Et si l’armée européenne était un projet d’avenir ?

Et si l’armée européenne était un projet d’avenir ?

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(B2) A force d’en parler, de l’armée européenne, il faudrait examiner ce que cela imposerait. Ne tentons pas de dire que cette idée est bonne ou mauvaise. Essayons de voir ce que cela supposerait. Imaginons un moment un consensus politique pour créer cette armée. Imaginons des moyens pragmatiques de la mettre en œuvre.

(crédit : marine portugaise)

En évoquant le projet d’une « vraie (ou véritable) armée européenne », le président français Emmanuel Macron sur Europe1 vendredi dernier (Face aux menaces, Macron propose une armée européenne. Un vieux ou un jeune phantasme ?) comme la Chancelière allemande Angela Merkel devant le Parlement européen mardi (Une armée (européenne) montrerait au monde qu’entre (nous) il n’y aurait plus de guerre)) ont réveillé un vieux projet. Aucun n’a été cependant plus précis dans ces discours. Tentons d’aller plus loin pour dessiner les contours de cette armée.

 

Ce que suppose une armée

Une armée suppose grosso modo un pouvoir (une structure politique assise sur une légitimité démocratique) et une base juridique, une organisation (un commandement politique et militaire) et une stratégie. Tout cela manque concrètement aujourd’hui au niveau européen. Et l’on part de zéro ou presque (1). Mais ce n’est pour autant inatteignable pour autant qu’on prenne en compte ce qui est possible et non ce qui est souhaitable, qu’on arrête de causer et qu’on commence à travailler.

Une armée pour remplacer ou compléter

Avant tout, il faut définir quel est l’objet et l’objectif de cette armée : est-elle défensive du territoire européen exclusivement ? Ou expéditionnaire, par la participation dans les opérations extérieures de l’ONU, de l’UE ou de l’OTAN, voire multilatérale ? Intervient-elle en complément des armées nationales ou la remplace-t-elle ? En première entrée ou en seconde entrée ?

Une armée avec une tâche assignée ou des tâches futures

Ensuite, si on veut que ce projet ait quelques chances d’aboutir, il faut tirer partie de l’expérience passée, ne pas projeter des tâches inatteignables. Si on fabrique une force ‘en attente’, on retrouve l’inconvénient de l’Eurocorps, de la brigade franco-allemande, des battlegroups de l’UE comme de la NRF de l’OTAN, de toutes ces unités présentes sur le papier dont on peine ensuite à trouver un débouché opérationnel car le consensus d’origine s’est évanoui.

  • Les tâches opérationnelles définies devront être confiées dès sa création à cette force, quitte à lui assigner par la suite d’autre tâches.

L’organisation et le nombre de pays concernés

Il faut définir également le nombre de pays qui s’engageraient de façon délibérée dans un projet aussi structurant pour l’Europe, comme le format de cette armée : sa taille, son organisation (nombre de brigades, de divisions), ses composantes (terre, air, mer…), etc. Il faut préciser enfin l’organisation « coupole » de cette armée. Est-elle au sein de l’Union européenne, ou au sein de l’OTAN ou dans une structure à part, autonome ?

Essayons de répondre à quelques questions

Si on reprend les données du moment — celles succinctes indiquées par Emmanuel Macron, par Angela Merkel et d’autres dirigeants européens —,  cette force devrait remplir des tâches les plus consensuelles, les plus acceptables. Il ne s’agit donc pas de lui affecter une tâche de maintien de la paix extérieure, qui est souvent trop liée à une histoire, une stratégie extérieure nationale, une organisation politique nationale (la consultation du Parlement par exemple à chaque opération). Mais on peut réfléchir à lui confier la défense du territoire européen ou la protection des Européens, en complément d’une force nationale.

Une force pour la défense du territoire européen …

Il s’agirait ainsi de marquer le coup, d’être présent sur le territoire, de rassurer les pays de l’Est de l’Europe, d’être capable de ne pas faire appel à tout bout champ aux Américains (2). Cette force pourrait avoir ainsi comme première tâche celle d’assurer la présence avancée à l’Est face à la Russie, voire de venir consolider les frontières dans Nord ou le Sud de l’Europe, à la demande d’un pays membre.

…et une cyber-armée européenne

Elle pourrait aussi assurer quelques fonctions comme la protection des Européens en cas de risque majeur (technologique, naturel ou humain), le soutien à des opérations humanitaires extérieures ou intérieures, ou l’évacuation des Européens résidant dans un pays étranger devenant à risque. Enfin, elle pourrait prendre comme champ d’action des domaines nouveaux comme la ‘cyber défense’.

  • Une cyber-armée européenne serait un véritable atout à la fois en termes de dissuasion qu’en élément moteur de cette nouvelle force. Des unités cyber étant en cours de création dans plusieurs pays européens, créer un élément commun serait plus aisé car on n’intervient pas automatiquement sur des usages hérités du temps.

Le couple franco-allemand en moteur

Une telle armée ne pourrait être faite que par l’alliance de deux ou trois grands pays. Le faire à 27 ou 28 pays revient à condamner immédiatement le projet. Si la logique militaire penche vers une alliance franco-britannique, cette armée achoppera rapidement sur la politique londonienne. La logique politique inclinerait vers une armée franco-allemande, complexe à mettre en œuvre, plus limitée dans son ambition, mais qui aurait une vertu : être plus solide et plus durable et être complémentaire à la Zone Euro.

  • Cette alliance franco-allemande pourrait être rejointe par des pays plus volontaires que d’autres (Belgique, Danemark, Espagne, Finlande… mais aussi Autriche, Portugal, Rép. Tchèque).

Une taille limitée

Plutôt que définir de grands chiffres inatteignables (tels les 60.000 hommes fixés à Helsinki), une armée taillée à 5-6000 hommes, soit 7-8 bataillons (en gros une brigade), pourrait suffire dans un premier temps (en visant un niveau division 10.000 hommes dans un second temps). Cette taille peut paraître minime, mais elle parait suffisante au regard des différents engagements récents. La force d’intervention française au Sahel (Serval puis Barkhane), la présence avancée en Europe de l’Est ont cette taille. Cela pourrait être découpé en 4-5 unités terrestres, et 1 unité cyber, ainsi qu’une composante aérienne (unité de soutien transports et unité hélicoptères) et une composante marine. Un petit état-major central permanent d’environ 2-300 personnes peut être suffisant.

Organisée en briques nationales

Ce dispositif d’une armée ne nécessite pas de fusionner tous les corps jusqu’au plus petit niveau (section ou compagnie). Rien n’interdit d’avoir un fonctionnement national jusqu’au niveau du bataillon par exemple, et de n’avoir un fonctionnement multilatéral au-dessus pour le commandement.

  • Ce qui permet ainsi de ne pas avoir tout à résoudre, les questions d’organisation interne, de discipline, d’uniformes, d’harmonisation des salaires et primes restant réglées par les règles nationales.

Un système mi-permanent, mi-rotatif

De façon à être plus efficace, les bataillons fournis à cette armée européenne pourraient être organisés de façon mono-nationale, ou binationale (pour des pays habitués à travailler ensemble). Ils pourraient être mis à disposition de façon fixe ou, sous forme d’astreinte périodique, par rotation. Mais, pour être efficace, cette rotation ne devrait pas être tout azimut, elle devrait concerner les mêmes unités.

  • Leur utilisation pourrait être suffisamment souple et modulaire en fonction des besoins, afin de ne pas tomber dans les affres précédents (voyant une force condamnée à rester présente).

Une organisation autonome

Cette force ne serait pas sous la coupe d’une des structures existantes (OTAN, UE), mais pourrait remplir des tâches que celles-ci auront définies, ou acceptées (sur initiative de celle-ci). La structure de commandement, politique, devra rester séparée des deux structures de sécurité (OTAN et UE). Mais cette armée pourra répondre à des missions décidées par l’une ou l’autre de ces institutions. Si dans l’idéal, un état-major pourrait être localisé de manière autonome ou au sein de l’Union européenne. Mais d’un point de vue acceptable pour les Allemands (comme les Britanniques ou tout autre pays), il pourrait être localisé au sein du Shape de l’OTAN à Mons. Ce qui aurait l’avantage de préserver l’interopérabilité avec les effectifs otaniens.

  • Une des options pourrait être de prendre pour noyau dur de cet état-major l’Eurocorps basé à Strasbourg et largement sous-employé jusqu’ici. L’idée de renforcer l’état-major de l’UE est une option délicate puisqu’elle requiert l’unanimité et se heurte à une nette hostilité. Lire : Le renforcement de la MPCC compromis

Un budget autonome

Son budget sera une notion importante. Si on veut éviter l’échec ou les abîmes de discussions technocratiques sur les charges, il faut prévoir d’emblée un budget commun notable, permettant à la fois de financer la structure de commandement, le fonctionnement, les opérations, les déplacements intra-européens ou hors Europe, voire les primes de sujétion.

Un nouveau cadre juridique

Dans tous les cas, un nouveau traité sera nécessaire pour définir cet ensemble de règles (3). Un Traité qui devra être non seulement rédigé et signé, mais aussi ratifié par les parlements des différents pays concernés. Un point qu’il vaut mieux réfléchir sérieusement, pour éviter de se retrouver dans la situation de plusieurs traités européens (CED, Constitution européenne…) qui trop ambitieux ou ayant ‘dérivé’ par rapport à l’objectif acceptable, ont fini par être rejeter.

Des idées à travailler

Tout cela… ce ne sont que quelques idées jetées sur un papier. On peut imaginer d’autres solutions. Et il reste toute une série de questions à résoudre (notamment la chaîne de commandement). Elles illustrent à la fois la difficulté et l’ampleur de la tâche, mais aussi que ce projet est à portée de main. Il faut simplement en avoir la volonté politique, simultanée, et partagée et pas seulement l’envie de faire un bon mot, juste bon pour faire jaser dans les chaumières et glousser de rire tous ceux qui estiment que le projet européen est suranné.

  • Il ne faut pas sombrer dans des projets ‘souhaitables’ mais partir des difficultés existantes, pour monter un projet ‘raisonnable’ dans un avenir proche (2024-2025). Ou alors, se taire, et ne plus parler d’armée européenne…

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Lire notre analyse: Ce qu’est l’Europe de la défense. Ce qu’elle n’est pas
  2. Si Donald Trump fait un second mandat (ce qui n’est pas exclu), cela donne au dirigeant américain jusqu’à 2024 pour remodeler sa politique extérieure. Quant à la Russie, si une inflexion ‘plus douce’ est toujours possible, on ne voit pas pourquoi Vladimir Poutine arrêterait une politique de réintroduction russe dans le cursus mondial, alors qu’il est en passe d’engranger des points notables.
  3. Bien sûr il existe une possibilité, existante au sein du Traité de l’UE, du passage à une politique de défense commune. Mais cela ne signifie pas automatiquement une armée européenne (même si cela le sous-tend énormément dans l’esprit de ses concepteurs). Et, surtout, cela nécessite une décision au consensus avec tous les États membres. Autant dire qu’il faut oublier.