Le Pape appelle l’Europe à se ressaisir

Le Pape appelle l’Europe à se ressaisir

(B2) Sans conteste, c’est l’appel du pape aux 27 Chefs d’Etat et de gouvernement, réunis sous les ors de la Chapelle sixtine, qui pourrait être l’évènement le plus marquant de ce sommet du 25 mars Rome. Sur fond de chamailleries entre dirigeants européens, et d’un manque de projets concrets, le pape François a lancé, vendredi soir, un vibrant appel à rénover l’Europe. Son discours est à lire de près. On peut être croyant, ou non, pro-pape ou anti-pape, ce discours, appelle chacun à réfléchir. Au contraire de la plupart des textes européens, souvent incompréhensibles, où il faut lire entre les lignes ce qui n’est pas inscrit et tenter de comprendre ce qui est écrit, ce texte est limpide, construit, intellectualisant au bon sens du terme, c’est-à-dire appelant chacun à réfléchir, au plus haut de ses possibilités et non au plus bas de ses instincts. Il est d’ailleurs marqué par de nombreux emprunts à différents discours des fondateurs européens (qui sont cités en note de bas de page).

Le Pape François a tenu à rappeler le passé comme pour marquer qu’en 1957, il fallait sans doute plus d’audace et de courage, deux vertus qui semblent manquer aux dirigeants d’aujourd’hui.

Après les années sombres et cruelles de la Seconde Guerre Mondiale, les Responsables de l’époque ont eu foi en la possibilité d’un avenir meilleur, ils « n’ont pas manqué d’audace et n’ont pas agi trop tard. Le souvenir de leurs malheurs et peut-être aussi de leurs fautes semble les avoir inspirés, leur a donné le courage nécessaire pour oublier les vieilles querelles, […] penser et agir de manière vraiment nouvelle et pour réaliser la plus grande transformation […] de l’Europe […]

Il a ensuite donné une définition de la multi-crises qui frappe l’Europe – politique, financière, de valeurs – revenant sur l’éthymologie du mot « crises ».

Il y a la crise économique, qui a caractérisé les 10 dernières années, il y a la crise de la famille et des modèles sociaux consolidés, il y a une diffuse “crise des institutions” et la crise des migrants : beaucoup de crises, qui cachent la peur et le désarroi profond de l’homme contemporain, qui demande une nouvelle herméneutique pour l’avenir. Cependant, le terme “crise” n’a pas en soi une connotation négative. Il n’indique pas seulement un mauvais moment à dépasser. Le mot crise a pour origine le verbe grec crino (κρίνω), qui signifie examiner, évaluer, juger. Notre temps est donc un temps de discernement, qui nous invite à évaluer l’essentiel et à construire sur lui : c’est donc un temps de défis et d’opportunités.

Le pape livre ensuite un diagnostic sans concession sur des institutions européenne qui ont décroché de ses citoyens.

L’Europe retrouve l’espérance lorsque l’homme est le centre et le cœur de ses institutions. J’estime que cela implique l’écoute attentive et confiante des requêtes qui proviennent aussi bien des individus que de la société et des peuples qui composent l’Union. Malheureusement, on a souvent l’impression qu’est en cours un ‘‘décrochage affectif’’ entre les citoyens et les institutions européennes, souvent considérées comme lointaines et pas attentives aux diverses sensibilités qui constituent l’Union.

Il donne ensuite les lignes directrices de ce que pourrait être cette Europe qui retrouve l’espérance…

L’ouverture aux autres tout d’abord

L’Europe retrouve l’espérance lorsqu’elle ne s’enferme pas dans la peur et dans de fausses sécurités. […] On ne peut pas se contenter de gérer la grave crise migratoire de ces années comme si elle n’était qu’un problème numérique, économique ou de sécurité. La question migratoire pose un problème plus profond, qui est d’abord culturel. Quelle culture propose l’Europe aujourd’hui ? […] Sans une vraie perspective d’idéaux, on finit par être dominé par la crainte que l’autre nous arrache à nos habitudes consolidées, nous prive des conforts acquis, mette en quelque sorte en cause un style de vie trop souvent fait uniquement de bien-être matériel. […] L’Europe a un patrimoine d’idéaux et de spiritualité unique au monde qui mérite d’être proposé à nouveau avec passion et avec une fraîcheur renouvelée et qui est le meilleur antidote contre le vide de valeurs de notre temps, terrain fertile pour toute forme d’extrémisme.

La solidarité ensuite, notamment entre États (un message assez clair, qui s’adresse notamment aux pays les plus riches du Nord de l’Europe, trop durs lors de la crise financière)

L’Europe retrouve l’espérance dans la solidarité qui est aussi le plus efficace antidote contre les populismes modernes. […] C’est à la politique que revient ce leadership d’idéaux qui évite de se servir des émotions pour gagner le consentement, mais qui élabore plutôt, dans un esprit de solidarité et de subsidiarité, des politiques faisant grandir toute l’Union dans un développement harmonieux, en sorte que celui qui réussit à courir plus vite puisse tendre la main à celui qui va plus lentement et qui a plus de difficultés à atteindre celui qui est en tête.

Un ensemble de règles et de protection pour les plus faibles, enfin.

Le développement n’est pas assuré par un ensemble de techniques productives. Il concerne tout l’être humain : la dignité de son travail, des conditions de vie adéquates, la possibilité d’accéder à l’instruction et aux soins médicaux nécessaires. […] Il n’y a pas de vraie paix lorsqu’il y a des personnes marginalisées et contraintes à vivre dans la misère. […]

Un peu de courage messieurs/mesdames les dirigeants ! semble dire le pape, qui encourage les 27 à élaborer de nouvelles décisions, de nouvelles étapes.

L’Union Européenne est aujourd’hui appelée à se remettre en cause, à soigner les inévitables ennuis de santé qui surviennent avec les années et à trouver de nouveaux parcours pour poursuivre son chemin. […] Il vous reviendra, en tant que dirigeants, de discerner la voie d’un « nouvel humanisme européen », fait d’idéaux et de choses concrètes. Cela signifie ne pas avoir peur de prendre des décisions efficaces, en mesure de répondre aux problèmes réels des personnes et de résister à l’épreuve du temps. […] Ceterum censeo Europam esse ædificandam, […] je pense que l’Europe mérite d’être construite.

(Nicolas Gros-Verheyde, à Rome)


Cette réception vaticane a aussi été l’occasion de quelques petits « évènements » : le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, et son mari, reçus au Vatican ; le leader de la gauche grecque, Alexis Tsipras serrant chaleureusement la main du pape, dans une accolade fraternelle.

Télécharger le discours :