La renaissance de la présidence tournante. Une bonne chose ?

Bratislava entend faire de sa présidence un point d'appui pour la reconquête de l'Europe par les Etats (© NGV / B2 - Le pont du soulèvement national slovaque)
Bratislava entend faire de sa présidence un point d’appui pour la reconquête de l’Europe par les Etats (© NGV / B2 – Le pont du soulèvement national slovaque)

(BRUXELLES2 à Bratislava) La prise de présidence par la Slovaquie après les Pays-Bas coïncide avec un retour des Etats en force dans le jeu communautaire. Et l’organisation d’un sommet exceptionnel à Bratislava à la mi-septembre ne doit pas être négligée.

Pour Bratislava, avoir la présidence de l’Union européenne, pour la première fois de son histoire est déjà un acte important. Le premier ministre slovaque, Robert Fico, l’a indiqué nettement aujourd’hui devant la presse internationale (dont B2) présente dans la capitale slovaque. « Pour un si petit pays que la Slovaquie, il s’agit d’un évènement exceptionnel. On a fait tout de ce qui est en notre pouvoir pour que cette présidence se développe aussi bien que possible. »

L’organisation d’un sommet de chefs d’Etat et de gouvernement, le 16 septembre à Bratislava, à ’27’ (sans le Royaume-Uni) est cependant tout, sauf anodine.

Depuis le Traité de Nice, tous les sommets sont normalement organisés à Bruxelles. C’est le résultat d’un deal intervenu au bout de la nuit entre Jacques Chirac, le président français qui assurait alors la présidence de l’Union européenne, et Guy Verhofstadt, alors Premier ministre belge, permettant de compenser pour les Belges, le décrochage des voix avec les Pays-Bas, et également d’en finir avec une certaine anarchie, de mouvements autonomes et d’extrême-gauche qui faisaient de chaque réunion formelle ou informelle des Chefs d’Etat et de gouvernement l’occasion d’une confrontation. Cela avait été le cas à Barcelone (sous la présidence espagnole) mais aussi à Gênes pour le G7. Le sommet de Nice n’échappera pas aux échauffourées,  aussi sur fond de lacrymos et autres vitres cassées.

Ce sommet est ainsi le symbole d’une double reprise en main. Elle est symptomatique d’une volonté chez les Chefs d’Etat et de gouvernement de reprendre la main, sur les institutions européennes, d’avoir leur mot à dire au-delà des procédures européennes. Citant la crise migratoire et le problème des relocalisations Robert Fico a ainsi plaidé pour « que les Etats membres viennent avec leurs propres initiatives, qui seront ensuite prises en compte » dans le débat.

Pour les dirigeants de l’Est, il s’agit ainsi de ne pas se laisser distancer, de ne pas laisser le couple franco-allemand ou même les pays fondateurs imprimer, seuls, une direction à l’Europe. Robert Fico l’avait dit déjà hier devant la presse : « Les décisions cruciales sur l’avenir de l’Europe ne peuvent pas être définies à deux, trois Etats membres, ni par les Etats fondateurs de l’UE (…) L’avenir de l’UE ne peut plus être déterminé sans la participation active des Etats qui l’ont rejointe en 2004 et en 2007 ». Il a enfoncé le clou aujourd’hui à ceux qui critiquaient les Visegrad pour se concerter entre eux avant chaque réunion au sommet. « La coopération dans le cadre du V4 (le groupe de Visegrad) est unique. Elle est utile pour la coopération régionale. Elle repose sur des valeurs essentielles que nous apprécions. Elle continuera et sera approfondie. Il est tout à fait normal que nous abordions des sujets communs, d’essayer de coordonner nos positions là où c’est possible, pour défendre nos intérêts. »

Cette réunion à Bratislava est essentielle pour les chefs d’Etat et de gouvernement de tous bords, il s’agit enfin de se ménager un espace supplémentaire, en dehors de Bruxelles. «  Nos conseils européens sont surchargés de sujets qui sont à l’ordre du jour. Et il faut préparer des conclusions. Car vous journalistes attendez derrière la porte que nous adoptons des conclusions. Nous n’avons pas assez d’espace pour des discussions informelles », autrement dit politiques.

Commentaire : une solution de bon sens à mon avis. Je n’ai jamais été un chaud partisan des sommets dans une ville unique (comme d’ailleurs de la présidence unique). C’est une solution sans doute rationnelle au plan organisationnel. Mais ce qu’on gagne en organisation, on le perd en vivacité, en compréhension, en  en puissance politique.

Si certaines fonctions peuvent être « uniques » – pour l’Euro ou la politique extérieure – on ne peut pas déposséder les Etats de tous les symboles de ce que fait l’Europe. Il n’y a pas un peuple unique, un Etat unique, une voix unique, il n’y a pas même de fédération unique, c’est une erreur de croire ceci. Cela participe ainsi d’une fausse croyance que « Bruxelles » décide de tout, selon des critères pour le moins difficiles à comprendre. Il y a des peuples et des Etats rassemblés, unis le plus étroitement possible, qui donnent la légitimité à la construction européenne.

Dire que cela rapprochera l’Europe des citoyens définitivement est sans doute utopique. Mais, au-delà de l’argumentaire philosophique, tenir des sommets dans un pays de la présidence tournante a un gros avantage : il responsabilise les différents gouvernements, de leur réappropriation de la ‘chose européenne. Il participe aussi de la pénétration dans les médias locaux ou nationaux de ces pays qui vont ‘couvrir’ l’évènement, et donc influer sur une certaine connaissance européenne.

En creux, cette réunion marque également un certain affaiblissement des institutions comme la Commission européenne. C’est un fait. Mais l’organisation d’une telle réunion n’est-elle pas plutôt la conséquence de cet affaiblissement, de ses erreurs, avec un entêtement parfois nécessaire mais aussi parfois suranné, que la cause d’un lent effilochement communautaire ?

(Nicolas Gros-Verheyde)