Le Brexit rend aveugle

(B2) Les dirigeants européens ont passé une grosse soirée et une bonne partie de la nuit de mercredi à jeudi à se regarder le nombril. Cette fois, c’est le  britannique Brexit qui est au cœur du psychodrame. Durant tout ce temps, les ’27’ n’ont pas trouvé quelques minutes pour discuter de deux ou trois sujets internationaux vitaux

Dans le désert malien (crédit : DICOD / EMA)

Des bouleversements notables

On ne peut qu’être étonné, perplexe, voire furieux devant une telle absence. Une telle inconsistance, face aux bouleversements en cours, est coupable. On peut cerner trois sujets qui auraient mérité un sommet exceptionnel (1).

1° La ‘ceinture sud’ de l’Europe est en effervescence

Le Soudan, où Omar El-Béchir paraissait indéboulonnable parmi les indéboulonnables, vacille. L’Algérie, en léthargie depuis plusieurs années, se réveille. Le départ du président mutique Abdelaziz Bouteflika est acté. Mais sa succession est encore en pointillé… La Libye s’enfonce dans une guerre civile. Le général Haftar soutenu par certains alliés arabes (Égypte, Émirats arabes unis) — et avec le consentement implicite de l’Arabie Saoudite comme de la Russie — est parti à l’assaut du pouvoir de Tripoli, bien décidé à le secouer, à défaut de pouvoir le conquérir. Sur tous ces dossiers, la réaction européenne reste peu adaptée aux enjeux.

2° Le processus de paix au Proche-orient est en coma dépassé

L’annonce du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu d’annexer la Cisjordanie enfonce un clou de plus dans le cercueil du processus de paix au Proche-Orient. La solution à deux États — soutenue à bout de bras par les Européens — n’est pas éloignée, elle paraît enterrée. Aucune alternative à ce processus n’a été proposée par les Européens, alors que Bibi est bien placé pour un nouveau mandat.

3° La Russie en embuscade

A tous les carrefours de la politique européenne, on retrouve… la Russie en embuscade. Peu importe qu’il s’agisse de l’Afrique, du Moyen-Orient, voire même du Venezuela. Il faudrait à un moment percer la politique du ni ni : ni main tendue ni adversité farouche. Il s’agit d’engager un dialogue stratégique avec Moscou, sans renoncer pour autant au langage de la condamnation de certains actes, pour éviter des entraves régulières.

Des orientations nécessaires des Chefs

Tous ces points auraient dû donner lieu à une discussion, vive au besoin, entre chefs d’État et de gouvernement, à partir de papiers d’options. C’est à leur niveau, seulement, qu’une impulsion politique importante peut et doit être donnée. Les diplomates – ou les autres acteurs de gestion de crises – peuvent proposer des idées ou mettre en musique des projets. Mais il leur faut des orientations politiques, des lignes directrices.

Des erreurs à répétition

Les 28 répètent ainsi l’erreur fatale des années 2010, voire des années 1990 (cf. encadré) !

La position de l’autruche sur la Libye

Obnubilés par la crise financière grecque (qui était grave), ils n’ont pas voulu affronter clairement leurs divergences sur l’intervention en Libye en 2011, et l’après-Kadhafi. Ils n’ont pas pris à bras le corps la reconstruction d’un modèle libyen, malgré quelques déclarations de bonnes intentions, l’abandonnant aux bons soins d’autres acteurs (ONU, etc.).

L’oubli de la Syrie

En 2012, bis repetita. Divisés sur la guerre en Syrie (pour ou contre Bachar), ils ont ‘oublié’ ce point de leur agenda, se contentant de temps à autre d’une déclaration, ou d’une mise sous sanctions de responsables syriens. Un cautère sur une jambe de bois. Ils se sont, de fait, retirés de cette zone, laissant le soin à la Turquie, l’Iran et la Russie de faire la guerre… et la paix. Ils ont refusé de voir ensuite la crise des réfugiés, et la migration que cela pouvait entraîner (1).

… débouchant sur une crise politique

Cette crise migratoire de 2015 était extrêmement prévisible. Et tout ce qui a été fait ensuite en catastrophe aurait pu être préparé, planifié en amont. Elle a entraîné un bouleversement politique en Europe, une cassure, qui est autant voire davantage dommageable pour l’Union européenne que le départ du Royaume-Uni ou la crise financière grecque, finalement.

Un effritement stratégique tacite

Ce qui vient de se passer au sommet européen du 10 avril — la cécité collective des 28 Chefs d’État et de gouvernement sur leur voisinage proche  — est irresponsable. Cela participe à l’effacement lent, mais certain, du poids européen dans le monde. Il est inutile de se glorifier de ‘l’autonomie stratégique’ ou des ‘valeurs européennes’ si c’est pour arriver à ce résultat absurde.

Une seule cause : interne

Il est inutile d’accuser Donald Trump, Vladimir Poutine ou tous les autres de cet effacement. La cause est uniquement interne. Si les Européens perdurent dans cette absurdité, la stratégie de Theresa May et des Britanniques aura, finalement, gagné : ne laisser à l’Europe qu’un rôle de régisseur en chef des questions économiques intérieures et lui retirer toute capacité d’agir au niveau mondial.

Une nécessité : changer de processeur

Le temps où on pouvait évoquer un problème après l’autre est terminé. On ne peut pas rester concentré durant des mois (voire des années) sur une problématique interne, en traitant rapidement les problèmes externes. Car ils sont la préfiguration de la crise (interne) suivante. Les chefs d’État et de gouvernement doivent changer leur processeur, passer du monotâche au multitâche, être capables d’évoquer toute une série de problèmes successifs, poser les bases d’une stratégie réaliste. Face aux divergences européennes, bien réelles, il faut sortir par le haut, proposer des approches nouvelles, plutôt que se réfugier derrière des déclarations qui ne pèsent plus dans le monde d’aujourd’hui.

(Nicolas Gros-Verheyde)


La leçon de la Yougoslavie n’a pas servi

Dans les années 1990, on avait assisté à un même phénomène. Les Douze (alors), tout attentionnés à la création de leur bébé — la monnaie unique —, avaient un peu délaissé la volonté d’agir sur leur voisinage proche, la Yougoslavie qui s’embrasait. Contrairement à ce qui est souvent dit, la Communauté européenne avait réagi, au départ, plutôt bien à la crise avec les faibles moyens dont elle bénéficiait. L’ampleur de la réflexion comme l’action entreprise était, en fait, largement supérieure à ce qui s’est produit ces dernières années sur la Libye et la Syrie. Mais elle avait ensuite ‘baissé’ les bras devant l’amplitude de la crise et à cause de problématiques internes qui lui semblaient plus fortes. A la fin de cette guerre sanglante des Balkans qui a endeuillé une partie de l’Europe, des leçons avaient été tirées. On avait dit : ‘plus jamais’. Des outils, des moyens d’action extérieurs ont été mis en place. Ils sont disponibles aujourd’hui… Mais on ne les utilise pas ou trop peu.


(1) D’autres sujets sont aussi inquiétants. La situation au Mali et au Burkina-Faso (pays d’émigration) devient de plus en plus préoccupante. Nous ne sommes pas à l’abri de bouleversements supplémentaires, de coups d’état ou autres qui nous fassent revenir quelques années en arrière.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).