Anti-terrorisme, Renseignement. L’Europe doit se doter de ses propres capacités (Gilles de Kerchove)

Anti-terrorisme, Renseignement. L’Europe doit se doter de ses propres capacités (Gilles de Kerchove)

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(B2 – exclusif) A l’heure où la France se rappelle des attentats de Charlie Hebdo et de l’hypercacher en janvier 2015, B2 a rencontré longuement Gilles de Kerchove (*). Ses analyses sont toujours écoutées avec attention.

Le coordinateur européen de la lutte anti-terroriste, en poste depuis désormais dix ans, abandonne une certaine prudence qui le caractérise normalement et se prononce pour franchir de nouvelles étapes au niveau européen. A défaut d’une agence européenne de renseignement, il préconise de s’en rapprocher : renforcer la plate-forme d’échange de renseignements, au sein d’Europol, utiliser davantage tous les « capteurs » dont dispose l’Union européenne à l’étranger, doter le futur procureur européen de compétences en matière de terrorisme. Bref, l’Union européenne devrait, à terme, devenir, un fournisseur de sécurité, tout en gardant un rôle de soutien aux États membres.

 

On pourrait créer un FBI ou une agence de renseignement à l’européenne comme le proposent certains responsables européennes ?

On peut avoir une ambition de long terme. C’est ce qu’a exprimé le président de la Commission dans son discours sur l’état de l’Union en disant qu’il voulait à terme une unité dans le renseignement ou un partage automatique. Mais l’Union ne se construit pas en un jour. Aujourd’hui, le défi c’est s’assurer que les États membres alimentent, de façon systématique, les bases de données européennes (SIS, Europol, Eurojust, etc), et les utilisent, de manière systématique. (…) Et la question posée aujourd’hui est de savoir dans quelle mesure la plate-forme de renseignement, créée il y a un an, dans laquelle les États membres échangent de plus en plus d’informations entre eux et font des analyses entre eux, peut être rapprochée d’Europol…

Europol, le noyau d’une future agence de renseignement ?

Pour moi, Europol n’est pas qu’une agence de police, c’est un hub de l’information sécuritaire. Rien n’empêche aujourd’hui un service de renseignement de participer à Europol, de devenir une autorité compétente. Cinq États ont d’ailleurs déjà une agence de renseignement permanente auprès d’Europol.

Partager du renseignement reste complexe cependant ?

Il y a un certain nombre de contraintes liées au monde du renseignement : la règle du tiers (si les Américains donnent une information, vous ne pouvez pas la donner automatiquement, etc), certains règles de coopération internationale. Ce qui fait que c’est plus compliqué au niveau du renseignement. Mais je pourrais m’imaginer que [cet échange de renseignements au niveau européen] se fasse de plus en plus. C’est sans doute une vision de plus long terme. On peut envisager des étapes supplémentaires. L’Union construit ses capacités en matière de défense, développe sa politique étrangère. On ne pourra pas à très long terme se contenter, comme aujourd’hui, d’un IntCent [NB : le centre d’analyse du renseignement situé au sein du SEAE] …

… L’IntCen n’est pas suffisant ? Il faut d’autres capacités au niveau européen ?

(…) L’analyse du renseignement s’est améliorée considérablement. Mais, à un moment donné, si l’Europe veut jouer un rôle important, elle devra aussi se doter de capacités autonomes. Quand on voit la quantité d’informations qu’engrange la Commission européenne dans ses différentes fonctions, le déploiement de ses diplomates, avec des experts en terrorisme dans une quinzaine de délégations, on est en train de se professionnaliser de plus en plus.

…Cela signifie avoir des capteurs à l’étranger ?

Oui, des capteurs supplémentaires. Vous avez aussi beaucoup de sources ouvertes qui vous fournissent de l’information. Inévitablement, à terme, l’Europe sera producteur de renseignements.

Un pas est franchi. Mais peut-on dire que l’Europe est passé d’observateur de la sécurité à un acteur réel de la sécurité ?

Il faut être clair. Même si on a fait de la sécurité intérieure, dans le Traité de Lisbonne une compétence partagée, même si on a la méthode communautaire — ce qui est un changement considérable depuis l’époque de Maastricht et d’Amsterdam –, même si on est en train de mettre en place un procureur européen, il n’y a pas de dimension proprement fédérale. Europol ne peut pas, par exemple, de manière autonome, déclencher une enquête et arrêter des gens. Nous sommes toujours en soutien des États membres et nous le restons.

Ce procureur européen est chargé uniquement de la protection des intérêts financiers, faut-il aussi lui confier les grandes affaires terroristes, comme le Traité le permet ?

Ce serait une bonne idée. (…) Il faut réserver les entités les plus efficaces aux crimes les plus odieux ou les plus complexes. Mais ce n’est pas simple. Quand on voit que pour créer ce poste de procureur, juste pour la protection des intérêts financiers de l’Union, il a fallu recourir à la coopération renforcée. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui l’unanimité des États membres en faveur d’un parquet européen contre le terrorisme.

 

 

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

 

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

(*) L’entretien a été enregistré en face-à-face, dans les locaux du Conseil de l’UE à Bruxelles, en marge du Conseil des affaires étrangères, le 11 décembre. Il a été publié en deux parties sur B2 Pro :

Ainsi que dans Sud-Ouest dans une version courte, consacrée davantage à la lutte anti-daech et aux revenants.