Retour sur les manifestations de 1986 et la mort de Malik Oussekine

(crédit : INA)

(B2) C’était il y a trente ans… Malik Oussekine décédait dans la nuit du 6 décembre dans le quartier latin, après une sévère dérouillée par des policiers peu avares de coups de matraque. Pour tous ceux qui étaient étudiants à l’époque, cela sonnait comme un tournant… Pour moi en particulier, cela sonnait comme une interrogation.

A l’époque, à tout dire, jeune étudiant à Paris I Sorbonne, j’étais devenu responsable du service santé étudiant. En gros, le service mis en place par la coordination étudiante pour assurer les secours en interne. Nous étions assez discrets.

Plusieurs dizaines d’étudiants dans les différentes facs

Nous avons réussi à rassembler plusieurs dizaines d’étudiants (secouristes, étudiants infirmiers ou médecins), souvent venus des facs en médecine. Des équipes disséminées aux quatre coins des facultés en grève et des cortèges, qui ont permis d’encadrer les manifs, de donner les premiers secours… et de faire remonter des informations. Cela a été assez improvisé, en quelques minutes sur un coin de table, entre les trois universités parisiennes (Sorbonne, Jussieu, Tolbiac) en pointe dans le mouvement. Mais cela a plutôt bien fonctionné. C’était aussi un vrai poste d’observation de la vie politique de cette petite coordination étudiante comme des débordements de part… et d’autre.

Des équipes en binômes

Ces équipes (par binômes à pied, voire moto ou véhicules ) avaient trois rôles essentiels :

1) en rythme normal de manifestation, soigner les petits bobos essentiels d’un rassemblement de personnes — du malaise à l’ampoule — ;

2) en rythme « confrontation », assurer le secours à des personnes blessés ou choqués dans la « bataille » : malaises dans la foule, tirs lacrymogènes,…

3) pouvoir apporter des témoignages sur la situation sur place, les éventuelles violences policières (un questionnaire avait même été mis au point).

Elles étaient structurées en équipes de niveau 1 (petits soins), de niveau 2 (+ médicaments) et de niveau 3 (au niveau central, avec du matériel plus lourd d’évacuation : brancard souple, O2, etc.). On avait réussi aussi à avoir du petit matériel de transmission radio (talkies walkies à l’époque).

Au niveau central, on avait plusieurs tâches, durant les manifestations : il s’agissait de localiser les différentes forces en présence pour mettre à même d’évacuer aussi vite que possible, non seulement côté pompiers/Samu/Croix-rouge mais aussi des forces de police. Nous étions arrivés à une connaissance assez fine ainsi des différentes compagnies (CRS, gendarmes mobiles, compagnies de  district).

Après les manifestations, la tâche était moins gaie : recenser le nombre de blessés, légers ou plus graves, localiser où ils avaient été évacués, rassurer ou aiguiller les familles voire chercher un enfant perdu ou (moins gai) aller à la morgue pour vérifier qu’un signalé disparu n’avait pas fini dans la Seine ou sur la table de l’IML (l’Institut médico-légal). Ce recensement nous a permis de dire que le bilan côté étudiant était largement supérieur à ce qui avait été indiqué officiellement (voir encadré). Nombre d’étudiants ont souvent été soignés, in situ, et sont allés consulter ensuite, dans leur province, chez un médecin ou leur hôpital local.

Un fonctionnement « plastique »

Chacune fonctionnait avec son cortège, son université, de façon à bien connaître qui y était. Il n’y avait pas en soi de coordination centrale du service de santé, chacun agissant — selon les instructions définies — et la situation propre sur place. Nous étions quelques uns à assurer la liaison à la fois avec les Services d’ordre (SO) étudiants, les services de secours classiques (SAMU, Sapeurs Pompiers) ou exceptionnels mobilisés pour la circonstance (Croix-Rouge, Protection civile, Armée), ainsi qu’avec les autorités (Préfecture de police) (1).

Cette intervention a parfois un peu dépassé la notion même de secours, agissant à la fois en observateurs permanents (voir encadré), voire en prévention en cas de tension croissante (2). Ce dispositif a un peu volé en éclat, lors des confrontations ; les binômes « santé » étant parfois disjoints de leurs cortège. Mais il a continué de fonctionner néanmoins. La plasticité du dispositif — avec des directives assez simples et claires mais une liberté d’application et d’improvisation au gré des circonstances — a permis de faire face à toutes les situations.

Le dispositif de croix-verte — choisi de faire toute confusion avec d’autres sigles — permettait de distinguer les effectifs. Il a été reconnu par les effectifs de sécurité, même au plus fort des affrontements, sauf des voltigeurs qui, à vrai dire, matraquaient un peu tout le monde, y compris les passants.

Une méthode d’extraction et de soins

La méthode de secours mise en place différait totalement de la méthode ordinaire habituellement suivie en région parisienne : il s’agissait 1° d’extraire au plus vite la personne de la zone « troublée » ou de la zone de foule, 2° de faire un bilan et faire quelques gestes rapides (pansements…) dès qu’on était dans une zone calme et 3° le plus rapidement possible d’évacuer soit vers la première ambulance disponible (Croix-Rouge essentiellement, pompiers, voire ambulance militaire), voire une pharmacie de garde (pour un petit bobo), soit directement vers l’hôpital le plus proche. En gros, on faisait du « take and run » (3), selon la méthode anglo-saxonne plutôt que la méthode française de soin sur place.

Cette méthode avait un avantage : segmenter les interventions, utiliser à bon escient chacun des outils — les binômes dans la foule, les ambulances dans les rues avoisinantes pour pouvoir dégager plus vite par les latérales — pour qu’ils puissent très vite réintégrer leur dispositif. L’évacuation rapide des blessés/malaises avait aussi un autre atout : éviter tout attroupement, tout énervement qui aurait ajouté davantage à l’angoisse — ou à la colère — des étudiants.

Nous avions listé à l’intention de tous nos binômes la méthodologie d’évacuation (télécharger le doc distribué) comme le matériel une cartographie des structures hospitalières d’urgence (à l’intention notamment des étudiants de province, nombreux lors des manifestations). Et nous avions une liaison étroite (par radio) avec les ambulances présentes sur place (Croix-Rouge, Samu, etc.). Au besoin, nous avons même fait des « évacuations moto » (ce qui plutôt hétérodoxe dans la doctrine de secours française) pour des blessés légers (4).

La nuit du 6 décembre

Le soir du 5 décembre, après une manifestation longue, plus calme cependant que celle du 4 décembre, la plupart des responsables de la Coordination étudiante avaient déserté le terrain, partis en meeting, réunion ou ailleurs. J’étais alors seul sur le terrain en responsabilité. Et nous avons fait le point avec les équipes de secours, où s’était placé le PC mobile des Croix-Rouge, le long du boulevard St Michel.

La question était lancinante : maintient-on le dispositif ? Pour combien de temps ? Vers 23h, la situation était claire pour moi : la manifestation étudiante était terminée, les derniers éléments étaient dispersés. S’il restait des groupuscules autour d’Odéon jouant à cache cache avec les policiers, cela ne concernait plus la manifestation.

Nous avons décidé de donner l’ordre de lever le camp selon les termes : « la manifestation est close. Les derniers éléments sont rentrés chez eux. A partir de maintenant, il ne s’agit plus de manifestation. Mais d’éléments individuels. On n’a plus d’utilité en tant que structure exceptionnelle. Cela ressort des forces de secours « ordinaires » et non plus du dispositif « manifestation ». Nous avons donc convenu de lever le camp.

Je suis remonté à pied le long du Boul’Mich. Rien ne laissait planer un changement d’évaluation. Puis moitié à pied, moitié en stop jusqu’à chez moi (par hasard, non loin de Meudon, où habitait Malik et sa famille). Le lendemain tôt le matin, j’apprenais la mort de l’étudiant malgré l’intervention du Samu. Les premières déclarations des ministres de l’Intérieur mettant en cause la santé fragile de l’étudiant pour dédouaner toute faute de la police — « si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le con dans la nuit » disait R. Pandraud — ont eu un effet dévastateur, provoquant colère et stupéfaction.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Retour sur la manifestation du 4 décembre

On peut ainsi cerner deux éléments qui complètent l’hagiographie officielle des évènements. Pour compléter les services d’ordre étudiants, décision avait été prise au sein de la Coordination étudiante de faire appel à des groupes d’extrême-gauche (LCR et autres) et non pas aux services d’ordre des syndicats (plus habitués à ce genre d’évènement). Tous n’ont pas vraiment joué le jeu de l’ordre, préférant semer le trouble.

Le rôle trouble d’un certain service d’ordre étudiant

Certains d’entre eux ont mené une attitude volontairement offensive, provocatrice, vis-à-vis des forces de l’ordre, en particulier lors de la manifestation du 4 décembre, qui avait vu plus d’un demi-million d’étudiants battre le pavé parisien (selon nos propres estimations). Ils couraient en avant, se détachant de plus en plus du cortège. Ils ont « laissé passé » ou « reçu » le renfort de divers groupes « autonomes » (à partir du niveau de la gare Montparnasse). Ceux-ci n’avaient rien de pacifiques Ils étaient organisés en petites unités, très mobiles, armées de battes, de barres de fer et autres, et se situaient très en avant des premiers éléments de la manifestation.  L’intention était claire : en découdre… Ces différents éléments (plusieurs centaines) étaient déjà en posture place des Invalides se livrant à plusieurs heurts avec les forces de police, alors que le gros de la manifestation était encore loin. Quand les premiers contingents de manifestants, totalement pacifiques et débonnaires, sont arrivés sur la place, la situation était déjà plus que tendue…

Un affrontement inévitable

L’affrontement était inévitable. Quelques centaines d’étudiants et autres voulaient pénétrer en direction du Palais Bourbon. Les forces de l’ordre avaient reçu l’ordre de les en empêcher, avec les méthodes traditionnelles (grenades lacrymogènes, avancées en format bouclier). La pluie de pavés, cailloux et objets en tout genre (bouteilles) sur les forces de l’ordre était assez notable. Les petites unités, organisées, faisaient des « charges » au pas de course puis se retiraient ; elles disparaissaient totalement au moment des charges de police. Le service d’ordre étudiant (officiel) faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter une confrontation, formant une chaîne pour éviter tout contact. Mais il a été très vite débordé et reçu peu de renforts, comme de consignes. Certains d’entre eux ont été blessés par les projectiles lancés par les étudiants.

Un climat de champ de bataille

Le climat fait de cris, et d’insultes en tout genre, d’un côté ; de lacrymogènes et d’avancées — qui se voulaient dissuasives mais ne faisaient qu’ajouter à la tension — a joué tout autant que des éléments objectifs pour faire de la place des Invalides une scène de bataille là où elle aurait dû être une manifestation pacifique. Au bout de plusieurs heures de présence, la volonté publique était de « nettoyer » la place, sans ménagement, pour éviter tout « kyste » manifestant. Le bilan de la manifestation en termes de blessés est largement supérieur au bilan officiel : au moins 300 blessés (5).

Le rôle trouble des « compagnies de quartier »

Si les lignes des gendarmes mobiles ont attendu stoïquement l’ordre d’intervenir — puis se sont mises en branle ensuite de façon inexorable —, les compagnies de quartier (basés dans les commissariats et peu entraînés à une situation à demi-insurrectionnelle) ont réagi de façon beaucoup plus épidermique, plus anticipative, plus désordonnée, avec l’utilisation de leurs armes de façon peu conventionnelle. Portant les mêmes insignes que les CRS, ils ont souvent été confondus avec eux (6), mais ne présentaient pas les mêmes qualités d’entraînement ni d’ordre… Selon nos localisations, ce sont ainsi de leurs rangs — placés parfois en seconde ligne, derrière les gendarmes mobiles — que sont venus nombre d’incidents graves, notamment les tirs tendus.


(1) La préférence avait été donnée aux services « blancs », non rattachés à la préfecture de police (Samu, Croix-rouge) plutôt qu’aux autres (Pompiers, Protection civile), sauf urgence vitale ou impossibilité de rejoindre rapidement.

(2) Cette méthode a été utilisée notamment dans les débuts de la manifestation, après le matraquage (malheureux) d’un passant un peu vindicatif par le SO (service d’ordre) de la manifestation. Comme quoi, les petites frappes n’étaient pas que d’un côté…

(3) Rien de très original à cela, une méthode issue de la médecine de guerre, mais assez peu usitée à l’époque, où le principe était de soigner sur place (cf. attentats de 1986). Cette méthode a été reprise lors des récents attentats.

(4) Certaines forces de police avaient – même après le 6 décembre – la fâcheuse posture de se mettre en avant, au plus près de la manifestation. Ce qui n’avait pas vraiment pour effet de calmer la situation, au contraire. A plusieurs reprises, on a réussi à faire dégager ces cordons de sécurité. Ce qui a eu un effet immédiat : pacifier le défilé (sans renier un pouce aux forces de l’ordre).

(5) Pour la grosse manifestation du 4 décembre, la protection civile a fait 172 interventions : 146 soins sur place + 26 évacuations dont 50% de CRS, et 2 hospitalisations pour soins graves. La Croix-Rouge a procédé à plus de 200 interventions : 130 soins sur place + 85 évacuations et 26 décharges (soins qui auraient nécessité une évacuation mais refusée par les bénéficiaires). 24 heures après, 12 personnes restaient hospitalisées en soins plus ou moins graves à Laennec, Ambroise Paré, La Pitié, Boucicaut et Hotel Dieu.

(6) Ces compagnies (dites d’intervention) portent les mêmes insignes et équipements à deux petites exceptions près : l’écusson cousu sur leur uniforme ne porte pas la mention des CRS mais de Police nationale (mais les couleurs et la disposition est quasiment identique) ; ils n’ont pas la ligne jaune sur le casque typique des CRS.