Le non sujet de l’armée européenne

L'équipe de Jens Stoltenberg (à gauche) et l'équipe de Michael Fallon (à droite) en train de définir leurs lignes "médias", quasiment côte à côte (© NGV / B2)
L’équipe de Jens Stoltenberg (à gauche) et l’équipe de Michael Fallon (à droite) en train de définir leurs lignes « médias », quasiment côte à côte (© NGV / B2)

(BRUXELLES2 à Bratislava) Tout le monde en parle, le mot est sur toutes les lèvres… « Alors l’armée européenne ? C’est pour demain ? Combien de divisions ? Quels pays ? », etc.

Une vaste fumisterie

En fait, le seul sujet dont on n’ait pas parlé à Bratislava (et jamais d’ailleurs vraiment dans une réunion européenne), c’est bien celui-là, l’European Army n’a jamais existé autrement que dans le fantasme de quelques Britanniques en mal d’existence. A Bratislava, on a parlé de sujets autrement plus concrets (et pour tout dire presqu’ennuyeux…) : industrie européenne, incitants pour mieux coopérer ensemble, budget de recherche, développement d’un QG autonome de l’Union pour conduire ses propres missions et opérations de par le monde, réforme des battlegroups, etc. C’est beaucoup moins sexy !

Le talent britannique

C’est tout le talent des Britanniques : inventer un sujet qui n’est pas mis sur la table pour être sûr de pouvoir s’y opposer sans craindre d’être contredit. Le ministre britannique de la Défense, Michael Fallon, avait déjà effectué un premier tir, médiatique, dans une interview donnée à mes confrères du Times, il y a quelques jours, en plein Conseil européen à Bratislava. Cela avait détonné. Il a réitéré encore aujourd’hui à son arrivée à la réunion informelle des ministres.

« Nous allons continuer à nous opposer à une idée d’armée européenne ou à un QG européen car cela [revient à] saper l’OTAN. [L’OTAN] doit rester la pierre angulaire de notre défense et de la défense de l’Europe. » (Michael Fallon)

Du génie médiatique ! Car, du coup, cela part en fusée. Cela remplit les gazettes, même les plus sérieuses. Les titres s’enchaînent dans les médias, dans toutes les langues. « Italy lays out ‘vision’ of EU army » commente EU Observer , « Diskussion über EU-Armee » enchaîne la radio autrichienne. Quelle est votre opinion sur l’armée européenne demande un journaliste slovaque à ‘son’ ministre, Peter Gajdoš. Etc. On s’y croirait ! Prétendre qu’il y a eu une discussion sur une armée européenne est un peu de la publicité mensongère. Mais ce n’est pas grave. Cela fait vendre, cela fait du clic…

A la fin de la réunion, la Haute représentante de l’Union, Federica Mogherini, a d’ailleurs tenté de calmer les choses : « Je n’ai entendu personne évoquer le mot de veto, personne évoquer le terme de blocage, personne évoquer l’armée européenne ». C’est la stricte réalité d’ailleurs. Car, d’après les informations recueillies par B2, le Britannique, tout feu tout flamme dehors, est devenu, à l’intérieur de la réunion, doux, presque consensuel, détaillant combien l’engagement britannique est important dans l’OTAN (à l’est) mais aussi dans l’UE (dans le cadre de l’opération Sophia en Méditerranée) ou au niveau national (en atteignant l’objectif de 2% du PIB consacré aux dépenses de défense, ce que peu de pays remplissent).

L’enjeu pour les Britanniques est, en fait, tout autre que ce qui est dit « Out Door« . Ce n’est pas la soit-disante armée européenne qu’entend contrer Londres. C’est, au contraire, de rester associé, d’aussi près que possible, à toutes les évolutions de l’Union européenne en matière de défense, même après le Brexit, que ce soit pour continuer à participer aux projets de recherche de défense et même aux opérations…

Tout le sens du mot ‘veto’ de Michael Fallon est plutôt de l’ordre de : « Hep guys (& girls), ne partez pas sans moi. Hein. Ne me laissez pas tomber ! ». C’est sûr que dire cela pour un Britannique c’est un peu moins facile que de bomber le torse.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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Et pour ceux qui veulent savoir avoir une vision plus concrètre : Défense européenne : ce qu’on peut faire… ensemble