La décision de Donald Trump sur l’Iran, un vrai pari. Un défi aux Européens aussi !

La décision de Donald Trump sur l’Iran, un vrai pari. Un défi aux Européens aussi !

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(B2) L’annonce de Donald Trump d’un rétablissement de sanctions contre l’Iran représente une formidable opportunité pour les Européens de choisir leur politique et d’imposer une certaine ‘raison’ sur la scène internationale, de s’affranchir en quelque sorte de la tutelle américaine. Oseront-ils franchir ce pas ?

Le pari de Donald Trump

Y-a-t-il un risque de sécurité nationale pour les USA comme le dit Donald Trump ?

Sauf à revenir à la situation des otages américains à Téhéran, dans les années 1980, le risque est (très) mesuré, en tout cas bien moindre que celui que les Européens, à proximité de l’Iran, peuvent subir, ou subissent déjà indirectement via les conséquences de son offensive en Syrie aux côtés du régime de Bachar. D’un autre côté, les Iraniens sont des alliés objectifs dans la lutte contre l’État islamique.

Quel est l’objectif visé par Trump ?

Le précédent de la Corée du Nord lui sert de modèle : en durcissant le discours, il estime pouvoir fait fléchir le régime iranien. L’objectif n’est pas vraiment d’obliger les Iraniens à négocier un nouvel accord. Les conditions mises par la Maison Blanche sont telles qu’elles sont inacceptables l’Iran (et plus généralement par aucun État). Il s’agit de provoquer Téhéran pour conduire les Iraniens à abandonner l’accord de 2015 sur le nucléaire (JCPOA), dans une décision symétrique. Donald Trump pratique, en fait, la stratégie de tension. Il vise à fragiliser le pouvoir des modérés, provoquer une instabilité interne, suivie d’une répression, et éventuellement une révolte de la population, neutralisant d’une certaine façon l’Iran par sa scène intérieure, voire aboutissant à un changement de régime.

Peut-il l’emporter ?

Cette décision a tout l’air d’un pari de joueur de poker, qui peut tourner à l’avantage du parieur comme de sa perte. Pour les autres joueurs à la table, les Européens en particulier, ce pari constitue un véritable défi : il prend à revers toute la politique développée par le continent depuis des années. Ce sont les Européens qui ont milité très tôt pour un accord avec l’Iran convainquant alors les Américains de participer au deal sur le nucléaire et tentent de réinsérer l’Iran dans le jeu mondial. Cette décision constitue, aussi, un double risque à la fois car l’Iran est un voisin et car elle pourrait ouvrir une crise grave, dans le camp euro-atlantique à l’image de la crise irakienne en 2003, et entre Européens eux-mêmes. Donald Trump minore ce dernier facteur considérant les Européens comme des laquais, lâches et vaniteux. Aura-t-il raison ?

Quel est le risque si ce pari n’aboutit pas ?

Donald Trump redonne la main à la Russie et à la Chine dans la région. Il affaiblit la position américaine, celle de ses alliés et renforce la position de l’Iran. Téhéran pourrait être tenté de durcir sa position sur tous les terrains où il est présent (Syrie, Yémen, Liban, Palestine…), ne serait-ce que pour avoir des points à monnayer. Avec ce feu vert américain, Israël peut se sentir des ailes pour mener des raids aériens ou cyber contre les intérêts iraniens en Syrie ou au Liban tout d’abord. Ce qui peut amener en rétorsion des attaques iraniennes. Et vice-versa. Cela peut conduire, dans le pire scénario, à une nouvelle confrontation armée.

Vers un nouvel accord ?

Les États-Unis peuvent-ils négocier un nouvel accord ?

Pour négocier, il faut être deux. L’Iran a déjà indiqué qu’il n’était pas disposé à négocier. Il faut dire qu’il a de sérieuses raisons pour cela. Premièrement, il a respecté les principales conditions de l’accord, soumettant ses installations à un contrôle de l’AEIA (l’Agence internationale de l’énergie atomique). Les inspecteurs de l’AEIA n’ont rien trouvé à redire. Deuxièmement, Donald Trump, même s’il veut un nouvel accord, ne s’est à aucun moment engagé dans cette voie. Enfin, les conditions mises sur la table sont importantes, et sans aucune comparaison au Moyen-Orient. On exigerait de l’Iran des engagements auxquels ne seraient pas tenus leurs voisins. C’est logiquement difficile à accepter.

Les Européens mentionnent, eux aussi, l’idée d’un accord plus large. A-t-on commencé à négocier ?

Pas vraiment. Sur la question des missiles balistiques, c’est un ‘no go’. Pour Téhéran, il est hors de question de négocier sur ses instruments de défense, face à des pays voisins ennemis (Émirats arabes unis, Arabie Saoudite…) ou semi-amis (Irak, Turquie…) qui, tous, réarment, s’équipent d’aviation de chasse modernes, de missiles de haute technologie, voire disposent d’une capacité nucléaire (Israël).

… et sur les enjeux régionaux ?

Sur la question régionale (Yémen, par exemple), le sujet a déjà été évoqué à deux reprises lors de rencontres du E4 (France, Allemagne, Royaume-Uni + Italie) avec l’Iran. Élargi à un enjeu régional, une solution pourrait être envisagée. Mais elle prendra du temps. Pour l’Iran, s’engager dans cette négociation serait un redoutable pied de nez à Washington : montrer qu’il est prêt aux négociations.

Un défi aux Européens

Peut-on dire que ce retrait américain est un échec européen ?

C’est le mot répété désormais par nombre d’observateurs. Cette qualification est exagérée mais aussi injuste. Chacun a essayé de jouer sa partition. Français, Allemands, Britanniques, les diplomates européens et d’autres pays ont cherché à faire pression sur les Américains. Mais il y a un fait. Cela a été inefficace. Donald Trump avait décidé de passer à la trappe cet accord. Et le faire changer d’avis serait difficile. Au sein de la relation transatlantique, il y a toujours une domination américaine. Les Européens ont sans doute surestimé leur pouvoir de persuasion.

N’y avait-il pas moyen de faire plus ?

Au niveau diplomatique, le maximum a sans doute été fait. Au niveau politique, on peut regretter qu’il n’y ait pas eu plus de symbolique. Une visite des 4M à Washington — les trois principaux dirigeants européens les plus impliqués (E. Macron, A. Merkel, T. May), ensemble, accompagnée de la Haute représentante (F. Mogherini) — n’aurait peut-être pas suffi à faire pencher la balance. Elle aurait eu au moins le mérite du panache, de la symbolique, d’afficher l’unité et le poids européen, plutôt que d’avoir une succession de visites de leaders nationaux (Emmanuel Macron, Angela Merkel puis Boris Johnson) qui semblaient plutôt venir à Canossa. Les Européens ne pensent pas assez dans la force du symbole en politique internationale.

Les Européens ont-ils, bien, réagi ensuite ?

Oui. De façon extraordinairement coordonnée, aussitôt la décision de Trump connue, il y a eu une réaction européenne. Il n’a pas fallu attendre de longues heures ou plusieurs jours (comme parfois) pour avoir une position commune. C’est un fait relativement inhabituel dans la nomenclature européenne pour être souligné. Ensuite, même si chaque pays a son histoire et sa réflexion, les Européens ont pris une position forte : 1. Le plein respect de l’accord par l’Iran. 2. Leur volonté de maintenir l’accord sur le JCPOA. 3. La volonté de laisser intacte la levée des sanctions existantes. 4. En laissant la porte ouverte à d’autres champs de négociation. C’est assez courageux et pour le moins nouveau que sur un sujet hautement géopolitique, les Européens affichent haut et fort leur opposition à une décision américaine sur une zone sensible dans le monde.

Cette unité peut-elle se maintenir ?

C’est un des défis. En menaçant les Européens de sanctions extra-territoriales s’ils s’avisaient de ne pas suivre la décision américaine, Donald Trump a d’une certaine façon facilité la solidité de cette position. Si quelques fausses notes se sont fait entendre, notamment venant de pays proches d’Israël (lire : Retrait US de l’accord avec l’Iran. Les réactions fusent en Europe et dans le monde), les intérêts économiques assurent la solidité du bloc européen davantage que l’objectif politique.

La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini parait en retrait par rapport à l’idée (défendue notamment par la France) d’un nouvel accord ?

Dans ce dossier là, ce n’est pas tout à fait seulement la chef de la diplomatie européenne, qui parle, mais aussi la négociatrice en chef de l’accord. Un rôle qu’ont voulu confier les partenaires de l’accord (les cinq pays du Conseil de sécurité des Nations Unies + l’Allemagne et l’Iran ) dès le début aux différents titulaires de ce poste, d’abord à Javier Solana, puis à Catherine Ashton et enfin Federica Mogherini. C’est une certaine façon l’intermédiaire neutre (l’honnest broker dirait-on en anglais), la caution diplomatique de l’accord. Elle doit avoir un discours ferme, pour l’aspect européen, mais aussi pour les autres signataires de l’accord (russe et chinois), et la partie iranienne, tout comme les Américains que les Européens espèrent, un jour, faire revenir à la table de négociation.

Un accord, quel accord

Les Européens ont marqué leur intention de rester dans l’accord sur le nucléaire iranien. Est-il vraiment international ?

Dans le sens classique et formel d’un accord international ouvert à toutes les parties, ce n’est effectivement pas un accord international. Mais c’est réellement un accord multinational, négocié à sept : l’Iran d’un côté, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, de l’autre, avec l’Allemagne au surplus (le P5+1 en langage international, le E3+3 en langage européen). Un accord endossé par le Conseil de sécurité des Nations unies dans une résolution adoptée à l’unanimité. On ne peut pas faire plus international comme procédé.

Les USA pouvaient-ils se retirer de cet accord ?

C’est le principe du droit international et une décision totalement unilatérale. Rien ne l’autorise (dans le texte du JCPOA), rien ne l’interdit non plus. En l’espèce, la symbolique est extraordinairement politique. La décision américaine est un coup de force non seulement contre l’Iran mais aussi contre le système de sécurité internationale, les Nations unies, en particulier, et au passage un coup de canif sérieux à l’entente euro-atlantique. Elle constitue une violation d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et un défi aux … alliés des Américains.

Commentaire : Les Européens sont mis face au pied du mur : suivre les États-Unis, plus ou moins ouvertement, ou s’y opposer, concrètement. Un peu comme en Irak en 2003. Trump ouvre aux Européens une formidable opportunité d’agir et d’exister. Aux Européens de s’en saisir

(Nicolas Gros-Verheyde)