« J’ai enterré presque 400 cadavres, c’est trop ! » (M. Chamseddine Marzoug, pêcheur tunisien)

« J’ai enterré presque 400 cadavres, c’est trop ! » (M. Chamseddine Marzoug, pêcheur tunisien)

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(B2) Pêcheur tunisien, Mohamed1 Chamseddine Marzoug, enterre les cadavres de migrants qui échouent dans ses files ou sur les plages de Zarzis, au sud de la Tunisie, à proximité de la frontière libyenne. Depuis 2011, il donne une sépulture à ceux qui n’ont pas de noms. Il interpelle les Européens…

Le pêcheur était présent au Parlement européen, ce mardi (17 avril), invité par l’eurodéputée de gauche Marie-Christine Vergiat. Il témoigne aussi des difficultés avec les milices libyennes et du brouillard des relations avec les garde-côtes tunisiens.

Pas d’autre choix que de pêcher des cadavres

Avant même que les premières ONG n’assurent des sauvetages en Méditerranée (depuis 2016), les pêcheurs de Zarzis, au sud de la Tunisie, à la limite de la frontière libyenne, ont  « dû sauver des migrants » ou  « repêcher leurs cadavres », certains coincés dans les filets des chalutiers, comme ce cadavre d’enfant dont le pêcheur brandit la photo : « Quelle était sa faute ? » interpelle-t-il à l’adresse des Européens qui, selon lui, détournent les yeux.

Quand le vent souffle du Nord

A Zarzis, les pêcheurs voient des migrants « morts et des vivants » fuir la Libye. Ce qu’il redoute aujourd’hui, c’est que le nombre de cadavres dans les eaux de Zarzis ne reparte à la hausse, « comme chaque année » car « souffle le vent du Nord », « celui qui amène les cadavres » alors que les conditions météorologiques sont à priori plus favorables aux traversées.

Qui coordonne les secours en mer en Tunisie ?

La réponse est évasive ou parfois confuse car les responsabilités ne semblent pas clairement distribuées. Au début, les marins de Zarzis sont seuls pour sauver ces migrants. Mais « sans expérience ». Les marins ont ensuite « cherché à parler et coordonner leurs efforts avec les garde-côtes pour échanger les infos sur les bateaux venant de Libye », que les marins « rassemblaient et nourrissaient ». Il semble aussi que les garde-côtes aient tendance à appeler les marins plutôt que de sauver les migrants en mer. La marine tunisienne a un rôle flou pour le pêcheur qui ne veut pas en dire plus. Quand les garde-côtes ou la marine ne sont pas disponibles, les pêcheurs interviennent. Même si, « ces sauvetages nous empêchent aussi de travailler ».

Des eaux internationales mouvantes

« Nous avons toujours beaucoup de mal à savoir où pêcher sans problèmes, jusqu’à 18 ou 20 miles », à cause de « l’absence de délimitation des eaux territoriales ». Il arrive aussi que les bateaux de pêche « soient interceptés par les milices libyennes avec des demandes de rançon qui peuvent atteindre 50.000 euros ». Une somme énorme. « C’est cinq années de travail ».

Une message à l’Union européenne

« Nous n’en pouvons plus de de voir les cadavres dans la mer » lance le pêcheur qui demande « au monde » de prendre ses responsabilités. A l’Union européenne, il demande aussi « qu’elle arrête de nous imposer des quotas de pêche de thon qui limitent notre activité ». Au port de Zarzis, « 10 chalutiers et 1250 pêcheurs tentent de travailler avec trois quotas seulement ». « C’est pourtant nous qui protégeons les migrants ! ».

Ils ont droit à une sépulture

Il demande aussi « des moyens pour enterrer dignement les cadavres ». Un « terrain », « du matériel adapté » « car avec nos moyens de fortune on peut mettre trois heures à tracter un cadavre et tenter de le sortir de l’eau », « une chambre funéraire ». A terre, « on les transporte comme on peut, avec nos voitures ». Mais « ils ont droit à une sépulture et à la dignité ». « C’est moi qui lave les cadavres et les prépare depuis des années. J’en ai enterré presque 400. C’est trop ! ».

(Emmanuelle Stroesser, à Strasbourg)

Le pêcheur a reproduit, avec son neveu, devant le Parlement, mercredi (18 avril), les gestes de la préparation des corps de migrants qu’il réalise depuis 2011 (Crédit : groupe GUE)