L’ironie de la bataille contre la désinformation

(B2) Depuis une semaine, le service diplomatique européen fait face à des critiques particulièrement intenses sur son dernier rapport, publié vendredi (24 avril) autour de la désinformation liée au Covid-19

© NGV / B2

Sous pression chinoise, Bruxelles aurait revu à la baisse sa dénonciation des activités chinoises, en adoucissant les termes utilisés. Le service diplomatique européen (SEAE), lui, défend l’indépendance et la qualité du travail de son service de lutte contre la désinformation

La Chine fait de la désinformation

Le rapport, rédigé par la division ‘communication stratégique’ service diplomatique européen, met bien en cause la Chine, parmi d’autres États (Syrie, Iran, Russie…) qu’il accuse de participer à la désinformation sur le Covid-19. Ceux qui suivent le sujet habituellement savent qu’il n’y a rien de nouveau ici. Le rapport, par exemple, pointe que la Chine « tente de diminuer les mentions de Wuhan comme origine du Covid-19, avec des restrictions nationales sur la publication des recherches qui y sont liées ». Il signale que des « réseaux contrôlés par l’État diffusent la théorie selon laquelle l’épidémie est liée à des représentants militaires américains ». L’existence « de preuves significatives d’opérations chinoises secrètes » sur les réseaux sociaux est mise en avant par le rapport, qui mentionne contournement de règles de publicité, campagnes d’influences, achat de publicités « vantant la gestion par la Chine de la crise », un partage massif de messages de l’ambassade de Chine en Italie, ou encore des attaques contre l’Union européenne. Le tout dirigé par le gouvernement chinois, ou ses supporters.

… et fait pression sur les institutions bruxelloises ?

Le scandale arrive d’abord de Politico, puis du New York Times, et du Financial Times. Ces médias affirment avoir eu accès à une version différente du document, dans laquelle le langage était beaucoup plus critique à l’égard de la Chine. Citant des sources internes, ils expliquent que les changements, ainsi que la publication du rapport, trois jours plus tard que prévu, s’expliquent par une pression chinoise.

Le démenti du service diplomatique

Une version activement démentie par Peter Stano, porte-parole du SEAE. D’abord, par une série de tweets, puis par un long exposé en salle de presse, et finalement dans une lettre envoyée à la rédaction en chef du New York Times, publiée sur le site du SEAE, lundi (27 avril) dans la soirée. « Permettez-moi d’être clair : l’Union européenne n’a pas cédé à de prétendues pressions politiques extérieures. Les allégations non fondées sont basées sur des fuites d’échanges internes, visant à tirer une conclusion qui est factuellement incorrecte. Cela fait le jeu de ceux qui cherchent à saper notre travail. »

Deux études, deux langages

Ce qu’il faut noter, c’est qu’il existe en fait deux rapports, insiste Peter Stano. Le premier, interne, est préparé avec l’IntCen (le centre d’analyse du renseignement de l’Union européenne), et n’a pas vocation a être rendu public. Ce n’est donc pas un « draft ». « L’Union européenne collecte, analyse et expose la désinformation sur le coronavirus. Dans notre travail, des éléments restent à usage interne, car nous sommes un service diplomatique », a rappelé Peter Stano dans sa lettre. Le second est rédigé pour être publié et diffusé au grand public. NB: Une explication qui arrive tout de même après quatre jours, et après avoir réfuté

Confusion ou désinformation ?

Comme le pointe un habitué des cercles bruxellois, cela faisait longtemps que Politico n’avait pas eu accès à des documents internes de la Commission européenne. Et il s’agirait par cette affaire de faire monter la pression. Une vraie question se pose en tout cas sur le rôle actuel de la Chine sur la scène internationale. Il ne faut pas oublier que les États-Unis, les gendarmes du monde, choisissent depuis plusieurs mois de mettre en accusation la Chine au travers de différentes instances, que ce soit à l’OMS ou à l’OTAN, faisant jouer de tous les ressorts pour tenter de contrer ce qui apparait comme son ‘vrai’ rival stratégique — et non plus tellement la Russie, son adversaire traditionnel. Alors, confusion ou désinformation ?

(Aurélie Pugnet, avec NGV)

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