Vrai/Faux. Quand Charles Michel défend le F-35, ses arguments sont-ils judicieux ?

Vrai/Faux. Quand Charles Michel défend le F-35, ses arguments sont-ils judicieux ?

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(B2) Le Premier ministre belge Charles Michel a entendu défendre la position de son gouvernement sur le choix de l’avion américain F-35. Si certains arguments sont intelligibles et doivent être pris au sérieux, d’autres sont (beaucoup) plus discutables

Charles Michel à la RTBF La première face à Rachel Crivellaro s’explique sur le choix du F-35 par la Belgique (crédit : flux RTBF – sélection B2)

Dans cette affaire, énormément commentée, entre les cris d’orfraie de certains commentateurs qui se découvrent des âmes de militant européen uniquement parce qu’un produit français a été refusé à l’export, l’épais tissu de fumée, dressé à coups d’une grille d’arguments par les officiels belges et la guérilla politique qui fait se confronter majorité et opposition, il est difficile d’y voir clair. B2 a passé les déclarations du Premier ministre faites vendredi dernier sur la RTBF au tamis du ‘vrai-faux’.

La trahison de l’Europe de la Défense. Dire que la Belgique a trahi l’Europe est « ridicule. »

La Belgique achète aussi européen. « Nous choisissons d’autres matériels européens ».

  • Exact. Le choix d’autres matériels européens par la Belgique est la réalité. S’il est un pays qui a souvent fait le choix d’un matériel européen (et non uniquement national), c’est bien la Belgique. Cela a été le cas pour l’avion de transport terrestre Airbus A400M ou les futurs ravitailleurs A330 MRTT, les chasseurs de mines ou les frégates de la marine (achetés en commun avec les Néerlandais) ou les matériels terrestres (allemands ou français qui équipent l’armée belge). Maintenant l’achat d’un avion de chasse est à la fois plus structurant en termes économiques (montant investi) et plus significatif en termes stratégiques que d’autres achats.

Partenariat terrestre. « Le partenariat européen est très développé dans le cadre du matériel roulant (NB : terrestre), il le sera dans le cadre de la marine. Ce matériel roulant extrêmement performant sera le point de départ d’une industrie européenne qui aura un impact majeur pour l’Europe de la Défense. »

  • Exact. La Belgique a passé un méga contrat de fourniture de matériel terrestre (1,6 milliard d’euros) à la France, un contrat qui ne consiste pas juste à acheter du matériel, mais concerne également la maintenance, l’organisation, la gestion des équipements. On se dirige ainsi vers une ‘vraie’ imbrication techno-politique de part et d’autre de Quiévrain qui facilitera sans nul doute l’engagement en commun.

Un pas en avant pour l’Europe de la défense. « Trente pour cent des composants fabriqués en Europe c’est un pas en avant vers une Europe de la défense. »

  • Faux. Totalement Faux. Cette réponse est très illustrative d’une volonté de mélange des genres. Ce n’est pas parce qu’un avion fabriqué à l’étranger produit certaines retombées dans un ou deux pays européens, que c’est un pas pour l’Europe de la défense. C’est le contraire même. Le principe de l’Europe de la défense est, en effet, de maitriser le processus de production et le contrôle des équipements militaires. Ce n’est pas le cas avec le F-35 qui dépend du rythme de production américain, reste soumis aux décisions US que ce soit pour les futures mises à jour et même l’utilisation de certaines armes. Avec ce genre d’arguments, il n’y aurait non seulement pas d’Europe de la défense, mais pas d’Europe tout court. Il n’y aurait plus d’industrie européenne propre mais juste des sous traitants. Il vaudrait mieux ainsi acheter un Boeing 747 qu’un Airbus A400M, ou acheter qu’un Airbus A300, ou utiliser le GPS Us que le Galileo européen. C’est du grand n’importe quoi.

La pression US. « En aucun cas, il y a une pression (américaine) à laquelle nous aurions cédé ».

  • Un gros doute. Il y a eu une réelle pression américaine, exprimée à plusieurs reprises, à plusieurs niveaux. De manière subliminale par Donald Trump, de façon très claire par Jim Mattis, le secrétaire à la Défense, qui a adressé une lettre en ce sens à son homologue belge, sans oublier les démarches plus discrètes mais efficaces, ou les rappels à ses obligations du pays qui héberge l’Alliance atlantique. Sans oublier les différents lobbyings engagés à la fois par le constructeur et l’ambassadeur US. Mais chaque concurrent a engagé un tel lobbying. Il est un fait : le lobbying américain a été le plus efficace. Dire que la Belgique n’a pas cédé est donc faux, puisque finalement elle s’est rangé à cet avis. En 2003, les pressions américains sur la Belgique étaient sans doute au moins aussi fortes pour qu’elle se range dans le camp des pays interventionnistes en Irak. La Belgique dirigée alors par un libéral également (Guy Verhofstadt) et n’avait, là, pas cédé.

Un choix d’autres pays. « La plupart des pays européens au sein de l’OTAN ont choisi le F-35. La décision belge n’est pas extravagante. Ce qui permet d’être interopérable. »

  • Exact. La décision belge ne parait pas solitaire, mais elle n’est cependant pas tout à fait comparable à celle des autres pays. Certains pays (Royaume-Uni, Italie, Danemark) ont participé au développement de l’appareil. D’autres (Norvège, Danemark) ne participent pas au projet ‘Défense’ de l’Union européenne. Lire aussi : Avions de chasse. Les Européens adorent acheter américain. Pourquoi ?

La participation à l’avion du futur européen. « Nous pouvons le faire. 360 millions d’euros sont réservés précisément pour permettre à la Belgique de participer à l’avion du futur. Et nous souhaitons avoir plus d’information sur cet avion du futur »

  • A voir. Reste à savoir si tout d’abord les Français et les Allemands seront d’accord pour une participation des Belges a minima. Alors que ceux-ci n’auront plus de possibilité d’achats, étant ‘rincés’ par l’achat du F-35. Il faut définir ensuite si cette somme est suffisante pour faire la différence. A priori non. Cela ressemble donc davantage à un dégagement en touche.

La procédure. « La procédure a été transparente comme jamais en matière d’achats militaires dans l’histoire de ce pays [..] Par le passé, notre pays a été confronté à des scandales de corruption en matière d’achats militaires. »

  • Très exact. Le Premier ministre touche, là, un point sensible quand on connait les antécédents de Dassault dans l’affaire Agusta Dassault qui a marqué la vie politique belge. La modernisation des F-16 par l’industriel français à la fin des années 1990 donne lieu à une solide affaire de corruption, touchant principalement les socialistes et entraînant des démissions en cascade, dont le secrétaire général de l’OTAN de l’époque, Willy Claes ! NB : on peut noter que certains pays (France) quand il s’est agi de renouveler leur flotte aérienne ou maritime n’ont pas procédé à des appels d’offre. Ce qui n’est pas obligatoire, en matière d’équipements stratégiques.

Le meilleur rapport qualité prix. « Le F-35 apparaît comme le meilleur rapport qualité-prix. L’offre de F-35 était la plus intéressante. »

  • A voir. Tout dépend ce qu’on entend par qualité et par prix. Il est vrai que le Rafale actuel comme l’Eurofighter sont des avions qui ont été conçus à une autre époque et ne sont pas de la même génération que le F-35. Même avec un rabais, le prix conséquent du F-35 tout comme des performances qui restent encore à démontrer pour un avion qui n’a pas encore été éprouvé restent à prouver.

Pas de prix du Rafale. « J’aurais été ravi que les Français introduisent une offre, mais à ce jour je ne sais toujours pas quel est le prix de l’avion français. Quand j’achète une voiture, avant de signer le bon de commande, je veux savoir quel est le prix. »

  • Un problème si c’est le cas. J’ai demandé confirmation auprès des Français. La réponse tarde…

Pas de participation des Français à la procédure. « Les Français n’ont pas fait d’offre dans le cadre de cette procédure transparente, il y a eu une proposition mais qui ne correspondait pas aux critères de notre demande. »

  • La stricte réalité. Le choix français de se retirer de l’appel d’offres au dernier moment, tout en maintenant une offre est difficilement compréhensible. Soit on ne participait pas à l’appel d’offres et on présentait une autre offre. Soit on s’en retirait mais pas au dernier moment (comme l’ont fait Boeing avec le F-18, Saab avec le Gripen)

La Belgique, mauvais élève de l’OTAN. « La Belgique n’est pas un bon élève en matière de défense, on est même l’avant-dernier au sein de l’OTAN. Même avec les investissements décidés jeudi, probablement, on ne sera pas dans la moyenne des pays européens présents au sein de l’OTAN. »

  • Très exact. Ce schéma l’illustre amplement. La Belgique est un des plus mauvais élèves à la fois en termes de dépenses et en termes d’équipement. Seul le Luxembourg (mais avec une autre situation géographique) est derrière.

Les dés étaient-ils pipés ? « Les parlementaires de l’opposition ont été jusqu’à dire que les dés étaient pipés, je les mets au défi d’aller présenter un dossier chez le procureur du Roi. C’est très grave de tenir de tels propos, c’est de la diffamation. »

  • Un propos (très) discutable. Les parlementaires n’ont pas été les seuls à dire que les dés étaient pipés. Les deux industriels (Boeing et Saab) qui ont jeté l’éponge très vite l’ont dit de façon plus ou moins directe. « Nous regrettons qu’après avoir examiné la demande, nous ne voyions pas l’opportunité de concourir avec des règles du jeu véritablement équitables avec le Super Hornet F/A-18 » avait notamment indiqué le groupe américain en avril 2017 (2). L’industriel Dassault affirme aussi n’être « pas surpris par cette décision du gouvernement belge dont la préférence de certains acteurs pour le F-35 est manifeste depuis longtemps ».
  • Ensuite il peut y avoir une ‘orientation’ d’un appel d’offres envers une offre qui le favorise sans nécessairement avoir un acte répréhensible au plan pénal (digne du procureur).
  • Quant à la diffamation, qui est enfermée dans de strictes conditions, je ne suis pas sûr qu’elle soit applicable à des propos émanant de députés dans le cadre d’un débat politique qui doit garantir que la parole est libre.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) On peut noter l’engagement n°16 de la PESCO qui prévoit de « examiner en priorité une approche collaborative européenne afin de combler les lacunes capacitaires identifiées à l’échelon national et, en règle générale, ne recourir à une approche exclusivement nationale qu’après avoir mené un tel examen. »

(2) Voir notamment sur la RTBF