L’accord sur le nucléaire iranien : des Européens pas si nuls que cela

(B2) Face à la position des Européens sur l’accord sur le nucléaire iranien, on peut adopter une attitude de ‘raillerie’, sur le mode ‘un accord perdu’ et ‘des Européens incapables face aux Américains’

La réunion des directeurs politiques des E3+3 (quand les USA étaient encore participants à l’accord) à Vienne le 25 avril 2015 (crédit : SEAE – Archives B2)

Une critique en partie justifiée

Le fameux dispositif anti-blocage mis en place par la Commission européenne avec tambours et trompettes s’est révélé, au final, un simple trompe l’œil inefficace. Il n’a pas permis de convaincre les entreprises, menacées de sanctions aux USA, de conserver leurs relations commerciales avec l’Iran. Il n’a pas vraiment entraîné un développement important du commerce des PME (les petites et moyennes entreprises) avec l’ancien empire perse. Et le fameux mécanisme (Instex) mis en place par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni (les E3), destiné à faciliter le commerce légitime, peine à fonctionner. Il vient tout juste d’être déclaré opérationnel (lire : Instex opérationnel. L’accord sur le nucléaire iranien sauvé : pour combien de temps ?).

Certaines erreurs

On peut identifier certaines causes de cette impéritie. Les Européens paient une absence de stratégie sur le long terme, s’accrochant au wagon américain sans parfois y voir un possible danger. Ils ont minoré certains facteurs de puissance, comme la suprématie du dollar et un certain effacement de l’Euro (qui a reculé sur la place internationale depuis la crise financière). Ils paient également l’absence de recherches de moyens pour contre-carrer les sanctions extra-territoriales américaines. Les Européens répugnent en général à utiliser de façon politique les instruments anti-trust ou anti-corruption, à l’inverse de l’utilisation qu’en font les Américains.

Un retournement stratégique

Mais y voir un total échec est peut-être prématuré. Il faut bien voir ce que la position européenne a de révolutionnaire. Il s’agit d’entrer frontalement en opposition avec les Américains, non pas sur une simple question commerciale, mais sur un enjeu proprement stratégique pour les Européens comme les Américains : la prolifération nucléaire, les relations avec l’ancien empire perse, la stabilité dans le Golfe, le conflit sunnites-chiites. Une position à rebours de toutes les positions tenues par l’axe américano-européen jusqu’ici. Non seulement affirmée dans les mots, cette position trouve place dans les actes. La mise en place assez ingénieuse d’Instex, cette société si spécifique dont l’objet primordial reste de contourner les sanctions américaines sur l’Iran, n’est pas un acte ordinaire dans le chef des Européens. C’est un acte d’hostilité claire à l’égard de la position de Washington.

Des Européens qui arrivent à rester unis

Sur une question aussi hautement stratégique, les Européens ont réussi à affirmer une position déterminée et, surtout, unie. Ce qui est un record. Aussi bien Britanniques que Français et Allemands, que les autres Européens sont sur la même ligne : l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en juillet 2015 au terme de plusieurs années de négociation, reste « un élément clé de l’architecture mondiale de non-prolifération nucléaire » comme l’ont encore rappelé à Vienne les Européens. « Sa préservation reste essentielle pour la stabilité et la sécurité régionales. » La société Instex doit être développée. Il est souvent si facile de mettre en avant les divisions, réelles, entre Européens, que souligner leur unité préservée est tout aussi nécessaire.

Un accord qui tient malgré tout

Enfin, malgré le lâchage en rase-campagne de l’accord par les Américains, leurs sanctions, remontrances et sommations, l’accord sur le nucléaire iranien tient. Fragilement certes. Mais il tient. Et ce n’est pas le moindre des résultats de la diplomatie européenne. Ce n’est pas négligeable. Cela aussi, il faut le souligner et le mettre en valeur. Il n’est pas sûr qu’il y a vingt ans, une telle position américaine, aussi affirmée, n’aurait pas entraîné un attentisme, voire une débandade des Européens.

(Nicolas Gros-Verheyde)