A Alep, l’hôpital reste debout malgré tout. Deux médecins syriens témoignent

A Alep, l’hôpital reste debout malgré tout. Deux médecins syriens témoignent

Share

Le Docteur Al-Shiekh

(B2) L’une est pédiatre, l’autre est chirurgien vasculaire. Ils sont jeunes, à peine plus de trente ans, mais avec déjà une expérience comme peu de médecins ont eu au cours de leur carrière. Tous deux ont, durant le siège d’Alep, fait leur métier : soigner, assister, sauver. Le docteur Nour et le docteur Al Shiekh (1), étaient de passage à Bruxelles. Ils témoignent.

Ce récit peut paraître chirurgical, abstrait de toute émotion. Détrompez-vous : sous le verbe de l’analyse comme du scalpel du chirurgien se cache une sensibilité que les mois de guerre n’ont pas émoussée. Car Alep, ville située dans le nord-ouest de la Syrie proche de la frontière turque, s’est retrouvé à de nombreuses reprises au centre des combats. Et les hôpitaux étaient en première ligne. Le pouvoir syrien n’hésitant pas à viser ces lieux qui auraient dû être neutres, comptant ainsi assécher les capacités de survie de la population, et des combattants. (2)

Un seul hôpital debout à Alep

« Au début de la guerre, on comptait dix hôpitaux à Alep. Durant le siège, il n’en restait plus qu’un seul débout pour plus de 200 cas par jour. Nous travaillions sous les bombes, nous avons donc dû renforcer notre hôpital pour qu’il résiste aux attaques, nous avons ainsi construit jusqu’à deux paliers de sous-sol pour pouvoir protéger nos patients et nous protéger nous-même. Quand les bombardements arrivaient par vagues, on allait au sous sol, et on attendait que cela finisse. Puis nous retournions travailler comme si rien ne s’était passé ».

La crainte des bombardements

« Nous avions peur pour nos vies, mais nous étions là pour sauver la vie des gens dans la ville, il s’agissait d’une bonne cause. […] Une mère qui ne voulait pas laisser son enfant à l’hôpital m’a répondu qu’elle avait peur des bombardements. Elle préférait le garder et prendre soin de lui à la maison. Elle voulait son enfant « en un seul morceau » ».

Des choix cornéliens à faire

« Avant le siège, nous avions une possibilité : transférer certains patients de l’unité de soins intensifs, dont l’état le permettait, dans d’autres hôpitaux ou villes de Syrie ou en Turquie. Et garder dans notre hôpital, en soins intensifs, les patients de longue durée et dont les cas étaient les plus graves. Durant le siège, nous avons perdu cette option. Nous nous sommes servis des lits en unités de soins intensifs pour les urgences. Le nombre de lits était limité, face à un nombre de victimes toujours grandissant à cause notamment des bombes à fragmentation. Nous avons du faire une “balance” entre les patients ayant le moins de chance de survie et ceux avec le plus de chance. Ce sont les choix les plus difficiles de ma vie ».

Le matériel compté et rationalisé

« Nous manquons de beaucoup de matériel. Nous avons perdu deux générateurs d’oxygène sur trois dans les bombardements. Pour l’économiser, nous devions le rationaliser en fonction des besoins des patients et des durées des opérations. Les voitures de particuliers avaient remplacé les ambulances. […] Nous avons besoin de plus d’aide pour lutter contre la malnutrition, du matériel médical à destination des personnes des zones assiégées. Le plus important, c’est l’évacuation des zones assiégées. »

Le fléau des enfants : la malnutrition

« Beaucoup d’enfants nécessitent de l’aide. Ils ont besoin de plus de soins, de vaccination, de nourriture, d’eau. Je traite environ 60 à 70 enfants par jour. Le cas le plus fréquent que l’on rencontre, c’est la malnutrition des enfants venant des zones assiégées. Les mères, également, souffrent de malnutrition pour nourrir leurs enfants. C’est extrêmement grave. Ces enfants malnutris sont plus vulnérables aux maladies. »

Adulte avant l’heure

« Aicha, 10 ans est arrivée au centre un jour. Sa mère était morte dans un bombardement et son père l’avait abandonnée. Elle était devenue une adulte avant l’âge. C’est très dur et très douloureux de voir ça, il n’y a pas d’orphelinat, ni de prise en charge et soins psychologiques ».

Les médecins ont fini d’apprendre sur le « tas »

« J’ai effectué des opérations en dehors de mon champ de compétences. Parce qu’il n’y avait pas assez de médecins pendant le siège surtout en chirurgie, j’ai été amené à effectuer des opérations thoraciques et de chirurgie générale » (NB : alors qu’il a été formé à la chirurgie vasculaire).

Un message immédiat : l’arrêt des bombardements

« Tout ce que les Syriens veulent, c’est, quelle que soit l’issue, l’arrêt immédiat des bombardements et des massacres. C’est le plus important aujourd’hui. Il faut aussi protéger les hôpitaux et centres médicaux. »

L’espoir pour le futur

« Les Syriens veulent vivre en paix et pouvoir choisir leur gouvernement et leur président. Il faudra aider les gens à rentrer chez eux. Nous devons aussi et surtout nous concentrer à l’accès à l’éducation et à la santé pour reconstruire le pays ».

(Propos recueillis par Elena Barba)

Entretien en face à face à Bruxelles dans les locaux de l’association Crisis Action, avec deux autres confrères.

(1) Le Dr Al Shiekh, est marié et a deux enfants. Sa famille vit en Turquie. Il a été le dernier civil à quitter la ville d’Alep à sa libération, s’assurant que tous les patients avaient pu être évacués. Le Dr Nour a tenu à rester plus anonyme, par peur de représailles, elle vit actuellement en Syrie avec sa famille.

(2) Depuis 2012, la ville était séparée en deux. Une partie tenue par le régime syrien de Bachar Al-Assad, une autre par l’opposition, l’Armée syrienne libre. Depuis septembre 2016, les forces régulières syriennes aidées de ses alliés russes bombardent la ville. Le 15 décembre 2016 Bachar Al-Assad a revendiqué la « libération » de la ville.