Quand les Américains critiquent les Européens : Ignares ou roublards ?

(B2) Plusieurs responsables américains — notamment l’ambassadrice des États-Unis à l’OTAN Bay Hutchison, le secrétaire à la Défense Jim Mattis — suivis du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg — dans un style plus modéré —, ont fustigé les projets européens de financement de la recherche de défense. Des propos qui ne tiennent pas du hasard

Que faut-il y penser ?

Ces propos sont à la fois l’expression d’une certaine inquiétude (lire : Les États-Unis plombent l’autonomie stratégique de l’Europe avec un slogan : pas sans nous !) comme celle d’un certain réalisme économique. L’Europe constitue un marché acquis pour les Américains qui y ont pris leurs habitudes et leurs aises. Voir les Européens se doter d’une certaine autonomie, non stratégique mais économique, constitue une perte de parts de marché (Lire : Les USA tancent l’Europe. Quand le cow-boy tire son flingue, faut-il avoir peur ?).

Y-a-t-il un risque de duplication ?

Il faut, un moment, arrêter de raconter, d’y croire et de les répéter. Il n’y aucune duplication possible entre l’OTAN et l’UE pas plus qu’entre la ‘mobylette’ et un ‘avion à réaction’. Les deux sont utiles et ont leurs limites. Ce n’est parce que le premier envisage de gonfler le moteur, voire d’acheter une moto, qu’il va concurrencer l’avion, et vice-versa. Le risque fondamental en matière militaire est justement qu’il n’y ait pas de duplication car le principe même de la chose militaire est d’envisager la duplication — comme l’explique un bon connaisseur du sujet — justement pour éviter qu’en cas de problème, on soit à court. Comme dans tout procédé, il faut un ‘backup’ quelque part apte à prendre le relais… « au cas où ». C’est là l’esprit du renforcement de l’Europe de la défense que certains préfèrent appeler « le pilier européen de l’OTAN ». Ce qui n’est pas tout à fait exact, mais a l’avantage de ramener la question au juste coût.

L’Europe est-elle protectionniste ?

En la matière, l’Europe est largement ouverte aux équipements américains. Il suffit d’observer les décisions prises par les différents ministères de la Défense, voire de consulter le journal des appels d’offres pour s’en apercevoir. Soyons sérieux une minute ! Il ne se passe pas une semaine sans que l’un ou l’autre n’annonce pas l’achat de matériels, neuf ou d’occasion, made in US. Patriot achetés par les Suédois ou Polonais, F-16 achetés par les Roumains (et bientôt Bulgares), etc. Je n’ai pas vraiment connaissance d’un tel succès des matériels européens aux USA. Les États-Unis n’ont pas encore acheté un seul A400M, un seul Eurofighter ou un Rafale ou un système SamP.

La médaille d’or du protectionnisme ?

Le protectionnisme se situe plutôt de l’autre côté de l’Atlantique. Les Américains ont soigneusement bordé leur système militaro-industriel, que ce soit par la recherche, les licences d’exportation ou le soutien à l’exportation pour tenir leurs concurrents à distance et rendre leurs clients dépendants. Que ce soit avec le système d’achat de gouvernement à gouvernement (FMS), l’agence pour l’innovation (DARPA) ou le système de normalisation (ITAR), ils quadrillent ainsi le terrain (Lire aussi : Le protectionnisme en matière de défense ? Les Etats-Unis le pratiquent avec talent… et efficacité). S’il y a bien aujourd’hui dans le couple euro-atlantique, un protectionniste, ce sont bien les États-Unis

Alors ignares ou roublards ?

Les Américains sont-ils des ignares ?

Honnêtement, ce serait faire injure aux diplomates US en poste à Bruxelles, que ce soit auprès de l’UE, de l’OTAN ou de la Belgique, sans compter la presse américaine, qui couvre sans doute plus scrupuleusement que la presse européenne les questions de défense, et autres vecteurs d’information… que de croire que les Américains ne sont pas au courant des agissements des Européens.

Le processus européen est on ne peut plus transparent, assez prévisible, très progressif, voire plutôt lent. Il n’est que de voir le temps qu’il a fallu sur la coopération structurée permanente pour passer de l’idée mise sur le papier à la décision… : 15 ans ! (lire notre dossier N°58. L’Union européenne de défense alias la Coopération structurée permanente). Et encore on n’est pas à la réalisation des projets.

Une certaine ignorance malgré tout ?

Peut-être est-ce cette soudaine accélération européenne, après des années de tergiversation qui a surpris les Américains. Il ne faut pas le nier. Il semble y avoir une certaine « ignorance » — le terme n’est pas de moi — à Washington qu’il s’agisse du Congrès, des militaires du Pentagone ou des responsables du Secrétariat d’Etat.

Plusieurs députés et responsables militaires européens, s’en sont fait l’écho récemment, dans des propos recueillis par B2. Le général Esa Pulkkinen, chef de l’état-major de l’UE, de retour de Washington également : l’administration américaine semble découvrir tout un coup l’existence de cette coopération structurée permanente, vue (ou du moins présentée) comme une machine de guerre anti-américaine.

Une différence de vision ?

On est là en effet dans une différence profonde. L’administration américaine voit l’avenir très loin en matière de capacités militaires, comme me l’a confié un haut gradé européen. Elle est dans une prévision à très long terme là où les Européens n’arrivent au mieux à faire que du moyen terme. Ainsi un groupe de travail s’est déjà mis en place outre-atlantique pour préparer l’après 2050.

Dans l’esprit des Américains, quand les Européens mettent un fonds uniquement pour la recherche et le développement industriel, avec un budget plutôt modeste tout d’abord (250 millions d’euros par an pour le programme EDIDP pour 2019-2020, augmenté à l’horizon 2021-2027 à plus d’un milliard par an avec le futur fonds européen de défense), que les premiers résultats seront effectifs que d’ici 2025-2030, et que les matériels ou équipements issus de ces recherches seront peut-être opérationnels d’ici 2040 (en étant optimistes), la machine est lancée. Quand on investit dans une recherche ensemble, la logique est d’acheter ensemble.

Que craignent vraiment les USA ?

Les Américains sentent une volonté des Européens « d’éjecter » leurs principaux fournisseurs extérieurs (à commencer par le premier d’entre eux, les Américains). A (long) terme, le projet européen, s’il se réalise, ne menacerait pas l’alliance euro-atlantique, mais il le rééquilibrerait. Les Américains ne se retrouveraient plus en position dominante, mais en position de concurrence. Ce qui est effectivement insupportable…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Voir mon intervention avec la petite bande de La Faute à l’Europe

Lire aussi :

(1) Soyons raisonnables. Sous ce terme ne se cache qu’un staff d’environ 200 personnes chargé essentiellement de faire de la planification (concepts, exercices, partenariats…). On est loin, très loin du Shape de l’OTAN.