Varsovie présente un anti-candidat contre Donald Tusk. Défaite annoncée pour Szydło ?

Varsovie présente un anti-candidat contre Donald Tusk. Défaite annoncée pour Szydło ?

L’eurodéputé Saryusz-Wolski envoyé au casse pipe contre son compatriote et membre du même parti, Donald Tusk, n’a aucune chance d’être élu (crédit : Parlement européen)

(B2) L’élection du nouveau président du Conseil européen sera marquée du sceau d’un petit mélodrame, bien oriental, ce jeudi (9 mars). Un évènement sans précédent au niveau européen. Pour une fois, un gouvernement ne va pas soutenir un de ses nationaux qui peut prétendre à un poste de premier plan au niveau européen, présentant même un contre-candidat pour saper cette candidature (1).

Dans les rangs européens, la candidature du Polonais Donald Tusk, pour un second mandat de deux ans et demi (2), semblait ces derniers jours ne plus susciter vraiment de doute. Tout le monde semblait, à peu d’accord, même si tous ne partagent pas vraiment le style et l’impetus du Polonais. Mais voilà qu’est venu se glisser un caillou dans la chaussure du candidat : son propre pays, la Pologne !

Une candidature d’un glorieux inconnu

Pour contrer Donald Tusk (et les autres Européens), le gouvernement de Beata Szydło n’a pas présenté une candidature vraiment susceptible d’entraîner une vague d’enthousiasme derrière elle. Au contraire, elle a bien pris soin de choisir un candidat, qui n’a aucune chance d’être élu. Tout simplement, car il ne remplit pas les critères attendus pour ce poste. Jacek Saryusz-Wolski a d’incontestables qualités, personnelles, humaines et dans l’expertise européenne, même s’il est, un peu, virevoltant politiquement (3). Mais il n’a jamais été ni Premier ministre ni chef d’État (« pas même ministre d’ailleurs » comme l’a susurré un diplomate européen). Ce qui est une des conditions primordiales, même si elle est non écrite, pour occuper ce poste (4).

Le Conseil européen : un club

Le Conseil européen n’est, en effet, pas une institution classique, et encore moins une administration. C’est avant tout un club. Un rassemblement de personnes qui ont, toutes, leur parcours politique, leur expérience, leur tempérament, et leur ego. On ne devient pas Premier ministre, ou Président, par hasard, dans n’importe quel pays. Pour arriver à un tel poste, il faut une ambition, un caractère, une volonté bien trempée. Il importe donc d’une part d’avoir déjà franchi ce test, cette barrière, pour être accepté. Il faut, ensuite, avoir côtoyé chacun d’entre eux, un certain temps, avoir dîné avec les uns ou les autres, passer quelques soirées, à débattre de la pluie et du beau temps, de l’Euro et de la Russie, pour être reconnu, voire connaître de façon un peu plus intime certains membres. Enfin, il importe de bien cerner les règles  de fonctionnement de ce « club », qui n’a pas vraiment de règles affichées, mais toute une série de non-dits. Il s’agit, surtout, de bien cerner les facteurs de tensions ou de rassemblement entre toutes ces personnalités.

Le président du Conseil n’est pas un simple agitateur de clochettes

Le président du Conseil est, en effet, davantage un « chairman« , le président d’un board, qu’un président formel qui est là pour agiter la clochette pour ouvrir la séance, lire l’agenda, puis aller faire le kakou devant la presse, à la fin de la réunion, avec un ou deux bons mots. Il doit savoir taper du poing sur la table, quand c’est nécessaire, prendre une initiative quand il sent le moment venu, rester discret à d’autres moments. Il doit surtout agir en coulisses pour recoudre les positions, trouver les points de force d’un consensus possible ou les défauts d’une proposition qui risque de susciter une division notable. C’est du grand art, de la dentelle politique qui nécessite une certaine confiance des 28 Chefs d’État et de gouvernement, leur estime et leur respect.

Un royal inconnu

En présentant un eurodéputé royalement « inconnu » selon les termes mêmes des diplomates actuellement à Bruxelles (5), Varsovie a non seulement affiché un singulier mépris pour cette fonction mais, surtout, a ridiculisé la Pologne, en portant sur la scène européenne des querelles de personne, sans doute très intéressantes dans les trois bars autour de Nowogrodzka (le siège du PiS) mais qui n’intéressent vraiment personne au niveau européen (et même en Pologne, je pense). De plus, le gouvernement polonais oublie un, petit, facteur mathématique : un président du Conseil européen, s’il n’est pas désigné au consensus, est élu à la majorité qualifiée. Et, même avec le soutien très éventuel de la Hongrie, la Pologne est loin d’obtenir cette majorité…

Des candidatures valables il y en avait…

C’est dommage. Comme si la Pologne n’avait pas d’autre candidat valable à présenter. Si Varsovie avait présenté la candidature de Lech Wałęsa, par exemple, cela aurait eu de la gueule. C’était un vrai symbole. Et cela aurait jeté le trouble (6). Même la candidature du président du PiS, Jarosław Kaczyński, aurait été judicieuse. Il aurait perdu, mais avec un certain panache, car, après tout, il symbolise bien le choix entre les deux modèles de politique européenne existant : celui de l’intégration et de la coopération, celui de la souveraineté des États et de la simple coordination des politiques.

Un résultat… contraire à l’objectif

La candidature présentée par Varsovie aura eu au moins un premier résultat : personne, ou presque, ne trouve aujourd’hui à redire à la candidature de Tusk. En ne soutenant pas son compatriote, le gouvernement polonais lui a rendu un fier service : il a fait taire toute critique éventuelle (il n’y en avait plus beaucoup à vrai dire) et lui a déroulé le tapis rouge pour sa réélection ! Si, malgré tout, Tusk n’est pas réélu, ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas un Polonais qui occupera le siège du Conseil européen. Pour un gouvernement qui affirme vouloir mettre le phare de la Pologne au plus haut, c’est … bête.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Le Portugal avait ainsi soutenu le renouvellement de José-Manuel Barroso à la présidence de la Commission européenne. Idem quand Jacques Chirac avait accepté la présence de son ancien rival, Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la Convention.

(2) Le mandat du président du Conseil européen est de deux ans et demi, renouvelable une seule fois. Soit un mandat de 5 ans. Le prédécesseur de Donald Tusk, Herman Van Rompuy, avait été renouvelé à mi-mandat.

(3) Membre officiellement de la plate-forme civique (PO), le parti de Donald Tusk dans l’opposition actuelle au PiS, Saryusz-Wolski a toujours une position atypique, assez proche parfois du PiS… surtout quand un poste se profilait à l’horizon. Son nom avait ainsi été évoqué comme un possible ministre des Affaires étrangères, avant que ne soit annoncé le choix du PiS de se porter sur Witold Waszczykowski.

(4) Lire : Comment est nommé le président du Conseil européen ? Critères officiels et officieux

(5) Dans les couloirs européens, la candidature présentée par Varsovie est commentée, avec toute la cruauté dont les diplomates peuvent être capable. « J’ai entendu la délégation polonaise parler de cette candidature d’un parlementaire polonais — dont je ne voudrais pas prononcer le nom de peur de l’écorcher –. Un quasi inconnu pour la totalité des chefs d’Etats et de gouvernement » ironise sous cap un diplomate expérimenté.

(6) Du moins à l’Ouest. L’aura de l’ancien dirigeant de Solidarność semble un peu effacée en Pologne même et avec Kaczyński, les relations sont à l’état du glaçon…