Défense. L’Europe doit prendre ses responsabilités (V2)

Défense. L’Europe doit prendre ses responsabilités (V2)

Share

(crédit : état-major des armées / Archives B2) Le « pas de tir » de la fusée Ariane en Guyane

(B2) C’est le message que devrait adresser le président Juncker, flanqué de ses deux commissaires, Elżbieta Bieńkowska et Jyrki Katainen, et de la Haute représentante de l’Union, Federica Mogherini, mercredi (7 juin), en présentant, un document de réflexion pour lancer un débat public sur la manière dont « l’UE à 27 » pourrait renforcer, d’ici 2025, sa défense.

Les limites de la puissance douce

« Même si l’Europe est fière d’être une puissance douce d’importance mondiale, nous ne devons pas être naïfs. La puissance douce ne suffit pas dans un voisinage de plus en plus dangereux » va indiquer la Commission, estimant que l’engagement du président Juncker pris lors de son intronisation au Parlement européen, en juillet 2014, que l’UE « devienne un acteur mondial plus fort » doit devenir une réalité.

Une Europe attendue par les citoyens

« Les Européens s’attendent à une Union qui les défend et les protège » argumente la Commission. Dans presque tous les pays de l’UE, la défense est ainsi citée dans les trois premières priorités. Et, en moyenne, dans tous les pays, trois Européens sur quatre se montrent favorables à une politique plus commune de sécurité et de défense. La nature des menaces auxquelles sont confrontés les pays de l’UE a changé, souligne aussi la Commission. Qu’il s’agisse de terrorisme ou de cyberattaques, « les frontières nationales ne suffisent pas à les contrer ». L’intensité des menaces « augmente ». Les questions de sécurité intérieure et de sécurité extérieure s’entremêlent. La réalité s’impose : « les États seront plus efficaces en travaillant ensemble ».

Une baisse drastique des budgets

Cette maxime se vérifie davantage au niveau économique et des capacités militaires. Durant la crise financière, l’Europe a baissé ses budgets de défense de 11%. Une cure d’austérité qui s’ajoute à la « rente de la paix » issue de la chute du mur de Berlin, qui a vu les budgets de défense diminuer nettement. Résultat : tous pays confondus, les budgets européens atteignent 227 milliards d’euros par an, contre 545 milliards d’euros de l’autre côté de l’Atlantique (selon les chiffres donnés par la Commission). Un chiffre qui devrait encore s’aggraver dans le futur (lire : Défense : quand l’Europe a décroché des États-Unis. Le coût de la Non-Europe…).

 

Des duplications inutiles

Aujourd’hui, « 80% des achats et plus de 90% des investissements la recherche et de la technologie sont gérés à l’échelle nationale » selon les statistiques de l’agence européenne de défense. L’achat en commun comme la recherche en commun devient négligeable. Chaque État veut son petit « joujou » industriel et militaire. Résultat, en Europe, il existe « 178 systèmes d’armes différents contre 30 aux États-Unis, 17 types différents de chars de combat dans l’UE contre un seul aux États-Unis ». Et cette dispersion concerne toutes les armes : « Il y a 29 ainsi types de frégates européennes contre 4 aux États-Unis ; 20 types d’avions de chasses contre 6 aux États-Unis ». Il y a « plus de producteurs d’hélicoptères en Europe que de gouvernements capables de les acheter » ironise la Commission. « Cette approche nationale entraîne également des duplications inutiles et a un impact négatif ».

Au minimum 25 milliards dépensés inutilement

Le manque de coopération entre les États membres dans le domaine de la défense et de la sécurité a un coût : l’Europe gaspille ainsi annuellement « entre 25 et 100 milliards d’euros », selon la Commission. Si les Européens travaillaient davantage ensemble, et mettaient en commun leurs achats, on pourrait économiser « jusqu’à 30% des dépenses annuelles de défense ».  Ce n’est pas rien.

NB : en disant cela, la Commission vise l’inverse de l’objectif de Donald Trump qui, sous prétexte de solidarité transatlantique, veut surtout que les Européens contribuent aux dépenses américaines. Pour l’UE, il s’agit de dépenser, éventuellement plus, mais surtout mieux.

Des scénarios pour le futur

La Commission entend inciter chacun à réfléchir au futur que pourrait prendre la défense européenne. Elle a ainsi élaboré trois scénarios : d’une approche très prudente, classique visant à renforcer la défense européenne, à une quasi-armée européenne.

  1. Le premier scénario vise le renforcement de la coopération actuelle, selon les mêmes modalités, de la politique des petits pas, avec des projets industriels et opérationnels, basés sur le volontariat, et des décisions ad hoc, où tout reste entre les mains des États membres.
  2. Le scénario intermédiaire prône une « sécurité et une défense partagée », notamment avec le renforcement sur certains sujets notables : la gestion des crises extérieures, le contrôle des frontières ou la protection des infrastructures critiques.
  3. Le troisième scénario est le plus ambitieux, la Commission propose une « véritable défense commune », une communauté de défense et de sécurité qui « complète l’OTAN », qui n’est pas loin d’une armée européenne : avec un QG permanent militaire permettant de conduire les opérations militaires communes (à mandat exécutif y compris), une intégration plus poussée entre les différentes armées prêtes à mener des « opérations au profit de l’Union », des plans conçus « au niveau européen », « synchronisés » fixant des « priorités européennes » en particulier pour les acquisitions, avec un degré de « solidarité et d’entraide » renforcé.

NB : il faudra lire entre les lignes de façon précise ce document, notamment sur le rôle de la dissuasion.

La main à la poche…

Non contente de réfléchir en théorie, la Commission européenne va aussi mettre la main à la poche. Ce qui est le plus important à mon sens. Elle a déjà mis en place un programme pour la recherche & technologie. L’action préparatoire est dotée de 30 millions d’euros par an jusqu’à 2020 et de 500 milliards au-delà (Lire : L’action préparatoire pour la recherche de défense mieux dotée en 2018*). Elle propose désormais de mettre en place la brique suivante : un programme pour la Recherche & Développement – qui permettra de sortir des prototypes quasi-industriels. Il devrait être doté de 250 millions d’euros par an sur la période de 2019-2020. Et elle s’engage à s’engager davantage à partir de 2021 : 1 milliard par an + 500 millions pour la R&T, soit plus de 10 milliards d’euros sur la prochaine période. Ce n’est pas rien. Un programme cofinancé sur la base du budget communautaire (1). Lire les détails : Le second volet du fonds défense bientôt présenté*

Une vraie révolution

Cette approche sonne comme une vraie révolution. On n’est plus dans l’approche, timide, d’harmonisation des marchés publics et de la circulation des équipements militaires (comme en 2007-2009), ni dans une gestuelle politique et symbolique (comme depuis des années), ou même dans des programmes dotés de quelques millions d’euros. L’Union européenne commence à peser, en termes sonnants et trébuchants. C’est l’équivalent du budget « recherche » d’un État membre comme l’Allemagne , voire plus, qu’elle met ainsi sur la table.

Une compétence partagée

En faisant cela, on fait aussi d’une certaine façon passer la défense et son économie comme un objectif communautaire, soumis aux règles classiques communautaires (financement européen, contrôle par la Cour des comptes ou la Cour de justice), mais qui bénéficie de règles particulières, faites sur mesure (avec le rôle des États membres, le secret défense…). La défense devient ainsi non pas une politique communautaire pleine et entière mais un objectif de compétence « partagée », avec l’assentiment des États et… des populations. Une convergence plutôt rare. Ceux qui disent, de façon blasée, « l’Europe de la défense, c’est un truc qui marchera jamais », vont devoir réviser leur argumentaire…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) La Commission intervient en tant que cofinanceur, aux côtés des États membres. Elle doit ainsi pouvoir débloquer un ensemble de cinq milliards d’euros par an au total (un milliard sur le budget CE et 4 milliards financés par les États membres).