Ouïgours de Chine : Il faut fermer ces camps et libérer ceux qui sont à l’intérieur (Jewher Ilham)

(B2 à Strasbourg) Au risque de faire « enrager » les autorités chinoises, la fille d’llham Tohti, prix Sakharov 2019, a pris le relais médiatique de son père pour défendre la minorité Ouïgour, persécutée par le régime chinois. Entretien

© ES / Bruxelles2

Jewher Ilham est venue à Strasbourg recevoir ce mercredi (18 décembre) le prix Sakharov pour la liberté de pensée, attribué par le Parlement européen cette année à Ilham Tohti. Son père a été condamné à perpétuité en 2014, au terme d’un « procès fantoche de deux jours » comme le résume David McAllister, président de la commission Affaires étrangères du Parlement européen.

Votre père est un professeur d’économie, un militant des droits de l’Homme, un avocat des droits de la minorité Ouïghours, lui-même Ouïgour (1). Qu’est ce que cela veut dire aujourd’hui être Ouïghour en Chine ?

Mon père ne défend pas seulement les droits des Ouïghours mais les droits des minorités quelles qu’elles soient. Les Ouïghours sont aussi divers que peuvent l’être les citoyens du monde en terme de culture, de religion, etc. Certains portent le chapeau traditionnel, d’autres le hijab ou s’habillent comme moi. Mais quelle que soit la manière dont nous nous identifions, nous sommes traités différemment que la majorité Hans. Cela résulte de la propagande chinoise, qui nous montre dans les journaux et les films comme des nomades, toujours sales, ne travaillant pas, dansant toute la journée.

Vous ne savez pas où est votre père et n’avez aucune information sur lui depuis 2017. C’est à la même date que les autorités chinoises ont décidé de placer les Ouïgours dans les camps dits de rééducation (cf encadré). Tout cela est-il lié ?

Oui, depuis 2017, la plupart des prisonniers politiques ne peuvent pas recevoir de visite des membres de leur famille. Spécialement mon père. A son sujet, j’ai entendu toutes sortes de rumeurs. Le développement des camps de concentration fait peur. Des membres de ma famille qui travaillaient au sein du gouvernement ont été contraints de prendre leur retraite. D’autres craignent d’aller découvrir ce qui se passe.

Votre père a été condamné à perpétuité. Accusé de séparatisme, et d’avoir prôner l’indépendance du Xinjiang. Il a pourtant acquis la réputation d’un militant modéré. Il a déjà reçu d’autres prix importants (2). Le prix Sakharov peut-il avoir un impact particulier ?

J’ai su qu’un ancien lauréat avait été libéré quelques mois seulement après l’octroi du prix et j’espère vraiment que cela arrivera à mon père. Ce prix apportera aussi de l’espoir aux Ouïgours, dont beaucoup sont enfermés dans des camps de concentration. Ils ne savent pas si l’ouest les soutient, ils ne savent pas si la communauté internationale s’intéresse à leur sort. Ce prix signifie au moins que les pays européens s’en soucient, cela intensifie la mobilisation.

Sait-on combien de personnes sont dans ces camps ? Est-ce que les Chinois envisagent de les fermer comme on peut l’entendre?

Nous ne disposons que de chiffres estimatifs, de l’ONU, d’au moins un million de Ouïgours détenus dans ces camps. Mais cela pourrait atteindre trois ou quatre millions. J’espère que les pressions internationales aideront le gouvernement chinois à revenir sur cette politique.

Vous ne demandez pas que l’Europe prenne des sanctions contre la Chine mais des menaces ciblées comme sur les produits issus de ces camps. Qu’attendez-vous spécifiquement de l’Europe ?

Il ne s’agit pas de détester la Chine et de faire haro sur les chinois. Mais il faut faire cesser cette politique discriminatoire visant les Ouïghours et le traitement qui leur est réservé dans les camps de concentration. Je n’essaye pas de causer un problème mais de le résoudre. Si cela passe par des sanctions contre les entreprises qui les soutiennent… Il revient aux Etats de prendre les décisions. Moi, tout ce qui m’importe, c’est de fermer ces camps, et de libérer ceux qui sont à l’intérieur.

Est-ce que des gens sortent de ces camps et racontent ce qu’ils ont vécu?

Je travaille justement sur un film documentaire depuis un an pour recueillir ces témoignages. J’ai retrouvé des survivants de ces camps qui ont été libérés ou ont pu s’en échapper dans le monde entier. J’ai aujourd’hui une trentaine de témoignages, du Kazakhstan, de Turquie, d’Égypte, des États-Unis, d’Allemagne.

Vous vivez aux États-Unis… Quand avez-vous quitté votre pays ?

C’était en 2013. J’essayais de quitter la Chine avec mon père. Lui a été arrêté à l’aéroport. Moi, j’ai été ignorée. On m’a laissé monter dans l’avion, parce que j’avais seulement 18 ans, et que je ne parlais pas anglais. Maintenant, ils le regrettent.

(Propos recueillis par Emmanuelle Stroesser)

Entretien réalisé en face à face, mardi 17 décembre, en marge de la plénière du Parlement européen Strasbourg

Notes :

  1. les Ouïgours sont des turcophones de confession musulmane vivant en Chine.
  2. Le PEN / Barbara Goldsmith Freedom to Write Award (2014), le Martin Ennals Award (2016) et le Liberal International Prize for Freedom (2017). Il a aussi été nominé pour le prix Nobel de la paix 2019.

Un million de Ouigours au moins enfermés

« Médecin, footballeur, informaticien, chanteur… ». Toutes ces personnes ont été vues en camps dits d’éducation raconte Jewher Tohti. Apparus en 2017, leur existence a été au départ niée par les autorités chinoises, puis justifiée sous couvert de lutte contre la radicalisation. D’où cette appellation de camps d’éducation ou de rééducation. « Mais à l’école, on est libre d’entrer et sortir », objecte Jehwer Tohti. Dans ces camps, les Ouïgours sont forcés de renoncer à leur identité ethnique et à leurs convictions religieuses et de jurer fidélité au gouvernement chinois.

Emmanuelle Stroesser

Journaliste pour des magazines et la presse, Emmanuelle s’est spécialisée dans les questions humanitaires, de développement, d’asile et de migrations et de droits de l’Homme.

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