La Pologne peut-elle faire partie du noyau dur de la défense européenne ?

La Pologne peut-elle faire partie du noyau dur de la défense européenne ?

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Jaroslaw Kaczynski à Cracovie le 11 novembre (crédit : PiS)

(B2) La Pologne s’est raccrochée à la dernière minute à la Coopération structurée permanente. On pourrait s’en réjouir tant l’absence de Varsovie de la plupart des projets européens était troublante. Mais cette adhésion ne s’est pas faite sans réserve ni déclaration anti-européenne. Ce qui pose un sacré problème.

Des réserves

Tout d’abord, on peut remarquer que la Pologne a tenu à ajouter une déclaration à la mise en place de la Coopération structurée permanente. C’est le seul pays à avoir fait cette démarche officielle. Même si la valeur juridique de ce document peut être discutée, sa valeur politique est incontestable. Elle apparaît contradictoire avec toutes les déclarations faites autour de cette coopération indiquant que les 20 engagements forment un tout qui ne peut être séparé et ne peuvent faire l’objet de réserves. Ce qui pose un problème de forme.

Une volonté de blocage sous-jacente

Sur le fond, la lettre apparaît assez anodine et se contente d’accentuer certains principes, même si certains termes sont ambigus. Cette ambiguïté a été levée par les déclarations du ministre de la Défense polonais. Antoni Macierewicz va plus loin que le contenu même de la déclaration entendant conditionner le soutien polonais à l’absence de structures parallèles entre l’UE et l’OTAN (lire La Pologne pose trois conditions, écrites, à son adhésion à la PESCO). Des déclarations faites uniquement en polonais, mais qu’on a toutes les raisons de prendre au sérieux car c’est ce ministre qui siégera au sein de la PESCO. On peut donc lui faire confiance qu’il n’aura pas pour ambition de développer la Coopération européenne mais au contraire de la freiner et de la limiter.

Une absence de dynamique européenne

Au plan industriel et opérationnel, la Pologne est aujourd’hui absente de tous les grands projets européens de défense, ce qui est étonnant pour un pays de cette taille. Elle ne participe pas à EATC, la commandement du transport aérien. Elle ne participe quasiment à aucune des « grandes » opérations et missions militaires (Méditerranée, EUTM en Afrique, anti-piraterie), alors qu’elle affirme avoir « une des armées les plus puissantes d’Europe ». Elle ne participe à aucun des projets structurants de la défense européenne (A400M, NH90, drones MALE, ravitailleurs…), donne quasi systématiquement une préférence aux équipements américains qu’aux équipements européens et s’est même retirée de l’Eurocorps (lire : La Pologne claque la porte de l’Eurocorps, par rancoeur politicienne).

Un problème de taille : d’ordre politique

S’ajoute à cela une attitude générale d’ordre politique, historique et philosophique.

La saillie antisémite de Kaczyński

Lors d’un discours prononcé le jour de l’indépendance à Cracovie, le 11 novembre, Jaroslaw Kaczynski, le leader du PiS (droit et justice) — le parti au pouvoir — et son autorité légitime, a fait une sortie particulièrement dure pour réclamer, à nouveau, des réparations de guerre aux Allemands, s’appuyant sur une argumentation pour le moins étonnante…

« Les Français ont été indemnisés, les Juifs ont été indemnisés, de nombreux autres pays l’ont été pour ce dont ils ont souffert durant la Seconde Guerre mondiale. Pas les Polonais » « Ce n’est pas seulement une question matérielle. Il en va de notre statut, de notre honneur. » – Jaroslaw Kaczyński

C’est une ritournelle bien connue actuellement en Pologne qui ne cesse de vouloir faire une nouvelle lecture de l’Histoire, dans un esprit revanchard. Mais cette déclaration, outre son inexactitude historique (1), constitue une sortie de route flagrante et n’est pas anodine. Elle est proprement inacceptable venant d’un dirigeant européen. On flatte, ici, non seulement la fibre patriotique ou nationale, mais on flirte plus carrément avec la tradition antisémite la plus noire de l’histoire, semblant considérer comme étrangers les juifs polonais (trois millions environ ont péri durant la Seconde guerre mondiale). Cette déclaration a eu lieu le soir-même d’une marche « patriotique » à Varsovie qui a vu refleurir quelques slogans néonazis, alors que des dirigeants de groupuscules extrémistes européens comme l’Italien Roberto Fiore étaient invités dans des meetings à Wroclaw, cela n’est pas tout à faire anodin.

Enfin, cela est d’autant moins anodin que cette déclaration du leader du PiS n’a bien sûr donné lieu, à ma connaissance, à aucune condamnation officielle (difficile de condamner une autorité comme J. Kaczynski).

Une revendication qui n’a pas d’excuse conjoncturelle

Remettre le couvert sur les réparations de guerre parait pour le moins inapproprié aujourd’hui, d’autant que rien dans l’actualité politique ou économique nationale ne le justifie. La Pologne jouit d’une économie en bonne santé, n’est soumise à aucun plan drastique de réforme (2). Elle a sa place pleine et entière dans les institutions européennes (très bien représentée dans les structures et directions des institutions européennes). Elle n’est victime d’aucun ostracisme, même si elle n’affiche pas l’intention de poursuivre de politique plus intégrée (l’Euro notamment). (3)

Une volonté de revanche

Semer l’esprit de revanche, afficher des slogans franchement antisémites sont-ils de l’essence européenne ? On peut s’interroger. L’Union européenne a justement été créée avec un seul objectif : mettre en sourdine toutes les prétentions nationales pour travailler ensemble (le marché commun ou l’Euro ne sont que des avatars de cet objectif politique). Reprendre le combat sur cette question très sensible est aussi dangereuse. Tout pays européen pourrait être enclin à réclamer aujourd’hui à ses voisins des réparations et dommages de guerre (4).

Une absence d’engagement démocratique

Certes aucun des engagements signés dans la PESCO ne fait mention d’un quelconque respect de certaines valeurs (démocratie, droits de l’Homme, relations de bon voisinage) mais celui-ci est intrinsèque aux différents principes inscrits dans le préambule du Traité sur l’Union européenne et notamment au principe qui fonde la politique étrangère (et de défense) de l’UE : « la politique étrangère et de sécurité commune [est] fondée sur un développement de la solidarité politique mutuelle des États membres ».

Une question fondamentale

Un gouvernement dont l’un des principaux dirigeants fait une telle déclaration peut-il faire partie d’un noyau dur de défense européenne ? La question mérite d’être posée clairement et d’avoir une réponse. Il ne faut pas faire l’autruche. Accepter la candidature de Varsovie, aujourd’hui, dans la Coopération structurée permanente apparaît à la fois contraire à l’esprit et à la lettre du Traité et même de cette coopération européenne.

Attention à un précédent

Les autorités qui doivent évaluer les candidatures des pays membres à la PESCO doivent donc considérer tous les éléments en cause (politique, idéologique, technique, juridique, opérationnel, capacitaire). La réponse à ces différents prismes d’analyse produit à chaque fois la même conséquence : la candidature de la Pologne doit être « suspendue », en attendant qu’elle éclaircisse à la fois sa stratégie politique en matière de réparation de guerre, et les conditions qu’elle pose au développement de la défense européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde)


(1) D’une certaine façon, la Pologne a été « indemnisée » par l’octroi d’une partie de territoire faisant partie de l’Allemagne auparavant. On pourra jauger s’il s’agit d’une juste compensation de l’annexion d’une partie de son territoire par l’URSS ou non. Mais c’est un des plus importants mouvements territoriaux de l’après-guerre.

(2) Ce débat des réparations avait resurgi en Grèce, mais de façon plus conjoncturelle, liée aux pressions que faisait peser Berlin pour mettre en place des réformes structurelles économiques plus fortes à Athènes. La situation polonaise n’est aucunement comparable.

(3) La seule procédure en cours concerne l’état de droit en Pologne et la réforme de la justice. Mais chaque pays est tour à tour l’objet de procédures en manquement.

(4) La république tchèque par exemple pour les territoires conquis par la Pologne en 1938 à la faveur de l’invasion allemande ou la Lituanie après 1945, etc