Les cinq incohérences de la défense européenne

(B2) La politique européenne de défense souffre d’un certain nombre de faiblesses. Faiblesses qui ne sont pas (encore) comblées ni même tout simplement avouées

Observateurs en Géorgie près de la ligne de démarcation (crédit : EUMM Georgia)

La réunion des ministres de la Défense de l’UE ce mardi (16 juin) le prouve. La litanie des 25 paragraphes balayant tous les sujets met sous le tapis cinq sujets d’incohérences, non résolus depuis des années. Ce qui est assez incongru alors que tous les signaux sont au vert (cf. encadré). Les Européens sont aujourd’hui face à leurs contradictions, leurs incohérences (1), forts dans le verbe, faibles dans l’action.

Première incohérence : aucune responsabilité stratégique clairement identifiée

L’Europe manque d’une chaine de décision clairement identifiée, surtout au plus au haut niveau. Ce devrait être le rôle du Conseil européen. Mais celui-ci a peu à peu délaissé ce rôle, encombré par les affaires intérieures de l’Union européenne : crise économique, renouvellement institutionnel, Brexit, etc. Quelques discussions de politique extérieure ont bien eu lieu, mais peu nombreuses, pas assez fréquentes, et parfois tournées vers le sommet de l’iceberg, non vers la profondeur stratégique.

Ainsi quand la Russie a été évoquée, c’était surtout pour examiner s’il fallait prendre des sanctions après l’invasion de la Crimée et la guerre dans l’Est de l’Ukraine et quelles sanctions prendre, pas vraiment pour voir quelles relations de voisinage entretenir. Et quand on aborde la Turquie, c’est en extrême urgence pour tisser des liens avec Ankara afin d’éviter une vague migratoire. Il y a eu assez peu de discussions au fond sur les relations avec les pays du Golfe, avec l’Afrique, avec la Libye, durant la présidence de Donald Tusk, qui a duré jusqu’au 1er novembre dernier. Charles Michel qui avait inauguré son mandat par une série de balades (lire : Quand Tintin Michel se balade, le Conseil européen trinque) pourrait changer la donne. Mais les dissensions internes sur le futur cadre budgétaire (CFP/MFF) de l’Union européenne risquent, encore une fois, de détourner l’attention.

Les ministres de la Défense se réunissent, mais une seule fois par semestre, dans une formation qui est mineure, dépendant de celles des Affaires étrangères. Les sujets qu’ils abordent sont rarement les plus importants. Et la terminologie employée souvent très optimiste (progrès, félicitations, succès…) sert davantage à masquer les divergences qu’à les trancher. Idem au Parlement européen, où la défense est confinée dans une sous-commission (sécurité-défense), liée à la commission Affaires étrangères, sans capacité de décision autonome.

En fait, il manque une instance stratégique. C’est le problème plus général de l’Union européenne en matière de diplomatie et de défense. Elle erre un peu parfois sans logique totalement compréhensible et intelligible. Le Haut représentant reste avant tout un super ‘diplomate’, chargé de mettre en œuvre une politique. Si les États ne sont pas d’accord, il en est réduit à broder. Or, la haute couture ne suffit pas à remplacer une décision. L’idée d’un Conseil européen de sécurité, proposée par l’Allemagne, est intéressante (lire : Mettre en place un Conseil de sécurité européen ? Une idée à travailler). Mais elle apparait plutôt comme une manœuvre de diversion et n’a jamais reçu de suite très concrète. Il faut que le Conseil européen fasse son travail… tout simplement.

Deuxième incohérence : la fuite en avant

L’autre défaut typique de l’Union européenne est de lancer sans cesse de nouveaux concepts, de nouveaux projets, sans avoir tiré auparavant le bilan de ce qui marche et ne marche pas. On empile ainsi les projets capacitaires les uns sur les autres, sans fermer des dossiers. Où en sont aujourd’hui les 11 projets opérationnels décidés en 2011 par exemple ? Et sur les 47 projets de la PESCO, chacun sait bien que certains sont « morts nés » pour reprendre une expression officieuse. Dans les couloirs européens, personne n’ose le dire publiquement. Mais sous le sceau de l’anonymat, les langues se délient. En bref, il faut élaguer. Au lieu de ça, on alourdit l’arbre. Cela n’a pas de logique. Du moins vraiment compréhensible au point de vue de l’opinion publique comme des experts.

Idem en matière opérationnelle. Les battlegroups sont toujours inemployés. Et notre analyse passée (2) reste (malheureusement) exacte. On ne voit rien aujourd’hui qui puisse les faire mieux fonctionner. Sur les seize missions extérieures de l’UE, on sait très bien — y compris dans les rangs européens les plus convaincus — qu’un petit tiers (estimation basse) ne remplit pas l’objectif primaire fixé par les traités à la PSDC : la stabilisation ou le maintien de la paix (lire : Opération Sophia, EUBAM Rafah et Libya… l’UE doit apprendre à fermer des missions devenues inutiles). Elles sont plutôt là pour mettre un point sur la carte, occuper le terrain. Leur suppression risque d’engendrer des grincements de dents, mais cette retructuration est nécessaire.

Troisième incohérence : entre le dire et le faire un abyme

Dans les missions et opérations de la PSDC, pourtant décidées en commun (l’unanimité étant toujours la règle), les moyens font souvent défaut. C’est une autre incohérence et non des moindres de la politique européenne de défense. Certaines lacunes sont récurrentes. Ainsi, depuis plusieurs années, le soutien médical dans les missions de la PSDC est souvent délégué à un pays tiers (ou au privé), faute de moyens européens. D’autres apparaissent de façon criante.

L’exemple de l’opération de contrôle des armes au large de la Libye (EUNAVFOR Med Irini) en est un (dernier) exemple criant. Les États sont (à peu près tous) d’accord : le désordre libyen est un des pires facteurs d’instabilité pour l’Europe, il faut contrôler l’embargo sur les armes et aboutir à un processus politique… Mais quand il s’agit de fournir des moyens opérationnels pour mettre en œuvre cette volonté, il y a beaucoup moins de monde. (lire : Une opération Irini bien à la peine. Les États membres chiches en moyens).

Quatrième incohérence : une structure héritée du passé

Toutes les structures actuelles sont issues de la réflexion sur l’état de l’Europe il y a vingt ans, voire trente ans. L’élaboration du Traité de Maastricht date des années 1990. Soit la réalisation du marché unique. Une autre époque ! À chaque nouvelle phase (tous les dix ans), on rajoute une couche institutionnelle, sans vraiment chercher à simplifier ou réorganiser le système. Aujourd’hui, ce n’est pas tant le manque institutionnel que le surpoids qui l’emporte.

On a ainsi un noyau d’état-major de l’UE en train d’évoluer (lentement), à côté des état-majors de force (Eurocorps, Euromarfor) largement sous-employés. Au niveau capacitaire, trois structures sont en place : l’agence européenne de défense et OCCAR qui s’occupent de la gestion des projets, et la nouvelle DG Défense et Espace (DÉFIS) de la Commission européenne, sans oublier les structures au sein du service diplomatique européen (SEAE) qui s’occupent de gestion de crises. Et je ne parle pas de celles de l’Alliance atlantique.

Chacune a sa propre logique et sa justification. La question n’est peut-être pas tant de les supprimer, mais d’avoir une logique d’ensemble, partagée par tous les acteurs, une saine répartition des tâches, compréhensible, organisée. Quitte à couper les ‘branches mortes’.

Cinquième incohérence : la coopération OTAN-UE

Ce lien est célébré partout. On le retrouve à toutes les sauces dès qu’il s’agit d’une réunion consacrée à la défense d’un côté comme de l’autre du rond point Schuman. Si les relations entre les deux organisations sont fluides (elles l’étaient déjà du temps de Javier Solana ;-)), dans les faits, la relation entre les deux organisations reste faussée par une géopolitique fort différente qui se résume à deux mots : USA et Turquie.

L’OTAN reste, en effet, très dépendante à la fois de la volonté américaine (son actionnaire principal) et de la politique turque (élément clé de sa présence au Sud-Est). Vissée à ces deux éléments, elle obéit à un équilibre précaire et reste bien en peine de fixer sa politique, devant sa survie au durcissement russe entamé depuis 2014 avec la guerre en Ukraine et l’annexion de la Crimée. Les deux (autres) guerres actives aux bordures du territoire de l’Alliance (la Syrie et la Libye) se déroulent avec un cavalier seul de la Turquie, plus que troublant. La violation délibérée par Ankara de l’embargo sur les armes en Libye est une (grosse) épine dans le pied, douloureuse pour la solidarité de l’Alliance.

L’Alliance, en fait, n’est pas très en forme. Encore moins pourrait-on dire que l’Union européenne, même si cela apparait moins clairement. Elle est à la recherche d’un nouveau point d’équilibre qu’elle n’a pas vraiment trouvé. Ses deux missions de formation en Irak et en Afghanistan sont proches de la fin. Elle se cherche de nouveaux terrains d’action… Elle ne dispose pas de moyens d’actions juridiques et financiers propres et en est réduite, aujourd’hui, à quémander à l’Union européenne de lui prêter ses moyens pour mener ses propres projets (cf. pour la mobilité militaire).

Très clairement, les deux organisations n’ont ni la même stratégie ni la même tactique. La pandémie du coronavirus a montré comment leur coopération restait aléatoire, surtout en cas de crise grave. Chacun a tenté très vite de tirer la couverture à soi, multipliant des réunions de coordination là où il n’y avait plus grand chose à coordonner. Parler de coopération est donc plus qu’hasardeux. On serait plus proche de la parabole de l’aveugle et du paralytique.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Des signaux au vert partout

Pour la défense européenne, en effet, tous les signaux devraient être au vert. La Commission Von der Leyen s’affirme comme une Commission « géopolitique ». Tandis que ‘la défense et la sécurité’ est devenue une priorité fondamentale, illustrée par un chapitre autonome dans le prochain cadre budgétaire (MFF). Les premières subventions, venant du budget européen, destinées à des projets industriels viennent d’ailleurs d’être annoncées. Un fait majeur.

Dans le même temps, plusieurs dirigeants européens affirment, avec diverses nuances, la nécessité d’une commune défense, non seulement ceux des principaux États membres (France, Allemagne, Espagne), mais aussi de nombreux autres pays très divers (Finlande, Grèce, Italie, Estonie, Hongrie, etc.). Le consensus n’est pas total, loin de là. Mais il existe des expressions multiples d’une même problématique.

Du côté extérieur, les menaces existent clairement : proches (Libye, Syrie, Ukraine…) ou lointaines (Chine). Les États-Unis, de façon un peu désordonnée certes, avec Donald Trump, ne cessent d’envoyer des signaux (pas très bucoliques parfois) aux Européens pour les enjoindre de s’organiser et gérer leurs crises régionales. Quant au bouc émissaire britannique si commode à invoquer, il a disparu. Le Royaume-Uni, déjà ‘exit’, ne participe plus aux réunions, ni aux structures de la PSDC. Il ne peut donc plus être accusé de ‘tout bloquer’.


  1. Le terme ‘cohérence’ est apparu récemment dans le champ lexical européen. Sa signification est plutôt institutionnelle et industrielle : avoir davantage de synergies entre les différentes initiatives européennes (lire : Que signifie la cohérence ? Nouveau mot-clé des Européens en matière de défense). Sa signification grammaticale devrait cependant être poussée plus loin.
  2. Lire : Revoir le concept des battlegroups : une nécessité (2016) et Ces très chers battlegroups, vraiment inutilisables ? (2015)
  3. Lire Opération Sophia, EUBAM Rafah et Libya… l’UE doit apprendre à fermer des missions devenues inutiles (2019). Si vous voulez vous en rendre compte par vous-même, jetez un oeil sur les sites web de certaines missions et opérations, vous serez étonnés de l’activisme de certaines (visite d’officiels, remise de médailles, quelques réunions) : cela fait cher et cela ne fait pas une politique de maintien de la paix.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).