L’accord de Berlin Plus touché en plein coeur par le Brexit

L’accord de Berlin Plus touché en plein coeur par le Brexit

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Une des activités principales de l'opération... : la remise de médailles (Crédit : EUFOR Althea)

Cérémonie de médailles à EUFOR Althea (Crédit : EUFOR Althea)

(BRUXELLES2) Dans le début des années 2000, l’Union européenne avait conclu un accord avec l’OTAN pour pouvoir utiliser, lors de ses opérations, le quartier général de l’Alliance Atlantique (le SHAPE situé à Mons). Cet accord, dit Berlin Plus (*), a aujourd’hui un peu de plomb dans l’aile… Et le Brexit pourrait l’achever.

Un accord utilisé dans les années 2000…

Ce dispositif opérationnel a été utilisé dans les Balkans uniquement à deux reprises : en 2003, avec la relève de l’opération de l’OTAN (Allied Harmony) en Macédoine/FYROM et, en 2004, quand les Européens avaient repris la succession de la SFOR, la force de stabilisation de l’OTAN en Bosnie-Herzégovine, en mettant en place leur opération EUFOR Althea. Depuis, en fait, il n’a pas vraiment été utilisé tout simplement car il n’est plus nécessaire et n’est plus vraiment adapté.

Un accord qui n’est plus tout à fait adapté pour 4 raions

Une différence dans les opérations

Premièrement, l’Union européenne ne mène plus de grosses opérations terrestres de stabilisation comme dans les Balkans, sur une longue durée. Elle mène plutôt des opérations avec une courte durée et une « faible » empreinte terrestre ou des opérations maritimes. Autrement dit le QG de l’OTAN est un peu « lourd » pour ce type d’opération.

Une autonomie de fait

Deuxièmement, pour mener ses diverses opérations militaires, l’Union européenne — et ses Etats membres — préfèrent utiliser les quartiers généraux mis à disposition par ces derniers : cela a été le cas pour l’opération EUFOR au Tchad en 2008 (c’était le Mont Valérien près de Paris), cela a été le cas pour l’opération maritime EUNAVFOR anti-piraterie (Atalanta dont le QG est toujours à Londres – Northwood) et c’est toujours le cas pour l’opération maritime EUNAVFOR au large de la Libye (Sophia) de lutte contre les migrants et de contrôle de l’embargo sur les armes (dont le QG est à Rome). Et si demain, elle se dote d’un QG autonome, elle aura encore moins besoin du QG de l’OTAN.

Une différence de logique politique

Troisièmement, ce qui constitue le principal problème, le dispositif de l’OTAN obéit à une autre logique et une autre organisation politique. Il y a une rupture de la chaîne de commandement politique et militaire qui est impensable dans un Etat membre et tout autant dans une organisation internationale. Imaginons l’opération Barkhane au Mali dirigée par le QG britannique de Northwood. Et le Premier ministre britannique décide directement de nommer le militaire qu’il veut à sa tête ou de le retirer. C’est proprement impensable.

Une composition fortement différenciée

Quatrièmement, même si l’Union européenne et l’OTAN sont assez proches, plus proches que l’apparence le laisse penser, la logique et l’organisation des deux organisations sont différentes. Elles n’ont pas les mêmes ‘actionnaires’ (les mêmes Etats membres). Quand on dit que OTAN et UE ont « presque » les mêmes membres. Toute la différence est dans le ‘presque’. Du côté de l’UE, on trouve six Etats « neutres » ou « non alignés » qui auraient bien du mal à devenir membres de l’OTAN (Suède exceptée). Du côté de l’OTAN, on trouve un ‘gros’ morceau — Etats-Unis, Canada — ces deux pays n’ont pas vocation à devenir membres de l’UE — et la Turquie — dont la candidature est repoussée… aux calendes grecques. Ajoutons au surplus qu’il y a un membre — les Etats-unis — qui dépense quasiment trois fois plus de budget de défense que tous les autres réunis. Cela donne une suprématie qui se réflète naturellement dans les choix de l’organisation. Cela n’existe pas au niveau européen. Enfin un Etat membre de l’OTAN (Turquie) a un ‘différend’ militaire (gelé) avec un Etat membre de l’UE (Chypre). En bref, il y a une sacrée ‘presque’ différence !

Une expérience née au fil des années

Enfin il y a près de 15 ans, quand l’Union européenne n’avait aucune expérience de mission de stabilisation, et sur des opérations où elle succédait à des opérations de l’OTAN, il y avait une « vraie » logique opérationnelle et politique à ce qu’elle recourt aux moyens de l’OTAN. Aujourd’hui, le QG de l’OTAN pour mener des opérations de l’OTAN est plutôt inadapté, et pour tout dire un peu « lourd » à manier pour les opérations de l’Union européenne.

Un ‘petit’ problème politique : le Brexit

C’est normalement le D-Saceur qui était le commandant d’opération des opérations européennes recourant au QG de l’OTAN. Le D-Saceur étant traditionnellement un Européen, et un Britannique, cela satisfaisait tout le monde ou presque. Avec le Brexit, cela prend une autre tournure. Avoir un commandant d’une nationalité autre qu’un membre de l’Union européenne, pour une opération européenne est un problème. Bien sûr officiellement la réponse : nous ne connaissons pas encore toutes les conséquences du Brexit et le Royaume-Uni est toujours membre de l’Union européenne… Cela c’est pour la galerie…

Exit un commandant britannique pour une opération européenne ?

Dans les couloirs, la question se pose réellement. B2 a interrogé quelques diplomates et militaires bon connaisseurs du dossier. Et la réponse est limpide : « Cela devra changer ! » répond un diplomate. « Il y a bien d’autres militaires que les Britanniques dans l’Alliance » réplique le militaire, dans une tournure assez … diplomatique finalement pour aboutir au même résultat. Exit le commandant britannique d’une opération de l’Union européenne. L’opération Althea tirant à sa fin… (avec à peine 600 soldats disponibles sur place … en comptant les Turcs !), d’ici un ou deux ans, se posera réellement la question de sa reconduction (les Britanniques n’étant plus là pour en défendre l’existence).

Un Varsovie + ou un Berlin + 2

Les accords de Berlin Plus avaient un atout … Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est pas de les momifier en tentant de leur garder un semblant de vie alors qu’ils n’ont plus d’intérêt. C’est de les revivifier. Car c’est cela l’essentiel : trouver une modalité organisationnelle où l’Union européenne puisse bénéficier de la planification et de l’organisation militaires de l’Alliance (dont elle n’a pas les moyens). Et vice-versa… Le paradoxe c’est qu’à Varsovie, c’est un accord Varsovie + qui se dessine : c’est l’Alliance qui est désormais demandeuse de pouvoir bénéficier des atouts ‘civils’ de l’Union européenne notamment contre les menaces hybrides ou en matière de cyber-attaque ou de cyber sécurité.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) NB : il y a plusieurs aspects et plusieurs accords de Berlin Plus. Le commentaire qui suit ne concerne que le volet opérationnel. Les autres aspects comme l’échange d’information sécurisée (signé le 14 mars 2003) ou l’intégration des plans de défense ne sont pas touchés.

Lire notre fiche Les accords de Berlin Plus