Quand la Yougoslavie éclate, les Européens défendent le droit à l’auto-détermination

Quand la Yougoslavie éclate, les Européens défendent le droit à l’auto-détermination

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Les principaux acteurs européens en conversation à Bruxelles : J. Delors, G. DeMichelis, J. Poos, H.D. Gensher, R. Dumas (crédit : CE / archives B2)

(B2) En 1990-1991, la Yougoslavie explose par le nord, la Slovénie la plus riche des républiques se prononce, le 23 décembre 1990, à une large majorité (95%) pour le retrait de la fédération yougoslave (RFSY) et l’indépendance… à moins qu’un accord de restructuration de la fédération soit conclu dans les six mois. Une revendication portée depuis plusieurs mois avec la Croatie.

Toute ressemblance avec des évènements ayant existé ou pouvant exister (cf. la Catalogne aujourd’hui serait, bien entendu, purement fortuite 🙂 Si faire une comparaison n’est pas raison, examiner l’histoire n’est cependant pas inutile. Car on peut voir que l’Europe, à l’époque, s’est largement entremis et a eu des positions très audacieuses. Peut-être à tort…

L’Europe joue les médiateurs

Le Luxembourg qui préside l’UE décide de jouer les médiateurs pour garder la Yougoslavie unie. La troïka européenne est missionnée en ce sens par les ministres des Affaires étrangères le 26 mars 1991. Composée du Luxembourgeois Jacques Poos (1), de l’Italien de Michelis, du Néerlandais Van den Broek, elle se rend plusieurs fois à Belgrade, comme à Zagreb et Ljubjlana, pour jouer les bons offices, prôner la dialogue et le non recours à la force.

Un accord de cessez-le-feu et suspension de l’indépendance à l’arraché

Mais, dans le même temps, plusieurs incidents armés opposent l’armée yougoslave et les forces de sécurité croate et slovène. Ils feront les premiers blessés, et les premiers morts. La situation devient critique. La Troïka se rend une dernière fois à Zagreb et Belgrade et arrache, dans la nuit du 28 au 29 juin, un compromis qui prévoit, d’une part, la cessation des hostilités, d’autre part, la suspension pour trois mois des déclarations d’indépendance croate et slovène. Un accord entériné à Brioni le 8 juillet suivant. Le moratoire de l’indépendance est acté, tout comme le cessez-le-feu.

Le droit à l’auto-détermination reconnu par le Parlement européen

Le Parlement européen condamne le recours à la force de l’armée du gouvernement central de Belgrade mais reconnait aussi le droit à l’autodétermination. « Les Républiques constitutives et les provinces autonomes de Yougoslavie ont le droit de déterminer leur avenir (…) mais chacune a le devoir absolu de n’user que des moyens pacifiques et démocratiques pour parvenir à des changements constitutionnels » souligne-t-il dans une résolution adoptée le 10 juillet 1991.

Une escouade d’observateurs mis en place

Un corps d’observateurs européens est mis en place pour surveiller le cessez-le-feu en Slovénie d’abord, en Croatie ensuite. La troika européenne reprend son bâton de pèlerin, sous la houlette de l’ambassadeur néerlandais Henri Wynaendts. Une force de maintien de la paix est à l’étude. Les incidents continuent faisant de nombreuses victimes, en Slovénie comme en Croatie, surtout où se concentre l’action de l’armée yougoslave.

Le front européen se fissure

L’Allemagne menace de reconnaître « bientôt » les républiques sécessionnistes de Slovénie et de Croatie si les affrontements ne cessent pas en Yougoslavie, déclare le ministre allemand des affaires étrangères, début septembre. L’Autriche (qui n’est pas membre de la CEE) critique vigoureusement l’attentisme européen et milite pour une reconnaissance rapide de l’indépendance. L’Italie, lors d’une rencontre à Venise, avec son homologue allemand, emmenée par Giulio Andreotti milite aussi pour l’indépendance. Du côté de l’exécutif européen, on n’exclut pas cette solution. Mais Jacques Delors, le président de la Commission européenne, préfère garder cette carte, comme un moyen de pression sur Belgrade. Il le dit devant le Parlement européen le 11 septembre.

Mise en garde internationale

Le Secrétaire général des Nations-Unies, Javier Perez de Cuellar, met en garde les Européens contre une reconnaissance « prématurée de certaines républiques yougoslaves ». Un tel développement « pourrait mettre le feu aux poudres, notamment en Bosnie-Herzégovine » insiste dans une lettre envoyée aux Douze début décembre le Péruvien. Prémonitoire…

La procédure de reconnaissance organisée…

Le pas définitif est franchi le 16 décembre 1991. Lors du conseil des Ministres des Affaires étrangères, une procédure de reconnaissance est mise en place en deux temps, s’étalant jusqu’au 15 janvier 1992, après examen par la commission d’arbitrage (la commission Badinter) pour vérifier que toutes les conditions sont bien remplies.

… puis non respectée

Sans attendre, l’avis de la commission d’arbitrage, l’Allemagne décide, dès le 16 décembre, de reconnaître, la Slovénie et la Croatie. Le 13 janvier 1992, la commission Badinter rend ses conclusions : elle recommande la reconnaissance de la Macédoine et Slovénie, et de la Croatie (sous condition de modification de certaines lois), pour la Bosnie, elle devra sans remettre au référendum. Elle rejette toute demande qui ne correspond pas aux frontières internes de la Yougoslavie (Serbes de Croatie ou Serbes de Bosnie). La CEE ne reprend que partiellement ces conclusions et reconnait derechef Slovénie et Croatie.

Fin du premier acte…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) A l’époque, celui-ci a un certain Jean-Claude Juncker comme collègue chargé des Finances et du Travail.

Lire aussi : Années 1990 : ex-Yougoslavie, les dix faux pas de l’Europe