[Evros, porte de l’Europe 1] Le fleuve Evros, l’autre porte d’entrée des réfugiés

(B2 à la frontière greco-turque) Dans les rues d’Alexandroupolis, dimanche matin, le silence l’emporte. C’est la dernière grande ville avant le poste frontière entre la Grèce et la Turquie. La frontière est encore loin. Elle suit les contours du fleuve Evros, plus connu sous son nom bulgare de Maritza, là où il prend sa source, pour se jeter, 150 km plus bas, dans la mer Egée. Ce sont près d’un réfugié sur trois qui l’ont traversé pour rejoindre l’Europe

Carte de la Thrace (© B2/ES)

Au départ d’Alexandroupolis, au Nord-Est de la Grèce, dans la région de la Thrace, la route s’étale et s’étend, déserte. La végétation terne de l’hiver et le ciel bas de ce matin de janvier écrasent les paysages. On cherche à voir le fleuve Evros. C’est la barrière terrestre pour les réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe sans passeport ni visa. La fréquence de ces passages irréguliers varie suivant les époques. Elle reste élevée depuis le bond entre 2017 et 2018 où le nombre de passages terrestres a été multiplié par trois et a franchi la barre des 10.000 (cf. encadré). La route des ‘mainlands’ reste une alternative à celles des îles.

Premier poste frontière, Kipoi

En quittant la grande route, la chemin se resserre. Le fleuve Evros reste, lui, invisible, il fuit. Niché au fond d’une vaste vallée. En revanche, l’enfilade de camions stationnés de part et d’autre d’une barrière séparant un chemin et la grande route que l’on avait délaissé indique que l’on approche du poste frontière de Kipoi. Quelques voitures particulières font la queue devant la guitoune des douaniers grecs. La station dure quelques minutes à peine. Et puis c’est l’autre côté, la Turquie. À quelques dizaines de mètres. Ce n’est pas par là que les réfugiés sans visa passent.

150 km de fleuve

Le fleuve Evros, frontière entre la Grèce et la Turquie (© B2/ES)

Il faut remonter encore pour trouver le fleuve Evros, à 29 km de Didymoteicho. Pour atteindre la rive, on emprunte le chemin de terre d’un chantier financé par l’Europe pour lutter contre les inondations. L’aboiement d’un chien de la ferme voisine accueille le curieux. Au bout de ce chemin rocailleux, le fleuve apparait enfin.Le passage est effectivement étroit. Aisément franchissable pour qui sait nager. L’accès aux deux rives a été patiné par les passages. Sur la rive opposée, un bateau dégonflé sèche aux branches décharnées d’un arbre.

Sur la rive grecque, des habits restent au sol. Quelques emballages de nourriture aussi. « Les gens nagent pour rejoindre la rive » nous a-t-on expliqué. À d’autres endroits, les migrants empruntent des petites embarcations. Certains se noient, se font emporter par le courant, témoigne le CICR (Comité international de la Croix-rouge) qui assiste les familles dans la recherche de leur parent disparu peut être là…

Ce sont les passeurs qui décident

Un bateau pneumatique échoué sur le fleuve (© B2/ES)

Dans la ville de Didymoteicho, on explique que les migrants ne restent pas ici. « Ils demandent le poste de police s’ils ne se sont pas déjà fait arrêter ». Aller au poste de police pour se faire enregistrer et envoyer vers un hébergement, « c’est la recommandation qu’ils reçoivent des passeurs » confirment tous les interlocuteurs. À la frontière terrestre, ce sont les passeurs qui décident du timing. Un officiel confirme : « c’est en effet paradoxal. Mais on a tous en tête l’histoire de réfugiés qui demandent à la police de les arrêter pour qu’ils puissent se faire enregistrer ».

Se faire arrêter

C’est comme cela qu’à Thessalonique, à près de trois heures de route de là, on a noté l’an dernier « une hausse importante de gens ayant franchi la frontière terrestre sans se faire interceptés par la police ». Dès lors « ils arrivent à Thessalonique, la ville principale de la région, pour se faire enregistrer comme demandeur d’asile. Et pour cela, soit ils vont au camps de Diavata proche de la ville, soit ils se font arrêter par la police en ville ». C’est ce qu’explique le responsable d’une grande organisation internationale.

Plans de route

Certains réfugiés ont des plans de route très détaillés raconte un observateur. Il se souvient de celui d’un réfugié Afghan, les plus nombreux à traverser, avec les Syriens et les Irakiens. « Il avait noté sur un papier toutes les instructions du passeur : du départ de son village en Afghanistan jusqu’à sa destination en Allemagne, il avait le détail ville par ville, cela commençait en Iran, avec le nom de la personne à aller voir, etc. ». Il n’existe visiblement pas une seule route, mais plusieurs. Les tarifs changent selon ces routes, proportionnels aux risques de se faire intercepter. Malgré une présence militaire renforcée à la frontière, les mouvements continuent, « c’est assez surprenant d’ailleurs » glisse un diplomate.

L’homme, cette marchandise aux mains des passeurs

Sans passeur, on ne passe pas. Et… sans la complicité de garde-frontières, nous indiquent plusieurs interlocuteurs bien informés. Pour ces passeurs, la fermeture des frontières vers les Balkans et l’accord signé entre l’Union européenne et la Turquie en mars 2016 a même été une aubaine. « Les migrants empruntent la même route qu’avant, à la différence qu’elle est devenue payante depuis 2016 ». Des réfugiés évoquent le prix de trois mille dollars, le prix à payer pour passer rapportent des humanitaires qui ont recueilli maints témoignages. Les passeurs jouent avec les menaces d’ouverture des vannes d’Erdoğan. Ces menaces « sont restées des menaces » assure un diplomate, « mais on constate que certains jours, au lieu de dix entrées par jour, ce sont une centaine ».

Panneaux des douanes entre la Grèce et la Turquie (© B2/ES)

Au Nord-Est, voie sans issue à Kastanies

Il existe un deuxième point de passage terrestre officiel entre la Grèce et la Turquie. À l’extrémité nord de la région Thrace. En remontant d’Orestadia, le long de la grande route, sur la droite, on aperçoit la silhouette de la grande Mosquée de la ville turque de Edirne. La route se fait plus étroite à mesure que l’on se rapproche du village de ‘Kastanies’. Au bout de sa rue bordée de petits bistrots, les barbelés indiquent qu’on ne peut continuer, sauf à passer la douane. Sésame pour accéder à la boutique duty free qui nargue de l’autre côté. Côté grec, un long grillage et des fils de barbelés ont été posés dans les parkings et jardins des maisons qui jouxtent le poste de douane. Des chemins mènent toujours au fleuve Evros. La rive semble même être un endroit de plaisance aux beaux jours. Il faut remonter le fleuve pour rejoindre la Turquie. Là encore, des restes de vêtements.

Mur et barbelés à Kastanies (© B2/ES)

Les failles du ‘mur’

C’est sur ces routes qui reviennent de Turquie que la présence policière grecque est manifeste. Des patrouilles mobiles n’hésitent pas à intercepter les voitures et camionnettes. La plaque française nous évite au dernier moment d’être contrôlés. Des jeeps militaires passent aussi. Omniprésentes nous dit-on. D’ailleurs, dans la région, plusieurs casernes ont servi à l’accueil de réfugiés dans les années 2011/2012.

Coopération impossible

Ce ne sont pas les contrôles côté grec qui empêcheront les réfugiés de passer, mais bien le travail côté turque. Or c’est là où le bât blesse selon le ministre grec de la migration et de l’asile (lire article séparé). L’appui de Frontex pour la gestion extérieure des frontières de l’Europe parait limité aux desiderata turcs. Quant à en savoir plus sur les renforts effectifs de Frontex, la question semble secret d’état. « Notre présence à la frontière terrestre grecque est très limitée et les officiers déployés par Frontex ne sont pas autorisés à accorder des entretiens. Vous devrez également demander des autorisations pour toute activité médiatique aux autorités grecques, car nous opérons sous l’autorité du pays hôte » nous avait prévenu le service de presse. L’accord des autorités grecques ne nous a pas non plus été accordé.

(Emmanuelle Stroesser)


Une entrée sur trois

La Grèce a enregistré 36.310 entrées en 2017 et 50.508 en 2018. Cette augmentation de 34 % est due au regain des « passages terrestres de la Turquie vers la Grèce », de l’ordre de 18.014 selon les autorités grecques. Le nombre est resté élevé en 2019. En septembre 2019, Frontex recensait déjà 10.000 entrées irrégulières sur les six premiers mois de l’année.


Tous les articles de notre reportage [Evros, porte de l’Europe]

  1. Le fleuve Evros, l’autre porte d’entrée des réfugiés vers l’Europe
  2. La Turquie tire les ficelles aux frontières extérieures de l’UE (G. Koumoutsakos)
  3. En Grèce, le nombre de demandes d’asile en instance explose
  4. L’accueil et le traitement des réfugiés sous la pression de l’accord UE Turquie
  5. EASO va doubler ses effectifs en Grèce
  6. Le HCR, gardien du droit d’asile, en position d’équilibre
  7. Pour MSF, la seule crise est celle d’un manque de volonté politique
  8. Sharifi G. voulait rejoindre sa soeur en Allemagne, il a été emprisonné en Grèce

Emmanuelle Stroesser

Journaliste pour des magazines et la presse, Emmanuelle s’est spécialisée dans les questions humanitaires, de développement, d’asile et de migrations et de droits de l’Homme.

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