Le rappel de l’ambassadeur français en Italie. Entre Paris et Rome, un jeu dangereux ? (V2)

(B2) La France rappelle son ambassadeur à Rome pour consultations. Le Quai d’Orsay (le ministère français des Affaires étrangères) l’a annoncé dans un communiqué jeudi 7 février. Un geste fort. Même dans les situations de tensions extrêmes, on n’avait pas connu de telles réactions. Une réaction justifiée ? Ou d’autres motivations la sous-tendent ?

Le Palais Farnèse siège de l’ambassade de France en Italie (crédit : Amb. France Rome)

Des ingérences inacceptables

Raison de la colère : les récentes déclarations du ministre l’Intérieur Matteo Salvini avaient déjà suscité une convocation de l’ambassadeur italien à Paris, le déplacement de l’autre vice-Premier ministre italien Luigi di Maio à Montargis, auprès des gilets jaunes, a provoqué une colère supplémentaire. Ce déplacement qui n’a fait l’objet d’aucun avertissement officiel, comme la bienséance européenne le commande d’ordinaire, et entraîné le rappel de l’ambassadeur français Christian Masset, bien connu des interlocuteurs européens (1).

« Les dernières ingérences constituent une provocation supplémentaire et inacceptable. Elles violent le respect dû au choix démocratique, fait par un peuple ami et allié. Elles violent le respect que se doivent entre eux les gouvernements démocratiquement et librement élus. La campagne pour les élections européennes ne saurait justifier le manque de respect de chaque peuple ou de sa démocratie. Tous ces actes créent une situation grave qui interroge sur les intentions du gouvernement italien vis-à-vis de sa relation avec la France. »

« Avoir des désaccords est une chose, instrumentaliser la relation à des fins électorales en est une autre » ajoute le ministère français des Affaires étrangères.

Un jeu dangereux

Les propos des ministres italiens sont évidemment outranciers, provocateurs. Mais ce ne sont que des propos, des opinions, sur lesquelles on peut être en désaccord. Le déplacement de Luigi Di Maio en France pour soutenir les gilets jaunes est effectivement assez original et provocateur (2). Mais il intervient dans un contexte précis : les élections européennes. Il n’intervient pas dans des élections nationales. En haussant le ton, le gouvernement français joue en fait le jeu des provocateurs italiens. Un jeu dangereux qui risque davantage de flatter les nationalistes de part et d’autre que de calmer le jeu.

Une campagne européenne ou des campagnes nationales

Les soutiens croisés entre membres de certains partis par-delà les frontières sont réguliers. En 2017, le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel avait souhaité la victoire d’Emmanuel Macron. Personne n’avait protesté. De la même façon, beaucoup moins bruyamment, les envoyés spéciaux de La république en marche tentent, plus discrètement il est vrai, de débaucher des partis politiques en Europe pour les ramener dans le giron d’un parti du centre droit / gauche, pour les prochaines élections européennes.

Une tactique, politicienne, de confrontation

Les gouvernements français comme italien se plaisent, en fait, à envenimer ces différences et les échanges de ‘mots doux’. C’est l’idée de Emmanuel Macron d’avoir une confrontation entre « progressistes » et « souverainistes ». Idée partagée par les dirigeants italiens, Matteo Salvini en tête. Un clivage que le président français entretient à dessein afin de rejouer au niveau européen en 2019 ce qu’il a réussi au niveau français lors des présidentielles de 2017. L’objectif est de briser toute alternative, d’obliger ceux qui ne souhaitent pas une victoire des souverainistes ou de la droite nationale à se rallier à la bannière de La république en marche, et de casser les familles chrétienne-démocrate, sociale-démocrate, écologiste ou de gauche. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer le geste diplomatique fort de la France. Une position, intelligente certes, mais qui reste une tactique politique et même politicienne, plutôt qu’une stratégie. Utiliser la diplomatie à des fins électorales est dangereux.

Plusieurs éléments, objectifs, de brouille franco-italienne

Au-delà des épidermes sensibles, il y a entre Paris et Rome trois différends profonds qui expliquent de part et d’autre de l’Italie, ces piques envoyées de part et d’autre. En premier lieu, la crise migratoire, où l’Italie affirme avoir fait le ‘job’ et n’avoir pas reçu des Européens, notamment de la France voisine, l’aide nécessaire. Un sentiment qui transcende les affinités politiques au-delà de Nice. En second lieu, le conflit libyen, où l’Italie (qui soutient plutôt Tripoli) et la France (qui soutient plutôt Haftar) sont en conflit frontal, la première défendant sa position historique et la seconde cherchant à prendre des positions, dans un pays truffé de pétrole (3). Enfin, les prises de participation telles Fincantieri dans STX ont été perçues avec réticence, voire hostiles par Paris (lire : Le rachat des chantiers de l’Atlantique par Fincantieri sous la loupe de la Commission). Les nuages s’accumulent sur la relation franco-italienne. Il serait temps de les résoudre.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Le rappel des ambassadeurs entre pays européens est-il une première ?

Non. Contrairement à ce qui a été dit, le rappel d’ambassadeur n’est pas une pratique inconnue entre pays européens. Lire : Le rappel d’ambassadeurs : une pratique qui se généralise en Europe

Paris pouvait-il interdire la venue du dirigeant italien ?

Oui, si on se fie à la jurisprudence de la Cour de justice de l’UE qui s’est déjà prononcée sur une affaire entre deux États européens (Slovaquie et Hongrie), la France pouvait interdire la venue en France de Luigi di Maio, à condition de le connaître par avance (2). Lire : Un dirigeant européen peut-il se déplacer comme il le souhaite en Europe ? Le cas Luigi di Maio


  1. Christian Masset a notamment été  représentant permanent adjoint auprès de l’UE (de 2002 à 2007) après avoir été membre du cabinet d’Hubert Védrine.
  2. Ce qui semble surtout fâcher Paris, c’est que Luigi Di Maio  n’ait pas jugé bon de prévenir les autorités françaises. Ce qui semble étonnant, c’est que le gouvernement n’ait pas été prévenu par d’autres moyens de cette visite. L. Di Maio est pourtant adepte de ce type de visites surprises, comme il l’avait prouvé à Strasbourg lors de la session plénière en janvier.
  3. L’organisation à La Celle St Cloud à l’été 2017 d’une rencontre intra-libyenne témoigne de cette rivalité politique au plus haut niveau (lire : Les frères ennemis libyens s’entendent sur une voie plus pacifique (La Celle St Cloud))

Papier complété sur le rappel d’ambassadeurs