter des armes vers la Libye est surveillé de près par l’opération européenne EUNAVFOR Med Irini

Accompagné par la marine turque

Le Cirkin, un navire marchand turc battant pavillon tanzanien a été détecté mercredi (10 juin), au sud-ouest de la Crète, se dirigeant vers la Libye. De forts soupçons pèsent sur le fait que le Cirkin n’effectue pas un transport tout à fait ordinaire, mais qu’il transporte des armes illégales. Ce cargo était parti de Istanbul, en Turquie, avec une halte à Haydapasa, un port du Bosphore, le 2 juin. Mais, en haute mer, il ne naviguait pas comme n’importe quel navire marchand. Il était accompagné, de près et de loin, par au moins trois frégates de la marine turque. Sans compter un aviation de chasse qui ne trainait pas loin.

Un contrôle sans succès

L’hélicoptère de la frégate grecque Spetsai (1) a alors reçu l’ordre du commandant de l’opération EUNAVFOR Med Irini de décoller pour contrôler le navire. Procédure normale en cas de soupçon sur un navire. Le capitaine et l’équipage du navire marchand n’ont pas répondu aux appels d’inspection de l’hélicoptère. Ce sont les Turcs qui ont répondu, indiquant que le navire était sous « protection de la République turque », selon la télévision grecque AN1 Tv. L’hélicoptère est revenu alors à bord de la frégate. Le Spetsai a cependant reçu l’ordre de suivre le navire à distance.

Information confirmée du côté européen

Selon un officiel européen, dont les propos ont été recueillis directement par B2, les ‘gars’ de l’opération Irini ont « suivi la procédure habituelle ». Ils ont tenté de héler le navire suspect. Un appel destiné à « identifier le navire : afin de vérifier avec lui d’où il vient, quel est son point de départ, sa destination et la nature des marchandises et des biens à bord ». Procédure utilisée en effet « quand il y a de possibles soupçons » et permettant ensuite de « prendre des mesures et mener une inspection ». Mais « les Turcs ont répondu que [la procédure] ne pouvait pas continuer ».

Un refus turc avéré

De fait, la procédure s’est arrêtée car, pour mener l’inspection, quand il existe un État du pavillon, il faut « obtenir le consentement de l’État du pavillon » (NB : quand celui-ci est affiché clairement ou qu’il n’y a pas de soupçon qu’il y a fraude). Autorisation qui n’a pas été obtenue apparemment. Mais surtout, les Turcs ont donné une explication au refus d’inspection. Les Européens affirment « être en contact avec eux pour vérifier et comprendre les raisons de la réponse négative que l’opération a reçue ».

Bien arrivé à destination en Libye

Le cargo est finalement arrivé à sa destination à Misrata (Libye) jeudi (11 juin) vers 10h selon les données de son AIS, consultées par B2, sur les sites de suivi maritime. Et il y a déchargé sa marchandise, qui ne ressemblait pas tout à fait aux dires des Turcs de « matériel médical ».

Commentaire : un cas d’école prévu d’avance, véritable test pour l’Union européenne 

Les Turcs sont parfaitement dans leur droit. Même s’ils agissent ainsi au vu et au su de tout le monde, avec une mauvaise foi patente. C’est la stricte application du droit de la mer. Tout navire opérant une mission de service public ne peut être inspecté par un navire de guerre.

Cet argument avait d’ailleurs déjà été utilisé en son temps par le gouvernement de Tripoli pour protéger ses navires d’une incursion trop précise des navires de l’opération Sophia (2), arguant de l’immunité internationale (3). Cette hypothèse était très probable et envisagée dès le début de l’opération Irini. C’est un vrai test pour l’Union européenne de sa capacité à imposer les règles internationales d’embargo.

Selon nos informations, la question turque pourrait être évoquée lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de lundi (15 juin) dans les points d’actualité. Au départ, c’était davantage lié à l’action du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan dans les forages au large de l’île de Chypre. Cet épisode rajoute un dossier de plus dans des relations compliquées entre Bruxelles et Ankara.

Cela pose également un sérieux problème du côté de l’Alliance atlantique. Qu’un Allié viole ouvertement, par la force militaire, un embargo décrété par les Nations unies, est plutôt gênant. Qu’un autre Allié tente de le contrôler sans succès, est plutôt un sérieux coup à la solidarité de l’alliance.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Le Cirkin n’en était pas à son coup d’essai. Un navire français illuminé au radar

  1. Le Spetsai est pour l’instant le seul navire actif dans l’opération. Le San Giorgio, qui sera le navire amiral, devrait le rejoindre bientôt. Mais il était encore à quai hier.
  2. Lire : Le gouvernement libyen contourne l’embargo sur les armes. Avec l’assentiment de Sophia ?
  3. Lire : L’affaire du Lufy : un trafic d’armes intralibyen ? un problème européen ?

Article mis à jour jeudi 11 juin dans la nuit (arrivée du navire en Libye), vendredi 12 juin (explications européennes, note supplémentaire sur l’affaire du Lufy, commentaire OTAN) et 17 juin sur le ‘Lire aussi’

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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