Il y a 60 ans, la révolution de Budapest, une vraie guerre urbaine

Il y a 60 ans, la révolution de Budapest, une vraie guerre urbaine

immeuble détruit à Budapest 1956 (archives personnelles © B2 / NGV)

Immeuble détruit à Budapest 1956 (archives personnelles © B2 / NGV)

(B2) Le souvenir de la révolution s’est émoussé… Et on oublie que ce qui a commencé le 23 octobre 1956 et a duré juste quelques semaines jusqu’au 4-5 novembre (11 novembre pour les derniers combats) dans les rues de Pest, de Buda et des alentours a été une vraie bataille urbaine, la dernière sans doute du continent européen avant les batailles yougoslaves à l’horizon des années 1990 (1).

Ce ne sont pas seulement quelques étudiants, ouvriers et intellectuels qui se soulèvent (une véritable révolution au sens marxiste du terme). C’est en effet une partie de la police hongroise et de l’armée hongroise (2)(3) qui basculent en quelques heures, quelques jours, avec armes et bagages du coté des insurgés. Seule la police politique fortement armée (AVH) reste fidèle en fait aux forces d’occupation. Les premiers tanks soviétiques font irruption dans la capitale hongroise le 24 octobre à 2 heures du matin alors que les insurgés s’emparent, après des combats, du bâtiment de la radio. Le mouvement militaire avait été préparé quelques jours avant (4). La première intervention militaire soviétique tourne rapidement court. La défaite semble au coin de la rue. Les tanks et troupes soviétiques (5) se heurtent à une résistance, inattendue. Le cocktail Molotov devient une denrée prisée d’autant que les tanks, lourds, sont difficiles à manœuvrer dans les rues étroites. Les quelques cas (rares) de fraternisation ou de réticence à l’intervention des premières troupes intervenant — dont certaines étaient basées en Hongrie — font craindre une certaine débandade. Les troupes se retirent (un peu)…

Une première victoire illusoire

Ce qui apparait alors comme une première victoire des insurgés tient en fait surtout d’une prudente retraite militaire, le temps de reconstituer les forces, de faire venir des renforts (plus sûrs) en nombre, et d’intervenir de façon plus décisive. Toute la négociation politique qui s’ensuivra peut apparaître ainsi factice en fait. La décision de Imre Nagy (le Premier ministre de la révolution) d’ouvrir le pluralisme politique et de proclamer la neutralité de la Hongrie seront un point de non-retour pour le Kremlin. Mais il semble acquis que les décisions militaires ont été largement anticipées pour faire tomber le pouvoir des insurgés.

La prise de contrôle des points stratégiques

La plupart des aéroports du pays (Tököl, Pápa et Veszprém…) sont gardés ou repassent sous le contrôle des soviétiques (c’est le cas de l’aéroport de Budapest-Ferihegy le 3 novembre). Officiellement il s’agit d’évacuer les blessés, ainsi que les familles des militaires et les civils ; près de 200 appareils sont mobilisés dans cette opération. Mais surtout ils assurent des points stratégiques pour la suite de l’opération et, au passage, permettent de geler toute possibilité de réaction des forces aériennes hongroises.

Une ruse de guerre : faire tourner les troupes

La plupart des tanks soviétiques qui se retirent effectuent en effet un mouvement tournant, se retirant de la capitale hongroise, pour réapparaitre ensuite dans un autre lieu. Des renforts sont appelés en nombre, venant d’Asie centrale notamment, car jugés plus sûrs ou moins acquis à la sensibilité occidentale que ceux stationnés dans les pays du bloc. « Sur la frontière orientale, après deux jours (27 et 28 octobre) d’immobilité relative, de nouveaux mouvements de troupes ont été observés » mentionne le rapport de l’ONU. A Záhony, le poste frontière de Transcarpathie, près de l’actuelle Ukraine « au moins 100 chars étaient situés sur le territoire hongrois, tandis qu’une force considérable d’infanterie motorisée, avec des véhicules d’artillerie et de soutien des unités de chars, se déplace vers l’ouest en direction de Nyíregyháza ». Le lendemain, « 133 chars légers et 80 du dernier modèle de chars lourds [T-54] franchissent la frontière à Záhony, faisant plus que compenser les quelques chars et véhicules d’infanterie [ont fait un mouvement contraire] se déplaçant vers l’est de Nyíregyháza ».

Des renforts plus sûrs…

La seconde intervention, dans la nuit de 3 au 4 novembre, est donc autrement plus conséquente. Le nombre de troupes engagées est conséquent : environ 2500 tanks et 1000 autres véhicules sont ainsi en Hongrie le 3 novembre. Et entre 75.000 et 200.000 hommes sont mobilisés. L’aviation est également mobilisée pour écraser les derniers foyers de révolte (notamment aux alentours des usines de la périphérie de Budapest : Csepel ou Dunapentele). L’hésitation du pouvoir hongrois — compréhensible pour éviter de donner des arguments aux intervenants — a permis au rouleau compresseur soviétique de faire son œuvre rapidement.

A-réaction européenne

Les occidentaux ne réagiront pas vraiment autrement qu’en paroles. Les Français et Britanniques sont partis faire le coup de feu à Suez. Les Américains sont occupés à les arrêter… avec l’appui des Russes. Moscou a le champ libre pour remettre la Hongrie dans le « droit chemin »… Le dernier appel de la Radio Kossuth (la radio nationale passée aux mains des insurgés) en anglais, allemand et russe, avant d’être mise hors service résonnera dans le vide.

“This is the Hungarian Writers’ Union! We appeal for help to writers, scholars, writers’ associations, academies, scientific organizations and the leaders of intellectual life all over the world. Our time is limited! You all know the facts, there is no need to explain them. Help Hungary! Help the Hungarian people! Help the Hungarian writers, scholars, workers, peasants and intellectuals! Help! Help! Help!”

Le prix lourd payé par la population, l’armée soviétique violemment touchée

60 ans après, le bilan reste donc encore flou. L’armée soviétique paiera cependant un prix qui parait lourd pour quelques semaines de batailles. Le bilan communément admis est de 700 morts et plusieurs milliers de blessés, dans les rangs soviétiques, en quelques jours. Il serait supérieur selon le rapport récent d’un officier général hongrois, sans atteindre cependant des bilans exagérés donnés sur le moment (6). Côté hongrois, on parle de 2500 à 3000 morts dans tout le pays (dont 1800 / 2000 pour la seule capitale) sur les deux semaines d’insurrection. La majorité sont des jeunes : plus d’un sur cinq a moins de 20 ans, plus d’un sur quatre a entre 20 et 39 ans. En tout, 13.000 personnes auraient été traitées dans le cliniques et hôpitaux hongrois durant les évènements (sans compter donc les blessés légers qui n’ont pas été hospitalisés mais soignés dans les postes infirmiers mobiles). Si on fait un ratio, cela donne donc 1 côté forces armées contre 3 ou 4 coté insurgés. Ce qui donne la valeur de l’intensité des combats et de la résistance.

La très forte intensité des combats illustrée par les bâtiments

Près de 20.000 appartements ont été endommagés à Budapest dont 2200 complètement détruits, soit 4,1% du parc immobilier de la ville selon un bilan établi par la ville en février 1957 (7). La photo illustrant cet article donne une idée de l’intensité des combats. Entre 170.000 et 200.000 Hongrois quittent le pays en quelques jours pour se réfugier dans les pays voisins :l’Autriche en premier lieu ou la Yougoslavie (8).

(Nicolas Gros-Verheyde)

On peut lire avec profit le rapport publié par l’ONU un an après les évènements en 1957, très éclairant, à télécharger ici

(1) Les évènements ont commencé plus tôt notamment à Szeged, ville étudiante du sud du pays. Les étudiants manifestant pour obtenir de meilleures conditions de vie, de travail, et la liberté d’expression, dans la foulée de ce qui s’est passé en Pologne.

(2) Lors des premières manifestations, le 23 octobre, on compte 800 cadets de l’académie militaire en uniforme parmi les manifestants.

(3) L’armée hongroise comprend alors neuf divisions d’infanterie, deux divisions blindées «mécanisés», quatre brigades d’artillerie, un bataillon de génie chimique, une brigade de cavalerie, un régiment de signaux, une brigade de communication et trois régiments blindés lourds. Au total 250.000 hommes. La force aérienne dispose de plus de 500 appareils : une division de combat composée de trois régiments, chacun composé de 120 avions, six échelons simples qui équivalent à un régiment de 120 avions, un régiment aérien de 50 avions et un régiment de chasseurs-bombardiers avec 37 avions. La flotte du Danube dispose de deux brigades fluviales et la police de sécurité de plusieurs régiments d’infanterie armée et d’unités blindées.

(4) Les 20-21 octobre, des ponts flottants ont été assemblés à Záhony sur la frontière hongroise-soviétique. Le 21 et 22 octobre, dans les régions voisines de la Roumanie, tous les congés des officiers soviétiques et des officiers de réserve de langue hongroise ont été supprimés. Le 22 octobre, des mouvements de forces basées en Hongrie occidentale sont observés se déplaçant en direction de Budapest.

(5) Les Soviétiques avaient deux divisions stationnées en Hongrie avant le soulèvement : la 2e et et la 17e divisions blindées, une force d’environ 20.000 hommes et 600 chars. A ceux-là sont venus s’ajouter des renforts venus de Roumanie voisines, les 32 et 34e divisions blindées basées à Timisoara.

(6) Sans atteindre le chiffre de 7000 Russes tués et 25.000 Hongrois décédés cités par le Premier ministre indien Nehru en décembre 1956.

(7) Un premier bilan mentionnait 40.000 appartements endommagés dont 23.000 sérieusement et 4000 complètement détruits.

(8) Lire : Remember 1956 Viktor Orban ! Quand les Européens étaient un peu plus solidaires