Une école européenne d’espionnage… Vraiment ?

Une école européenne d’espionnage… Vraiment ?

(B2) L’info fait le buzz parmi quelques collègues : l’Union européenne va ouvrir une école de renseignement pour former les espions européens. Vraiment ? La CIA américaine ou le SVR russe auraient bientôt un équivalent européen ?…

On n’est pas encore au niveau du ‘Black Venus’ l’espion parti en Corée du Nord dans « The Spy Gone North » (source : affiche du film)

Plusieurs médias ont pris deux mots dans la liste des projets PESCO. Et ont gonflé l’info. Chacun en rajoutant un peu plus, de manière à faire un peu + sensationnelle. Cela donne chez Politico. « The establishment of a joint EU spy school would be a big step forward for the bloc’s intelligence community ». Ooh là les gars ! Il faut peut-être arrêter la ‘fumette’ et revenir un peu sur terre… 🙂

Quelle est la nature de ce projet  ?

Le projet d’une école conjointe du renseignement européen (Joint EU Intelligence School) * figure au nombre des 17 différents projets adoptés lundi (19 novembre), à l’issue du conseil des ministres des Affaires étrangères / Défense dans le cadre de la coopération structurée permanente (PESCO). C’est donc un vrai projet approuvé par les 25 (membres de la PESCO), cela ne veut pas dire qu’ils vont tous y participer.

Qui y participe ?

Très peu. Ce projet est mené par la Grèce avec la participation d’un seul pays : Chypre. Cela signifie qu’aucun des grands pays disposant d’un service de renseignement structuré (France, Allemagne, Espagne, Italie…) ne participe au projet. Il en est de même des pays de taille moyenne disposant d’un service, plus circonscris, mais dont « l’oeil » est reconnu comme expert sur certains sujets ou certaines zones (Belges, Néerlandais, Tchèques, Finlandais, Autrichiens, par exemple). De plus, tout reste fondé sur le volontariat : participeront les pays ensuite qui le voudront bien, et selon des limites qu’ils auront fixé entre eux. On n’est donc pas dans un projet de grande envergure.

Une école anti-turque ?

On voit mal des agents de la DGSE ou de la DGSI allant se former en Grèce ou Chypre. Cette école a donc une vocation essentiellement tournée vers l’échange entre deux pays qui ont un adversaire commun : la Turquie. L’intérêt de la Grèce et de Chypre est, en revanche, intéressant par sa situation, à proximité du Moyen-Orient (Syrie, Turquie notamment) ou s’il s’agit de bénéficier d’un environnement naturel assez exceptionnel (mer, chaleur, montagne…) permettant diverses conditions d’entraînements (plongée…) pour les services ‘action’. A l’image de ce que constitue le centre labellisé l’OTAN sur la base de La Souda où venaient s’entraîner les groupes maritimes anti-pirates.

Y-a-t-il un besoin ?

On ne peut pas dire que la formation au renseignement soit aujourd’hui au rang des grosses lacunes européennes. La plupart des pays ont de sérieux dispositifs internes de sélection, de formation. Et le partager n’est pas automatiquement leur première priorité. Le partage et l’échange d’informations fonctionnent sous l’écran radar. Il en est de même de certains échanges de ‘bonnes pratiques’.

(Nicolas Gros-Verheyde)

* Précisons que c’est le mot ‘renseignement’ qui est utilisé et non celui de l’espionnage, qui fait immédiatement saliver. Le renseignement procède peut-être de méthodes inavouables, mais aussi très classiques, notamment la veille internet et l’analyse du renseignement. On est loin de l’espionnage à la ‘James Bond’… On est plus dans ‘l’intelligence’ au sens francophone du terme que dans le ‘muscle’.