Menaces : une épée de Damoclès au-dessus de la tête des Européens

Menaces : une épée de Damoclès au-dessus de la tête des Européens

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(B2) En plusieurs années, diverses menaces, réelles ou ressenties, ont visé tour à tour plusieurs pays européens. Aucun pays ne se sent réellement plus à l’abri, visé au moins directement par un type de menace (primaire) et indirectement par une ou plusieurs autres. Cette pression conduit à des évolutions majeures des réflexions nationales en matière de défense européenne

(crédit : Bundesheer Autriche – Christian Debelak)

Premièrement, une pression extérieure majeure

 

En trois ans, l’Europe a été parcourue de trois crises successives, graves, d’origine extérieure, qui ne sont pas toutes résolues :

1° le conflit russo-ukrainien et les tensions à l’Est. Elles sonnent comme une résurgence tragique d’une période sombre de l’histoire européenne. Se sentent surtout concernés les pays baltes et pays de l’Est (Pologne, Tchèque/Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie)

2° la crise des migrants/réfugiés et les tensions aux frontières Sud Est et Sud. Un véritable traumatisme pour nombre de pays européens peu confrontés jusqu’ici à ce type de crises. Sont surtout concernés les pays du Sud (Italie, Grèce, Bulgarie), dits pays de première ligne (bleu foncé), mais aussi les pays des Balkans (Serbie, Croatie, Slovénie, Hongrie, Autriche, Allemagne) en deuxième ligne (bleu roi) ; et des pays plus au nord (pays d’accueil ou de non-accueil) : Danemark, Suède, Finlande, Pologne, Tchèq/Slovaquie en troisième ligne (bleu clair).

3° Une nouvelle vague de terrorisme qui frappe l’Ouest de l’Europe. Sont plutôt concernés les pays à l’ouest du continent — France puis Belgique, Royaume-Uni, Espagne, Allemagne — mais aussi, plus récemment au nord — Finlande, Suède —.

Les attentats successifs de Paris, Copenhague, de Sousse (Tunisie), Bamako (Mali), Istanbul (Turquie), Ouagadougou (Burkina Faso)… montrent que le terrorisme n’est pas un épiphénomène (lire dossier : N°32. L’Europe face à une nouvelle vague de terrorisme). Ils puisent à la fois à l’intérieur des sociétés et à l’extérieur. Après la tentation de l’autruche (Lire : Face au terrorisme, la réponse européenne trop lente), chacun des pays a bien perçu qu’il ne peut faire face et lutter tout seul face à ce phénomène. Quand une arme des Balkans est désactivée en Slovaquie, revendue en République Tchèque ou en Belgique pour devenir une arme à disposition de terroristes, passés par plusieurs pays européens, pour commettre leur crime à Paris, on voit bien que la problématique est européenne.

Deuxièmement : une ceinture d’instabilité en première et deuxième ligne

Deux conflits civils majeurs « frontaliers » se déroulent en bordure de l’Europe : le conflit syrien (irakien) qui concerne au premier chef Chypre et le conflit libyen qui concerne surtout l’Italie et Malte. Et, plus au large, trois zones d’instabilité africaines sonnent comme autant de menaces : la Corne de l’Afrique qui concerne plus directement l’Italie ; le Sahel qui préoccupent particulièrement la France et l’Espagne ; le Nigeria qui concerne le Royaume-Uni.

Cette conjonction d’évènements a un effet politique. Quelle que soit la crise, plus aucun État, aujourd’hui, ne se sent à l’abri… ni capable d’y faire face seul.

Le déclenchement en novembre 2015, après les attentats du Bataclan, par la France de l’article 42.7 (clause d’assistance mutuelle) n’a sans doute pas eu l’effet espéré de déclencher une vague d’engagements à court terme (Lire : La demande française de solidarité : un semi flop). Elle a, en revanche, incontestablement été un signal politique fort. Elle a signé la fin d’une certaine inconstance et obligé à une réflexion à moyen terme.

Troisièmement, tous les moyens de défense mobilisables

Face à une telle diversité de crises, sur différents horizons géographiques et thématiques, tous les vecteurs opérationnels sont cette fois nécessaires pour assurer une réponse :

  1. l’aviation de reconnaissance mais aussi de chasse, sans oublier les drones (pour la surveillance aérienne en Baltique et dans quasiment toute l’Europe comme pour les reconnaissances ou frappes en Irak, en Syrie ou au Sahel)
  2. l’aviation de transport ;
  3. les moyens maritimes (en Baltique ou Méditerranée, voire en mer Noire) et les sous-marins (pour le renseignement) ;
  4. les éléments terrestres (avec la résurgence des blindés nécessaires sur le territoire européen comme pour faire face aux IED) ;
  5. les forces spéciales (au Sahel notamment) ;
  6. le renseignement (face au terrorisme) ;
  7. les satellites et la surveillance radio-électronique ;
  8. le cyber (sur lequel se joue désormais l’avenir), les moyens de communication stratégique. Etc.

Un ensemble de moyens qui n’est plus accessible aujourd’hui à un seul État. Seuls deux pays européens (France et Royaume-Uni) disposent de toute la palette opérationnelle, mais pas de façon intensive. Pour une mobilisation simultanée, importante, sur une durée qui dépasse 24 ou 48h, ils doivent recourir à l’assistance de leurs voisins.

Quatrièmement, des traumatismes politiques et des voisins instables

Ces crises seraient assez ‘gérables’ si les Européens ne devaient pas faire face à plusieurs traumatismes politiques, internes (cf. § suivant) et dans le voisinage, qui changent la donne stratégique. Plusieurs des alliés ou/et voisins de l’Europe considèrent désormais l’Union européenne (UE), non plus comme un ami, un allié ou un voisin ‘sympathique’, mais comme un adversaire ou un concurrent qu’il faut minorer, voire abattre.

1. la tendance autocratique russe. Pour le président russe Vladimir Poutine, l’Union européenne apparait plus dangereuse que l’OTAN avec son système démocratique et libéral, son dynamisme mou, ses accords d’association à visée économique mais aussi politique. Elle se révèle plus dangereuse au final, qu’un adversaire ‘dur’ type OTAN, le bon vieil ennemi très utile pour mobiliser au niveau national. Avec l’annexion de la Crimée en 2014 et les troubles dans le dombass ukrainien, il poursuit une politique d’établissement d’un no mans’land entre la Russie et l’Europe, ayant renoncé au projet d’une grande zone de sécurité européenne. Et les tentations d’ingérence dans les campagnes électorales nationales se font plus nombreuses.

2. le coup de clairon américain (2). L’arrivée au pouvoir en 2016 de Donald Trump sonne le glas d’une époque. Le nouveau président n’a pas la même considération pour l’Union européenne que ses prédécesseurs, et le montre très clairement. Sa tentation de casser tous les accords internationaux défendus par l’Europe (climat, nucléaire iranien, forces nucléaires à portée intermédiaire, statut de Jérusalem), de ne pas l’associer dans ses différentes discussions internationales (Syrie, Corée du Nord) tout comme son mépris latent pour les Européens prédomine.

3. le tournant turc. Le président turc Recep Tayip Erdogan, surtout après le coup d’Etat raté de 2016, considère que les relations avec l’Europe, et notamment l’adhésion à l’Union européenne, ne sont plus une priorité.

Autant de signaux supplémentaires incitant les Européens à, désormais, travailler un peu plus ensemble. Ils n’hésitent plus ainsi à faire voler en éclat les quelques principes qui sclérosaient jusqu’ici toute évolution.

Cinquièmement, des menaces d’implosion interne

A ce tableau, plutôt sombre, on peut ajouter quatre facteurs d’implosion interne.

1. Le décrochage britannique avec le Brexit est un traumatisme notable. C’est la première fois que la marche en avant d’une Union qui élargissait sans cesse son territoire s’interrompt et part dans l’autre sens. L’Europe perd un membre important de son Union (même s’il était parfois impertinent) et le Royaume-Uni perd de sa capacité d’influence.

2. La tentation conservatrice, nationaliste, de plusieurs États membres doit inquiéter. Les références à certaines valeurs ne sont plus évidentes aujourd’hui. Elles sont même discutées ouvertement. La solidarité européenne n’est plus naturelle aujourd’hui. Elle devient même exceptionnelle. Ce phénomène s’observe par trois éléments

  • La présence notable de partis populistes ou nationalistes (+ 20%) dans plusieurs pays : Danemark, Belgique, Pays-Bas, Italie, Finlande, Rép. Tchèque.
  • L’inflexion nationaliste ou populiste des leaders nationaux : Pologne, Hongrie et, plus récemment, Italie.
  • L’assassinat de journalistes dans des régimes où la corruption fragilise le pouvoir : Malte, Slovaquie (et Bulgarie).

3. L’extrême-droite progresse. Des mouvements néo-nazis se développent au grand jour, y compris en Allemagne pays qu’on croyait vacciné contre de tels agissements. On note ainsi :

  • la présence notable de l’extrême-droite : Suède, Allemagne, Hongrie, France, Italie, Grèce, Croatie.
  • l’arrivée de mouvements d’extrême-droite au gouvernement * : Autriche, Bulgarie, Slovaquie.

4. La tentation séparatiste. Certains pays qui paraissaient « solides » voient en leur sein se développer une tentation séparatiste. Elle peut être qualifiée de tendance ‘douce’, très différente de celle qu’ils ont connu dans le passé, marquée par des mouvements à tendance paramilitaire comme l’IRA en Irlande ou l’ETA en Espagne. Elle apparait cependant bien réelle dans au moins trois pays : Belgique (Flandre), Espagne (Catalogne), Royaume-Uni (Ecosse).

Cette tentation séparatiste pourrait atteindre d’autres pays. Ce qui amènera inévitablement une interrogation sur l’organisation de l’Union européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une succession de crises qui oblige à changer les moyens

Les crises qui frappent l’Europe sont de nature différente mais elles interpellent, toutes, la notion même de pouvoir, d’autorité étatique : Zone Euro, frontières, sécurité et défense. On se trouve dans les fondements de l’Etat ‘puissance’ et non plus seulement dans l’Etat ‘providence’ comme lors de la période 1980-1990, années ‘rêvées’ de l’Europe.

Ce n’est donc pas seulement une crise européenne, c’est une crise des États qui la composent, qui s’interrogent sur leur devenir et leur capacité d’action. S’il est difficile pour un seul État de faire face seul à toutes les crises, chacun rechigne bien souvent à faire les efforts nécessaires en commun. Ce qui explique le retard pris à adopter certaines mesures. Un retard qui agit comme une spirale infernale. Non seulement il aggrave et prolonge la crise existante (Zone Euro, Migrants, Sécurité), mais il contribue à fragiliser le pouvoir européen, et à entraîner la crise suivante, faisant d’une crise ‘technique’ une crise plus profonde et politique.

Il ne faudrait pas abuser des constats négatifs. Le tableau n’est pas complètement noir. Si on raisonne sur un temps plus long, quelques années après ces tergiversations, l’Europe a souvent réagi (ou est en train de réagir), transformant la réalité du projet politique européen, le complétant ou le consolidant, sans parfois changer un iota aux traités de base.

La Monnaie et le budget

Avec la crise en Grèce, la Zone Euro et la Commission européenne se sont dotées de moyens, de type fédéral, qui n’étaient pas prévus à l’origine. Des moyens de surveillance, contestés, car ils ne s’accompagnent pas de l’élément indispensable de l’exercice de la contrainte, une certaine légitimité démocratique. Certes, ce sont les gouvernements — et leurs parlements — qui ont consenti à ce glissement de souveraineté. Mais il manque une représentation européenne de cette légitimité, un parlement de la Zone Euro.

Les frontières

La crise des migrants et des réfugiés, qui devient une crise des frontières, va obliger les Européens à se doter d’un dispositif commun non seulement en matière d’asile (répartition des réfugiés sur tout le territoire européen) ou d’immigration, mais aussi de surveillance et de contrôle des frontières extérieures. C’est le sens de la proposition faite par la Commission européenne en décembre 2015 (Lire notre dossier : N°30. Garder les frontières de l’Europe. Vers un corps européen de garde-côtes et garde-frontières).

La défense

Les menaces aux portes de l’Europe devraient obliger à une réflexion identique en matière de défense. L’Europe en matière de défense paraît être encore un enfant qui suce son pouce et veut rester dans sa poussette alors qu’il devrait être adulte. Face à un danger, les Européens en sont toujours réduits à faire appel au gentil ‘tonton’ d’Amérique pour fournir hommes et matériels — drones, avions de transport stratégique ou moyens de reconnaissance, voire même… réparer une piste d’aéroport ! (Lire : Les Etats-Unis veulent quadrupler leur budget de présence en Europe. Faute d’Européens). Les moyens restent très éparpillés, sans réelle coordination politique. L’invocation de la clause de l’article 42.7 par la France était un signal politique. Les Européens feraient bien de s’en saisir et de mettre sur pied, d’ici quatre ou cinq ans, une vraie capacité de défense, et pas seulement quelques instruments (fonds de recherche, facilité européenne de paix, projets capacitaires).

(NGV)


NB : Ces éléments ont été développés lors d’un exposé à l’université de Grenoble en mars 2018, repris et complétés plus récemment