(B2) Le sommet européen patine dans la semoule avec une pléthore de candidats, mais pas de figure consensuelle qui se détache au point de susciter le compromis. La faillite du système des Spizenkandidat qui était sensé trouver une parade démocratique et objective à un système considéré auparavant comme trop opaque et fait de hasard a laissé un vide

Leo Varadkar, le Premier ministre irlandais, et Helen McEntee, la ministre des Affaires européennes, à leur arrivée au sommet ce jeudi (crédit : Conseil UE)

Les Spitzenkandidat tués dans l’œuf ?

Pour le poste de chef de la Commission européenne, le système des Spitzenkandidat avait été recommandé par le Parlement européen et plusieurs chefs d’États et de gouvernement. Ce système, inauguré pour la première fois il y a cinq ans avec la Commission Juncker, a été tué dans l’œuf du fait de la faiblesse des candidats choisis. Mettre Manfred Weber pour le PPE, Frans Timmermans pour les S&D et Margrethe Vestager pour les Libéraux (et Renaissance) a fragilisé l’édifice. Bons chacun dans leur domaine, ces trois là n’avaient pas l’étoffe pour pouvoir rassembler au-delà de leur camp (et encore) et pouvoir prétendre négocier d’égal à égal avec les grands ou les durs de ce monde. Quand on les compare au triangle existant en 2014 (Juncker-Schulz-Verhofstadt), on voit bien qu’il s’agit de seconds couteaux.

Le rééquilibrage en Europe entre les différentes forces politiques n’a pas aidé. Après les élections européennes de mai, le Parlement européen, morcelé, n’est plus arrivé à un consensus sur un nom : est-ce celui du premier groupe arrivé arithmétiquement en tête (PPE donc Manfred Weber) ? Ou celui réunissant le plus de suffrages (un candidat hypothétique qui n’a jamais vu le jour) ? Au Conseil européen, le dilemme était tout aussi intense, renforcé par une critique sévère d’une bonne dizaine de leaders européens sur le principe même de Spitzenkandidat.

De nombreux candidats alternatifs

Se profile donc ensuite toute une série de candidats, souvent des leaders européens ou des personnalités proches d’eux qui pourraient être présents dans le jeu pour un poste à la tête de la Commission européenne comme du Conseil européen (1). Le Premier ministre Croate Andrej Plenković (PPE) n’a pas caché ses prétentions : il a l’avantage d’être un peu du Sud, un peu de l’Est, et du PPE. Le Belge Charles Michel (Libéral) a fait savoir mezzo vocce qu’il était disponible (cf. le quotidien Le Soir qui n’est pas à un article près en sa faveur ;-). Il y a aussi le Néerlandais Mark Rutte (Libéral), maintes fois cité et maintes fois démenti (car il préfère un poste à La Haye qu’à Bruxelles), ou la Lituanienne Dalia Grybauskaitė (ind.) qui cumule certains avantages (être une femme, de l’Est, avec une solide expérience à la Commission comme à la tête d’un État, venant d’un petit pays, et non encartée) mais présente un seul bémol : un peu trop anti-russe au goût de certains. Enfin, on trouve le Français Michel Barnier (PPE, négociateur pour le Brexit), très discret depuis quelques temps, qui est concrètement un des meilleurs candidats qu’on puisse avoir pour la Commission européenne.

Des candidats adeptes de la discrétion

Mais il y a aussi quelques pays qui avancent à pas de loups. L’Irlandais Leo Varadkar (PPE) ne serait pas insensible à une proposition de prendre un poste (avantages : sa jeunesse, venir d’un petit pays habitué à fournir de solides ‘gaillards’ à l’intégration européenne, le Brexit l’a bien aiguisé au plan politique). Le Portugais Antonio Costa (S&D) a parfois été cité. Le Maltais Joseph Muscat (S&D) se verrait aussi bien à la Commission européenne par exemple, mais son dossier n’est pas très attrayant. S’il a été très actif sur le dossier des migrants et de la Méditerranée, l’affaire Daphné (du nom de la journaliste assassinée) est toujours non élucidée totalement et les affaires de corruption polluent l’île.

Le sémillant leader autrichien Sebastian Kurz se propulserait bien jusqu’à la capitale belge où il a ses aises, en guise de repêchage de la perte de son siège à la Ballhausplatz. Enfin, les socialistes espagnols sont prêts à divers compromis, du moment qu’ils peuvent caser un des leurs à un poste important de décision (une grosse vice-présidence économique de la Commission par exemple, à défaut du Haut représentant qui, visiblement, n’enthousiasme pas Josep Borrell, contrairement à ce que certaines rumeurs persistantes laissent entendre).

Dans tous ces noms, un constat s’impose : la domination des candidatures masculines, et l’absence de femmes à une ou deux exceptions près. Un correctif s’impose nécessairement.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une bonne dizaine de postes en jeu

La donne est assez complexe, mais le jeu est assez raffiné. Car on peut mettre d’autres postes dans la balance ou offrir des compensations aux candidats déchus (ou déçus) ou aux pays qui les présentent.

S’il y a officiellement trois postes de tête à répartir (président de la Commission, du Conseil européen et Haut représentant), il y en fait une bonne dizaine de postes, car certains mandats peuvent être subdivisés en deux. Comptons !

Au poste de président de la Commission européenne (pour 5 ans normalement), on peut ainsi adjoindre un ou deux vice-président(s). Le poste de président du Conseil européen peut être subdivisé en deux (le mandat est de deux ans et demi renouvelable = 2 postes).

On peut ajouter dans la balance le poste de président du Parlement européen (pour cinq ans divisé en deux = 2 postes) et celui de président de la Banque centrale européenne (pour 8 ans, mais le mandat peut être divisé comme entre Jim Duisenberg et Jean-Claude Trichet = 2 postes).

A ceux-là, il faut aussi ajouter les postes, très discrets, mais primordiaux, des secrétaires généraux des trois institutions : le secrétaire général du Conseil de l’UE (le seul prévu par le Traité et nommé par le Conseil européen en même temps que son président), le secrétaire général du service diplomatique européen – SEAE (qui est souvent l’objet d’un ‘ticket’ avec le Haut représentant, même si officiellement il est choisi par lui ou elle) et le secrétaire général de la Commission européenne (un poste tout puissant, qui est un quasi-vice président de la Commission, Martin Selmayr l’a montré ces dernières années comme auparavant Catherine Day).


  1. Flécher trop rapidement un candidat sur un poste est hasardeux. L’expérience a prouvé que jusqu’au dernier moment, un nom pressenti peut au final atterrir — comme dans un jeu de chaises musicales — sur un autre poste. Exemple : en 1999, Javier Solana avait été évoqué un moment comme président de la Commission avant d’atterrir au poste… de Haut représentant.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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