Guerre ou paix (1). La vertu pacificatrice de l’Europe : vrai ou faux ?

Guerre ou paix (1). La vertu pacificatrice de l’Europe : vrai ou faux ?

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(crédit : Marine italienne)

(B2) La construction européenne a amené la paix durant des années (70 ans aujourd’hui) sur le continent. Cette une maxime, souvent entendue, défendue par les fédéralistes, vilipendée par les souverainistes, correspond-elle à une réalité ? Cela dépend des points de vue et de l’échelle territoriale que l’on prend.

L’Union a amené la paix entre ses États membres ?

VRAI. L’Union européenne a, incontestablement, mis fin à des guerres successives entre les pays principaux du continent, à commencer par les deux grands rivaux continentaux – l’Allemagne et la France – dont les trois guerres meurtrières, en 1870, 1914-1918 et 1939-1945 (sans remonter aux temps napoléoniens) ont ravagé le continent. Le plus fabuleux résultat de l’Union européenne est là tout de même !

L’Union a limité également la résurgence des nationalismes, rampants, dans certains pays. Qu’on ne croit pas que tous les hommes soient subitement devenus bons et les responsables politiques « intelligents » du fait de leur incorporation dans l’Union européenne. Certains conflits demeurent latents, comme le conflit linguistique entre la Hongrie et la Slovaquie, ou le litige territorial entre la Croatie et la Slovénie. Les flambées nationalistes persistent. Simplement, elles ne trouvent plus l’espace guerrier pour s’exprimer. Car les liens d’interdépendance sont trop forts, le souvenir des anciens conflits encore persistants. Et la vertu d’être ensemble l’emporte encore, dans les peuples, sur la croyance.

Le champ de bataille réel s’est transporté en un champ de bataille juridique et politique. On a transformé les avis de déclarations de guerre, en déclarations tonitruantes à l’entrée d’un Conseil européen. Les longues batailles mortifères ont été transformées en longues nuits de négociation. Et les duels à l’arme lourde se déroulent désormais à fleurets mouchetés dans des enceintes juridiques. Et quand on n’est pas d’accord, on fait un communiqué de presse, voire une conférence de presse, on va devant la Cour de justice ou on boude quelques temps en pratiquant la politique de la chaise vide. Cela fait moins de dégâts ! Au pire, on quitte le club comme a décidé le Royaume-Uni.

L’Union européenne a établi 70 ou 75 années de paix * sur le continent ?

FAUX C’est légèrement faux (pour être gentil), voire un certain négationnisme de l’histoire européenne (pour être réaliste). De nombreux hommes politiques ou commentateurs citent encore cette phrase oubliant qu’une partie des pays membres de l’Union européenne n’ont recouvré que depuis 1989 leur liberté et se sont libérés de « forces d’occupation ». Les différentes interventions soviétiques militaires (Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968) n’étaient pas spécialement « pacifiques ».

Les guerres civiles de Yougoslavie entre 1991 et 1995, et au Kosovo en 1998-1999 apportent, encore davantage, un cruel démenti à cette maxime. Dans son pourtour, l’Europe n’a pas su imposer la paix. A l’époque, l’Europe a, même, tourné la tête pudiquement pour ne pas voir l’explosion qui se profilait. L’Union européenne n’est sûrement pas coupable de cet état de fait ; ce sont les différents dirigeants yougoslaves qui en sont la cause. Mais elle a une certaine part de responsabilité dans l’aggravation de la situation.

Il est fallacieux de dire que l’Europe n’avait pas, à l’époque, les moyens de faire face. Elle en avait les moyens et la possibilité et, même, un moment la volonté. Elle a tenté de le faire, à plusieurs reprises. Mais elle n’a pas eu ensuite la persistance dans cette volonté d’imposer sa solution de paix, trop divisée elle-même et, surtout, trop accaparée par sa situation interne, notamment la mise en place de l’Union économique et monétaire et la nouvelle situation géopolitique avec la réunification allemande et la création de nouveaux pays à ses marches (1).

Le cas de l’Irlande du Nord

La « sale » guerre en Irlande du nord, avec des pratiques moyenâgeuses du côté de la police britannique comme du côté des « insurgés » républicains a laissé sur le carreau plus de 3500 morts (dont près de 2000 « civils »). Les « troubles » avaient commencé avant l’adhésion européenne de l’Irlande (en 1973). Mais il a fallu attendre des années avant de signer un accord. L’Union européenne a poussé dans le sens un accord. L’existence de la libre circulation, l’absence de frontière réelle entre les deux Irlande, les pansements financiers procurés par l’Union, ont réduit les tensions et facilité certains compromis. C’est un point non négligeable de l’apport pacificateur européen.

Le dernier ‘mur’

Ce n’est pas un conflit ouvert mais la séparation de l’île de Chypre en deux, l’occupation militaire turque est encore une grave entaille dans la pacification de l’Europe (même si elle ne génère plus de victimes). Comme pour le conflit en Irlande du Nord, l’Union européenne s’est évertuée, avec divers instruments civils (programmes financiers, soutien structurel…) d’aplanir les difficultés et les frontières. Mais la responsabilité de la négociation et le rôle de premier plan n’était pas joué par l’Europe mais au niveau des Nations unies (1).

En conclusion…

L’Union européenne est un facteur de paix entre ses membres. Elle n’est pas une garantie de la paix, sine qua non, sur le continent européen ou aux marges de ses frontières. L’Europe d’aujourd’hui serait-elle en position de faire face à un conflit type IRA, à une incursion type Turquie à Chypre, ou à un violent conflit ethnique ? La réponse est non. C’est toute la question et tout l’enjeu posé aussi pour la défense européenne (2). Comment, demain, faire face à ce type de conflit, interne ou proche, ou une incursion « étrangère » dans un pays non membre de l’OTAN (3).

(Nicolas Gros-Verheyde)

* Selon qu’on prend comme référence la création de la CECA (1952) – qui a un véritable objectif pacificateur entre établissant une interdépendance dans le charbon et l’acier (deux des principaux ingrédients nécessaires) pour mener une guerre (à l’époque), ou celle de la CEE (1957).

(1) On peut remarquer que l’OTAN n’a pas été plus active ni efficace dans cette fonction de prévention en ex-Yougoslavie. Mais elle était moins présente que l’UE (ou plutôt la CEE) qui avait des liens d’association avec la Yougoslavie. En revanche, pour Chypre, avec un de ses membres (Turquie) qui est la puissance occupante et deux autres de ses membres (Grèce, Royaume-Uni), impliqués en tant que puissance garante, elle aurait dû avoir un rôle plus net et ferme qu’elle n’a pas voulu jouer.

(2) Qui a aussi d’autres enjeux, notamment la stabilisation dans le voisinage plus lointain ou la restructuration de l’industrie européenne de défense.

(3) A priori, une incursion dans un pays membre de l’OTAN serait résolue par l’Alliance atlantique.