La relève stratégique française en panne de réflexion européenne ?

Une relève de la pensée stratégique, brillante, qui se féminise, mais peu intéressée par l’Europe à quelques exceptions près (© NGV / B2)

(B2 à Paris) Ce mardi se tenait à Paris, au sein de l’école militaire, un exercice très intéressant. La jeune fleur de la pensée stratégique française venait présenter ses travaux sous la houlette de l’IRSEM, l’institut de recherche. Une cinquantaine de chercheurs et chercheuses (aussi nombreuses que leurs homologues masculins) qui avait 10 minutes (pas plus) pour présenter le résultat de leur recherche, de leur thèse (en cours d’écriture ou quasiment terminée).

De la Russie (qui a fait l’objet de nombreux points de vue) au Mali, en passant par la Corée du Nord, l’Arctique, le terrorisme, les changements climatiques, Djibouti, la Mongolie, la Syrie, le G5 Sahel, Taïwan, la politique de défense de l’Inde, le budget de défense français, etc. Le panel de réflexion était large. Et les nouveaux visages de cette pensée en herbe mériteraient (tout autant que les anciens) de trouver le chemin des plateaux télé, radio et pages des journaux car les points de vue qu’ils développent sont fort intéressants.

J’ai cependant un petit bémol à apporter à cet enthousiasme. Un regret. De façon (très) étonnante, aucun travail n’était consacré à l’Union européenne, aux nouveaux projets de coopération, au rôle du Haut représentant… Une impasse inexplicable, inexpliquée d’ailleurs. Bien entendu, l’Union européenne était mentionnée à de nombreuses reprises (pour ce que j’ai pu écouter) en matière de position politique sur la Corée, ou de sanctions, de financements pour le Mali, de lutte anti-terroriste, etc. La mention était récurrente. Mais elle n’était l’objet d’aucune étude propre. Même en élargissant au plan des pays européens, je n’ai recensé qu’un seul travail, celui de Laurent Borzillo sur l’Allemagne, avec une question ô combien pertinente : « Peut-on compter sur [Berlin] et les forces militaires communes existantes en cas de besoin de projection de force ? ».

Rien sur le Brexit, sur les capacités militaires ou industrielles de tel pays européen, sur le choc des crises financières sur les pays du sud de l’Europe, sur les possibles (ou impossibles) projets européens, sur les opérations maritimes de l’UE, sur les coopérations (structurées, renforcées, etc.),… Ni en mode explicatif ni en mode critique ou tout simplement prospectif. Une pauvreté qui tient sans doute au hasard des disponibilités des étudiants. Mais pas seulement. Nous l’avions déjà constaté lors de la rédaction de notre ouvrage sur la PeSDC : autant les travaux d’étudiants étaient nombreux dans le monde francophone dans les années 2000 à 2010 sur les missions, les instruments de la PSDC, etc. autant ils sont plus rares aujourd’hui.

Est-ce le reflet d’une position plus générale ? A suivre de près. Mais il y a aujourd’hui un certain désenchantement, un tropisme français, assez répandu dans les rangs militaires, de considérer l’Europe comme un problème plutôt que comme une solution, du moins en matière de défense (un peu moins de sécurité). On semble préférer les sujets exotiques, lointains, plutôt que de s’attacher à mieux connaître et coopérer avec les voisins, jugés peu efficaces, peu entreprenants et peu dotés. Chacun ne jure que par les Britanniques qui demeurent pour les Français l’alpha et l’oméga de la défense européenne. Ce qui semble un (beau) leurre politique.

Cette ignorance dans le champ de la réflexion est plutôt étonnante à l’heure où, justement, la défense a fait irruption dans le champ politique européen au plus haut niveau. Des évolutions notables sont en cours. Il ne se passe pas aujourd’hui une journée à Bruxelles, à Paris et dans les autres capitales européennes où ce sujet n’est pas mentionné, discuté, débattu. L’Europe a (enfin) brisé certains tabous en acceptant de financer des projets de défense et elle sera, certainement, un des points clés de la révision stratégique en cours. Emmanuel Macron a fait de la réforme européenne un de ses axes de gouvernement.

L’Europe de la défense souffre de multiples défauts, certes. Les Européens peuvent apparaître parfois pusillanimes, sans doute. Cela n’enlève pas qu’il importe de bien connaître les ressources et les insuffisances de nos voisins pour pouvoir interagir avec eux, de saisir plus finement les jeux de pouvoirs en cours dans les couloirs européens pour avoir une capacité d’influence et apporter son grain de sel dans ce maelström.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

5 pensées sur “La relève stratégique française en panne de réflexion européenne ?

  • 30 août 2017 à 18:58
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    Excellentes remarques… Le traditionnel tropisme français est sans doute renforcé par la crise européenne, pour laquelle les réponses actuelles sont très probablement insuffisantes et le leadership défaillant. Il reste à savoir si les projets macroniens de réforme européenne seront davantage mobilisateurs ou si, comme pour l’immigration, les travailleurs détachés ou, qui sait, la défense, ils contourneront toujours Bruxelles. Pas de quoi s’étonner, alors, que l’attention des chercheurs et analystes se concentrent un peu plus encore sur l’Hexagone…

  • 30 août 2017 à 19:02
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    Etonnant en effet. Sans doute l’influence et la place de la doctrine anglo-saxonne, plus et mieux diffusée dans le monde universitaire et professionnel (militaire). Peut-être aussi le fait de l’absence de crises diplomatiques ou militaires au sein et dans le voisinage immédiat de l’UE. Enfin, une certaine lassitude devant la lenteur/lourdeur du processus politico-administratif de construction d’une défense européenne. On ne tombe pas amoureux d’une « coopération structurée permanente » … JGG

  • 31 août 2017 à 12:57
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    merci de cette réaction intéressante et de cette remarque judicieuse.
    En effet, les stratégistes français ont désappris à s’intéresser à la PeSDC alors qu’elle était leur point focal, quand il y a près de vingt ans on rêvait de la « défense européenne » (à la française). Depuis la normalisation otanienne de la France, et son retour dans le rang atlantique en deux quinquennats, les tensions stratégiques ont, vu de Paris, déserté l’UE pour se traiter dans l’Otan et avec ses canons, et ce d’autant plus que les printemps arabes et les questions du jihadisme et des migrations associées ont focalisé ailleurs l’attention des chercheurs français. Quant aux affaires ukrainiennes, syriennes et maintenant turques ont été traitées autrement, sans vraie référence et encore moins recours à l’UE vue comme à la remorque géostratégique de Whasington.

    Bien peu de chercheurs en France voient aujourd’hui dans le Brexit une occasion de relancer un projet de sécurité européenne tant l’atonie militaire des 27 confine à la démission stratégique. Le charme est rompu et les Français cherchent d’autres partenaires. Quant à la mécanique procédurale stratégique de l’UE elle peine à convaincre 17 ans après Helsinki, son headline goal et son ambitieuse toolbox! La bureaucratie a été la plus forte. D’ailleurs, les élites françaises ont déserté les postes de responsabilités de la PeCSD comme de la Pesc. Beaucoup pensent aussi que le format géopolitique des 27 n’a plus aucun sens stratégique ni militaire et plaide pour d’autres postures européennes plus réduites ou plus larges, c’est selon (voir les travaux de La Vigie).

    Un dernier mot sur les jeunes chercheurs en matière stratégique, je trouve, comme beaucoup, bien étrange que l’on ne trouve dans cet aéropage de jeunes pousses qu’a rassemblé l’Irsem aucun militaire, alors que les officiers de l’Ecole de guerre consacrent une bonne année à un recyclage opératif et stratégique et produisent de très intéressantes études sur ces sujets qui les concernent au premier chef. A quand des jeunes chercheurs militaires?

    JD

  • 31 août 2017 à 20:30
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    En tant qu’intervenant sur un panel auquel vous avez je crois assisté, je me permets de souligner que si ma réflexion ne portait pas directement sur la PeSDC, j’ai souligné combien l’Europe était absente pour résoudre les conflits de son voisinage, avec une politique étrangère qui reste encore peu audible en dépit de la fonction de Haut-Représentant (l’expression de Ministre des Affaires Etrangères étant passée à la trappe) et la division de ses Etats membres.

    La question de l’UE a également été évoquée dans le panel sur la cyberdéfense, ainsi que sur le terrorisme, soit dans les 3 panels auxquels j’ai pu assister.

    • 31 août 2017 à 20:45
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      Merci de votre commentaire. Vous avez tout à fait raison, l’UE a été mentionnée à plusieurs reprises, évoquée (ce que je pense avoir précisé). Mais, ce n’est sans doute, pas à vous que j’apprendrai que « évoquer n’est pas chercher »… Sur le fond, « une politique étrangère peu audible », permettez-moi d’avoir un avis, un peu plus nuancé. Sur le voisinage, justement l’UE a quelques atouts qu’elle exploite (sans doute pas suffisamment encore, c’est sûr). Quant au fait que le haut représentant ne s’appelle pas Ministre, il n’a que très très peu d’influence dans les faits, le HR ayant reçu toutes les fonctions (exceptée le nom) qui auraient été dévolues à ce qu’aurait été le Ministre des affaires étrangères de l’UE. On peut avoir une nostalgie du terme de ‘Ministre’, à la réflexion, je préfère personnellement celui de Haut représentant qui correspond plus exactement aux fonctions réelles de ce « Ministre » qui n’a pas le pouvoir d’imposer aux Etats de changer leur politique étrangère, mais davantage d’être le porte-parole, le coordinateur, l’impulseur de « ces » politiques. C’est la réalité européenne : il n’y a pas une politique étrangère mais 28 + 1. L’UE est forte quand elle a une politique assez unie (ex. Géorgie, Tunisie), + faible quand elle est divisée (Libye, Israel/Palestine, Syrie)… malgré les apparences d’unité.

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